CHAPITRE CINQUIÈME Commerce de la Flandre. Bruges et Gand
Nature du sol. — Si la frontière française, au moyen âge, s’arrêtait vers l’est au Rhône, à la Saône et à la' Meuse, elle s’étendait vers le Nord plus loin qu’aujourd’hui. L’Escaut la dessinait depuis sa source jusqu’à son embouchure, enfermant le riche comté de Flandrg, le premier comté de la chrétienté , c’est-à-dire avec notre département du Nord les deux
provinces actuelles de Flandre, ou la meilleure partie de la Belgique (carte 10). Ce pays, dépeuplé
par les invasions, prend une vie nouvelle au VIIe et au VIII0 siècles par la fondation desj>randes abbayes de Saint-Bertin, de Saint-Riquier, de Saint-Amand
et de Saint-Bavon. Enrichies par les rois qui leur donnent toutes les terres environnantes avec leurs colons et leurs serfs, elles groupent autour d’elles une population considérable et se transforment en villes florissantes, Saint-Omer, Gand, Bruges. Le travail des champs et celui des ateliers, ordonné aux moines d’Occident par la règle de saint Benoît, change le pays. On dessèche les marais, on défriche les bois, on endigue les rivières et les côtes ; on conquiert des polders sur l’Océan ; on creuse des canaux d’écoulement et de navigation. Ces terres basses, auparavant lagunes fangeuses, deviennent des champs fertiles destinés à nourrir des millions d’hommes. Aussi l’agriculture de la Flandre n’estelle pas moins célèbre que son industrie.
Institutions favorables au commerce. — Cette lutte victorieuse contre la nature trempa une population énergique, sachant défendre le sol aussi bien que le cultiver. Les Normands en sont chassés par le premier comte héréditaire de Flandre, Beaudouin (862). Avec lui commence l’indépendance nationale du comté comprenant vers le sud l’Artois et une portion de la Picardie. Les comtes de Flandre furent en général des princes intelligents, construisant des routes, creusant des canaux, gouvernant d’ordinaire avec justice, pour s’assurer le concours de leurs sujets contre l’ambilion du roi de France, leur suzerain. Si quelques-uns veulent agir avec tyrannie, ils sont mis en prison ou chassés pour le moins, s’ils
ne sont pas tués. Nulle part les communes ne furent plus indépendantes. L’exemple leur fut donné par Cambrai dès 1076. Que dire de la liberté de cette ville , s’écrie un ancien auteur? Ni l'évêque , ni l’empereur ne peuvent y lever de taxe ; aucun tribut ré y est exigé et l'on n'en peut jamais faire sortir la milice, si ce n' est pour la défense de la contrée. lien était de même à Ypres, à Bruges, surtout à Gand si puissan t au XIV0 siècle sous ses Arteweld.
Nature du commerce Flamand. — On eut intérêt dès lors à acquérir et à nouer des relations de trafic. Mais le commerce flamand diffère en quelques points de celui du Languedoc et de la Champagne. Quoique possédant une certaine étendue de côtes et l’embouchure d’un fleuve navigable, l’Escaut, le Flamand n’aime pas à porter au loin, comme fait le marchand de Montpellier, lesproduits de son agriculture et de son industrie. Il ne se contente pas non plus, comme le négociant champenois, d’ouvrir des foires temporaires. Il fait de ses villes d’immenses entrepôts où les étrangers envoient leurs marchandises, et les échangent par eux-mêmes ou parleurs agents. De là ce grand nombre de comptoirs, de bourses et d’établissements étrangers à Bruges. C’est un commerce de place et de commission. La situation géographique de la Flandre entre la France, l’Angleterre, les Pays-Bas et l’Allemagne en fait pour tous un centre commode. En même temps son industrie drapière, supérieure
même à celles de Champagne et de Florence, était relativement au moyen âge ce qu’est aujourd’hui celle du coton en Angleterre.
Industries flamandes : les draps, les toiles. — La Flandre était comme prédestinée à devenir un grand centre pour l’industrie des lainages. Les tapis d’Arras étaient déjà fort estimés sous l’empire romain. Les Francs portaient dans les cérémonies des manteaux de drap de Frise (Hollande), et Charlemagne ne trouve rien de plus précieux à envoyer au Calife de Bagdad et aux empereurs de Constantinople. C’est de Frise que viennent les tisserands appelés à Gand par le comte Beaudouin III en 960 et organisés par lui en corporation. Gand conserva toujours la première place pour les étoffes communes, flanelles, draps ordinaires et couvertures..
On citait ensuite Lille pour les draps écarlates, Arras pour les serges et tapisseries, Bruges pour les articles fins comme les velours et les peluches de laine, les tapis aux couleurs variées et aux riches dessins, Ypres, Dender monde, Oudenarde , Courtrai , Tournai , A lost pour les différentes opérations du foulage, de l’apprêt, de la teinture, et pour les étoffes mélangées de laine, coton et soie. On estime que l’on fabriquait par année plus de neuf milliers d'aunes de drap, valant quarante millions de francs.
