‹ Histoire du commerce françaiseChapitre 30 sur 64 · COMMERCE INTÉRIEUR · texte numérisé non relu

COMMERCE INTÉRIEUR

Ministère de Mazarin. — La France présente de 1643 à 1661 le même aspect qu’entre 1610 et 1624: un roi mineur, une régente étrangère, un ministre d’origine italienne. Mais Mazarin est incomparablement supérieur à Concini dans la politique étrangère ; il a donné à la France par les glorieux traités de Westphalie et des Pyrénées trois provinces frontières, l’Alsace, l’Artois et le Roussillon. Seulement la faiblesse de son gouvernement intérieur, les dilapidations scandaleuses qu’il permettait à ses agents pour en profiter lui-même, renouvelèrent les guerres civiles. La Fronde ne fut pas moins funeste à la France

que les révoltes des grands et des gouverneurs au commencement de Louis XIII. Non seulement seigneurs et princes du sang, et le plus illustre de tous, Condé, sont ouvertement rebelles ; mais le Parlement de Paris lui-même s’élève contre la royauté dont il émane et veut partager avec elle le gouvernement. Malgré quelques encouragements donnés à la marine et au commerce par Mazarin, à la sollicitation de Colbert alors son intendant, on peut dire qu’en recommandant à son lit de mort Colbert à Louis XIV, il laissait au futur ministre le soin de relever presque tout ce qui avait été édifié par Sully et Richelieu!

Colbert'. — Colbert est avec Turgot le plus illustre ministre de l’ancienne monarchie dans la gestion des finances et du commerce. Les circonstances particulières dans lesquelles il exerça le pouvoir expliquent comment il put donner à la plupart de ses institutions une forme définitive qui a duré jusqu’à la Révolution. Né à Reims en 1619 d'un marchand de serges, il acquit de bonne heure, avec les sentiments de l’ordre et de l’économie, celte connaissance parfaite de tous les détails du commerce . et de l’industrie, à laquelle étaient naturellement plus étrangers des hommes de haute naissance, comme Sully et Richelieu. Employé d’abord dans les bureaux de

1 . V P. Clément : Histoire de Colbert et de son administration; F. Joubleau : Études sur Colbert; et A. Chéruel : Histoire de V administration monarchique en France , dont tout le second volume est consacré à Louis XIV.

la guerre sous Le Tellier, père de Louvois, puis intendant de Mazarin et conseiller d’État, il est nommé après la disgrâce de Fouquet (septembre 1661), membre du conseil royal des finances ; il y exerce les fonctions de contrôleur général, bien que le titre ne lui en ait été conféré qu'en 1665. Cette autorité était fort étendue : elle comprenait, avec tout le détail des finances, les manufactures et le commerce, la marine dont il ne fut chargé officiellement qu’en 1669, bien que l’ayant dès le commencement dans ses attributions, la surintendance des bâtiments du roi ét celle des postes, les ports et toutes les fortifications maritimes, toutes les places fortes de Picardie, Champagne, Trois-Évèchés, Bourgogne, Dauphiné, Provence et Languedoc. S'il porta pendant vingt-deux ans le poids écrasant de tant d’affaires diverses (au moins cinq ou six ministères d’aujourd’hui), il le dut à une puissance de travail prodigieuse, et à l’appui constant d’un prince énergique auprès duquel les ministres n’avaient pas à craindre les intrigues des favoris.

Conseil de commerce. — Après avoir restauré les finances pour trouver les moyens d’encourager le commerce et l’industrie, il abaissa à 5 0/0 l’intérêt de l’argent, sachant qu’une des principales causes de la prospérité du commerce des Hollandais, sur lesquels il avait sans cesse les yeux fixés, était la facilité d’emprunter à 3 0/0 (1665). La même année, il réorganisa le conseil de commerce tombé en désué-

tude sous Mazarin et ]e composa d’une façon nouvelle. Il ne conlenait plus que quatre personnes proprement étrangères au commerce : le chancelier de France, Colbert et deux conseillers d’État ; les autres étaient des marchands. La France fut divisée en trois zones commerciales : 1° Normandie, Picardie, Bretagne et Tours ; 2° Poitou, Saintonge et Guyenne ; 3° Languedoc, Provence et Lyon. Les villes de Dunkerque, Calais, Abbeville, Amiens, Dieppe, Le Havre, Rouen, Saint-Malo, Nantes, La Rochelle, Bordeaux, Bayonne, Tours, Narbonne, Marseille, Arles, Toulon et Lyon nommèrent chaque année deux marchands expérimentés. Colbert choisit parmi les premiers élus trois négociants qui durent résider à la cour pendant un an, et correspondre avec les marchands de la zone à laquelle ils appartenaient pour informer le roi de tout ce qu’il y aurait à faire dans l’intérêt du commerce. Les seconds élus s’assemblaient chaque année dans l’une des villes des trois zones pour examiner l’état du négoce et des manufactures et faire un rapport au roi. Louis XIV présidait lui-même tous les quinze jours le conseil de commerce ; c’est avec son concours que Colbert prit les plus utiles mesures de son gouvernement.

