CHAPITRE SEPTIÈME
Commerce de Paris ’.
Après avoir parcouru les provinces qui dessinent comme une ceinture autour de la France, nous sommes l’amenés au bassin de la Seine centrale où par la convergence des principaux affluents du fleuve,
I. V. pour plus de détails le savant ouvrage de E. Levasseur : Histoire des classes ouvrières en France jusqu'à la Révolution, t. 1, liv. 3 et 4, auxquels ce chapitre est en partie emprunté.
Yonne, Aube, Marne et Oise, la nature semble avoir préparé la grandeur politique et commerciale de Paris. Lutèce, l’humble cité des Parisiens sous l’empire, un instant capitale de Clovis, délaissée par les Carlovingiens dont toute la politique est portée vers le Rhin, redevient désormais une capitale avec la dynastie véritablement française des Capétiens (987).
Les bourgeois de Paris. — On a vu plus haut par l’exemple d’Orléans que les rois n’étaient pas disposés à favoriser l’établissement des communes dans leur domaine. Ils se gardèrent encore bien plus de créer dans leur capitale un pouvoir rival du leur : aussi Paris ne posséda-t-il jamais une commune au sens propre du mot, c’est-à-dire une autorité presque indépendante, octroyée gracieusement ou concédée après une lutte violente par acte seigneurial . Mais ses Bourgeois paraissent avoir eu de tout temps des privilèges civils et commerciaux très étendus : les corps de métiers étaient dirigés par des prévôts des marchands & t des échevins sortis de leur sein, veillant à leurs intérêts et jugeant leurs différends, comme font à quelques égards aujourd’hui les tribunaux et les chambres de commerce. Ces prévôts des marchands arrivent à partager au XIIIe siècle le gouvernement de la cité avec le prévôt royal ; ils deviennent au XIVe avec Étienne Marcel les maîtres de Paris et presque de-la France. L'autorité de ces corps de métiers est grande, leuç industrie brillante et variée, leur commerce considérable ; nulle part leur orga-
nisation n’est plus complète ni mieux connue, depuis que saint Louis a fait rédiger par son prévôt, Élienne Boileau, les statuts de plus de cent corporations parisiennes L Leur étude présente donc, pour le commerce français, un intérêt tout particulier.
Les premières corporations parisiennes . — Si Lulèce possédait dès le premier siècle de fère chrétienne un collège de Nautes (p. 23), il est probable que d’autres corporations nécessaires à la subsistance et au vêtement y existaient comme dans toutes les cités romaines. 11 est impossible de suivre leurs traces dans l’histoire du Ve au XIe siècles ; mais des chartes de 1 1 34 et de 1 162 mentionnent les anciens étaux et les vieilles coutumes de la boucherie de Paris ; les statuts des chandeliers semblent même dater de 1 06 1 , et Louis YII concède en 1160 à des bourgeois de Paris la maîtrise des cinq corporations des savetiers, baudroiers (corroyeurs), sueurs (cordonniers), mégissiers et boursiers (fabricants de bourses). Les corps de métiers existaient donc au XIe siècle pmais c’est au XIIIe seulement qu’on les voit constitués d une façon complète et régulière.
Les corps de métiers. — C’étaient des associations d’artisans de la même ville, exerçant la même profession, groupés d’ordinaire dans le même quartier et la même rue, et s’unissant pour se défendre contre
1. Us ont été publiés par G. Depping- dans le9 Documents inédits de V Histoire de France sous le titre de : Registre des métiers et marchandises.
des ennemis communs : les officiers du seigneur qui les rançonnait à merci, les ouvriers étrangers qui venaient leur enlever une partie de leur travail, même les gens de leur propre métier qui créaient une concurrence jugée funeste »en instruisant dans leur art un trop grand nombre d’apprentis. Si plus tard les corporations devinrent oppressives pour les individus et funestes au commerce par l’abus de la routine,, elles furent au moyen âge la garantie du travail et la défense du faible contre l’oppresseur. C’était une petite commune dans la grande, ayant ses magistrats et ses revenus ; elle était fondée sur le privilège, mais à une époque où il ne pouvait y avoir que des privilèges ou droits particuliers en l’absence de libertés générales.
Les métiers comprenaient trois sortes de personnes : les apprentis, les ouvriers et les maîtres.
