CHAPITRE TROISIÈME Commerce du Languedoc. Montrellier
Le Comté de Toulouse ne semblait pas d’abord destiné à devenir, comme la Guyenne, une riche province commerciale. Séparé en deux parties, Haut et Bas-Languedoc, parla chaîne des Cévennes, il n’a pas l’unité géographique de la vallée de la Garonne. Des Pyrénées au Rhône, il n’est arrosé que par des torrents débouchant dans des lagunes; un seul grand fleuve le borne à son extrémité orientale, le Rhône, divisé en plusieurs bras errant dans des marécages. La terrible guerre des xVlbigeois l'accable dès le commencement du XIIP siècle, lui enlève sa dynastie nationale et le réunit en 1271 au domaine de la Couronne. Il y perdit jusqu’à son nom, changé au XIVe siècle en celui de Languedoc emprunté à la langue du pays. Mais il compensait ces désavantages par sa position sur la Méditerranée, bien plus importante jusqu’aux découvertes du XVIe siècle que l’Atlantique ; il s’ouvrait sur le bassin intérieur de l’ancien monde, vers l’Afrique et l’Orient à la suite des Croisades. Enfin le cours
du Rhône et de la Saône permettait à ses marchandises de remonter en ligne droite jusqu’au cœur des provinces françaises. Aussi présente-t-il au moyen âge un centre de commerce non moins considérable que Bordeaux ; c’est Montpellier .
La commune de Montpellier *. — Comme Bordeaux, Montpellier dut une partie de sa prospérité commerciale à son institution politique. La ville, organisée dès 1141 en commune administrée par six consuls majeurs, eut l’avantage d’appartenir pendant plus de deux siècles à des princes étrangers; les rois d’Aragon, l’ayant acquise par mariage, la conservèrent jusqu’en 1349. Ils lui laissèrent beaucoup de liberté intérieure et lui accordèrent, comme les rois anglais à Bordeaux, de grands privilèges de commerce dans leurs états de la Péninsule. L’esprit des habitants se distinguait par une tolérance .religieuse inconnue ailleurs a.u moyen âge. Les Juifs, traités avec malveillance à Bordeaux et persécutés cruellement dans la France du nord, commerçaient librement à Montpellier ; ils parvenaient aux charges de finances. Les Sarrasins mêmes sont librement admis, moyennant péage; les préjugés religieux sont tellement affaiblis par l’esprit commercial, qu'on frappe à Montpellier une monnaie avec légende musulmane pour les relations avec le Maroc ; et c’est l’évêque
\. V. les deux ouvragés de A. Germain : Histoire de la commune de Montpellier, et Histoire du commerce de Montpellier auxquels nous avons fait beaucoup d’emprunts,.
de Montpellier qui perçoit le bénéfice du monnayage! Aussi un voyageur Israélite du XIIe siècle, Benjamin de Tudela dit-il, en parlant de Montpellier: Les Chrétiens et les Musulmans y affluent du Gharb (nord-ouest de l’Afrique!, de la Lombardie, du royaume de la grande Rome, de tout le royaume d'Egypte, de la terre d'Israël, de la Grèce, de la France, de l'Espagne , de l’Angleterre; on y parle toutes les langues avec celles des Pisans et des Génois. On y trouve des Juifs très riches et secourables aux malheureux. De leur côté, les seigneurs de Montpellier renoncent au droit de bris qui leur assurait les biens des naufragés; ils diminuent le nombre des péages pour attirer autant que possible le commerce dans leur ville.
Les industries de Montpellier. — Situé dans un territoire moins fertile que la vallée de la Garonne, Montpellier ne se contente pa*s d’exporter les deux seuls produits surabondants de son sol, les huiles et les vins ; il donne aussi une part considérable à l’industrie.
Avec les laines fines du Languedoc et de Chypre, on y fabrique de bonne heure des draps teints en rouge par le kermès ou la garance et expédiés dans tout l'Orient. De là l’importance des drapiers et des teinturiers dont on trouve trente-sept maîtres établis en 1340 : on cite encore les corporations des corroyeurs, argentiers, émailleurs, afüneurs de métaux, potiers d’étain, etc. Aussi les classes des marchands
et des hommes de métier peuvent-elles seules parvenir aux honneurs du consulat dont sont exclus les avocats, les docteurs et les notaires. Les banquiers composent la première classe et ont le droit d’élire un des six consuls majeurs de la commune : le deuxième est nommé par les drapiers et les bourgeois rentiers ; le troisième par les pelle-
Carte 8. — Montpellier et les Étangs au moyen âge.
tiers, les sédiers (fabricants de soieries) et les merciers ; le quatrième par les épiciers ; le cinquième parles bouchers, les poissonniers, les corroyeurs, les forgerons et les cordonniers ; le sixième par les laboureurs des environs.
Commerce maritime et institutions commerciales . — Bien que destiné à devenir un des grands entrepôts de l’Occident, Montpellier n’est cependant pas un port de mer ; il est situé sur un plateau à 12
kilomètres de la Méditerranée dont le séparent des étangs peu profonds. Mais les navires de cette époque n’ayant pas un grand tirant d’eau, les habitants surmontèrent les obstacles que leur opposait la nature.. Le petit fleuve voisin de Montpellier, le Lèz, fut régularisé par un Canal ou Robine : au moyen d’écluses il conduisait à Lattes , Favant-port de Montpellier, et de là aux Graus naturels ou artificiels communiquant avec la mer.
