CHAPITRE SIXIÈME
Commerce de la Normandie. — Rouen et Dieppe.
Nature du sol et caractère des habitants. — Pour être les derniers venus parmi les populations dont s’est formée la nation française, les Normands ne se sont pas moins placés au premier rang dans notre histoire provinciale. Les ducs de Normandie et les chevaliers normands ont donné, avant les croisades, l’exemple des conquêtes lointaines : c’est dans le dialecte normand que furent écrites les Chansons de Geste» c’est-à-dire les premières épopées en langue française ; enfin le commerce maritime de Rouen et de Dieppe est égal, sinon supérieur, à celui de Mont-
DU COMMERC FRANÇAIS
pellier; et les industries normandes peuvent lutter avec celles delà Flandre et de la Champagne L
Le sol de la Normandie est l’un des plus remarquables de la France-. La Seine y débouche par un vaste estuaire dans la Manche qui conduit les vaisseaux à l’Angleterre, tandis que ses flots remontant plus de vingt lieues dans le fleuve y portent deux fois par jour les navires étrangers. Le plateau de Caux, riche en pâturages et en moissons, défend au nord-est cette belle vallée ; au sud-ouest les collines granitiques de Normandie couvertes de forêts la protègent contre le Maine et la Bretagne, et projettent en face de l’Angleterre la fertile presqu’île de Cotentin avec ses ports de guerre et de commerce ; au centre la Rille, la Toucques, la Dive, l’Orne, la Vire serpentent dans de riches herbages, et nourrissent en abondance les bestiaux et les plantes textiles (carte 11).
Sur cette terre plus fertile que la Champagne et plus pittoresque que la Flandre, vient se placer, au Xe siècle, une population très énergique, les Normands. Marins audacieux jusqu’à découvrir l’Amérique cinq siècles avant Colomb (Y. plus bas, 1. III, ch. lor), pirates, redoutés sur les côtes de France, ils s’y établissent enfin en 912 quand leur
1. Voir A. Chéruel : Histoire de Rouen 'pendant l'époque communale et Histoire de Rouen sous la domination anglaise ; E. de Fréville : Mémoire sur le commerce maritime de Rouen ; L. Estancelin : Recherches sur les voynges et découvertes des navigateurs normands ; L. Vitet : Histoire de Dieppe.
chef, Rollom, accepte de Charles le Simple la partie maritime de la Neustrie qui devient la Normandie. Quoique sédentaires, les Normands conservent leur caractère aventureux et la même énergie guerrière. Mais ils y ajoutent l’esprit d’ordre et de discipline. x\.ussi le gouvernement des ducs Rollon, Richard
Sans Peur et Guillaume le Conquérant, était-il renommé dans toute la France. Les marchands et les colons accouraient dans un pays où chacun trouvait protection pour sa vie et pour son travail. La Normandie devint en peu d’années la plus populeuse province du royaume, et sa capitale, Rouen, le centre d’un riche commerce.
Commerce de Rouen deÿ\2à 1204. — La situation
de Rouen était propice au développement du trafic. Bâtie sur un terrain dessiné en un demi-cercle qu’entoure au nord une ceinture de collines, tandis qu’au sud s’étendent de vastes plaines et plus loin des coteaux chargés de forêts, la ville est arrosée par un grand fleuve où remonte la marée, et sillonnée de plusieurs petites rivières propres à la leinturerie, au
lavage des laines et à la tannerie, l’Àubette, le Robec, La Renelle (carte 12). Elle est déjà citée, dans le diplôme de Dagobert relatif à la foire de Saint-Denis, comme un important marché où les trafiquants du nord viennent par mer acheter des vins, du miel et de la garance. Charles le Chauve y créa en 864 un atelier monétaire dont les pièces portaient l’empreinte significative d’un vaisseau.
Relations avec ï Angleterre : conquête de ce pays par Guillaume. — Mais c'est principalement de 912 à 1204, c’est-à-dire pendant la période de son indépendance nationale, que le commerce de Rouen se développa par ses relations avec l’Angleterre. Dès 979 le roi Éthelred II affranchit d’impôts les marchands de Rouen qui apportaient à Londres des vins et du craspois (marsouin). Son fils Édouard leur accorda dans Londres le port spécial de Dunegate. Faut-il attribuer en partie cette faveur à l’excellente réputation commerciale de nos marchands ? On le croirait en lisant dans Raoul Glaber peu suspect de partialité pour les Normands, puisqu’il est Bourguignon : C'est une espèce de crime parmi les Normands que de vendre quelque chose au delà de son prix.