Les apprentis. — Ils étaient comme en dehors du métier, en ce sens qu’ils n’y exerçaient aucun droit ; mais ils jouissaient de sa protection. Avec l’esprit d’exclusion qui caractérisait les corps de métier, surtout au nord, le nombre des apprentis était déterminé et toujours très restreint; seuls les fils de maître avaient le droit de se faire inscrire dans le métiers de leur père et ne devaient rien pour leur entrée ; les autres payaient à Paris cinq sols au roi et trois à la corporation ’. Sur les cent métiers dont les statuts furent ré- «
1. Le sol ou sou d'argent , vingtième partie de la livre, représentant à peu près sous saint Louis 1,26, valeur intrinsèque, c'est-
digéspar Étienne Boileau, neuf seulement avaient le droit de prendre autant d’apprentis qu’il leur plaisait ; dans les autres le nombre était restreint. Letemps de l’apprentissage était long ; trois ans au moins, souvent huit, dix, dou*e ans dans les métiers difficiles comme l’orfèvrerie. A une époque où la division du travail était beaucoup moindre qu’aujourd’hui, le même ouvrier devait faire le travail qui occupe maintenant dix artisans. L’apprenti ne pouvait quitter son maître et travaillait pour lui ; en échange, il était logé, nourri et vêtu.
Les ouvriers. — Ils jouissaient d’une plus grande liberté et commençaient à exercer quelques droits dans la corporation où 'ils étaient admis après avoir fait un chef d’œuvre , pièce difficile qui prouvait leur habileté. Le maître pouvait prendre autant d’ouvriers qu’il lui plaisait ; il venait les embaucher le matin au lieu ordinaire de leur réunion ; il louait leurs services à la journée, au mois, à l’année même. L’ouvrier ne pouvait quitter son maître ; mais il ne pouvait non
à- dire déterminée par le poids de la pièce ; mais sa valeur relative était 30 fois au moins plus considérable ; la dépense de l'apprenti était donc d’environ 300 fr. (Voir, pour ces estimations et les suivantes l’édition de Joinville par N. de Wailly, éclaircissements.) 11 donne pour valeur intrinsèque de la livre parisis (monnaie d’or) 2o fr. 32 ; du sol parisis (monnaie d'argent) 1,26 ; du denier parisis (monnaie de cuivre) 0,10. 11 est probable qu’à Paris on comptait de préférence par livres, sous et deniers parisis ; l’autre monnaie royale également usitée, celte de Tours ou les Tournois , étail moins forte d’un cinquième ; la livre tournois — 20, 26 ; le sol, 1,01 ; le denier, 1,08, valeurs intrinsèques
plus être congédié sans raison, sauf jugement rendu par deux ouvriers adjoints aux gardes du métier.
Les maîtres. — Leurs privilèges étaient bien plus grands ; car c’était eux qui avaient rédigé les statuts. D’abord le nombre des maîtres était rigoureusement déterminé ; il fallait donc attendre que la mort eût fait une vacance dans la maîtrise, puis être agréé par la corporation en se soumettant à une foule de formalités et en payant encore au roi et au métier. Les droits ainsi acquis ne pouvaient. être perdus que par un jugement des maîtres ; ils se transmettaient aux veuves qui avaient le droit de continuer le commerce de leurs maris.
Les chefs des métiers. — Les corporations avaient des magistrats supérieurs, les maîtres du métier, et des magistrats inférieurs, gardes, élus ou prud’hommes. Ils surveillaient le travail, vérifiaient la qualité des produits, et faisaient des visites chez les gens soupçonnés de travailler sans appartenir au métier. Leur nombre variait de deux à douze ; ils étaient nommés pour un an, tantôt par la corporation tout entière dans les communes libres, tantôt par les prud’hommes sortant de charge, le plus souvent à Paris par le prévôt royal ou par l’un des grands-officiers de la couronne qui exerçait la basse justice sur les métiers. Ainsi le grand pannelier était juge des boulangers ; le grand chambellan, des tailleurs et tapissiers ; l’échanson, des marchands de vins ; le maréchal, des forgerons, maréchaux-ferrants, heau-
miers (fabricants de casques) et serruriers ; le grand bouteiller, des cabarétiers. L’évêque même a en toute la ville de Paris la cognoissance des peintres et ymagiers , broudeurs , brouderesses , çsmail leurs et autres personnes faisant y mages, quels que ils soient.
