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DÉCOUVERTES MARITIMES AU XVI0 SIÈCLE

Découvertes des Portugais. — Il appartenait au peuple le plus occidental de l’Europe de commencer ces expéditions. Resserrés à l’est par le puissant royaume de Castille, les Portugais devaient tourner leur ambition vers l’Afrique. Les Dieppois les avaient devancés depuis un siècle sur cette côte (p. 83). Mais leurs entreprises n’étaient que celles de simples particuliers et furent arrêtées par la misère des temps. Plus heureux, les Portugais jouissaient. d’une paix profortde, et toutes les forces du gouvernement furent consacrées pendant de longues années aux expéditions maritimes. Ce fut un prince, Don Henri le Navigateur, qui, fondant à Sagres une école de cosmographes et de pilotes, dirigea les audacieux marins vers ces rivages inconnus. On reconnut l’archipel de Madère (1419), le Cap Yert (1443), la côte de Guinée où furent retrouvés au fort de la Mine les établissements dieppois ; on franchit, non sans crainte, l’Équateur (1472); Diaz fut emporté parles tempêtes au delà du Cap de Bonne-Espérance (1486) ; enfin Yasco de Gama s’élança, le premier des Européens, dans l'Océan Indien (1497) et parvint à la côte occidentale des Indes. Les illustres conquérants portugais, Almeïda, Albuquerque, Juan de Castro con-

quirent Ceylan, occupèrent les positions maîtresses d’Aden, d’Ormuz, de Malacca. Les Vénitiens, menacés de perdre le commerce des Indes, firent alliance avec le Soudan d’Égypte, non moins intéressé au trafic entre la mer Rouge et la Mediterranée ; ils armèrent à Suez une flotte qui fut définitivement détruite à Diu (1508). Les Portugais, désormais sans rivaux dans les Indes, purent avancer jusqu’en Chine où il fondèrent le comptoir de Macao, jusqu’au Japon même. Pendant tout le XVIe siècle, le riche négoce de l’Asie et de l’Afrique fut en leur pouvoir, et Lisbonne s’éleva à la splendeur commerciale de Venise.

Découverte de V Amérique ; les Normands. — Il était dans la destinée de l’Amérique d'être trouvée par des gens qui ne la cherchaient pas. Lorsque l’on considère une carte de l’Atlantique boréal, on voit qu’entre la Grande-Bretagne et le continent américain, est interposée une chaîne d'îles et d’archipels séparés à peine par des heures, au plus par quelques jours de navigation 1 . On s’étonne alors qu’il ait fallu attendre la fin du XVe siècle pour la découverte de ces torres occidentales, et aussi que Colomb n’ait pas tenté cette route plus courte, au lieu de traverser l’Atlantique central où pas une île ne se rencontre entre les Canaries et les Antilles. Mais ce chemin, délaissé par Colomb, a été parcouru du VIIIe au

1. Voir G. Gravier: Découverte de V Amérique par tes Normands i , 1874.

XIIe siècle par les Normands: ils sont en réalité les premiers explorateurs et les premiers colonisateurs de l’Amérique. On le sait par les Eddas et les Sagas, recueil de chroniques et de poésies conservées depuis des siècles en Islande.

Ces hardis pirates se laissaient emporter au gré de la tempête ; sa force , disaient-ils, aide le bras de nos rameurs ; l'ouragan est à notre service, il nous jette ou nous voulons aller. » C’est ainsi qu’ils découvrent en 725 les îles Fer-oé ; en 861 Y Islande (Terre de Glace), où ils fondent une république dont l’indépendance dura plus de trois siècles, affermie sur de remarquables institutions civiles et politiques. De là ils passèrent au Groenland (Terre verte, 983 ) ; ils y établirent une nouvelle république indépendante, à l’imitation de l’Islande ; devenus chrétiens au XIe siècle, ils instituèrent à Gardar un évêché demeuré jusqu’en 1537 en communion avec Rome. Vers l’an 1000, ils abordent aux pays actuels de Labrador, Canada et Terre-Neuve, appelés par eux Hellu-land (Terre pierreuse) et Markland (Terre basse), même jusqu’aux environs actuels de Boston et de New-York nommés Vinland, pays du vin. Ils y exploitent les forêts, nourrissent du bétail, chassent les animaux à fourrures, pêchent le saumon et poursuivent les cétacés, phoques, morses et baleines dont ils vendent les dents, la graisse et les fanons. S’élançant sept siècles avant nous vers le passage Nord-Ouest, ils s’avancent jusqu’au 72e, même jus-

