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CHAPITRE DEUXIÈME

l’industrie française et le commerce en orient

Les guerres d'Italie et la Renaissance ; les arts industriels . — Si la France n’a pris qu’une part secondaire aux découvertes maritimes, il n’en est pas de même pour les guerres d’Italie ; elles durent plus d’un demi-siècle (1494-1559) sous quatre rois, Charles VIII, Louis XII, François Ier et Henri IL Sauf quelques batailles brillantes, Fornoue,Ra venne, Marignan, Cérisoles et la conquête de quatre belles places françaises, Metz, Toul, Verdun et Calais, nous sommes plus souvent vaincus que vainqueurs, et nos rois doivent renoncer définitivement à toute conquête en Italie. Mais les relations continuelles avec ce pays d’art et de beauté développent le goût des Français. C’est la Renaissance italienne appelée par François Ier avec Léonard de Vinci, Primatice, Rosso et Cellini ; c’est la Renaissance française dans l’École de Fontainebleau d’où sortent J. Cousin, J. Goujon, Pierre Lescot et Philibert

Delorme. Ils impriment aux travaux manuels un caractère nouveau d’élégance ; les arts industriels sont- créés. La France se couvre de palais bâtis par les princes et les riches particuliers ; les marchandises de luxe, jointes aux produits ordinaires, donnent au commerce intérieur et extérieur un développement jusque alors inconnu.

Ce progrès est sensible dès le règne de Louis XII. Aussi remarquable par la bonté de son gouvernement intérieur que déplorable dans sa politique étrangère, il supprima les péages illicites qui entravaient la navigation de la Loire, institua dix-sept foires nouvelles et inaugura ce qu’on a appelé depuis le régime de la réciprocité. Il décida en 1512 que tout peuple serait traité en France par rapport au commerce de la manière qu’il traiterait les Français chez lui. Aussi son historien, Cl. de Seyssel, dit-il : pour un riche marchand que l'on trouvait à Paris, à Rouen et à Lyon du temps de Louis XI, on en trouve plus de cinquante sous ce règne.

Les fabriques de soie ; Lyon et Tours. — Mais c’est principalement sous François Ier qu’éclate la splendeur de la Renaissance. La paix de Cambrai (1529), en abandonnant nos alliés italiens à la vengeance du parti espagnol, avait fait fuir en France un grand nombre d’exilés Florentins, Génois, Milanais et Napolitains, négociants et artisans habiles. Établis d’abord à Lyon, comme dans l’espérance d’un prompt retour, ils donnèrent aux fabriques de

soie établies dans cette ville par Louis XI une telle supériorité qu’elles devancèrent bientôt celles de Tours jusque alors les plus renommées. A l’importance qu’il avait déjà comme place de commerce depuis Louis XI, Lyon joignit l’éclat d’une grande ville industrielle et la richesse d’une douane, bientôt la plus considérable de France. En effet un édit de 1540 établit que les soieries étrangères, venues d’Italie par Suse et d’Espagne par Perpignan, seraient conduites directement à Lyon et là seulement déballées et mises en vente. Tours n’en conserva pas moins jusqu’en 1683 une grande réputation pour les soieries ; en 1546 l’ambassadeur vénitien 1 y comptait huit mille métiers. A Rouen même les tisserands en soie sont assez nombreux dès ^531 pour former une corporation ; cinquante ans après, il existait à Rouen plus de deux mille cinq cents ou— ^ vriers en soie.

Les émaux de Païissij et la faience de Rouen. — Une des plus belles industries artistiques de la France au XVIe siècle est celle des faïences émaillées. Bernard Palissy en est le héros, par le travail acharné de seize années (1539-1555) qu’il employaà dérober aux Italiens le secret de cette belle fabrication. Ses Figidines rustiques e n ronde bosse ornaient les châ-

1. Les rapports des ambassadeurs Vénitiens et Toscans, aujourd’hui publiés dans les Documents inédits de l'Histoire de France par A. Desjardins, sont une des sources les plus précieuses de notre histoire au XVIe siècle.

teaux du roi et celui d'Écouen au conné table de Montmorency ; ses plats et ses aiguières, dont il existe une belle collection au Louvre, sont de véritables œuvres d’art. Mais il n’est pas le seul ; un artiste rouennais, Masseot Abciquesne, peut lui disputer au moins l’avantage de la priorité. Des carreaux de faïence, composant les armoiries du connétable à Écouen, portent l’inscription: Rouen, 1542. Or des recherches faites aux archives rouennaises 1 prouvent que Masseot Abaquesne, -potier et esmailleur en terre, travaillait dès celte époque; il donne quittance en 1548 de cent écus d’or reçus pour certain nombre de carreaux de terre esmaillée pour parer les édifices de messire le connestable de France.