Des magistrats spéciaux^ Consuls de mer, Consuls en mer et Consuls d’outre-mer surveillaient et protégaient les intérêts du commerce. Les quatre Consuls de mer percevaient l'impôt établi de Lattes à Montpellier, une obole par livre, et s’en servaient pour entretenir en bon état les graus et la robine. Louis XI leur accorda en 1467 l’autorité judiciaire sur les affaires commerciales jusqu’à Àgde et Narbonne inclusivement. Il tenaient leurs audiences dans la salle haute de la Loge, dont les salles basses servaient de lieu de réunion aux marchands. C’était à la fois une Bourse et un Tribunal de commerce. Les Consuls en mer , un par navire, aidaient l’expédition de leurs conseils, arrangeaient les contestations entre marchands et passagers, rédigeaient les actes de décès : c’étaient à la fois des officiers de l’état civil, des notaires et des juges de paix. Les Consuls d' outre-mer étaient à résidence fixe : on les trouve dès 1187 à Tripoli et dans les principales villes de Syrie et Égypte, en France, aux foires de Cham-
pagne, où ils rendent la justice aux marchands de Montpellier et du Languedoc. Enfin quatre gardes des marchandises, nommés aussi par le commerce, surveillaient les préparatifs, la vente, et l’expédition des denrées pour conserver intacte la réputation du commerce de Montpellier ; ils pouvaient faire brûler toute marchandise reconnue mauvaise.
Commerce avec l'Italie , le Levant et T Afrique. — Dès le XIIe siècle, Montpellier est en relations avec les grandes républiques italiennes, Pise, Gènes et Venise, auxquelles il accorde l’exemption de tous les droits nouveaux, c’est-à-dire la fixité des douanes. Mais il ne se contente pas de prendre de seconde main les produits de l’Orient ; il va les chercher à la source même. En reconnaissance des secours qu’il a fournis à Sidon et à Tyr contre Saladin, il obtient en 1187 l’établissement de consuls dans ces villes et le droit d’entrée et de sortie sans payer d’impôt. En 1236, Henri de Lusignan, roi de Chypre lui accorde le privilège d’introduire dans ses ports toutes sortes de marchandises, avec le faible péage d’un besant blanc 1 0/0, sans payer même pour ce qu’on remporterait sans l’avoir vendu. En 1243, les marchands de Montpellier sont considérés à Antioche et Tripoli comme sujets du prince et protégés par lui
1. Bescnit, monnaie frappée par les Empereurs de Conslantinople < h Bÿzance et fort usitée en Europe au XIIIe siècle; le besant d’or valait environ 10 fr. valeur intrinsèque; celui d’arg'ent, 15 fois moins, soit 0 fr. 60. Le péage était donc de moins de 1 0/q.
dans tous les pays amis en 1300, droit d’entrée et de sortie à Constantinople moyennant 4 besants 0/o, avec loge et consuls investis delà juridiction civile et criminelle : en 1346, mêmes privilèges dans les ports dépendants des Chevaliers de Rhodes. Ils signent un traité de commerce avec Tunis en 1291, avec le Maroc en 1 339 et y font insérer l’interdiction de la piraterie. L’union politique de Montpellier avec les rois d’Aragon, jusqu’en 1349, leur ouvre le commerce des riches provinces orientales d’Espagne, Aragon, Catalogne, Valence, îles Baléares; Jayme-le-Conquérant leur accorde en 1272 la libre exploitation dans toutes ses terres. En échange des produits de l’Orient, épices, soieries, laines fines, alun, draps d’or et d’argent, métaux et pierres précieuses, ils portent leurs vins, huiles, viandes salées, blés, draps du Midi ; et aussi les articles médicinaux, électuaires, miel rosat, gingembre et alcools fabriqués pas les chimistes de la célèbre école de médecine.
Commerce avec la France. — Le trafic avec l’intérieur de la France, ne pouvant se faire que par terre, est naturellement beaucoup moins considérable. Cependant les marchands de Montpellier traitent avec les villes d’Arles (1237) et d’Avignon (1273), avec les comtes de Valence et de Montélimart (1265) pour s’assurer la libre navigation du Rhône et la sécurité des roules. Ils pénètrent par ia Saônp et la Marne jusqu’aux foires de Champagne où ils sont nombreux. Ils trafiquent avec la Flandre et le Bra-
bant; ils ont un comptoir à Londres même. Ils y échangent les produits du Midi contre les laines et la mercerie.
Décadence du commerce de Montpellier . — L'établissement, en 1217, de la Foire de fieaucaire si bien placée -sur la grande voie commerciale du Rhône, et la création du port à.' Aigues-Mortes par saint Louis (1246) ne firent aucun tort appréciable au commerce de Montpellier, tant que cette ville eut les rois d’Aragon comme seigneurs directs. 11 en fut autrement lorsqu’en 1349 la souveraineté passa à la^couronne de France. Nos rois obligèrent d’abord les vaisseaux de Montpellier à quitter la route directe des graus pour prendre celle plus longue d’ Aigues-Mortes où ils avaient établi un péage de deux deniers par livre ; puis les rigueurs du fisc, l’altération des monnaies, les désastres de la guerre de Cent Ans et les ravages des grandes compagnies ruinèrent complètement le commerce de Montpellier. Au lieu de 4620 feux en 1361 , on n’en comptait plus que 324 en 1412. Relevée par Jacques Cœur qui en fit le centre de ses opérations, brillante encore sous Louis XII et François Ier, la ville retomba de nouveau à la fin du XVIe siècle par suite des guerres de religion. Enfin la création de Cette par Colbert, en 1666, et l’établissement du port franc à Marseille, en 1669, laissèrent à Montpellier le seul exercice des industries locales qui depuis ont rétabli sa prospérité.