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CHAPITRE PREMIER

Le commerce français sous Henri iv et Sully L

État de la France en 1394. — Elle était presque aussi misérable à la rehtrée de Henri IY dans Paris en 1394, qu’à celle de Charles VII en 1436 (p. 114.) Dans les provinces du Nord en particulier, presque tous les villages étaient inhabités, l’industrie des laines ruinée par la guerre, et notre commerce extérieur passé presque entièrement aux mains de l’étranger. Nos voisins nous envoient tous les ans d'Angleterre plus de mille vaisseaux chargés de marchandises manufacturées , qui sont draps de lame , bas d'estame , fut aines, bure. Les Anglais font apporter en ce royaume telle abondance de leurs manufactures qu'ils en remplissent le pays, jusqu'à leurs vieux chapeaux, bottes et savates qu'ils font porter en Picardie, en Normandie à pleins vaisseaux , au grand mépris des Français et de la police. » L’Espagnol était encore maître de beaucoup de nos places

1. V. H. Poirson, Histoire du règne de Henri IV, et G. Fagniez : Le commerce de la France sous Henri IV, dans la Revue historique , mai-juin 1881 et septembre-octobre 1883.

fortes ; les finances étaient dilapidées. La Ligue avait presque rompu l’unité politique péniblement élaborée par la royauté depuis trois siècles ; les gouverneurs étaient presque rois dans leurs provinces.

Henri IV et Sully . — La France fut tirée de cet abîme de maux par la valeur et la politique de Henri IY. Lorsqu’il eut chassé l’Espagnol et conclu avec Philippe II le traité de Yervins, réduit les gouverneurs à l’obéissance et assuré la paix religieuse par l’édit de Nantes, il put songer à rétablir le commerce et l’industrie. Il fut aidé danscette œuvre par le plus renommé de ses conseillers, Sully , appelé dès 1895 au conseil des finances, nommé surintendant. des finances en 1599, et la même année grand voyer de France et surintendant des fortifications , puis grand maître de i artillerie . Il avait ainsi la principale autorité dans le gouvernement et il sut, comme Colbert, s’acquitter avec un égal succès de charges si diverses. D’un caractère ferme et d’une infatigable activité, il avait l’esprit étroit : quelquesunes des plus importantes institutions utiles au commerce et à l'industrie furent résolues, contrairement à l’avis du ministre, par la pensée plus hardie du monarque-.

Commerce intérieur ; Amélioration de l’agriculture ; Olivier de Serres. -Ap rès avoir rendu au commerce et à l’agriculture des capitaux considérables par la réduction de l’intérêt de 10 à

6 1/4 0/0, Sully développa l’agriculture qu’il estimait la principale richesse de l’État. Le labourage et le pâturage, disait-il, voilà les deux mamelles dont la France est alimentée, les vraies mines du Pérou. Il fut aidé dans cette œuvre par Olivier de Serres, seigneur du Pradel en Langûedoc. Cet homme éminent s’était appliqué d’abord à bien cultiver son propre domaine en étudiant les procédés mis en pratique en France et dans les pays voisins ; il les avait soumis à de longues expériences ; ses préceptes embrassent toutes les cultures, les réforment et les perfectionnent. Il définissait l'agriculture ainsi comprise : Une science plus utile gue

difficile , pourvu qu'elle soit entendue par ses principes appliqués avec raison, conduite par expérience et pratiquée par diligence. Il est bien le créateur de la science agronomique , comme Bodin de la science commerciale. Son grand ouvrage : Le Théâtre d' agriculture et mesnage des champs ne renferme pas seulement les plus utiles conseils sur les cultures déjà connues ; il en recommande de nouvelles dont il semble deviner l’importance future. Le maïs, à peine connu en France sous le nom de gros grain de Turquie , est signalé par lui comme pouvant enrichir les provinces du Midi auxquelles il a fourni en effet un nouveau pain pour l’homme et un fourrage excellent pour les animaux. Aux provinces du Nord, il a donné le houblon et la betterave. La culture du premier commençait à

