‹ Histoire du commerce françaiseChapitre 20 sur 64 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

Jacques Cœur et le Commerce sous Charles vu et Louis xi.

Gouvernement de Charles VII. Institutions favorables au commerce. — Les commencements de Charles VII n’annonçaient pas un libérateur de la

France. Prince indolent et jouet de ses favoris, il perdait gaiement son royaume jusqu’à ce que l’héroïsme de Jeanne d’Arc eût réveillé le sentiment national. Aux favoris succédèrent les vaillants capitaines, Richemond, Dunois, et les habiles conseillers presque tous roturiers, Jean Jouvenel, Guillaume Cousinot, Étienne Chevalier, surtout Jacques Cœur et les frères Bureau. Le roi montra dès lors plus d’énergie guerrière et de prudence politique. Par le traité d’Arras (1433) il détacha le duc de Bourgogne des Anglais et s’assura, au prix de lourds sacrifices, cette précieuse alliance ; surtout il rétablit l’ordre intérieur en réorganisant l’armée et les finances. A la suite des États généraux d’Orléans (1438), il rendit l’ordonnance célèbre qui substituait aux troupes mercenaires, plus funestes souvent aux Français qu’à l'en' nemi, une armée nationale composée d’une infanterie appelée les Francs archers , d’une, cavalerie excellente dite compagnies d' ordonnance ou gendarmerie française , et d’une bonne artillerie dirigée par Jean Bureau. En même temps une taille de 1,800,000 livres, déclarée perpétuelle, fut affectée exclusivement à la solde de l’armée. Celle-ci put dès lors être soumise à une discipline rigoureuse, dont les heureux effets se firent bientôt sentir pour la sécurité intérieure non moins que contre l’ennemi. Durant la conquête de la Normandie, tous les gens d armes du ltoi de France et qui étaient en son service, fut-ce d'icelle ordonnance ou non, furent tous

payés de leurs gages de mois en mois ; et ri y avait si hardi qui osât prendre durant la dite guerre prisonnier ni rançonner cheval ni autres bestes, quelle qu'elle fût, vivre en aucun lieu sans payer, fors seulement sur Anglais et gens tenant leur parti. (Duclercq, dans A. Chéruel, ouvrage cité plus haut).

Le commerce put dès lors se relever. Les marchands commencèrent de divers lieux à traverser de pays à autre et à faire leurs négoces. Charles YII mit d'accord les Hanses rouennaise et parisienne en abolissant également leurs privilèges sur la navigation de la Seine ; il diminua d’autres péages, à Meaux et à Lagny, et affecta des fonds spéciaux pour l’entretien des routes. Pour repeupler Paris, il l’exempta pour quelques années de la taille ; il y attira par des privilèges les habitants des provinces soumises encore à l’étranger. Il rétablit les corps de métiers ; mais pour les empêcher de troubler la ville, il ordonna que leurs assemblées seraient autorisées et présidées par un officier royal. Il renouvela les foires de Champagne, en institua de nouvelles à Condom, en Languedoc, à Montargis, à Lyon (1443). Il augmenta les privilèges des Castillans pour favoriser l’introduction de leurs belles laines et relever nos fa-, briques de draps. On reconnaît dans ces mesures l’influence de Jacques Cœur.

Jacques Cœur. — C’est le héros du commerce français. C'est l’homme à qui le négoce lointain doit le retour de son ancienne prospérité, et la patrie une

bonne part de sa délivrance1. Né à Bourges vers 1400 d’un des plus riches pelletiers de la ville , il s’associa avec des maîtres des monnaies établis à Bourges et fut impliqué avec eux dans un procès à la suite duquel il abandonna cette fabrication et se tourna tout entier vers le commerce.

Celui du Levant était alors considérable. Un pèlerin voyageant en 1432 en Terre-Sainte a écrit : Quand nous fusmes vernis à Damas, nous y trouvâmes plusieurs marchands Français, Vénitiens , Génois, Florentins et Catalans, entre lesquels il y avait un Français nommé Jacques Cœur qui depuis a eu grande autorité en France et a été argentier du Roi. Damas et Beyrouth en Syrie, le Caire, Bosette, Damiette et Alexandrie d’Égypte étaient les principaux centres de ce commerce. Mais il était' soumis dans les pays "musulmans à de perpétuelles avanies. Un navire entrait-il dans le port d’Alexandrie, les douaniers montaient à bord et enlevaient les voiles et le gouvernail, pour assurer le paiement du tribut d’un ducat par tête et les droits dus au Soudan. Lès négociants descendaient-ils à terre, ils étaient enfermés tous les soirs dans leurs maisons. Aussi préféraientils visiter Chypre, gouvernée depuis la troisième croisade (1190) par l’illustre maison française de Lusignan. Sa capitale, Famagouste, était la plus riche ville de l’Orient.