Les confréries et les sociétés de bienfaisance. — La corporation unissait aussi ses membres par des liens religieux. Chacune était placée sous l’invocation d’un saint devenu le patron de la communauté ; les orfèvres avaient naturellement choisi saint Éloy L
Dans la chapelle, on célébrait en grande cérémonie des messes solennelles, et la journée se terminait par un festin. Une partie des recettes dé la corporation, droits d’entrée, cotisations, amendes, dons et legs était employée à des œuvres de bienfaisance on faisait des prêts gratuits aux maîtres ruinés; on logeait dans les étages supérieurs de la maison commune les maîtres infirmes. La corporation avait donc le triple caractère de corps de métier, de confrérie religieuse et de société de bienfaisance. Mais, dans la plupart, les maîtres seuls et leurs veuves profitaient des secours ; les ouvriers et les
(1) Leur maison rebâtie en 174 0 existe encore au coin de la rue Jean-Lantier et de la rue des Orfèvres (te* arrondissement). On possède les archives complètes, ce qui permet de se rendre parfaitement compte de leur organisation. On la trouvera exposée en détail dansE. Levasseur : Histoire des classes ouvrières depuis 17S9, 1. 1. Introduction ; cet ouvrage fait suite à celui qui est mentionrié au commencement de ce chapitre.
apprentis en étaient exclus, comme des autres avantages de la communauté. Avis aux écrivains de nos jours qui veulent faire revivre les corporations du moyen âge en les présentant comme des modèles de charité !
Les règlements des métiers . — Ils imposaient des obligations rigoureuses à la fabrication et au commerce. Afin d’empêcher les artisans de faire une concurrence déloyale, en usant de falsifications et de fraudes pour vendre à meilleur marché, les règlements déterminaient, dans le plus petit détail, la quantité et la qualité de la matière, la forme et le mode de fabrication. De là ^obligation imposée à presque tous les artisans, orfèvres, serruriers, tailleurs, armuriers, de travailler près de la fenêtre, boutique ouverte, en vue du public ; par la même cause, interdiction presque générale du travail de nuit. Les gardes avaient le droit de faire des visites inattendues, de confisquer et de brûleries mauvaises marchandises, de condamner à de fortes amendes et à la prison. Quand la marchandise était bonne, la corporation y apposait son sceau, pour en garantir la qualité et conserver la réputation commerciale de la ville.
La passion avec laquelle on s’attachait à ces monopoles explique le soin jaloux apporté à les défendre. Delà, les fréquents conflits et les procès séculaires entre professions voisines, les tailleurs et les fripiers, les bourreliers et selliers et les lormiers
(harnacheurs), les drapiers et les foulons ; de là aussi, l’exclusion des marchands étrangers ou forains, surlout bouchers et boulangers, à qui l’on refusait non seulement le droit de vendre dans la ville, mais celui même d’acheter avant que les bourgeois eussent fait leurs provisions.
Marchés et impôts sur le commerce. — Le commerce était soumis à des règlements, comme la fabrication. On vérifiait fréquemment les balances, les poids et les mesures. Pour rendre la surveillance plus facile et l’approvisionnement plus commode, les rois et les seigneurs avaient établi des marchés où ils percevaient des droits sur les places concédées aux marchands et sur la vente des denrées. Ceux de Paris rapportaient sous saint Louis 908 livres au roi (valeur intrinsèque, 33,000 fr, valeur relative, 990,000). Ces taxes étaient nombreuses. D’abord, les impôts sur les transports : droit de conduite ou de travers , acquitté par les marchandises qui traversaient le territoire d’un seigneur ou d’une ville ; il était perçu, ainsi qu’un droit de chaussée pour l’entretien des routes et des ponts, dans la banlieue de Paris à Montlhéry, au pont de Charenton, à celui de Gournai, à Meaux, Senlis, Beaumont, Pontoise et Poissi (carte 13). A Paris même, il y avait le péage du petit Pont et le rivage de Seine dû par toute denrée débarquée sur la Grève. Venaient ensuite les impôts sur la vente : droit de chantelage, d’un denier par chaque muid devin vendu en gros et en détail ; puis sous les
noms de coutume ou de tonlieu , grand nombre de droits confus et vexatoires perçus aux halles ; les marchands pouvaient s’en racheter en payant un impôt fixe appelé Hauban. Enfin la taille, à laquelle étaient soumis tous les corps de métier proportion-
Carie 13. — Commerce de Paris.
