Y. Paul Gaffarel, Histoire de la Floride française
en France. La guerre religieuse le força de se réfugier en Angleterre, où il publia le récit de son expédition ; traduit aussitôt, il attira l’attention des Anglais sur ce pays. Pendant ce temps, les Français laissés à Charles-Fort s’étaient mutinés, avaient
quitté le pays et abordé en Angleterre ; l’un d’eux servit de pilote à l'anglais Hawkins et le conduisit en Floride.
La paix d’Amboise rouvrit les portes delà France à Ribault qui partit de nouveau avec trois vaisseaux (1564). On lui adjoignit un brave officier, Laudon-
nière, savant dans l’art nautique ; on enrôla un grand nombre d’ouvriers munis de tous les outils nécessaires à une colonie; enfin quantité de jeunes gens de bonne famille s’embarquèrent à leurs frais. Ribaull descendit à la Rivière de Mai ; il y bâtit le Fort-Caroline (aujourd’hui Jackson ville) oùil amena l’année suivante plus de mille personnes. Mais Philippe II, inquiet de ces expéditions sur lesquelles il avait demandé dès l’origine des explications à la cour de France, envoya Mélendez qui construisit à peu de distance des Français le fort Saint-Augustin, détruisit le fort Caroline et fit pendre tous les Français avec cette inscription : non comme Français, mais comme Luthériens. Pour distinguer le chef de l'expédition, il fit écorcher Ribault vivant.
Il fut vengé, non par Charles IX alors sous l’influence espagnole, mais par un brave gascon, Dominique de Gourgues. Pris par les Espagnols en 1556 et condamné par eux aux galères, il leur avait voué une haine mortelle. Il vend tout son bien, part de Bordeaux avec trois vaisseaux et deux cents hommes, détruit les forts espagnols et fait pendre les soldats avec cette inscription : non comme Espagnols, mais comme traîtres et meurtriers. De retour à La Rochelle, Charles IX voulut le livrer à l’Espagne ; protégé par Coligny, il mourut obscurément en 1583.
La Floride était perdue pour la France ; mais le
souvenir de cette expédition ne fut pas sans doute étranger aux efforts tentés plus heureusement par Henri IV dans le Canada.
Les commencements de la science commerciale et économique ; Boclin. — Les passions allumées par les guerres de Religion et surtout le mépris où était tombée la royauté avec Charles IX et Henri III, expliquent à cette époque le développement des théories politiques et la formation d'un parti républicain encouragé par l’exemple des Hollandais ; il faut y joindre le développement des idées économiques nées de l’extension du commerce. Un protestant, caché sous le pseudonyme de Fromentçau, publia en 1580 le Secret des Finances de France , premier essai de statistique où il essaye de déterminer par provinces, diocèses et bailliages le chiffre de la population, celui des impôts et la liste des dépenses; il y montre surtout avec une généreuse indignation les ruines entassées par la guerre, et le faix des tailles, subsides, impôts , concessions et pilleries des ministres de justice, sous lequel le peuple est accablé.
Mais le publiciste et l’économiste le plus remarquable de celte époque est Jean Bodin, d’Angers 1, par son livre La République et sa Réponse touchant le fait des monnaies et le renchérissement de toutes choses (1578) . Il est du parti de L'Hôpital et
1. V. H. Baudrillard : J. Bodin et son temps; tableau des théories politiques et des idées économiques au XVI0 siècle : {853.
de celui des Politiques , c’est-à-dire du véritable parti français qui veut maintenir l’indépendance nationale contre l’Espagne et conserver la royauté tempérée par la convocation fréquente des États Généraux. Il demande deux cents ans avant 89 l’égalité des charges sur toutes les classes : Que
la loi n'excepte ni pontifes, ni nobles. Il veut que l’on fasse un recensement général, non seulement des personnes, mais aussi des biensde chacun et qu’on dresse des cadastres pour arriver à l’estimation exacte des propriétés et à l’équitable répartition de l’impôt. Il recommande l’introduction en France des deux sortes de monts-de-piété italiens, ceux qui prêtent à cinq pour cent sur gages, et ceux qui constituent de véritables assurances sur la vie Dans sa Réponse à un conseiller du roi, Malestroit, qui soutenait contrairement aux plaintes s’élevant de toutes parts, que rien n’était enchéri en France depuis trois cents ans, et avançait que les métaux sont les vrais et justes juges du bon marché ou de la cherté des choses, Bodin s’exprime presque comme un économiste de nos jours. En effet, l’un des résultats les plus considérables de la découverte de l’Amérique fut l’affluence des mé-
1. 11 y a, dit Bodin, des monts-de-piété à Florence, Lucques, Sienne et autres villes où celui qui a une fille, au jour de sa naissance met 100 écus au mont-de-piété, à la charge d’en recevoir 1,000 pour la marier, quand elle aura 18 ans; si elle meurt auparavant, les 100 écus sont acquis au mont-de-piété.
taux précieux dont l’Europe fut comme inondée On estime que dans la première moitié du XVIe siècle, les mines du Nouveau-Monde rendirent environ soixante-dix mille kilogrammes d’argent par an (quatorze millions de francs), c’est-à-dire beaucoup plus déjà que ne produisait auparavant l’Europe ; et depuis la découverte de Potosi (1345), près de trois cent mille kilogrammes ou soixante millions de francs par an. Les métaux précieux augmentant en quantité perdirent une partie de leur valeur; elle n’était plus à la tin du siècle que le cinquième de ce qu’elle était en 1500. C'est V abondance , dit excellemment Bodin, qiii cause le mépris.
11 explique comment les métaux précieux ont afflué en France par le grand commerce avec l’Espagne (p. 148) ; par le concours des étrangers, Florentins, Lucquois, Génevois, Suisses, Allemands apportant une infinité d'or et d'argent à la banque de Lyon prenant à 10, puis à 16, et jusqu'à 20 0/0 en sa nécessité ; enfin par le développement du commerce avec l’Orient depuis François 1er ; tellement que les marchands français ont depuis ce temps-là tenu boutique a Alexandrie , au Caire, à Beirout, à Tripoli aussi bien (que les Vénitiens et Génois ; et nous n'avons pas moins de crédit à Maroc et ci Fez que F Espagnol.
1 Nous sommes témoins depuis 30 ans d'un phénomène économique tout semblable, par suite de la découverte des mines d’or d’Australie et de Californie, et des placers d’argent du Névada.
Il s’élève avec énergie contre les monopoles et demande le commerce libre avec les étrangers, contrairement aux doctrines prohibitives alors en honneur. Quant à la traite des marchandises , il y a plusieurs grands personnages qui s'efforcent de la retrancher tout-à-fait, croyant que nous pouvons vivre heureusement et à bon marché, sans rien donner à l'étranger et sans en rien recevoir ; il s'abusent à m,on avis ; car nous avons affaire des étrangers, et nous ne saurions nous en passer .
Parlant ensuite des monnaies, il indique le rapport de l’or et de l’argent à cette époque, de 1 à 12 ; et il ne peut être changé , dit-il, quci moins d'abondance plus grande de l'or . 11 termine par cette déclaration énergique : un prince qui altère le prix de l'or et de l'argent ruine son peuple , son pays et lui-mème. Bodin a le droit d’être réclamé par Turgot et Adam Smith comme un de leurs précur-
seurs.