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LA GUERRE DE CENT ANS

Institutions royales favorables au commerce. — L’accroissement de l’autorité royale, considérée comme une puissance publique hostile à la féodalité, ne pouvait être que favorable aux villes et au commerce, surtout quand elle était exercée par un prince comme saint Louis, Les conquêtes de Philippe Auguste, Louis VIII, saint Louis et Philippe le Bel agrandirent tellement le domaine royal qu’en 1328 il ne restait plus guère en dehors de Faction directe des rois que les grands fiefs de Bretagne, de Bourgogne, et ceux de Flandre et de Guyenne démembrés. La multiplicité des seigneuries féodales fut remplacée par des divisions administratives infiniment moins nombreuses, ébauche de nos départements d'aujourd’hui, les bailliages et les séné-

chaussées au nombre de trente et un en 1328. Les baillis et les sénéchaux, nommés pour trois ans seulement et rendant tous les ans compte de leur gestion devant le Parlement de Paris, représentaient une autorité plus intelligente et moins oppressive. Saint Louis supprima beaucoup de péages sur les chemins et sur les fleuves. En interdisant en 1237 les Guerres privées que se faisaient les seigneurs, il assura la sécurité des campagnes et celle des routes; en faisant rédiger les Coutumes et les statuts des corporations, il abolit l’arbitraire et fonda la justice civile et commerciale. Enfin s’il laissa aux seigneurs le droit de battre monnaie, il les força de frapper des pièces de bon aloi ; il émit lui-même une monnaie excellente qui devait avoir cours dans tout le royaume, immense avantage dont le commerce s'em- * pressa de profiter.

Avènement politique de la bourgeoisie. — La jouissance des libertés civiles et l’exercice de l’autorité administrative dans les communes, jointes aux richesses accumulées depuis deux siècles entre les mains dés bourgeois par le commerce et l’industrie, donnèrent à cette classe un nouvel essor au XIVe siècle. Avec Philippe le Bel commence le rôle politique de la Bourgeoisie française. Déjà Philippe III avait anobli un orfèvre de Paris ; Philippe IV s’appuya sur la bourgeoisie pour lutter contre les seigneurs et le clergé. 11 exclut les prélats de son conseil pour y appeler les légistes ou

chevaliers ès lois, hommes de roture et de petite noblesse, le chancelier Pierre Flotte, le procureur général Guillaume de Nogaret, surtout le trésorier Enguerrand de Marigny (de son nom Le Portier, né d’une famille normande) ; il devint si puissant auprès du roi que les annalistes contemporains l’appellent \q coadjuteur et le régent du Royaume. C’est aussi avec des Bourgeois que Philippe le Bel compose le Parlement de Paris, la chambre des comptes et tout le personnel des agents royaux déjà nombreux au XIVe siècle, trésoriers, collecteurs des gabelles, maîtres des eaux et forêts. Enfin lorsqu’en 1302 il veut se concilier l’opinion publique contre le Pape, il réunit lés États généraux où le tiers état paraît pour la première fois dans une * assemblée politique ; il y vient encore en 1308 pour se prononcer énergiquement contre les Templiers elle clergé, en 1314 contre les nobles révoltés. La bourgeoisie française et surtout la bourgeoisie parisienne semblaient mûres au XIVe siècle pour le gouvernement du pays.

Commerce de Paris et de la France sous les Valois. — Une décadence rapide et une ruine presque complète, tel est l’état du commerce parisien et français à cette époque. La dynastie féodale des Valois ne porte plus dans l’administration la sagesse de saint Louis et l’habileté de Philippe le Bel. Batailleurs ineptes et dépensiers prodigues, ces princes paraissent, à l’exception de Charles V et de

Louis XI, ne rien comprendre aux principes les plus simples du gouvernement. Il semble qu’ils aient fait la gageure de tuer la poule aux œufs d'or, tant leurs actes sont destructifs de tout commerce et de toute industrie. Dès 1329 les monnaies sont altérées ! Elles le sont encore trois fois dans la seule année 1330, et un tarif est imposé pour le prix des denrées et le taux des salaires. Les marchands, pour se soustraire à ce maximum , refusant de porter les provisions au marché, une ordonnance est rendue pour les y contraindre. Puis les Lombards sont emprisonnés, forcés pour sortir de captivité de remettre à leurs débiteurs le quart du principal, les intérêts et les gages reçus. Le roi rend aux nobles de Guyenne le droit de guerre privée ! Il attaque en même temps les privilèges des communes et des corporations, pendant qu’il écrase les roturiers d’impôts pour les dépenses de la guerre. Cette horrible guerre de Cent Ans arrête l’essor du commerce et des libertés françaises. Philippe VI est vaincu à Crécy avec 60,000 hommes par 23,000 Anglais ; il perd Calais qui restera pendant plus de deux siècles une porte ouverte à l’ennemi en France ; enfin la peste noire qui enleva, dit-on, le tiers des habitants de l’Europe, sembla porter au dernier degré la désolation du royaume.