Ordonnance de commerce. — Comme Louis XI, François 1er et Richelieu, Colbert désirait pour toute la France l’établissement d’une meme loi, d'un même poids et d'une même . mesure. Si le préjugé provincial opposa encore un obstacle invincible à ses

projets, il réussit à donner à la France le bienfait de l’uniformité dans la législation commerciale par Y Ordonnance de commerce de 1 673. On soumettait à un règlement uniforme toutes les transactions du négoce. Tenue des livres, modes de paiement, billets, et lettres de change, contrainte par corps, sociétés de commerce, faillites, banqueroutes, juridiction des tribunaux commerciaux, tout- y est réglé avec un soin minutieux. Cette ordonnance est restée presque sans atteinte depuis deux cents ans : car le code de commerce de 1807. de l’aveu de ses rédacteurs, lui a emprunté ses classifications’ et jusqu’à ses expressions mêmes.

On la compléta en 1681 par la grande Ordonnance maritime. Elle maintenait, en réduisant leur autorité autrefois tyrannique au commerce, les tribunaux maritimes appelés les amirautés avec leurs sièges inférieurs. Il n’y avait plus que deux tribunaux supérieurs de ce genre dits les tables de marbre : celle de Paris pour la Picardie et la Flandre, celle de Rouen pour la Normandie. Dans l’Ouest et le Midi, les sièges particuliers relevaient des parlements de Rennes, Bordeaux, Aix et Toulouse L’Ordonnance déterminait les .attributions des consuls français à l’étranger, réglait les contrats maritimes, la police des chargements, le fret, les assurances, les avaries, les prises, les lettres de marque, le droit de pêche. Le plus bel éloge qu’on en puisse faire, c’est qu’elle fut copiée par l’amirauté anglaise.

Péages et douanes intérieures . — Les restes de ^ancienne féodalité et les désordres de la Fronde Avaient maintenu ou créé un tel nombre de péages et dè douanes intérieures que le transport des marchandises, principalement sur la Loire (28 péages!), était presque ruiné. La liberté , disait Colbert, est éâme du commerce. Aussi supprima-t-il les péages illicites dès 1662 ; renouvelant les ordonnances de LMIôpital et de Sully, il enjoignit aux péagers conservés d’afficher le tableau des droits. Il voulait surtout assurer au commerce intérieur une liberté complète de communications sans entraves douanières. S’inspirant des vœux du Tiers État en 1614, il proposa d’ad’abolir toutes les douanes intérieures avec leurs taxes multiples et de les remplacer par un impôt unique perçu à la frontière. C’est l’objet de la fameuse ordonnance ou Tarif de 1664. Il fut rejeté parles préjugés opiniâtres et l’intérêt égoïste de plusieurs provinces. Celles du Centre et du Nord l’acceptèrent: Ile-de-France, Normandie. Picardie, Champagne, Bourgogne, Bresse et Bugey, Bourbonnais, Berry, Orléanais, Touraine, Maine et Perche, Anjou. Poitou et Àunis ; on les appelait Provinces des cinq grosses fermes parce qu’elles payaient auparavant cinq droits différents remplacés par un droit unique d’entrée et de sortie : le commerce fut entièrement libre entre elles. La Flandre, l’Artois, la Bretagne, Saintonge et Angoumois, Limousin, Marche, Guyenne et Gascogne, Béarn et Navarre, Languedoc, Foix, Bous-

sillon, Provence, Dauphiné, Lyonnais et Franche- Comté voulurent conserver leurs douanesintérieures. Les marchandises payaient les droits du tarifé l’entrée et à la sortie pour passer de l’une de ces provinces dans l’autre et dans celles des cinq grosses fermes ; on les

Carte 19. — Douanes provinciales aux XVIIe et XVIIIe siècles.