La conquête de l’Angleterre par Guillaume de Normandie à la bataille d’Hastings, en 1066, est un des événements les plus considérables, non seulement de l’histoire de France, mais de l’histoire universelle. En imposant aux Anglo-Saxons la langue française, en unissant pendant quatre siècles l’Angleterre à des provinces françaises comme la Normandie, l’Anjou et la Guyenne, elle a introduit dans les affaires de l’Europe cette île jusque alors séparée du monde par l’Océan ; en portant en Angleterre le génie politique avec le goût du commerce aventureux, elle créa le caractère original de l’Anglais, le premier des peuples libres au moyen âge, et le pre-
mier des peuples industriels et commerçants de l’Europe moderne.
Rouen et la Normandie recueillirent tout d’abord les fruits de la conquête. Dès 1070, raconte Orderic Vital, les marchés de l’Angleterre étaient encombrés de trafiquants et de marchandises françaises. Guillaume favorisait le développement du commerce par des mesures énergiques, il châtiait sévèrement les seigneurs rebelles, tenait dans une dure prison son propre frère et même son fils aîné, leurs complices. En -1080, il réunit à Lillebonne les Étals delà province : les plus riches bourgeois y comparurent, pour la première fois sans doute, à titre de corps politique ; le Tiers État normand était constitué plus de deux siècles avant les États Généraux de 1302. Il fut défendu de troubler en quoi que ce fût les marchands dans leur commerce. La prescription fut si bien observée que, dit un chroniqueur de l’époque, on pouvait voyage?' dans ses États avec une ceinture pleine d' or sans craindre aucune vexation; et aucun homme n'eût osé en hier un autre , eût-il reçu la plus forte injure. Guillaume fit aussi disparaître un des principaux obstacles au développement du commerce, la variété des monnaies souvent' altérées par la cupidité des seigneurs. Le duc eut seul le droit de battre monnaie en Normandie, à Rouen et à Bayeux ; moyennant un monnéage , sorte de rente perpétuelle payée par les roturiers, il s’engagea à ne jamais altérer la monnaie. Parmi les pièces étran-
gères, on trouve à cette époque en Normandie les esterlings anglais et les deniers d’Écosse. L’opulence des commerçants de Rouen est prouvée par le fait suivant : après une révolte amenée, en 1090, par le mauvais gouvernement du duc Robert, l’un des coupables qui passait pour un des plus riches Rouennais dut payer une rançon de 3000 livres, plus de 300,000 fr. d’aujourd’hui.
La commune de Rouen; les corporations. • — Les corps de métiers, tradition des collèges romains, existaient sans doute à Rouen comme dans toutes les grandes villes de France. Mais ils ne sont mentionnés qu’au XIIe siècle, lorsque Henri Ier auquel son neveu disputait la Normandie voulut s’assurer la fidélité de Rouen. 11 confirma les statuts de plusieurs corporations, entre autres ceux des cordonniers. Les privilèges de la corporation préparèrent là, comme ailleurs, ceux de la commune. Celle de Rouen fut instituée sans violence en 1145 par un acte de Geoffroy Plantagenet, et confirmée en 1150 par son fils Henri II ; il augmenta ses droits en 1174 pour récompenser les Rouennais de leur belle défense contre Louis VII. De tous les avantages qu’elle leur accordait, les principaux concernaient le commerce. Les bourgeois de Rouen avaient le monopole du trafic des vins français exportés par la Seine et par mer à l’é (ranger, et réciproquement de toutes les marchandises amenées parla même voie et destinées à la France. Ils étaient formés en corporation ap-
pelée Hanse Rouennaise, Compagnie Normande, ou Compagnie des marchands de l'eau , qui pouvait remonter Ja Seine seulement jusqu’à Mantes. Au delà dominait la corporation des marchands de l'eau de Paris; mais Louis YII dut permettre aux mariniers normands de remonter jusqu’au Pecq. D’autres corps de métiers étaient aussi reconnus par la charte communale de Rouen, entre autres ceux des tanneurs et des drapiers.