Cctnaux, phares ; rectifications de rivières ; Adam de Craponne et Louis de Foix. — Si la guerre n’eût occupé presque toute l’attention de François Ier, la France aurait pu avoir, au grand avantage du commerce, une canalisation déjà considérable au XVIe siècle. Frappé, dans sa campagne de Marignan, par l’aspect des canaux de la Haute-Italie, François Ier avait chargé Léonard de Vinci, aussi habile ingénieur que grand peintre, de tracer le plan de pareils travaux pour la France. Léonard fit le premier essai des écluses à sas, c’est-à-dire permettant de racheter les différences de niveau, sur la rivière de l’Ourcq que l’on songeait déjà à canaliser pour suppléer à la na-

1. Y. l’ouvrage cité plus haut de Gosselin : et A. Pothier, Histoire de la Faïence de Rouen .

vigation incommode de la Marne. Il forma aussi le projet de creuser un canal passant par Romorantin pour le dessèchement de la Sologne. Mais la mort de Léonard en 1319 et les dépenses de la guerre arrêtèrent ces travaux. Il en fut malheureusement de même d’un dessein bien plus important encore, celui d’unir l’Océan à la Méditerranée par la Garonne et l’Aude : c’est la première ébauche du Canal du Midi. Le tracé et le devis du canal rédigés en 1339 à Béziers (où devait naître en 1 604 Riquet) furent examinés en 1343 par des commissaires du roi; ils existent encore, mais les travaux ne furent pas même commencés.

Ce qu’abandonnait le gouvernement, un particulier l’entreprit. Un génie non moins persévérant que Palissy, Adam de Craponne, dota la France de son premier canal. De 1557 à 1559 il construisit le canal justement appelé Canal de Craponne qui, partant de la Durance, transforma la plaine de Salon, patrie de l’ingénieur, en un immense jardin et fit tourner nombre de moulins dont le pays manquait ; séparé ensuite en deux bras, l’un conduit à la mer par l’étang de Berre, l’autre fertilise la pfaine de la Crau et rejoint ie Rhône près d’Arles. A la demande d’Hçnri II, qui le récompensa de ce beau travail en le lui donnant en fief perpétuel pour lui et ses descendants, Adam de Craponne fit le plan de trois autres canaux. Le premier appelé par lui « Canal de Provence » devait amener à Marseille les eaux de la Du-

rance ; c’est le canal de Marseille construit seulement de nos jours. Le second était le plan du Canal du Midi bien supérieur à celui des ingénieurs de François Ior. Le troisième faisait communiquer la Saône avec la Loire par le Charollais; c’est notre canal actuel du Centre. Il donna aussi des plans à Charles IX en 1572 pour dériver dans la Loire le lac de Grand- Lieu et assainir cette contrée marécageuse, travail encore à faire aujourd’hui. Les guerres de Religion empêchèrent tous ces desseins d’être exécutés.

Un émule de Craponne, Louis de Foix, ne rendit pas de moins grands services au commerce sur les côtes de l’Océan. Depuis la fin du XIVe siècle une tempête avait rejeté l’embouchure de l’Adour vers le nord où il se traînait jusqu’au port ensablé du Vieux- Boucau entre les Dunes et les Landes. Louis de Foix coupa l’isthme de dunes entre Bayonne et la haute mer, et ouvrit à l’Adour une route directe à l’Océan au grand avantage du port de Bayonne (1571). 'C’est le même ingénieur qui construisit ensuite le beau Phare de Cordouan pour éclairer aux navires de commerce l’entrée de la Gironde.

Conditions dti commerce à l' importation et à l’exportation; les douanes. — François ICc persévéra dans le système protecteur et prohibitif inauguré par Louis XI. Il frappa d’un droit de deux écus d’or par pièce les étoffes de velours et de soie étrangères ; il défendit l’introduction des draps d’Espagne pour protéger les fabriques du Languedoc, et

interdit aussi les sayetteries flamandes ou étoffes de laine et soie que commençaient à fabriquer nos villes d’Amiens, Abbeville, Duullens, Corbie, Péronne, Montdidier et Beauvais. C’est sans doute encore plus dans l’intérêt d’un trésor toujours obéré que dans celui du commerce, qu’Henri II publia un édit en 1549 pour étendre le droit d’importation à toutes les frontières du royaume ; les marchands étrangers payèrent deux écus par quintal ou 4 0/0 de la valeur tarifée. C’est le premier essai des douanes générales, source de tant d'incertitudes et d’embarras pour le commerce.

L’exportation fut laissée plus libre, quoique l’on trouve en 1572 un édit de Charles IX défendant de transporter hors du royaume les laines, lins, chanvres et filasses, sous prétexte du jirofit que fait l’étranger, lequel les y vient chercher communément à petit prix et les fait mettre à l’œuvre et apporte les draps et linges qu'il vend à un prix excessif. C’est l’application de ce principe erroné qui identifie la richesse avec la monnaie et fait consister l'opulence d’un peuple à vendre sans acheter. Mais l’on voit par les rapports des ambassadeurs vénitiens et dans les œuvres d’un publiciste de l’époque, Bodin, que la France envoie au dehors ses blés en Espagne, Portugal, Angleterre, Suisse et Italie ; ses vins pour plus d’un million d’écusen Angleterre, Écosse, Lorraine, Suisse et Flandre ; le sel dans toute l’Europe ; les draps et les toiles en Italie, Angleterre et

Espagne. Ce dernier pays, négligeant chez lui l’agriculture et l’industrie pour l’exploitation des mines d’Amérique, était le plus important débouché des produits français : L'Espagnol qui ne tient vie que de la France, étant contraint par force inévitable de prendre ici les blés, les toiles, les draps , le pastel, le papier, les livres, voire la menuiserie et tous les ouvrages de main, nous va chercher au bout du monde l’or et les épiceries (Bodin).