(1) Voir P. Clément : Jacques Cœur et Charles VII, livre auquel ce chapitre est presque tout emprunté.

Jacques Cœur à Montpellier : commerce direct avec le Levant, — Jacques Cœur établit à Montpellier le centre de ses opérations. Cette ville, déchue depuis près d’un siècle par le mauvais gouvernement des Valois, reprit une nouvelle existence. S’il faut en croire un habitant de Montpellier écrivant en 1612, François Ier aurait dit à Charles-Quint : Paris n’est pas une ville, mais un monde ; Toulouse , Lyon , Bordeaux et Rouen so?it bien estimables ; mais Montpellier les surpasse . C’est le commerce direct avec l’Orient qui valut à Jacques Cœur et à Montpellier ces grandes richesses. Il équipa , dit T. Basin, des navires qui transportèrent en Afrique et en Orient des draps et des autres marchandises du royaume, A leur retour ces navires rapportaient d Egypte et du Levant diverses étoffes de soie et toutes sortes d épices. Arrivés en France, quelquesuns remontaient le Rhône , tandis que d autres allaient approvisionner la Catalogne et les provinces voisines , disputant ainsi aux Vénitiens , aux Génois et aux Catalans une branche du trafic qu’il avaient seuls exploitée jusque alors. On voit par ces paroles la nature et l’étendue du commerce de Jacques Cœur. Aussi lui fallait-il plus de trois cents facteurs et employés ; il établit plusieurs succursales dans le royaume, à Narbonne, Béziers, Beaucaire, Bourges, Tours et Paris, même dans deux villes alors étrangères à la France, Marseille et Perpignan. Profitant d’une trêve conclue avec l’Angleterre de 1444 à 1449, il y

envoya vendre des draps d’or et des fourrures. Il afferma aussi l’exploitation des mines de cuivre, d’argent et de plomb dans le Lyonnais, à Cbessy, Saint- Bel et Jos ; mais elles étaient trop peu abondantes pour qu’il en retirât quelque profit.

Comptoir de Marseille. — Cette ville paraît avoir été la plus importante de ses succursales ; elle resta étrangère à la France jusqu’en 1482 où Louis XI l’unit à la couronne avec le reste de la Provence ; c’est ce qui explique qu’il n’a pas été parlé d’elle dans l’histoire du commerce français au moyen âge. Si les expéditions maritimes de Marseille souffrirent aux XIVe et XVe siècles, par les guerres contre les rois d’Aragon, qui disputaient le royaume des Deux-Siciles aux comtes de Provence de la maison d’Anjou, la ville était déjà ce qu’elle est redevenue de nos jours, une cité industrielle ; on y fabriquait des aimes renommées, des draps, des bonnets, des savons ; on y vendait des soieries, des pelleteries, des épices et de la cire. Jacques Cœur y acheta une belle maison avec le droit de bourgeoisie et des franchises qui lui permettaient de faire des expéditions importantes, étant exempt des taxes imposées aux étrangers. Il faisait gérer ce comptoir par son neveu, Jean de Village, qui le conserva après la mort de Jacques Cœur et s’enrichit considérablement ; il devint, tout en restant commerçant, viguier de Marseille et capitaine général de la mer.

Influence française dans le Levant. — Les rela-

Dü COMMERCE FRANÇAIS

tions personnelles de Jacques Cœur avec l’Orient lui permirent de venir en aide à tout le commerce français dans ces contrées. Jean de Village fut envoyé au Soudan d’Égypte avec une lettre et des présents de Charles VII ; il obtint pour les marchands et le consul français un traitement favorable et une protection particulière dans Alexandrie. Les présents que le Soudan fit porter de son côté à Charles VII nous font connaître cette curieuse partie des relations diplomatiques au XVe siècle ; c’étaient du baume fin, un léopard, trois assiettes ouvrées de porcelaine de Chine, deux grands plats ouvrés, deux bouquets, un lavoir et un garde-manger ouvré de la même matière, une jatte de fin gingembre, une de poivre vert, des amandes et un quintal de sucre fin.