Ce fut pire ençore sous le règne de Jean. En 1331 dix-huit ordonnances font varier ou allèrent la monnaie; seize en 1332; treize en 1333; seize

en 1354 ; dix-huit en 1355 ; c'est la loi en démence (Michelet). Comme son père, Jean prétend régler le taux des salaires et limiter à 10 0/q le bénéfice des marchands. Joignez à cela' le désastre de Poitiers pire encore que celui de Crécy, Jean vaincu avec 50,000 hommes par les 8,000 Anglais du Prince Noir, prisonnier à Londres, signant le traité de Bretigny qui démembre le royaume, pendant que le plat pays est ravagé par les Anglais, les Navarrais et les grandes Compagnies, que le commerce est ruiné de toutes parts, et l’on comprendra les terribles soulèvements de Paris en 1357, 1382 et 1413.

États Généraux de 1356-8; Etienne Marcel'. — C’est la bourgeoisie, conduite par Robert Lecoq, évêque de Laon, par et le célèbre prévôt des marchands de Paris, Étienne Marcel, qui impose au dauphin Charles la fameuse ordonnance de mars 1357; elle ne tendait à rien moins qu’à changer le gouvernement de la France, au profit de la bourgeoisie. Le conseil du roi était remplacé par une commission de trente-six membres pris dans les États. Parmi les réformes, on trouve celle-ci qui intéressait si particulièrement le commerce : on ne devait plus fabriquer qu'une seule bonne monnaie dont l'étalon resterait entre les mains du Prévôt. Quand le Dauphin Charles se montra infidèle à ses promesses, Marcel voulut changer l’ordre de succession au trône (fait

(1) V. E. Perrens : Étienne Marcel et le gouvernement de la bourgeoisie au XIV0 siècle.

accompli seulement en 1830) et gouverner la France par la bourgeoisie de Paris. Avec une activité merveilleuse et une étonnante hardiesse, il joignit ses lettres à celles du dauphin pour une nouvelle convocation des États généraux, commença une confédération des grandes villes avec Paris pour la protection du royaume et celle des libertés publiques, organisa la défense de Paris qu’il entoura de nouveaux remparts et de bastilles, délivra de prison le roi de Navarre, Charles le Mauvais, le fit nommer capitaine de Paris avant de le faire roi de France ; il allait lui ouvrir les portes de la ville, quand il fut assassiné (1338) par l’échevin Maillard, chef de la bourgeoisie resiée fidèle au dauphin.

Révolte de 1382 ; les Maillotins. — Le gouverment réparateur de Charles Y qui, avec l’aide de Duguesclin, chasse les Anglais et rétablit l’ordre, est marqué à Paris par la construction d’une nouvelle enceinte ; le quartier Saint-Paul où était l’hôtel du roi, le Marais et le faubourg du Temple y sont renfermés et protégés par la fameuse Bastille Saint- Antoine ; leurs habitants furent admis aux privilèges des anciens bourgeois de Paris. Le roi voulait assurer au commerce intérieur de faciles communications. « Il avait résolu, dit son biographe, de faire fossoyer la terre de tel large et profondeur, et en telle adrece que la rivière de Loire pût prendre son cours en la rivière de Seine et porter navires qui vinssent à Paris . » Déjà les 100,000 livres demandées pour

ce travail étaient prêtes, lorsque la mort de Charles V en empêcha l’exécution.

Avec le règne de Charles YI, recommencent les guerres civiles et les invasions étrangères. Les exactions du duc d’Anjou amènent en 1382 la terrible émeute des Maillotins , ainsi appelée parce que deux cents à trois cents artisans furieux s’emparent des maillets de plomb ou masses d’armes déposés à l'hôtel de ville, égorgent les percepteurs d'impôts et les Juifs, pillent les maisons et s’enivrent dans les caves. Ce n’est pas un mouvement politique Comme celui de 1337 ; car les marchands et les gens de loi s’étaient armés contre cette sauvage insurrection. Mais le gouvernement de Charles VI voulait faire un exemple. Après sa victoire sur les flamands à Rosebeke, Charles VI entra dans Paris en appareil militaire ; il fit arrêter trois cents des plus riches bourgeois, dont plusieurs furent exécutés et les autres imposés à d’énormes rançons. Paris perdit toutes ses franchises municipales et ses privilèges commerciaux; on abolit la prévôté des marchands et l’échevinage, dont tous les pouvoirs furent transférés au prévôt de Paris ; il eut aussi le droit de nommer des prud’hommes à la place des chefs électifs des métiers. Il en fut de même dans les principales villes, Rouen, Amiens, Châlons, Troyes, Reims, Orléans.