qu’au 75° 46 de latitude septentrionale, comme le prouvent une inscription runique ( runes ou caractères norvégiens) et l’observation faite par eux de la hauteur du soleil au 25 juillet. Les étals constitués de Groenland et l’Islande étaient en constantes relations commerciales avec la Norvège, dont le gouvernement les soumit en 1261 à son autorité : il s’appropria le monopole du commerce concentré au port de Bergen, défendant à tous les marchands d’y aborder. La connaissance de ces terres occidentales devint un secret d’état : et si Colomb n’a pas découvert le premier l’Amérique, il possède toute la gloire de l’avoir ouverte au genre humain.

Colomb et les Espagnols. — Ils entrèrent longtemps après les Portugais dans la voie des expéditions lointaines. Si leurs découvertes sont plus éclatantes, leurs conquêtes plus audacieuses, leur empire plus étendu et plus durable, il faut reconnaître que leur mérite est moindre. Car les Portugais ont tout fait par eux- mêmes ; c’est au contraire à des étrangers, Colomb et Magellan, que l’Espagne doit les deux entreprises capitales, la découverte de l’Amérique et le premier voyage autour du monde.

Colomb, né à Gênes vers 1446, ne cherchait pas un nouveau continent. Se fondant sur l’opinion erronée des anciens qui étendaient l’Asie vers l’est jusqu’à l’ Amérique actuelle, Colomb voulait trouver la roule des Indes par l'ouest , comme les Portugais la cherchaient vers l’orient. Visitant en 1484 l’Islande

où l’existence de terres plus occidentales lui fut cachée, il fut frappé de voir dans les nombreux fiords de cette île les bois étrangers apportés encore aujourd’hui par le Gulf-Stream. Ces bois, que l’on sait provenir des immenses forêts traversées par les puissants fleuves du Mississipi et des Amazones, Colomb les jugeait originaires des Indes; ce voyage en Islande le confirma dans la pensée de chercher la route des Indes au sud-ouest de l'Europe. Parti d’Espagne le 3 août 1492, il aborda le 12 octobre à Guanahani ou San-Salvador, l’une des Lucayes. 11 reconnut dans ce premier voyage les grandes îles d’Haïti et de Cuba, dans le second (1493) les petites Antilles, dans les deux autres (1498, 1302) la côte du continent depuis l’Orénoque jusqu’à l’Yucatan. Mais pour lui ces Antilles (îles antérieures) étaient les archipels signalés par les voyageurs du moyen âge à l’orient de la Chine, c’est-à-dire le Japon ; l’Orénoque était le Gange. Colomb mourut en 1306, persuadé qu’il avait découvert les côtes orientales d’Asie où n’étaient pas encore parvenus les Portugais; aussi donna-t-il aux naturels le nom A' Indiens que l’usage leur a conservé.

Il fallut, pour démontrer l’erreur de Colomb et en même temps toute l’importance de son voyage bien plus grande encore qu’il ne le pensait, que Balboa franchît, en 1313, X Isthme de Panama et découvrît la mer du Sud : surtout que le Portugais Magellan naviguant pour l’Espagne à la recherche d’un détroit

entre les deux mers, s’engageât enfin (20 octobre, 27 novembre 1520) dans le fameux passage, justement appelé de son nom, au sud de l’Amérique. 11 traversa heureusement tout ce Grand Océan, qu’il nomma Pacifique , et il arriva aux Philippines où il trouva les Portugais venus au même point par l’Orient et l’Europe. La séparation de l’Asie et de l’Amérique fut reconnue et la sphéricité du monde démontrée, quant à la place de Magellan tué aux Philippines, son lieutenant Del Cano doubla le cap de Bonne-Espérance en sens inverse des Portugais et reparut à Cadix ayant accompli en trois années le premier voyage autour du monde