peine en Angleterre an milieu du XVIe siècle : Sa fleur et semences, dit Olivier de Serres, sont utiles à la bière ; pour laquelle cause , ès pays où cette artificielle boisson est en usage , au défaut de la vigne, avec soin est le houblon eslevé et entretenu ; et ailleurs: la betterave nous est venue dé Italie ri a pas longtemps. C est une racine fort rouge , assez grosse , dont les feuilles sont en bette , tout cela bon à manger, appareillé en cuisine . La racine est rangée entre les aliments délicats , dont le jus quelle rend en cuisant , semblable au syrop au sucre , est très beau à voir par sa vermeille couleur . On lui doit également la culture de la garance et celle du sainfoin, pour former des prairies artificielles et fertiliser les terres ingrates en augmentant les ressources du pâturage.

Routes et moyens de transports. — Cette œuvre serait demeurée incomplète, si l’on n’avait préparé en même temps les moyens de vendre avantageusement les produits de l’agriculture, en facilitant les communications intérieures. La guerre avait détruit presque tous les ponts ; les routes avaient disparu sous les ronces, et des péages illicites s’étaient établis à la faveur des désordres. Sully, en sa qualité de grand voyer de France, porta promptement remède à ces maux. Les péages réguliers furent seuls conservés, et à condition que les revenus seraient appliqués à la réparation des chemins. Des fonds spéciaux(plus de 20 millions entre 1599 et 1607)

furent affectés à cet important service. On restaura les anciens ponts et on en construisit de nouveaux : le Pont-Neuf à Paris, ceux de Saint-Cloud, de Mantes et de Rouen pour la grande communication appelée la route d’en bas entre Paris et la Normandie ; celui de Châtellerault sur la Vienne pour le commerce entre le Poitou et l’Anjou ; celui d’Avignon si utile aux relations entre le Languedoc, la Provence,* le Dauphiné et l’Italie.

On put alors améliorer le service des postes auxquelles Charles IX avait ajouté les messageries royales transportant avec les dépêches du gouvernement et les sacs des procès, les voyageurs, les lettres, l’or et l’argent et les marchandises de petit volume. Sous Henri III, trois coches ou voitures publiques avaient été établis par des particuliers, de Paris à Rouen, Orléans et Amiens. Mais tous ces moyens lents et coûteux furent encore interrompus parla guerre. En 1597 Henri IV constitua une administration nouvelle de transports publics par la création des relais de chevaux. Le gouvernement en livrait l’exploitation à des particuliers adjudicataires ; mais il en conservait la propriété. On trouvait ces relais de chevaux non seulement sur les grandes routes comme en avait la Poste, mais aussi sur les chemins de traverse; d’autres chevaux, dits de courbe , étaient placés le long des rivières pour tirer les coches d’eau , bateaux dans lesquels on transportait les voyageurs et surtout les marchandises

avec grande économie: En 1602 les chevaux de relais furent réunis avec les Postes en une seule administration à la tête de laquelle on plaça en 1608 un général des Postes. Ces coches publics et ces chevaux de relais sont l’ébauche du roulage et des diligences qui ont subsisté jusqu’à l’établissement des chemins de fer.

• Canaux de navigation et de dessèchement. — La France ne possédait pas en 1600 un seul canal navigable, celui de Craponne ne servant qu’à l’irrigation. Les rivières s’étaient ensablées, ou sortant de leur lit faute de digues, elles privaient le commerce de ses meilleures voies de communication et portaient le ravage dans toutes les campagnes. De 1604 à 1610 on maintint les rivières dans leur chenal au moyen de turcies ou levées ; on rendit navigables Y Oise, de La Fère à Chauny et à Guise, Y Aisne et la Vesle à Reims ; la Vienne et le Clam par où purent remonter jusqu’à Poitiers des bateaux de Tours et d’Angers chargés de marchandises; Y Armançon et l’ Arroux en Bourgogne. Afin de donner au commerce toute sécurité et d’abréger le chemin aux navires qui mettaient jusqu’à neuf mois par les vents contraires pour aller du Havre aux Bouchesdu-Rhône, passaient sous le canon des Espagnols à Gibraltar pour être exposés ensuite aux attaques des pirates barbaresques, Sully présenta en 1603 un plan complet de canalisation pour la France ; « par la conjonction de la rivière de Seine avec Loire, de