(Endroits où se percevaient les péages pour Paris.)
nellement à leur fortune, s’élevait quelquefois au centième, même au cinquantième de la valeur des propriétés.
Etendue et richesse de Paris en 1292. — Un précieux document qui nous a été conservé, le rôle de la taille en 1292 1 , nous permet d’apprécier la fortu-ne
(i) Il a été publié par H. Géraud dans l’ouvrage, Paris, sous
du commerce de Paris à cette époque. La taille, payée par quinze mille deux cents personnes, montait à 12,218 livres (valeur intrinsèque 309,360 fr. , valeur relative 9,286,000 fr.). Mais la surface de Paris était
à peine le trentième (233 hectares en 1292, et 7,802 en 1883) de ce qu’elle est aujourd'hui et sa population ne s’élevait qu’à environ deux cent mille habitants. L’enceinte de Philippe Auguste, encore in-
Philippe le Bel. (Collection des documents inédits sur l’histoire de France.)
tacte en 1292, l’enfermait dans les limites suivantes (carte 14) : Elle commençait sur la rive droite de la Seine à, la Porte Barbette (quai des Célestins), suivait l’espace compris entre les rues Saint-Paul et du Fauconnier jusqu’au carrefour des rues de Rivoli et Saint-Antoine 1 2 ; elle se dirigeait au nord-ouest par les rues des Francs-Bourgeois et dé Rambuteau, à l’intersection desquelles on voit encore une grosse tour enclavée dans les bâtiments du Mont-de-Piété, passait au nord des rues aux Ours et Mauconseil et enfermait Saint-Eustache, puis redescendait à la Seine par la rue Jean-Jacques Rousseau jusqu’à la tour orientale du Lou vre. En face, la fameuse tour de Nesle commençait la défense de la rive gauche ; les murs s’élevaient par les rues Mazarine, de l’ancienne Comédie- et Monsieur-le-Prince jusqu’à la montagne Sainte-Geneviève qu’ils suivaient par les rues des Fossés-Saint-Jacques et de l’Estrapade, pour redescendre par celles du Cardinal Lemoine et des Fossés-Saint-Bernard jusqu’à la porte de la Tournelle \
Paris était divisé en trois grandes 'parties ; dans
(1) Une partie était encore visible il y a quelques années, avant qu’on eût bâti sur l’emplacement de l’ancien couvent, puis caserne de l’x\ve Maria, l’École communale et l’annexe du lycée Charlemagne, dont les murs s'appuient aux anciennes fortifications.
(2) 11 reste encore deux débris de cette partie de l'enceinte : une tour intacte au carrefour des rues du Cardinal Lemoine et Lacépède plus bas, d’épais pans de. mur à l'intersection de la rue Clovis.
l’île, la Gîté, remplie de chapellesetde couvents, entre le Palais et Notre-Dame ; au sud l’Université, quartier des Écoles uni à la Cité par le petit Pont que défendait le petit Châtelet; au nord la Ville , quartier du commerce joint à l’île par le grand Pont (Pont-au- Change) et par laPlanche-Mibray (Pont Notre-Dame). C’est dans cette étendue que la taille fut levée par Paroisses: on en comptait 37, subdivisées en circonscriptions appelées quêtes. On voit par le détail de la taille qu’elle variait de 12 deniers (valeur intrinsèque 1,20, relative 36 francs) à 14 livres 10 sous (valeur intrinsèque 367 fr., valeur relative 11,000)» elle fut en moyenne de 16 sous (valeur intrinsèque 20 fr., valeur relative 600 fr.) par tête et répartie inégalement entre les paroisses d’après leur population et leur richesse très différentes. Ainsi celle de la paroisse Saint-Hilaire, où ergotaient les écoliers faméliques de l’Université n’est que de 8 livres (valeur intrinsèque 182 fr., relative 5,460 fr. ); elle'monte à 1 ,1 59 livres (valeur intrinsèque 29,000 fr. relative 880,000 fr.) à Saint-Eustache ; 1 507 livres)(valeur intrinsèque 38,000 fr., relative 1,144,000 fr.) à Saint-Jacques-la-Boucherie ; 2,303 livres (valeur intrinsèque 58,000 fr., relative 1 ,749,000 fr.) à Saint- Germain-l’Auxerrois, paroisses des riches commerçants groupés autour des Halles.