Les privilèges étaient encore plus considérables pour le commerce extérieur de Rouen. Henri II, roi d’Angleterre, duc de Normandie, comte d’Anjou et duc de Guyenne possédait presque toutes les côtes de l’Europe occidentale depuis l’Ecosse jusqu’à l’Espagne. C’était un vaste champ ouvert au commerce normand. Les marchands de l’eau de Rouen étaient exempts de tout droit, sauf l’impôt royal, à Londres et dans les divers ports de l’Angleterre où ils étaient traités sur le même pied que les Anglais; eux seuls avaient le droit de faire le commerce avec l’Irlande. Aussi les relations des Rouennais avec Londres, La Rochelle, Rordeaux et Rayonne devinrent-elles très actives. En échange des blés de Normandie demandés en Guyenne, ils prenaient les vins de Gascogne et du Poitou concurremment avec les navires de Rordeaux, et les portaient en Angleterre ; ils revenaient avec des cuirs bruts, de l’étain, du plomb et des fourrures, surtout la martre d’Irlande. Ils exploitaient le sel à Dieppe, Granville,
Harfleur, Honfleur,Toucques, et l’expédiaient à Paris. Ils fournissaient à cette ville déjà friande de poisson, l’esturgeon, le maquereau, le mulet, la plie, avant tout le.hareng, alors abondant sur nos côtes. On le salait à Dieppe, à Pont-Audemer et plus encore à Fécamp, d’où le proverbe : Hareng de Fécamp, pour désigner le hareng par excellence. Ils joignaient à ces pêcheries celle des cétacés nombreux alors dans la Manche, marsouins ou craspois, souffleurs, baleines même dont l’huile était employée en cuisine, vu la rareté des huiles végétales au nord de la France ; la chair même, la langue du cachalot, entrait dans l’alimentation des habitants de nos côtes.
Le commerce normand dans la Méditerranée. — Les Croisades ouvrirent aux Normands, comme aux autres peuples, le trafic de l’Orient. Déjà les pirates, leurs ancêtres, avaient couru au IXe siècle les rivages de l’Espagne, de la Provence et de l’Italie. Dans le XIe deux aventuriers normands, Robert Guiscard et son frère Roger conquirent la Sicile, la Pouille et la Calabre, pays dont la réunion forma en 11271e royaume des Deux-Siciles si bien placé à quelques heures de la côte d’Afrique, à quelques journées de celle de Syrie. Des chefs normands de Sicile, Boliémond et Tancrède, figurent parmi les plus illustres chevaliers de la première croisade et « gaignent » les principautés d’Antioche et de Galilée. Aussi trouve-t-on, dès le XIIe siècle, les marchands normands établis en Syrie et dans Alexandrie d’Égypte.
Chemin faisant ils descendent à terre, comme leurs ancêtres, pour frapper un coup d’épée; en 1147, deux cents navires Normands et Flamands qui se rendaient en Syrie font escale en Portugal, et leurs marins prêtent main forte aux habitants pour s’emparer de Lisbonne sur les Maures; en 1188, une autre expédition enlève Cadix aux Arabes et franchit ensuite le détroit de Gilbrallar pour négocier à Marseille.
Le commerce de Rouen sous la domination française. — Avec le règne de Jean sans Terre se termine le gouvernement des rois anglais en Normandie Déjà odieux à ses sujets pour sa tyrannie, Jean fut accusé d’avoir assassiné lui-même son neveu Arthur de Bretagne ; il fut dépouillé de ses fiefs par Philippe Auguste qui vint assiéger Rouen en 1204. Malgré le mépris qu’inspirait Jean, la ville résista pendant plus de six mois au roi de France ; car, réunie au domaine royal, elle descendait de capitale d'un état indépendant à la condition d’une ville de province et elle perdait le commerce de l’Angleterre et de l’Irlande. En effet Jean sans Terre traita dès lors les Normands en ennemis et confisqua leurs marchandises. Philippe Auguste de son côté, bien qu’ayant juré de conserver les privilèges de la commune, enleva au maire une partie de ses attributions commerciales pour les donner au vicomte de l'Eau, chargé de percevoir les impôts commerciaux,, de veiller à la police des marchés et à la navigation du
fleuve. Il porla un coup funeste au commerce maritime de Rouen en défendant de transporter par eau dans cette ville les vins du Poitou, de la Gascogne et de l'Anjou : mais il permettait le commerce par la même voie des vins de Berry, de Bourgogne et de Champagne dans l’intérêt de Paris. Alors commença la longue lutte entre les* deux Hanses ou Compagnies des marchands de l’eau , la Hanse parisienne ou Compagnie française qui prétendait descendre librement la Seine de Mantes à Rouen et passer sous le pont de cette ville sans acquitter le péage, la Hanse Rouennaise ou Compagnie Normande voulant remontrer librement la Seine jusqu’à Paris. La querelle ne fut vidée qu’en 1382 au profit de Paris, quand la révolte de la Harelle eut ruiné la commune de Rouen.