(Les provinces laissées en blanc sont celles des cinq grosses fermes entre lesquelles les douanes étaient abolies. Les hachures horizontales indiquent les provinces réputées étrangères ; les verticales, les provinces à l’instar de l’élrangir effectif.)

appelait de là Provinces réputées étrangères. Enfin l’Alsace, la Lorraine, les Trois-Évêchés, Sedan, le pays de Gex avec les ports francs de Marseille et de Dunkerque et celui de Bayonne furent nommés Provinces à l'instar de l’étranger effectif , parce qu elles

commerçaient librement à l’extérieur, mais acquittaient les droits à la frontière des autres provinces. Ces inégalités subsistèrent jusqu’à la Révolution.

Canal du Midi ; Riquet ; le port de Celte. — Les troubles de la Fronde avaient tellement affaibli l’autorité publique que des vols à main armée se commettaient sur les routes; les commerçants étaient contraints d’acheter la modération des brigands. Colbert rétablit la sûreté des chemins en faisant punir exemplairement les voleurs. Il prescrivit ensuite aux intendants des provinces (sorte de préfets créés par Richelieu à côté des gouverneurs), d’améliorer les voies de communication ; c’est de cette époque que datent les travaux des grandes routes de France. Mais l’œuvre la plus importante dans ce genre fut le canal du Midi , tant de fois projeté depuis cent ans et réalisé enfin par le génie de Riquet.

Né à Béziers en 1604 et d’abord simple employé des gabelles, Riquet n'était pas ingénieur ; mais il s’intéressait passionnément à la gloire et à la richesse de son pays. Possédant un domaine aux environs de la Montagne-Noire, il étudia les eaux du voisinage et parvint à les recueillir dans des ruisseaux pour les porter aux Pierres de Naurouze, point de partage élevé seulement de 191 mètres entre les deux versants de l’Océan et de la Méditerranée, au défaut des Corbières et des Cévennes. Le problème le plus difficile, celui de l’alimentation du canal par des eaux supérieures à son lit, était résolu. Colbert

adopta les plans de Riquet. Les travaux commencèrent en 1666 ; dès 1668 le canal était achevé entre Toulouse et la Montagne-Noire. Les dépenses de la guerre de Hollande ayant suspendu l’emploi des fonds affectés aux travaux, la seconde partie du canal ne put être achevée qu’en 1681 ; Riquet était mort depuis six mois ! Le travail avait coûté dixsept millions (plus de soixante-dix d’aujourd’hui) fournis par le roi, la province du Languedoc et Riquet adjudicataire d’un grand nombre de travaux. Louis XIY érigea le canal en flef perpétuel pour Riquet et ses descendants, avec le droit de construire des moulins, magasins, maisons et bateaux, d’établir même des officiers de justice et des gardes. Il était pourvu aux frais d’entretien par une partie des droits prélevés sur les marchandises, transportées. Colbert aurait voulu faire le canal assez grand pour recevoir des vaisseaux de guerre ; la dépense l’arrêta '.

A ce canal il fallait un débouché dans la Méditerranée. Le beau travail commencé par Richelieu pour faire d’Agde un grand port, en joignant la ville à l’îlot de Rreseou par une digue longue de 2,000 mètres, abandonné après lui, avait presque disparu sous les sables. Colbert jeta les yeux sur le mont de Cette où il y avait à peine quelques barques de pêcheurs. Il en fit une ville peuplée aujourd’hui de

On est revenu de nos jours à ce projet de transformer le Canal du Midi en Bosphore français ; mais l’énormité du devis (un milliard) empêchera sans doute ce projet d’être jamais réalisé.

35,000 habitants et devenue, après Marseille, le principal port de la Méditerranée française. On construisit en 1666 la jetée Saint-Louis s’avançant en ligne droite à 1,000 mètres en mer; Riquet bâtit de l’autre côté la jetée de Frontignan ; mais unies à la côte, elles empêchaient l’action des courants marins et le port s’ensablait. Yauban conseilla d’établir un môle en pleine mer; c’est ce qui fut exécuté seulement de 1821 à 1840 par la construction d’un brise-lames en avant des anciennes jetées ; le port présente ainsi trois grands bassins avec plusieurs canaux dans la ville.

Le canal d'Orléans , complément de celui de Briare, fut également commencé par Colbert (1679), mais achevé seulement en 1692.