Après les découvertes, les conquêtes rapides sur des populations douces, ne connaissant ni les armes à feu, ni même les chevaux. Cortez soumit le Mexique (1519-21) ; Pizarre, le Pérou (1533-35); Almagro et Valdivia, le Chili (1540) ; leurs compagnons descendirent les grands fleuves de l’Oréhoque, des Amazones et de La Plata. A l’exception du Brésil dont les Portugais réclamaient la souveraineté parce que leur navigateur Cabrai avait abordé par hasard sur ces côtes en 1500, toute l’Amérique du Sud avec les Antilles, le Mexique et la Floride formèrent d'immenses gouvernements espagnols ; ce qui faisait dire à Philippe II que le soleil ne se couchait jamais dans son empire. Cadix et Séville devinrent, comme Lisbonne, les entrepôts d’un immense commerce' alimenté par les trésors du nouveau monde.

Découvertes et commerce des Français en Amérique. — Bien que le pape Alexandre VI eût, par la fameuse ligne de démarcation tracée à l’ouest des Açorçs, partagé exclusivement le monde maritime entre les Portugais et les Espagnols (1494), les autres nations de l’Europe occidentale ne se soumirent pas à cette étrange prétention. Dès 1497 un négociant italien établi à Bristol, Cabot, découvrait Terre-Neuve pour l’Angleterre ; plus tard François Ier disait avec esprit qu’il voudrait voir l’article de testament d’Adam qui le déshéritait de cette partie du monde. Mais longtemps avant les entreprises officielles, de simples particuliers eurent la gloire de ces expéditions lointaines. Ce furent encore des armateurs audacieux de la Normandie, joints aux intrépides marins de la Bretagne que le mariage politique de Charles VIII avec Anne de Bretagne avait heureusement donnée à la France.

C’est du port de Dieppe que partirent les premières et les plus importantes expéditions *. Après la recouvrance de la Normandie, cette ville reprit avidement ses habitudes du commerce maritime. Une école d’hydrographie et de cosmographie y ut fondée par un prêtre d’Arques, Descaliers ; les plus anciennes cartes manuscrites que l’on possède

!.. Voir, outre les ouvrages de L. Estancelin et L. Vitet cités plus haut, E. Gosselin, Documents authentiques et inédits pour servir à V histoire de la marine normande et du commerce Rouennais aux XVIe et XVIIe siècles, 1876. Rouen.

sont dressées par des Dieppois ; ils excellaient en même temps dans l’art de construire des boussoles et ils en ont longtemps fourni tous les pgrts de France. Ces circonstances expliquent comment dès 1488 un hardi capitaine dieppois, Cousin, naviguant au large de l’Océan vers l’Afrique, aurait été entraîné à l’Ouest par les courants (comme Cabrai douze ans plus tard) et porté après deux mois de navigation sur une terre inconnue (l’Amérique) à l’embouchure d’un grand fleuve (les Amazones). Il était accompagné d’un étranger, Vincent Pinçon, qui pourrait être le Vincent Pinzon compagnon de Colomb, trois ans après, dans son premier voyage *.

Ce qui est parfaitement certain, ce sont les expéditions et le commerce des Normands à la côte d’Afrique et aux Indes. Dès 1503, un capitaine de Honfleur, Paulmier de Gonneville, doubla le cap de Bonne-Espérance; assailli par une tempête, il fut •jeté sur une terre inconnue, sans doute Madagascar découverte seulement en 1506 par les Portugais, parce qu’elle est éloignée de la côte d’Afrique que serraient de près leurs premiers navigateurs ; il y resta six mois et revint en France, ramenant le fils du roi de la contrée. Les écrivains portugais signalent en 1527 trois vaisseaux Dieppois au port indien de Diu. L’expédition la plus célèbre est celle de

1. Ces traditions ne reposent malheureusement plus sur des pièces authentiques, depuis la destruction des archives de Dieppe par le bombardement de 1694.

Jean Parmentier à Sumatra en 1329 sur deux navires dieppois, la Pensée et le Sacre ; ils échangèrent les draps de France contre l’or et les épices.