Loire avec Saône, de Saône avec Meuse, on faisait perdre deux millions de revenu à l'Espagne et on les faisait gagner à la France en faisant passer à travers d'icelle la navigation des mers Océane et Méditerranée l'une dans l'autre. Un élève d’Adam de Craponne, Reneau, traça le plan complet du canal du Midi tel qu’il fut exécuté soixante an s plus tard par Riquet.: un autre ingénieur indiqua l’étang de Longpendu comme le point où devait passer le canal du Charollais (canal du Centre). Ce travail fut même commencé, ainsi que le canal de Bourgogne destinéàjoindre, comme aujourd’hui, par Dijon, la Saône avec l’Yonne. Mais la mort d’Henri IV et les troubles de la régence interrompirent ces travaux. Un seul fut mené à bonne tin, -le canal de Briare , entre la Loire et la Seine par le Loing. Commencé en 1604 par Huges Crosnier de Tours, il était presque terminé en 1610 ; à la fin du règne de Louis XIII, qui l’acheva en 1642, il recevait plus de mille bateaux portant à Paris les bois et charbons, les vins, les bestiaux, les fers du Charollais, du Nivernais et du Berry.

Aux canaux de navigation, on voulut joindre ceux de dessèchement. On s’adressa à des Flamands et à des Hollandais habiles dans ces travaux (1599-1607). Leur chef, Bradley, reçut le titre de grand maître des digues ; des privilèges nombreux lui furent accordés, ainsi qu’à ses ouvriers et à ceux qui viendraient s’établir sur ces terres desséchées. Ces tra-

vaux transformèrent en marais salants et en bons pâturages les embouchures autrefois malsaines de la Gironde, de la Charente et de la Sèvre ; les noms de Flandre du Médoc, Petite Flandre d'Aunis et de Ceinture des Hollandais rappellent encore aujourd’hui ces utiles entreprises du XVIIe siècle.

Industrie, les soieries. — Les institutions relatives à l’industrie sont presque toutes dues à la volonté personnelle de Henri IV, contrairement au mauvais vouloir manifeste de Sully. Le roi comprit mieux que son ministre l’importance de cette partie de la richesse française ; elle ne demandait que la paix pour refleurir. Dès 1596 il fit dresser par un Dauphinois expérimenté dans le commerce, Barthélemy Laffemas, une sorte de statistique industrielle ; elle prouva que la France payait à l’étranger près de quatre-vingt millions d’aujourd’hui pour les seules étoffes de soie. Henri IV résolut de restituer à la France cette industrie. Le Traité de la cueillette de la soie pour la nourriture des vers qui la font, ouvrage publié en 1599 par Olivier de Serres, amena d’abord la création, dans le jardin des Tuileries et à Fontainebleau, de deux pépinières où furent plantés vingt mille pieds de mûriers ; deux magnaneries furent également établies aux Tuileries et au château de Madrid près Paris, pour l’élevage des vers et la récolte de la soie. La plantation de mûriers fut ensuite ordonnée dans les généralités de Paris, Orléans, Tours et Lyon, puis en Poitou et dans la plupart des

provinces. Des Milanais furent appelés pour apprendre aux Français à mêler les fils d’or et d’argent à la soie. Une compagnie, sous la direction de Saintot, fut établie dans l’ancien parc des Tournelles avec le privilège de vendre seule, pendant douze ans, les étoffes de soie dans la ville et la banlieue de Paris.

La liberté subsistait pour les marchands dans les autres villes ; Tours, Montpellier, Lyon surtout reprirent une activité depuis longtemps inconnue. Dès 1604 une fabrique de crêpes fins à la façon de Bologne fut fondée à Mantes ; une de satins et de damas à Troyes ; deux ans après on exportait pour plus de six millions d’écus de soieries (plus de trente millions d’aujourd’hui). En 1601 Lyon pouvait satisfaire en partie à la consommation intérieure et fournir de soieries la Flandre, la Hollande, l’Allemagne, l’Angleterre et le Portugal.