Halles et quartiers commercants de Paris. — La Halle de Paris avait été établie par Louis VI dans la plaine des Champeaux alors en dehors de la ville ;
elle y fut renfermée par l’enceinte de Philippe Auguste et considérablement agrandie; sous saintiLouis, les vendeurs de poisson reçurent des places, les fripiers et les lingères purent étaler leurs marchandises le long du cimetière des Innocents. La plupart des métiers avaient aux Halles une place réservée ; plusieurs villes, non seulement des environs de Paris, Saint-Denis, Gonesse, Pontoise et Lagny, mais Beauvais, Amiens et jusqu’à Douai jouissaient du même avantage en payant un loyer au Roi.
L’intérêt du commerce avait rapproché les métiers des Halles ; tout l’espace compris entre Saint-Eustache, la Seine, les rues Saint-Denis et Saint-Martin était par excellence le quartier commerçant de Paris ; la plupart des rues portaient le nom des industries qu’on y exerçait. On remarque que les industries analogues se rapprochent : dans le voisinage immédiat des Halles, les subsistances ; vers la rue Saint-Denis et les Innocents, la mercerie ; plus bas, les fers et les cuirs ; près de la Seine, les lavandières et les mégissiers ; dans les paroisses Saint-Josse et Saint-Jacques-la-Boucherie (la tour élégante de cette église est encore debout dans le square du Châtelet) , la puissante corporation des bouchers. Ils formaient une classe à part et comme une caste, car les fils de boucher seuls pouvaient entrer dans la corporation ; on l’appelait la grande boucherie de Paris.
Un second quartier plus calme s’étendait de la rue Saint-Martin au delà de la Grève, comme le prou-
vent les noms des rues de la Vannerie, de la Verrerie, delà Poterie, de la Tisseranderie. C’était aussi la résidence des marchands étrangers ; on y trouve les rues de Venise et des Lombards-, nom donné à tous les banquiers Italiens mal vus des bourgeois de Paris et souvent pressurés par les rois, parce qu’ils étaient riches ; car leur taille en 1292 monte à 1,313 livres (valeur intrinsèque 33,000 fr. ; valeur relative 990,000).
La Cité, moins commerçante, montre encore les rues de la Draperie, de la Barillerie et de la Pelleterie, et les orfèvres sur le quai méridional et sur les ponts couverts de boutiques. Sur la rive gauche, l’affluence des écoliers avait établi comme aujourd’hui les industries relatives aux études, les libraires et les enlumineurs ; les rues des Écrivains et de la Parcheminerie, encore intactes, en sont le témoignage.
Les Juifs à Paris. — Cantonnés d’abord dansla£ité, rue de la Juiverie, plus tard dans la rue aux Juifs au Marais, ils vivaient dans la plus misérable condition, sous la double menace des haines religieuses et des rancunes de débiteurs malveillants. Ils pouvaient être impunément vexés, dépouillés et chassés, forcés pour le moins de porter sur leur habit une double roue d’étoffe jaune qui les désignait aux insultes i.
(1) De grands pays de l’Europe moderne ne sont pas plus tolérants envers les Juifs que le moyen âge. En 1882, on veut en Prusse les exclure des fonctions publiques ; en Russie, la populace les mas-
Le roi diminuait leurs créances, confisquait leurs biens, les jetait en prison, les expulsait, ne les rappelait ensuite qu’en exigeant de fortes rançons. Ils étaient sans doute peu nombreux en 1292 ; car leur taille est une des moins considérables, 126 livres, (valeur in trinsèque 3,200 fr. , valeur relative 96,000 fr .)