Par cette mission, Jacques Cœur restaura dans le Levant l’influence française presque anéantie depuis la fin des croisades ; il prépara ainsi les relations officielles établies au siècle suivant par François Ier, pour le grand avantage du commerce comme de la politique française. Il paraît même n’avoir pas connu les bas sentiments de la jalousie commerciale, chose rare en tout temps et surtout à cette époque de privilèges. Les Vénitiens, chassés d’Égypte par un caprice du Soudan qui confisqua leurs biens, furent rappelés par l’intervention de Jacques Cœur et recouvrèrent leurs marchandises , il négocia aussi la paix entre l’Égypte et le grand maître des chevaliers de Rhodes. On voit à cette oc-

casion le noble usage que faisait Jacques Cœur de son influence et de ses richesses ; il fit transporter d’Alexandrie à Rhodes un grand nombre d'esclaves chrétiens et de prisonniers qu’il avait rachetés.

Jacques Cœur, argentier du roi. — Ce commerce l’avait si rapidement enrichi que, trois ans après son installation à Montpellier, il est nommé par Charles VII maître des monnaies à Bourges et l’année suivante à Paris (1436). Le commerce lui doit l’immense service d’avoir fait comprendre à Charles VII le danger, en même temps que l’injustice, de l’altération des monnaies ; il fit frapper des pièces de bon aloi, écus à la couronne en or fin et gros d'argent que le peuple appela les gros de Jacques Cœur 1. Il obtint en 1438 le titre d 'argentier. Ce n’était pas la direction du trésor, mais seulement une sorte d’intendance delà maison du roi; l’argentier recevait des trésoriers généraux les sommes nécessaires à l’entretien de la demeure royale . Il put, grâce à ces fonctions intimes, obtenir des privilèges pour son commerce et parvenir aux honneurs du gouvernement. En 1444 il est un des commissaires envoyés pour installer le nouveau parlement de Toulouse, et pour présider les États du Languedoc ; il fait la répartition des sommes votées par cette assemblée qui lui attribue plusieurs fois des indemnités mon-

1. L’écu à la couronne, de 1436 à 1453, valait environ 52 fr. de notre monnaie (valeur relative); le gros d’argent, 5 fr. 10. (P. Clément, ouvrage cité. Introduction.)

tant jusqu’à 4000 .livres (80,000 francs) pour les dépenses par lui faites pour entretenir le fait de la marchandise par le moyen des qaleres et autres navires. C’était une sorte de subvention et de récompense nationale.

Fortune de Jacques Cœur. — Sa fortune, la plus considérable peut-être qu’un particulier ait possédée jusqu’à notre siècle, était estimée au moment de son procès à un million d’écus d’or (environ 54 millions d’aujourd’hui). Elle lui permit d’acheter plus de vingt grandes terres et seigneuries dans les différentes provinces du royaume. Comme les premiers Médicis de Florence ses contemporains, longtemps simples commerçants et banquiers avant de devenir princes, il unit au négoce le goût des arts, surtout celui de l’architecture. Il fit construire à Bourges la sacristie de la cathédrale, magnifique joyau d’un des plus beaux monuments de l’architecture ogivale. Il y bâtit également son hôtel auquel les contemporains ne trouvaient rien de comparable ; acheté plus tard par Colbert, il est devenu ensuite l’hôtel de ville de Bourges. Il y inscrivit la fière devise : A vaillants cœurs rien impossible. Il le prouva; car ce riche marchand fut un grand patriote. Dès 1437 il prêtait au roi pour les frais de la guerre. L’argent manquant en 1449 pour l’expédition de Normandie: Sire , dit Jacques Cœur à Charles VII, tout ce que f ai est vôtre et il avança 200,000 écus (11 millions d’aujourd’hui), puis

60.000 (3,240,000) en 1450 pour le siège de Cherbourg. La France lui doit en partie son indépendance nationale.

Procès de Jacques Cœur. — Il en l’ut récompensé par l’ingratitude et la persécution. Les autres marchands étaient jaloux de sa richesse ; ils se plaignaient de ne pouvoir rien gagner à cause de icelui Jacquet. Les grands seigneurs auxquels il eut le tort de prêter des sommes considérables songeaient à s’acquitter de la façon dont les nobles usaient souvent avec leurs créanciers depuis les Valois. Charles VII lui-même peut être soupçonné d’avoir voulu payer de cette manière, tant il dissimula avec Jacques Cœur, qu’il comblait defaveurspdur endormir sa confiance au moment même où il se préparait à le frapper. Le 22 juillet 1451, à Taillebourg, il lui accorda 762 livres (30,000 £v,)pour l’aider à maintenir son état et être plus honorablement à son service ; et 7 jours après le 31, il le fit arrêter. Il saisit ses biens, sur lesquels il préleva tout de suite

Page 1