L'émeute cabochienne et la domination Anglaise à Paris. — Telle fut l’issue des luttes politiques au XIVe siècle. La bourgeoisie commerçante échoua

dans l'œuvre de donner à la France un gouvernement libre ; les désastres de la guerre et les fureurs des foules ignorantes l’avaient accablée. Bien que les privilèges des métiers leur fussent rendus (1387) et la prévôté des marchands rétablie (1411), la bourgeoisie ne put empêcher les nouveaux désastres qu’amenèrent, après la démence de Charles VI, les luttes des Armagnacs et des Bourguignons.

Paris fut le .théâtre de leurs fureurs. Jean sans Peur, duc de Bourgogne, devenu maître du pouvoir par l’assassinat de Louis d’Orléans, s’allia avec la plus grossière corporation de Paris, celle des bouchers, bâtit son hôtel dans leur quartier \ s’entoura d’une garde de cinq cents hommes d’élite pris parmi les bouchers et les écorcheurs et dont le chef, Caboche, donna son nom à cette furieuse démagogie. Ils menacèrent les notables bourgeois comme Armagnacs et, pendant deux ans (1411-13), firent régner la terreur dans Paris. Rangés un instant sous la direction de l’Université de Paris et du corps de ville où deux hommes intelligents, Eustache de Pavilly et Jean de Troyes, tentèrent de reprendre l’œuvre de Marcel, ils firent rendre la célèbre Ordonnance cabochienne de 1413, pleine de sages

(!) Une partie de cet hôtel fut occupé au XVIIe siècle par une troupe comique, rivale de celle de Molière, et appelée les Comédiens de l’Hôtel de Bourgogne. Il reste encore de ces batiments la Tour de Jean-sans-Peur au coin des rues aux Ours et Française (2e arrondissement).

prescriptions pour i’administration du royaume. Mais les cruaulés des Cabochiens les firent chasser deux mois après ; l’ordonnance fut abolie et les Armagnacs restèrent maîtres de Paris. Ils furent surpris en 1418 par un retour du parti Bourguignon et jetés dans les prisons où plus de seize cents périrent massacrés. La corruption de tant de cadavres, la disette survenue par les guerres civiles et l'interruption du commerce engendrèrent une épidémie qui enleva, dit-on, plus de cent mille personnes.

A ces maux se joignaient ceux de la guerre étrangère. Henri Y, vainqueur à Azincourt et maître de la Normandie, s’avança vers Paris qui lui fut livré par le duc de Bourgogne, Philippe le Bon, jaloux de venger la mort de son père assassiné’par les gens du dauphin Charles àMontereau. Le traité deTroyes reconnaissait Henri Y comme héritier de France après Charles YI.

Paris resta au pouvoir des Anglais jusqu’en 1436. La ville avait tellement souffert qu’elle semblait déserte ; les loups erraient dans les rues et dévorèrent plus de cent personnes ; les étaux des Halles étaient fermés ; une foule de maisons abandonnées tombaient en ruines. Il en était de même dans le reste de la France, à l’exception de la Guyenne et de la Flandre, sujettes ou amies des Anglais. J'ai vu , dit un contemporain, les plaines de la Champagne et de la Brie, de la Beauce, du Gâtinais , des pays de Chartres et de Dreux, du Maine et du Perche , du

Vexin français et Normand , du Beauvoisis , du pays de Caux depuis la Seine jusqu’à Amiens et A bbeville , les contrées de Sentis \ de Soissons et du Valois jusqu'à Laon et au delà vers le Hainaut entièrement désertes 9 incultes , sans habitants , remplies de ronces et d'épines. On n'osait cultiver que les terres situées auprès des villes et des châteaux-forts ; la sentinelle placée sur les tours agitait la cloche d'alarme ou sonnait du cor dès quelle apercevait au loin une troupe d'ennemis; aussitôt ceux qui travaillaient dans les champs ou dans les vignobles se hâtaient de chercher un asyle derrière les murs des châteaux forts , (Thomas Basin, évêque de Lisieux, cité par A. Chéruel : Histoire de l' administration monarchique en France, t. I. chapitre 5.)

C’est d’un pareil abîme de misères où périssait la France que la tirèrent, bien plus encore que le gouvernement de Charles VII, l’héroïsme de Jeanne d’Àrc et le dévouement d’un marchand illustre, Jacques Cœur.

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