Foire du Lendit. — Le développement de plus en plus considérable du commerce parisien amena l’établissement dans la plaine Saint-Denis de la célèbre foire du Lendit. Renouvelée de celle de l’Indict créée par Dagobert, elle fut instituée en 1109, mais ne devint importante qu’au XIIIe siècle. Elle commençait le 11 juin et durait pendant 1S jours. L’Université y faisait ses provisions de parchemin ; le recteur s’y rendait en grande pompe, suivi des régents et des écoliers ; les parcheminiers n’avaient pas droit de vendre avant que l’Université eût fait ses provisions. On élevait à la hâte des boutiques en planches, des ténias, des écuries : on y venait de toutes les villes françaises du nord et de plusieurs même étrangères à la France, comme le prouve la liste suivante où les principales villes sont rangées d’après l’ordre qu’elles occupaient à la Foire du Lendit: Paris, Provins, Rouen, Gand, Ypres, Douai, Malines, Bruxelles, Cambrai, Montcornet, Maubeuge, Avein, Nogent-le- Rotrou, Dinant, Caen. Louviers, Vernon, Chartres,
sacre avec la tolérance, sinon meme avec Ja connivence des autorités.
Beauvais, Évreux, Amiens, Troyes, Sens, Montreuil, Saint-Omer, Lille, Meaux, Lagny.
La Hanse parisienne et le prévôt des marchands ; l’hôtel de ville. — Au milieu des quartiers commerçants de la rive droite s’élevaient deux édifices publics pour deux autorités destinées à entrer souvent en lu! te : le Grand Châtelet où siégeait le Prévôt de Paris exerçant au nom du roi la police sur les Halles et les métiers, et rendant la justice ; L hôtel de ville, avec le Prévôt des marchands .
A côté des autres corporations et bientôt au-dessus d’elles se place la Hanse Parisienne ou la Marchandise de l’eau , association de mariniers et de marchands de vin qui faisait le commerce de la Seine. Elle était fort ancienne, puisqu’on la retrouve dès le Ier siècle sous le nom de Hautes Parisiens (p. 23) et fort importante. En effet à la différence des autres corporations renfermées dans l’enceinte d’une ville, d’un quartier ou d’une rue, c’est une société d» négociants, exerçant d’abord dans Paris une juridiction si étendue que leurs chefs deviennent les magistrats municipaux de la cité, puis jouissant en dehors de privilèges considérables jusqu’à 10 ou 1S lieues de Paris.
Dès 1121, Louis YI leur abandonne le droit de 60 sols (75 francs valeur intrinsèque, 2500 francs valeur relative) qu'il percevait sur tout bateau de vins chargé à Paris. La Hanse devient alors suzeraine des eaux de la Seine où elle établit deux ports, celui
DU COMMERCE FRANÇAIS iOo
de la Grève en 1141 et le port Pépin en 1170. La même année, Louis YII lui octroie le monopole du commerce sur la Basse-Seine jusqu’à Mantes ; Philippe Auguste y ajoute en 1192 celui delà Haute- Seine jusqu’à Melun. Elle est ainsi le lien nécessaire des trois riches provinces de Champagne et de Brie, France, Normandie, portant à celte dernière les vins des autres en échange du sel, des poissons et des blés normands; aussi doit-elle établir (121 3) un troisième port en face du Louvre. A cette occasion elle devient un pouvoir public, car le roi lui permet de lever un impôt de 1 à 10 sols (1 fr. 26 à 12 fr. 60, 38 fr. à 380 fr.) surtout bateau naviguant en Seine. Le même prince lui octroie en 1220 le privilège de percevoir tous les droits de mesurage et de nommer elle-même les mesureurs et les jaugeurs ; les taverniers sont ensuite astreints à lui payer une forte redevance.- Touchant aux intérêts de toutes les autres corporations qui ont besoin d’elle pour leurs transports, ses quatre échevins et son prévôt dit le prévôt des marchands, assemblés d’abord au faubourg Saint-Jacques dans le parloir aux bourgeois , règlent les affaires des commerçants et jugent leurs procès concurremment avec le prévôt royal. Les deux prévôts rendent ensemble un arrêt en 1293 pour fixer le tarif des jurés-maçons. La Hanse devient insensiblement une autorité municipale et même politique; car elle perçoit en 1215 un droit pour l’entretien du pavé, et en 13S0 le pré-
vôt des marchands et les échevins diminuent de leur autorité privée la taille d’un particulier. On comprend alors comment sept ans après, et quand il aura transporté le Parloir aux Bourgeois au cœur du quartier commerçant en faisant bâtir l'hôtel de ville sur la place de Grève, Etienne Marcel pourra gouverner Paris et ambitionner de gouverner la France.