Industries de Rouen au XIIIe et XIVe siècles. Les foires. — : Avec l’énergie qui distinguait leur caractère, les Rouennais se dédommagèrent des pertes de leur commerce maritime en s’appliquant à l’industrie. Celle des draps devint considérable. Pour maintenir la bonne renommée des draps de Rouen réputés pour être fins et souples, ils furent visités par les houjouneurs ou gardes du métier et scellés d’un plomb aux armes de la ville. A défaut des laines anglaises que l’état de guerre presque perpétuel permettait rarement d'importer en Isormandie, on reçut celles de nos fidèles alliés, les Écossais et les Castillans. On fabriquait aussi de bonnes toiles de
lin et de chanvre dont là vente se faisait comme aujourd’hui au marché de la Vieille-Tour , dans l’ancien palais des ducs de Normandie, .abandonné depuis que Philippe Auguste avait construit une nouvelle forteresse au nord de la ville. Pour favoriser ces industries, les Coutumes de la Vicomté de l'Eau et le Pontage , ou tarif édicté par Philippe le Bel en 1309 pour toutes les marchandises passant sous le pont de Rouen, affranchissaient de tout droit l’alun, le .savon, l’huile de chènevis, et la guède ou voide pour teindre en jaune. On venait de toute la Normandie et des provinces voisines acheter les produits de l’industrie Rouennaise aux trois grandes foires annuelles : celle du Pré de la Bataille , tenue dans la plaine voisine de la Seine à Fouest de Rouen ; celle de la Purification ou de la Chandeleur , instituée par saint Louis en 1269 sur la place de la Vieille-Tour, et celle du Pardon ou de saint Romain ouverte au pied des collines du Nord.
Le cœur saigne quand on voit dans Froissartla sauvage apparition de la guerre dans cette contrée paisible, déjà riche et dont l’essor allait être arrêté pour plusieurs siècles. C’est la première invasion des Anglais en 1346 : Si trouvèrent le pays gras et plantureux de toutes choses , les granges pleines de blés y les maisons pleines de toutes richesses y riches bourgeois, chevaux, pourceaux, brebis , moutons et les plus beaux bœufs du monde qu'on nourrit en ce pays. Ils vinrent à Barfleur ; la ville fut robée (pillée)
et pris or, argent et riches joyaux; car ils en trouvèrent si grand foison que les garçons n'avaient cure (ne manquaient pas) de draps fourrés de vair (pelleterie très estimée). Et furent les Anglais seigneurs trois jours de la ville de Caen et envoyèrent par barges (voitures) tout leur gain , draps , joyaux, vaisselle d'or et d'argent et toutes autres richesses dont ils avaient grand foison jusques à leur grosse navie. Et trouva-t-on en la ville de Saint-Lô huit ou neuf mille tant manants que bourgeois, que gens de métier ; on ne peut croire à la grand foison de draps qu’ils y trouvèrent. Louviers était une des villes de Normandie où l'on faisait la plus grande planté (abondance) de draperie et était grosse, ric'he et marchande ; et fut rodée et les Anglais conquirent très grand avoir.
Marine normande. — Un siècle écoulé depuis la domination française avait fait oublier aux Rouennais leurs anciennes sympathies pour l’Angleterre ; le sentiment national qui commençait à naître au XIVe siècle se déclara avec énergie dans cette province, de toutes la plus exposée aux invasions. Déjà en 1295, quand la guerre éclate entre Édouard II et Philippe le Bel, les Normands brûlent Douvres ; ies ports de Rouen, Caen, Honfleur, Dieppe, Étretat et Cherbourg offrent au roi 120 nefs (vaisseaux) et galères pour tenter une descente en Angleterre ; ils en avaient 146 en 1340 à la bataille de l’Écluse. Rouen s’était creusé un véritable port de guerre et
créé un arsenal maritime dans le clos des Galées (galères) sur la rive gauche de la Seine. Lorsqu’on résolut, en 1386, une expédition contre l’Angleterre, il faut lire dans Froissart la liste des provisions fournies par la province et entassées dans les vaisseaux armés à Rouen : On emplissait les nefs de chairs et de poissons salés , de vins, de cervoises (bière), orge, avoine , seigle, blé, aulx, oignons, pois1, fèves , foin et baril , chandelles de cire, bouteilles à verjus et à vinaigre, pots, godets , cuillers de bois et d'étain, cochons gras, outils de cuisine, sel, biscuits, farine, graisse et œufs en tonneaux.