Les ports francs et les entrepôts. — Pour faciliter l’entrée des matières premières nécessaires à notre industrie, et pour faire profiter la France de sa position sur les deux mers et de sa jonction par terre avec les Pays-Bas, l’Allemagne, la Suisse, l’Italie et l’Espagne, il fallait attirer le commerce étranger par de grauds avantages. C’est ce que fit Colbert en déclarant Dunkerque et Marseille ports francs (1662 et 1669). Les étrangers pouvaient y décharger et charger leurs vaisseaux, sans payer les droits d’entrée et de sortie. Pour les engager à s’y établira demeure, on accordait les droits de sujets français à ceux qui s’occupaient particulièrement à Dunkerque de la construction navale, Colbert voulant attirer

dans ce port une partie du commerce et de l’industrie maritime des Hollandais. Un intendant spécial fui chargé de l’amélioration du port de Marseille ; la franchise y attirant bientôt toutes les soies du Le-vant à meilleur marché, des industriels génois vinrent y établir des fabriques de velours et de damas. L’ancienne Chambre d' assurances de Marseille fut réorganisée en 1669 avec des développements nouveaux, et une autre instituée à Paris en 1671.

Une création analogue aux ports-francs fut celle des entrepôts dans les villes maritimes ou dans les places de l’intérieur, à La Rochelle , Ingrande, Rouen, Le Havre , Dieppe , Calais , Abbeville, Amiens, Guise, Troyes et Saint-J ean-de- Losne pour recevoir, sans payer de droits d’entrée et de sortie, les marchandises à destination de l’étranger. Ces avantages furent complétés par l’établissement des étapes ; les commerçants français et étrangers pouvaient réexporter dans un délai fixé leurs marchandises avec restitution des droits d’entrée et franchise des taxes de sortie. Colbert voulait par là activer le transit et faire de la France comme l’entrepôt du commerce de toute l’Europe.

Système industriel de Colbert. — En accordant tous ces avantages au commerce, Colbert songeait à développer le travail français. Son nom est resté attaché à nos progrès industriels ; s’il n’est pas le créateur de toutes ces manufactures, il en a activé

singulièrement la production et il en a conduit quelques-unes à un point voisin delà perfection même. Sa pensée intime était que la France, par la fertilité de son sol et le goût de ses habitants, pouvait presque s’affranchir de l’étranger, lequel ne pouvait au même point se passer de la France. Il fallait donc donnera la France les industries qui lui manquaient encore ; pour cela, attirer à la fois les matières premières et les étrangers capables de nous apprendre quelque chose ; puis, quand la France produirait elle-même tout ce qui lui est nécessaire et n’aurait plus rien à apprendre de l’étranger, l’exclure par des tarifs protecteurs, par des prohibitions mêmes, et réserver le marché national aux Français. C’est ce qu’explique sa conduite toute différente avant et après 1666: d’abord, des tarifs modérés et des artisans étrangers appelés en France ; plus tard, des taxes énormes à l’entrée et l’emploi exclusif des ouvriers nationaux.

Tapisseries ; Les Gobelins, Beauvais et Aubusson. — Pour complaire aux goûts fastueux de Louis XIV, fournir des modèles à l’industrie privée et développer le goût des artisans, Colbert s’occupa d’abord et toujours avec une grande sollicitude des manufactures royales créées par Henri IV et Richelieu, surtout des tapisseries. Réalisant le projet qu’avait eu son aïeul de réunir au Louvre les meilleurs artistes et artisans dans tous les genres, Louis XIV fonda en 1662 la manufacture royale des meubles de la

Couronne. C’était l’ancienne fabrique des Gobelins singulièrement agrandie ; la maison fut achetée par le roi avec ses jardins, bois et prés sur la Bièvre, et augmentée par l’acquisition de huit immeubles voisins Aussi put-on y réunir non seulement des tapissiers, mais des orfèvres, fondeurs, graveurs, lapidaires, ébénistes, teinturiers placés sous la direction du premier peintre du roi, Lebrun, puis Mignard, avec Van der Meulen pour la peinture des batailles et Monnoyer pour celle des fleurs. Les tapissiers au nombre de 250 reproduisaient avec une merveilleuse fidélité les tableaux de ces maîtres. Les lapidaires Mégliormi et Gachetti appelés de Florence, les ébénistes et sculpteurs romains Cucci et Caffieri, parmi les français le célèbre Boule et son fils exécutaient les Cabinets ou meubles de bois précieux incrustés de pierres en relief et ornés de cuivres dorés. Loir, Du Tel, de Villers, Ballin, D’elaunay ciselaient les belles pièces d’orfèvrerie que Louis XIV fit fondre en 1690 pour les besoins de la guerre.

Ces modèles inspiraient les artisans de Paris. Pour mieux répandre dans toute la France cet enseignement des arts industriels, Colbert fonda en 1664 la manufacture royale des tapisseries de haute et basse lisse à Beauvais : il assura aux en trepreneurs un privilège de 30 années, fit la dépense des deux tiers des bâtiments et avança 30,000 livres pour l’achat

Page 1