Ces navires appartenaient au célèbre armateur de Dieppe, Jean Ango, dont le père avait envoyé vingt ans auparavant des navires en Amérique. En 1306, un capitaine de Honfleur, J. Denis, accompagné d'un pilote de Rouen appelé Gamart, se rendit à Terre-Neuve. Deux ans après, J. xAngo confia au pilote Aubert le soin d’y fonder un établissement de commerce ; il y fit avec grand profit le trafic des pelleteries et la pêche du poisson, surtout celle de la morue. Ango le fils est le plus célèbre marchand français de cette époque. Qualifié marchand de Rouen R et vicomte (gouverneur) de Dieppe, il rappelle Jacques Cœur par l’étendue de ses relations commerciales, la hardiesse de ses opérations et son goût pour l’architecture. xA cette époque, le commerce maritime a toute l’apparence d’une petite* guerre et d’une sorte de piraterie. Les Portugais et les Espagnols s’appuyant sur la bulle d’Alexandre VI arrêtaient ou coulaient les vaisseaux étrangers rencontrés dans les parages des Indes ou de l’Améri-

1. Rouen était redevenu, comme au XIVe siècle, le grand entrepôt où les négociants normands venaient s’approvisionner de vivres, de munitions de guerre et de marchandises; son port était continuellement rempli de navires en charge appartenant aux diverses villes de Normandie ; la ville était considérée comme la seconde de France. *

que. Ango, victime d’une agression de ce genre (qu’il ne paraît pas du reste avoir toujours épargnée aux autres) reçut de François Ier des lettres de marque pour faire la course aux navires portugais avec ses propres vaisseaux armés en guerre ; il obtint du roi de Portugal avec qui il traita, comme de puissance à puissance, une indemnité de 60,000 ducats (1530). Devenu vicomte de Dieppe, capitaine de la ville et du château, il fit bâtir aux environs le manoir de Warengeville où se mariaient gracieusement avec la forte architecture du moyen âge les délicatesses de l’art de la Renaissance.

À ces entreprises des particuliers succédèrent les expéditions officielles faites par ordre du gouvernement de François Ier. En 1524, le Florentin Verazzani fut envoyé par lui en Amérique ; il explora Terre-Neuve, l’Acadie et les côtes méridionales jusqu’à la Virginie, appelées par lui Nouvelle-France ou Terre-Françoise. Mais l’expédition la plus importante fut celle de Jacques Cartier , de Saint-Malo. Dans trois voyages successifs (1534, 35,41), il reconnut la forme insulaire de Terre-Neuve, explora les .îles du golfe de Saint-Laurent et remonta le fleuve presque jusqu’au lac Ontario. Au troisième voyage, il accompagnait Roberval, gentilhomme picard nommé vice-roi du Canada et envoyé avec cinq navires pour fonder un établissement durable à l’île du cap Breton ; mais les rigueurs de l’hiver, l’insuffisance des ressources et la mort de Roberval

en 1349, firent abandonner ce premieressai de colonie française. Les marins normands de Dieppe, Rouen, Honfleur et le Havre n’en continuèrent pas moins la pêche de la morue sur des établissements temporaires à Terre-Neuve.

Le Havre. — Un établissement plus durable et qui suffirait à assurer la gloire de François Ie* fut la fondation du Havre. Réalisant un projet de Louis XI et comprenant que Paris , Rouen et le Havre ne sont qu'une . seule ville dont la Seine est la grande rue il agrandit, dès 1317, ce havre de 'pécheurs pour en faire le premier port de commerce et de guerre en Normandie. Afin d’engager, la population à s’y établir, il lui accorda en 1320 l’exemption perpétuelle des tailles; il y institua en 1333 deux foires franches à Pâques et en novembre. Dès 1326 un de ses armateurs, Le Roy du Chillou, autant corsaire que commerçant, envoie plusieurs navires au Brésil et aux Indes. De 1333 à 1343 le négoce maritime commence à s’y développer ; de nombreux contrats d’affrètement nous montrent les Havrais louant leurs vaisseaux à des commerçants de Honfleur, de Harfleur, de Dieppe,, de Rouen même pour porter des marchandises à Londres, à Anvers, à La Rochelle et Bordeaux où ils chargent des vins à destination de Rouen, à Bilbao, Cadix, Gibraltar, Carthagène, Alicante, Majorque, Marseille, Livourne, Civita-Vecchia, Naples, Messine et Palerme. Des navires de guerre y sont également

construits (1544-1545) et la ville est entourée de fortifications. Mais les guerres de religion portèrent un coup fatal à cette prospérité naissante ; avec Colbert seulement, Le Havre put disputer à Rouen la première place dans le commerce de la Normandie.

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