Découvertes et commerce des Dieppois à la côte d’ Afrique. — A côté de Rouen, il ne faut pas oublier Dieppe. De même que les premiers Normands avaient touché cinq siècles avant Colomb aux côtes dimérique, les dieppois du XIVe siècle devancèrent de cent ans les Portugais sur les rivages de l’Afrique occidentale. De 1364 à 1410, des marchands de Dieppe et de Rouen associés firent partir presque tous les ans plusieurs navires qui, dépassant de beaucoup le Cap-Vert, abordèrent au Rio-Sestos (Rivière du poivre) où les marchands" fondèrent les comptoirs du Petit-Dieppe et du Petit Paris ou Grand-Sestre 1 . (Y. carte 25 àla tin de ce volume.) .Ils bâtirent en 1383
1. Les cartes hollandaises du XVIIe siècle marquent encore ces noms dans l’état actuel de Libéria. Les mêmes cartes appellent Malcigueta, de Malaguette, l’ancien mot français désignant le poivre, la côte dite actuellement Côte du Poivre ou des Graines.
au delà du cap des Trois-Poinles le Fort de la Mine , et revinrent richement chargés en Normandie. Les noms de Côte du Poivre, Côte des Dents ou d’ivoire et Côte-d’Or rappellent ces expéditions, et c’est de là que l’industrie de l’ivoire a commencé à être exploitée dans le faubourg de Dieppe, au Pollet. Deux Dieppois au service de la Castille, Robert Braquemond et Servend, retrouvèrent, en 1373, les îles Canaries. Un autre Dieppois, Jean de Bethencourt, conquit l’archipel en 1402 ; il en fit hommage à la couronne de Castille, ne trouvant aucun appui dans le royaume de France alors déchiré par les discussions intestines et par la guerre étrangère.
Le commerce normand au XVe siècle. — Cette époque est en effet une des plus lamentables de notre histoire. En 1382, le mauvais gouvernement des oncles de Charles VI excita dans Rouen une émeute terrible, dite la Harelle : la populace massacra les collecteurs d’impôts et proclama roi un marchand de draps. Mais l’armée* royale survint bientôt. Charles VI abolit la commune, les franchises des corps de métiers, fît mettre à mort les plus riches bourgeois et imposa à la ville une forte amende de 60,000 livres (plus d’un million d’aujourd'hui). Le commerce et l’industrie, désorganisés par ces cruelles vengeances, étaient si affaiblis vingt ans après qu’en 1403 trois galères espagnoles abordent seules dans le port de Rouen. Les guerres civiles des Arnyagnacs et des Bourguignons augmentent en-
core cette désolation. Les maisons tombent en ruine par la désertion des habitants, et la ville , dit une ordonnance de 1411, est en la plus grande partie comme vuicle, vague et inhabitée.
Elle n’en soutint pas moins un siège héroïque de six mois contre Henri Y ; mais elle demeura trente ans (1419-1449) au pouvoir des Anglais. Délivrée par Charles YII qui abolit en 1450 le double privilège de la Compagnie française de Paris et de la Compagnie normande de Rouen pour rendre libre la navigation de la Seine, elle vit son commerce re prendre rapidement un grand essor. Elle renoua aussitôt ses anciennes relations avec l’Espagne : les fabriques de draps se relevèrent à la suite d’un règlement fait par le bailli de Rouen, Guillaume Cousinot. Ce règlement semble avoir inspiré Colbert, deux siècles plus tard, dans ses prescriptions minutieuses sur les manufactures ; on détermine la façon à donner à la lisière des draps de Rouen pour les distinguer de tous les autres draps de France et de Normandie ; on prescrit la longueur des pièces et les teintures qui pourront seules être employées; on interdit même aux tisserands de mêler les laines ensemble, celles d’Angleterre avec les laines cauchoises, celles-ci avec les picardes, les picardes avec les laines de Bourgogne et celles de Brie avec celles de Bretagne.
Deux faits témoignent du prompt rétablissement du commerce et de l’industrie, ainsi que des riches-
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ses nouvelles qu'ils amenèrent dans Rouen. Quand Louis XI voulut relever dans Arras, presque ruiné par lui, en 1480, la fabrication des draps, c'est aux corporations de Rouen qu'il demanda des foulons, des tisserands et des ouvriers en laine. Son fils Charles VIII, ayant commencé l'expédition d’Italie (1494) et dépensé tout son argent en fêtes après avoir à peine franchi les Alpes, voulait emprunter à Venise : on lui refusa, bien qu’il offrît avec sa parole royale la garantie des plus grands seigneurs de France ; mais les Vénitiens lui ayant seulement démandé une lettre de change de J. Le Pelletier , marchand de Rouen trafiquant par mer, ils lui baillèrent sur icelle tout ce qu'il demanda. Rouen et la Normandie pouvaient dès lors s’aventurer avec confiance dans les grandes découvertes maritimes où leurs marins s’illustrèrent au siècle suivant.