Les Banques. — Comme Louis XI, François Ier voulut établir Limité des poids et mesures ; il ordonna même (1340) qu’on employât dans toute la France l’aune de 3 pieds 7 pouces 8 lignes ; mais, dès 1543, il dut rapporter l’édit devant les réclamations des provinces. Le crédit se développa par l’institution des banques imitées de l’Italie. La première fut établie' à Lyon et devait prêler à 8 0/0 au maximum ; d’autres à Toulouse (1549) et à Rouen (1566). Croirait-on que les échevins de Paris s’opposèrent à la création d’une banque dans cette ville, ayant premièrement consulté des théologiens et l’avis étant que ladite banque est contraire aux commandements de Dieu, autorisant l’usure.

Le commerce avec ï Orient. — Une des conséquences les plus remarquables des guerres d’Italie fut la formation du système d’équilibre européen. On appelle ainsi la politique nouvelle par laquelle les États secondaires que menace une puissance dominatrice, s’unissent avec une autre plus forte qu’eux

pour résister à la première. François Ier inaugure ce système après la bataille de Pavie. quand Charles- Quint paraît aspirer à la monarchie universelle; les princes allemands et italiens se joignent à la France contre l’empereur. Pour lancer sur l’Autriche un ennemi encore plus redoutable, François Ier s’allia publiquement avec le sultan des Turcs, Soliman, qui vint deuxfois assiéger Tienne. À cette occasion, commencent les relations diplomatiques de la France avec la Turquie, non moins utiles au commerce qu’à la politique car elles ont assuré à la France pendant trois siècles la prépondérance dans le Levant.

Les Capitulations. — L’ambassadeur du roi, Jean De La Forest, signa en 1S35 un traité d’alliance et de commerce qui contient le fond de toutes les conventions commerciales conclues depuis lors par les Turcs avec les princes chrétiens. Les principaux de ses dix-neuf articles sont les suivants : 1° Il y aura paix entre les deux puissances pendant la vie de leurs souverains respectifs et liberté de commerce à leurs sujets ; 2° on n’exigera en France et en Turquie aucun droit nouveau sur les marchandises non prohibées ; 3° autorisation au roi d’ établir des consuls à Constantinople, Péraet autres lieux de l’empire ottoman pour juger les causes entre Français, sans que les tribunaux du pays puissent en connaître ; au besoin, main-forte sera prêtée au consul pour se faire obéir ; 4° tout procès entre Français et Turcs sera jugé par la Porte avec interprète et sur titre écrit ; 5° les

Français auront le libre exercice de leur religion ; 6° les Français seront exempts de toute corvée , leur retour assuré en France, ainsi que leur héritage à leurs parents ; 7° en cas de naufrage, les personnes et marchandises seront soigneusement recueillies et restituées sans rien exiger ; 8° tout Français qui n’aura pas résidé dix ans sera aff ranchi d’impôts.

C’est ce traité de réciprocité et d’égalité parfaite, assurant la vie, la religion et les biens des Français qu’on appelle les Capitulations, observées encore aujourd’hui. Il était tout à l’avantage des Français qui faisaient beaucoup plus de commerce en Turquie que les Turcs en France, surtout si l’on considère l’étendue de l’Empire ottoman, alors de moitié plus considérable qu’elle ne l’est maintenant. Aussi dès 1537 des consuls français sont établis dans les principales villes ottomanes et notre commerce, ainsi que notre politique, devient prépondérant dans les Échelles *. du Levant.

Ce traité fut renouvelé en 1569 entre Charles IX et Sélim II, avec deux nouveaux privilèges considérables : le droit pour la France d accorder son pavillon aux navires étrangers en Orient ; l'exemption pour les Français de tout impôt, même pour ceux qui auraient dix ans de fésidence, quand la loi ottomane soumettait les étrangers à la capitation au bout d’uneannée. En 1581, troisième traité entre Henri III et Achmet III par lequel les étrangers , Vénitiens,

(1) Traduction du mot turc Iskelé , lieu de débarquement.

loi

Génois, Anglais, Portugais, Catalans, Siciliens, marchands d’Ancône et de Ragus vêtaient assujettis à prendre la bannière française ; 2° la préséance est accordée aux ambassadeurs français sur ceux des autres princes chrétiens, en vertu de l’amitié ancienne et spéciale des deux pays.

On comprend les avantages d’une telle situation privilégiée ; le pavillon de commerce français flottait presque seul du Maroc à Azov. Au siècle suivant, l’influence politique devait s’ajouter à la prépondérance commerciale par les nouveaux traités qui accordèrent à Henri IV et à ses successeurs la protection des chrétiens d’Orient.

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