Venaient ensuite les toiles. Le lin de l’Escaut et de la Lys était déjà réputé le meilleur de l’Europe. On filait dans les campagnes et l’on tissait à Gand,
Arras et Courtrai, les toiles de lin teintes en bleu dont on faisait des blouses. Les fils les plus fins étaient convertis en belles dentelles pour lesquelles Valenciennes fut de bonne heure renommée. Enfin, Gand fabriqua la première, au XVe siècle, les futaines de coton.
A ces produits de l’industrie, il faut ajouter les richesses agricoles de ces plaines fertiles, blé, orge, chevaux et bestiaux de grande taille, moutons gras et porcs exportés jusqu’en Champagne.
L’ entrepôt de Bruges. — L’accumulation de tant de richesses nécessita la création d’un entrepôt commercial. Il fut établi à Bruges, la capitale du comté et la plus voisine de la mer. Son commerce, déjà considérable, s’accrut immensément après la croisade de 1204 où le comte de Flandre, Beaudouin IX, devint empereur de Constantinople. Dix ans seulement après cette croisade, le poète-historien de Philippe Auguste, Guillaume le Breton, racontant la campagne de Bouvines, s’écrie en parlant de Bruges : Là se voient des lingots d'argent et de rouge métal; les tissus des Phéniciens (lainages), et des Sères (soieries de la Chine) ; les riches fourrures qu’envoie la Hongrie et les graines qui donnent à l'écarlate une couleur si brillante. Des vaisseauxy apportent les vins de Gascogne et de Poitou, du fer , des métaux, des étoffes et autres denrées que lu Flandre accumule dans ses ports pour les envoyer dans les autres parties du monde.
Les comtes de Flandre et les communes rivalisaient d’efforts pour attirer le commerce dans leur pays. C’était un immense marché neutre d’où n’était exclu personne. Édouard II roi d’Angleterre, ayant demandé au comte Robert III de chasser de Flandre les Écossais ses ennemis, reçut cette réponse : Notre pays de Flandre est en société avec le monde entier , et l'accès en est libre à chacun. Nous ne saurions lui enlever un tel privilège sans préparer sa ruine. Bruges, placée à six lieues de la mer du Nord, s’était creusé un canal jusqu’au port de Sluys (L’Écluse), avec l’avant-port de Damm où l’on transbordait les marchandises, comme faisait Montpellier de Lattes aux Graus de la Méditerranée. Elle comptait au XIV0 siècle 130,000 habitants (maintenant 45,000). Sa Bourse (aujourd’hui les Halles surmontées d’un hardi beffroi) était le rendez-vous des négociants de toute l’Europe. Ils y étaient attirés par la modicité et la fixité des droits, par l’institution de chambres d’assurances, et celle de courtiers assermentés chargés de mettre en rapport tant de nations différentes. Un document de cette époque nous fait connaître l’immense développement du commerce de Bruges avec l’Europe et jusqu’en Asie et en Afrique L » N Angleterre, il lui vient laines, cuirs, plomb, étain, « charbon déroché (houille), fromages; de Nor- » vège, Danemark et Suède, cuirs, oint, grains, suifs,
1. Ce document a été publié dans l'ouvrage cité de F. Bourquelot, Les Fondes de Champagne, p. 206.
» cendres, fourrures, harengs : de Russie, four- » rures ; de Hongrie, Bohème, Allemagne et Po » logne, cire, or et argent, fer et acier, cuivre, vins » Rinois (du Rhin) ; d 'Espagne et de Portugal, » laines, filasses, cuirs de Cordoue et basanes, pelle- » teries, fer, vif-argent, vins, miel, cire et vins de « toute espèce; de Fez au Maroc, de Segelmesse » qui est près de la mer des arènes (sable, Sahara), » de Tunis et de Bougie, sucre, cuirs, cire, alun, » dattes ; de Constantinople , alun ; de Jérusalem , » Égypte et Soudan, poivre, épiceries et brésil » (bois de teinture) ; A' Arménie et de Tartarie (Tur- » kestan et Chine), cotons, draps d’or et de soie, pelleteries exquises ; et le document ajoute : « sans » ce qui vient du Royaume de France , de Poitou et » de Gascogne ; il y a encore moult (beaucoup) de » royaumes que nous ne savons nommer, dont tous » les ans viennent marchands en Flandre ; par quoi » nulle terre n'est composée de marchandises comme » est la terre de Flandre.
Relations particulières avec la Hanse et l’ Angleterre. — Parmi tous ces marchands étrangers, une mention spéciale doit être faite des Hanséates et des Anglais. La célèbre association ou Hanse Teutonique, fondée, vers 1241, par l’union commerciale de Lubeck avec Hambourg et qui comprit ensuite plus de 80 villes, comptait aussi quatre grands comptoirs étrangers : celui de Bruges était le plus considérable. Il possédait plus de 300 facteurs, servant aux négo-
ciants pour l’achat et la vente. Les Hanséates y prenaient, avec les draps et les toiles de Flandre, les produits du Midi et de l'Orient apportés par les Vénitiens. Ils donnaient en échange les poissons et les mélaux du Nord, les bières, vins et blés de l’Allemagne, surtout les laines pour lesquelles ils avaient en Angleterre le monopole de l’exportation dans leur comptoir de Londres, dit la Cour d’ Acier.