Le conseil de commerce. — Toutes ces mesures furent résolues avec le concours de notables personnages commis pour vaquer au rétablissement du commerce et des manufactures . Cette commission, appelée aussi par les contemporains Conseil ou Chambre de commerce et instituée en 1601, était composée de membres des cours souveraines, conseil d’état, parlement, chambre des comptes et cou'r des aides ; ils s’adjoignirent avec Laffemas, nommé pour ses longs services contrôleur général du commerce, les principaux marchands et fabricants du royaume. Ce conseil examinait les inventions et les

procédés qui lui étaient soumis, et il eu répandait la connaissance dans le royaume ; il consultait aussi les ambassadeurs et les marchands qui faisaient le commerce au dehors pour connaître les procédés des nations voisines et appeler en France les plus habiles artisans étrangers.

Les tapisseries ; la fabrique des Gobelins. — • C’est à l’influence de ce conseil qu’il faut attribuer eh partie le développement de la belle industrie des tapisseries de haute lisse. Deux Français, Dubourg et Laurent, fondèrent dès 1597 une fabrique de tapisserie dans les galeries du Louvre où les logea Henri IY. Pour les stimuler par la concurrence, il appela de Flandre en 1603 d’habiles artisans, Marc de Comans et François de la Planche, leur donna cent mille livres et les établit au faubourg Saint-Marcel dans la maison des Gobelins. C’est l’origine de cette manufacture célèbre t. Les Gobelins étaient une ancienne famille de teinturiers en écarlate, domiciliés depuis 1450 sur la Bièvre dont les eaux étaient excellentes pour la teinture. Henri IV plaça ses ouvriers Flamands dans une de leurs maisons et à côté de la teinturerie des Gobelins ; mais ceux-ci, qui continuèrent leur industrie jusque vers la fin du siècle, n’eurent jamais rien de commun avec la manufacture de tapisseries. Elle n’acquit que sous Louis XIV le haut renom où elle s’est maintenue jusqu’à nos

1. V. L. Lacordairo : Notice historique sur les manufactures des Gobelins et de la Savonnerie, 1855.

jours ; mais dès le règne de Henri IV, Laffemas pouvait dire de leur ouvrage : Une se pourrait jamais rien voir de mieux , ni pour les personnages auxquels il semble qu'il ne leur manque plus que la parole, 7ii pour les paysages et histoires qui sont représentés dé après le naturel .

Les galeries du Louvre. — En 1604 un artisan français, Fortier, entreprit de fabriquer des tapis façon du Levant, Perse et Turquie; il les fit plus beaux en effet et à meilleur marché. Il obtint la protection d’Henri IV et un logement au Louvre ; c’est l’origine de la manufacture de la Savonnerie. Fortier ne paraît pas avoir joui longtemps de cet avantage ; car, en cette même année 1604, c’èst un autre artisan en tapis façon du Levant, Pierre Du Pont, qu’on Voit établi dans les galeries du Louvre . Henri IV avait projeté de fonder, dans cette partie du palais réunie par lui aux Tuileries, une sorte de manufacture générale des meubles de la couronne, analogue à celle que Louis XIV créa en 1662 aux Gobelins. Il voulait y réunir les meilleurs artisans de chaque profession, tant pour son service que pour y former une pépinière d’excellents maîtres pour toute la France : sculpteurs, architectes, graveurs en pierres précieuses, horlogers, couteliers, forgeurs d’épées d’acier, damasquineurs, faiseurs d’instruments de mathématiques, tapissiers, etc. En attendant, les artisans et marchands logés au Louvre jouissaient d’un précieux avantage ; ils n’avaient pas besoin d’appartenir à

aucune corporation, ni d’être soumis à aucune épreuve. Ils travaillaient au palais ou dans tout autre lieu de la ville à leur gré sans être jamais visités ni gênés par les gardes des métiers; les apprentis ayant fini leur temps recevaient' des lettres de maîtrise, sans frais, sur le simple certificat de leur patron. C’était un privilège dans le privilège même ; mais celui-là était utile, puisqu’il plaçait le travail libre à côté du travail réglementé et permettait de pouvoir substituer à la routine le perfectionnement.

Renouvelant une ordonnance rendue par Henri III en 1581, mais dont les troubles avaient empêché l’observation, Henri IV par l’édit de 1597 modifia notablement le régime des corporations, Il formait en communautés régulières non seulement les artisans, mais aussi les marchands dans toutes les villes* du royaume, et leur imposait un droit de 10, 20 ou 30 livres ; en revanche, il supprimait toutes les dépenses inutiles et souvent coûteuses des banquets ; surtout il donnait plus de liberté à l’industrie en permettant aux maîtres reçus dans une ville d’exercer leur métier non plus seulement dans la cité, mais dans le ressort du bailliage et même du Parlement dont elle était la résidence : les maîtres de Paris avaient même le droit de s’établir dans le royaume entier. On peut attribuer en partie à ce régime plus libéral le développement remarquable de l’industrie sous ce règne.

Autres industries. — La France fut également

affranchie de la coûteuse importation des toiles fines de Hollande. Un marchand de Rouen reçut une subvention de Henri 1Y pour faire filer, manufacturer , blanchir et façonner les lins dans les faubourgs de Rouen en telle quantité qu’il en fournirait la France: en 1607 cette industrie était acquise au royaume. Si l’on ajoute les encouragements pécuniaires donnés à des fabricants de dentelles des Pays-Bas établis dès 1596 à Senlis, aux manufactures de cuir doré et drapé créées aux faubourgs Saint-Honoré et Saint-Jacques, aux fabriques de cristal et de glaces fondées à Melun (1597), on voit qu’Henri IY a laissé peu de choses à créer cinquante ans plus tard à Colbert pour les industries de luxe.

Les industries ordinaires avaient également souffert des désordres du temps. Elles furent encouragées; les fabriques de draps se relevèrent en Normandie, Picardie, Champagne et Languedoc. À Étampes on appliqua au travail du fer les procédés nouveaux de la fenderie et de la filerie, au moyen de moulins tranchants et de martinets faisant plus d’ouvrage en un jour qu’un ouvrier en un mois et permettant de livrer au commerce à meilleur marché ; d’Étampes, ce procédé se répandit bientôt dans la France entière. L’acier fin ne se faisait jusque-là, et en petite quantité, qu’à Saint-Dizier ; une manufacture établie au faubourg Saint-Victor, près de la Bièvre, put le fournir à moitié prix de celui de Piémont ou d’Allemagne.

Institutions commerciales ; les commissionnaires et les courtiers ; les passe-debout. — Les restrictions apportées à la liberté du commerce par les princes du XVIe siècle au moyen des douanes et des prohibitions, errements que suivit en général le gouvernement d’Henri IV pour protéger les industries nouvelles ou renaissantes, amenèrent à cette époque l’institution d’intermédiaires commerciaux. « Les » commissions d’achat reçues de l’étranger pouvaient » s’exécuter librement, parce qu’elles favorisaient le » commerce français. Mais les commissions de » vente, amenant sur le marché français des produits » étrangers, créaient une concurrence à notre com- » merce et rendaient illusoires les restrictions et les » monopoles. Aussi les commissions de vente venant » de l’étranger ne pouvant être légalement exécutées » que par des agents ayant un caractère officiel, » Henri III créa en 1586 les commissionnaires. » Lorsqu’ils faisaient une vente au comptant, ils » payaient leur commettant dans les vingt-quatre » heures ; dans les ventes à terme, ils garantissaient » la solvabilité de l’acheteur, et remettaient l’argent » à leur commettant quinze jours après l’échéance ; » leur commission était de six deniers par livre. » Henri IV créa en 1595 dans les villes les plus » commerçantes, à côté de ces commissionnaires, » des courtiers privilégiés chargés de les mettre en » rapport avec le public. Paris, eut huit courtiers ; » Lyon douze; Rouen et Marseille quatre; Amiens,

» Dieppe et Calais, un ; Tours, La Rochelle et Bor- » deaux, deux ; Toulouse, Irois. » (Fagniez, ouvrage cité.) Le commerce de transit fut facilité en 1606 par l’établissement des Passe-debout , ou réduction des droits de douane accordée à des marchands milanais qui faisaient passer en France des produits italiens à destination de la Flandre.