En effet, l’Angleterre ne fut longtemps qu’un pays producteur de laines, les plus estimées de l’Europe avec celles d’Espagne. La proximité de l’Angleterre et de la Flandre établit entre les deux pays un lien commercial qui se transforma bientôt en une étroite alliance politique. « Toute Flandre, disait Artexveld aux Gantois, est fondée sur draperie , et sans laine orme peut draper (Froissart). Aussi l’Angleterre estelle la meilleure auxiliaire des Flamands contre les Français, et ies Flamands secondent de tout leur pouvoir les rois anglais contre la France. C’est surtout dans la guerre de Cent Ans que se montrent, avec le plus d’énergie, les sympathies des Flamands pour l’Angleterre, et la puissance des corps de métiers sur lesquels reposait la liberté communale. Jacques Arteweld, sorti d’une famille de drapiers et lui -même riche brasseur à Gand, chasse en 1337 le comte Louis de Réthel, ami des Français, et gouverne pendant neuf ans la Flandre comme Rewaert ou régent, avec un pouvoir presque absolu ; il fait du pays une sorte de république commerçante sous le patronage de
l’Angleterre, en se déclarant pour Édouard III à qui il fait prendre le titre de roi de France.
Son fils, Philippe Àrteweld, agit de même en 1381 contre le comte Louis le Mâle ; mais il est vaincu et tué à Rosebeke (1382), et bientôt la mort du comte Louis donna la Flandre à son gendre Philippe, duc de Bourgogne (1384).
Le commerce de la Flandre sous la maison de Bourgogne. — La Flandre avait dû à son alliance avec l’Angleterre d’échapper aux ravages qui ruinèrent tant de provinces françaises dans la guerre de Cent Ans. Elle fut mieux garantie encore sous les
ducs de Bourgogne. Ils réunirent par mariage, héritage et achat presque toutes les provinces acluelles de Belgique et de Hollande, .et formèrent au XVe siècle la plus puissante et la plus riche principauté de l’Europe. Sous leur gouvernement, l’alliance de l’Angleterre et dé la Flandre fut plus étroite que jamais . lorsque Philippe le Bon s’unit avec Henri Y pour venger la mort de son père, et que Charles le Téméraire se joignit à Édouard IV contre Louis XI. Malgré quelques émeutes assez ordinaires dans ces communes turbulentes, la Flandre ne perdit rien de sa richesse. L’historien le plus judicieux de ce siècle, Comines, s’exprime ainsi à propos de la mort de Charles le Téméraire : Comme je dis l’avoir vu grand , riche et honoré, encore puis-je dire avoir vu tout cela en ses sujets. Car je crois avoir vu et connu la meilleure partie de /’ Europe ; toutefois n’ai-je
connu nulle seigneurie ni pays, ni de beaucoup plus grande étendue encore, qui fût si abondant en richesses , en meubles , en édifices et aussi en toutes prodigalités , festins et chères comme je les ai vues pour le temps que j' y étais.
Aussi les lettres et les arts ornent-ils en Flandre, comme à Venise et à Florence, le développement de la richesse commerciale. Aux premiers chroniqueurs en langue française, les Champenois Villehardouin et Joinville, succèdent les Flamands Froissart, Olivier de la Marche, Georges Chastellain et Comines. Le duc Philippe le Bon avait rassemblé une magnifique bibliothèque dont les manuscrits ornent aujourd’hui les plus riches dépôts de l’Europe ; sa chapelle forma une brillante école de musique qui se perpétua pendant plusieurs générations. Bruges donna son nom à la première école de peinture flamande, illustrée par Jean et Hubert Van Eyck et par Memling. Enfin l’architecture civile n’offre pas de plus beaux monuments que les hôtels de ville de Gand et de Bruges, festonnés en riches ciselures et surmontés de tours audacieuses, symboles de la richesse de ces puissantes communes.
Décadence de Bruges. — La mort de Charles le Téméraire fit passer la Flandre dans la maison d’Autriche par le mariage de Maximilien avec Marie de Bourgogne. Mais cet événement amena la décadence de Bruges. Irrités des taxes levées par Maximilien et de l’insolence de ses soldats allemands, les Bru-
geois mirent l'archiduc en prison, puis le chassèrent. Il assiégea la ville pendant plus d’une année, et la punit de#sa rébellion par une amende considérable et la perte d’une partie de ses privilèges. Mais pendant ce blocus, le port de Bruges s’était ensablé, et le commerce s’était dirigé sur Anvers où les eaux profondes de l’Escaut portaient les navires jusqu’au pied des murailles. La splendeur de Bruges ne fut plus dès lors qu’un souvenir. Anvers la remplaça pendant tout le XVIe siècle, jusqu’à ce que, raillée à son tour par la guerre, elle vit passer à Amsterdam le commerce des Pays-Bas.