. Commerce extérieur. — Il ne prit pas une aussi grande extension, à cause de la faiblesse de la marine française ruinée sous Charles IX et Henri III. Les pirateries, non seulement des Barbaresques embusqués aux îles d’Hyères en face de Toulon, mais celles même des corsaires anglais, espagnols et hollandais ne laissaient aucune sécurité au commerce de transport. Henri 1Y usa d’abord de représailles en autorisant la course contre ces étrangers et en faisant saisir leurs marchandises dans les ports français. Il signa ensuite des traités en 1604 avec l’Espagne, en 1606 avec l'Angleterre 1 et la Hollande pour réprimer ces violences ; mais ils furent mal observés jusqu’à la création de la marine française par Richelieu! et Colbert.

Relations avec F Orient ; ambassade de Savary de

1. Ce traité créait des commissions internationales de quatre commerçants, deux anglais et deux français qui sous le titre de Conservateurs du commerce devaient être établis à Rouen, Caen, Bordeaux, Londres et autres villes anglaises, pour faire droit aux plaintes des négociants. Mais leur autorité était rendue illusoire par celle de l’amirauté anglaise, et ils n’étaient pas encore nommés en 1608.

Brèves. — Les réclamations d’Henri IY en faveur du commercé français eurent l’avantage de resserrer nos relations politiques et commerciales avec la Turquie. Les beys de Tunis et d’Alger, désobéissant aux ordres du sultan, avaient capturé un grand nombre de vaisseaux français et retenaient dans les fers plusieurs milliers de nos compatriotes. L’ambassadeur d’Henri IV, Savary de Brèves, fut envoyé à Constantinople et conclut avec Achmet Ier le quatrième traité (1604) composant le corps des capitulations. Aux privilèges anciens confirmés à nos commerçants et à nos consuls on ajoutait de nouveaux avantages : le droit d’exporter toute espèce de marchandises, même celles dont la sortie était antérieurement prohibée, Cuirs, cotons en laine et en fil, blés ; les monnaies de France étaient reçues pour leur valeur, sans subir de change et sans être comme auparavant fondues et converties en monnaies ottomanes ; pleine sauvegarde était accordée aux négociants français et à leurs marchandises naviguant sur les vaisseaux d’une puissance ennemie de la Turquie, pourvu que ces vaisseaux ne fussent pas armés en course b Tous les navires européens, à l’exception des Vénitiens et des Anglais, devaient comme auparavant arborer la bannière de France pour être admis dans les ports ottomans. La protection du roi

1. C'est l'application du principe célèbre, encore contesté aujourd’hui par quelques puissances maritimes que, le pavillon couvre la marchandise.

de France sur les chrétiens d’Orient commençait, sinon à être reconnue officiellement, du moins à être préparée par ce fait qu’Henri IY obtenait pour les Européens le libre accès à Jérusalem, et pour les chrétiens établis dans la ville le droit de n’être plus parqués dans un quartier spécial, mais de vivre libres comme les musulmans et sans subir d’avanies. Enfin ce qui intéressait plus particulièrement le commerce français, il était défendu aux Barbaresques, sous peine de mort, d’exercer leurs pirateries sur les navires et les côtes de France. S’ils désobéissaient, le roi obtenait le droit de se faire justice en poursuivant et tuant les corsaires. De plqs les Français avaient le droit de pêcher librement le poisson et le corail sur les côtes de Barbarie.

Le Bastion de France. — Ce dernier article du traité était tout à l’avantage des Marseillais. Deux de leurs commerçants avaient fondé en 1361 près deBône le Bastion de France, simple maison plate pour la pêche du corail, avec l’autorisation du sultan et en payant des redevances aux tribus arabes de la côte ; à ce trafic ils joignaient le commerce du blé, surtout avec Bougie. Détruit en 1600 par les Arabes, le Bastion de France devait être rétabli par le traité de 1604; mais les beys de Tunis et d’Alger désobéirent encore aux ordres du sultan ; il fallut, trente •ans plus tard, la marine de Richelieu pour protéger efficacement de ce côté le commerce français.

Commerce de Marseille ; la commission de com-

merce. — Presque entièrement ruiné par la peste de 1580 et par les guerres civiles, le commerce de Marseille se releva avec la paix et par l'institution en 1599 de la commission , devenue plus tard le bureau et ensuite la chambre de commerce ; une relation des ambassadeurs Vénitiens nous le montre florissant à la mort d’Henri IV. Son port contenait alors plus de trois cents navires, dont soixante-dix pour le trafic du Levant. En échange des draps, des soieries, du corail et du numéraire espagnol (plus de 2,000,000 d'écus d’or) qu’ils y portaient, ils en tiraient des épices, drogueries, soies grèges, cotons en laine et en fil achetés en commission et expédiés soit à Gênes pour les manufactures du Piémont etdu Milanais, soit à Barcelone et à Valence. Les mêmes produits, surtout les laines et les soies grèges (il y avait tel jour où l’on en vendait plus de trois cents balles), étaient destinés à Lyon et transportés de là sur Anvers, ou par Genève et Bâle en Allemagne. Les vaisseaux marseillais plus légers que les vénitiens allaient plus vite ; le fret pour l’aller et retour (5 0/0) et le taux des assurances (9 0/0) étaient aussi moins élevés qu’à Venise.

Compagnies de commerce avec l’ Amérique. — La protection d’une forte marine militaire n’eût pas été moins indispensable pour les colonies agricoles et le commerce lointain qu’on essayait de fonder en Amérique. L’établissement des compagnies anglaise et hollandaise des Indes orientales (1601, 1602)

avait d’abord inspiré à Henri IY la pensée de les imiter. 11 autorisa en 1604 la formation à Brest d’une compagnie française des Indes Orientales , avec le • monopole du commerce pendant quinze ans et la permission défaire construire des vaisseaux en Hollande et d’y recruter des marins; mais cette entreprise échoua contre l’opposition jalouse des Hollandais. Il en fut de même de l’autorisation donnée en i 608 à L’Hôpital de conquérir, au cap de Bonne-Espérance, une colonie qu’il posséderait sous l’autorité du roi.

Colonie du Canada ; Champlain. — Il fallait également renoncer à s’établir dans l’Amérique du Sud et en Floride où les Espagnols continuaient à mettre à mort ou à envoyer aux galères les Français soupçonnés de commevrcer avec leurs colonies. On revint aux contrées plus septentrionales visitées au XYIe siècle par Cartier et Ribault (p.lSS). Après un voyage d’exploration entrepris sur le Saint-Laurent par deux marins expérimentés, Dupont-Gravé de Saint-Malo et Samuel Champlain du Brouage, la Compagnie de la Nouvelle-France fut définitivement fondée en 1603 par les principaux négociants de Rouen et de la Rochelle avec un chef nommé par le roi, Pierre des Monts. La Compagnie avait la souveraineté et l’exploitation des pays situés entre le quarantième et le quarante-sixième degré ; elle recevait pour dix ans le monopole du commerce desfourrures, des mines de cuivre et de platine ; on laissait entièrement libres les autres commerces, surtout la pêche

de la baleine et de la morue. A limitation de la Compagnie hollandaise des Indes Orientales, on accordait au chef de la colonie Jes pouvoirs politiques et militaires les plus étendus, le droit de rédiger des lois avec le concours des principaux colons, de nommer les officiers de Farinée et de la justice, de faire la guerre, de conclure des traités et des alliances sous l’autorité du roi. Les établissements de Sainte- Croix et de Port-Royal (aujourd'hui Annapolis) furent fondés en Acadie pour l’exploitation des forêts et la culture du sol ; celui de Tadoussac au Canada pour le commerce des fourrures, castors, loutres, élans dont les cuirs étaient comparables à ceux du buffle. Champlain fonda en 1608 Québec destiné à devenir la capitale de la colonie, et il reconnut les grands lacs d'où sort le Saint- Laurent ; son nom est inséparable de celui du Canada dont il prépara le développement à l’époque de Richelieu et de Colbert. (Carte 16).

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