‹ Histoire du commerce françaiseChapitre 31 sur 64 · V. Lacordaire} ouvrage cité (p · texte numérisé non relu

V. Lacordaire} ouvrage cité (p

des matières premières. L'organisation de la manufacture des tapisseries d’ Aubusson (1665) fut différente. C’était un corps de. métier privilégié et non une fabrique royale; tout tapissier, après y avoir travaillé trois ans comme apprenti et quatre ans comme ouvrier, pouvait s’établir maître en demeurant soumis aux visites des inspecteurs. La réputation des tapisseries françaises se répandit bientôt dans toute l’Europe ; dès 1667 Louis XIV interdit toute importation de tapisseries étrangères.

Dentelles : draps et soieries. — La fabrique de dentelles établie en 1596 près de Senlis avait peu prospéré. On faisait bien des dentelles communes en Normandie, en Auvergne et à Lyon ; mais les beaux points de Venise, de Flandre et d’Angleterre étaient toujours tirés de l’étranger. Colbert résolut d’affranchir la France de ce tribut. Il üt venir un grand nombre d’ouvrières de ces différents pays e fonda en 1665 la manufacture des points de France: dès 1668 elle donnait à ses actionnaires des dividendes de 30 0/0 augmentés encore les années suivantes. Ce succès encouragea Colbert à multiplier les fabriques de dentelles qui furent toutes privilégiées : celle d 'Alençon, bientôt la plus renommée et qu’il fallut protéger d’abord contre une émeute des anciennes ouvrières ruinées par le privilège, celles de Chantilly , Gisors, Sedan, Charleviile, Reims, Bourges , Issoudun, Riom, Aurillac.

Les fabriques de soieries reprirent leur ancien-

ne activité ; à Lyon , Colbert établit une manufacture d’or filé pour affranchir notre industrie de ce tribut payé jusqu’alors à Milan et une fabrique de crêpes façon de Bologne, en accordant à l’entrepreneur un privilège et la prohibition immédiate des crêpes étrangers ; enfin une manufacture de bas de soie pour laquelle il avança 40,000 livres sans intérêts pendant six ans.

Il en était de l’industrie des draps comme de celle des dentelles. On faisait beaucoup d’étoffes communes, mais on était encore tributaire de l’étranger pour les draps fins que la Hollande et l’Angleterre importaient pour des sommes considérables. Colbert fit venir de Hollande un fabricant habile, Van Robais avec sa famille et cinquante ouvriers ; il lui donna un privilège de trente années prolongé plus tard de quinze autres, et des sommes considérables pour fonder à Abbeville (1663) une manufacture de draps fins devenue bientôt une des plus importantes de France. Des Français reçurent également de l’argent et des privilèges : à Caen, pour une fabrique de draps façon de Hollande, à Amiens pour des camelots genre de Bruxelles, à Meaux pour les damas de Flandre, à la Ferlé-sous-Jouarre pour des bouracans, à Elbeuf, Louviers, Fécamp, Sedan, Arras, Saint-Quentin pour les lainages, les coutils et les basins, à Aumale pour les serges façon de Londres, et aussi en Bourgogne à Seignelay, Auxerre, Autun, Beaune et Semur. Des prêts considérables furent

faits également aux fabriques de Clermont et de Carcassonne, dont Colbert destinait le drap aux échanges avec le Levant.

La fabrication des bas tricotés à l’aiguille, dits bas d’estame , pouvait comme celle des dentelles fournir du travail dans les campagnes pendant l’hiver. Colbert donna à un négociant, Camuzet, le privilège de cette manufacture ; il établit des fabriques à Yilleneuve-le-Roy, Joigny, La Charité, La Châtre, Yierzon, Saint-Àmand, Reims, Clermont, Moulins, Issoudun, Bourges, faisant travailler dans les hôpitaux et les monastères. D’autres manufactures de bas, façon d’Angleterre, étaient fondées à Granville, Saint-Lô, Coutances, Yalognes, Cherbourg, Bayeux, Caen et Louviers.

Une autre industrie textile, celle des toiles, reçut de grands encouragements en Bretagne où elle existait depuis longtemps ; elle fut entièrement créée en Dauphiné, dont les fabriques pouvaient dès 1663 fournir de grands approvisionnements pour la marine.

Les glaces de Saint-Gobain. — La France était encore tributaire de Venise pour les glaces, bien que sous Henri II et Louis XIII on eût fondé des fabriques de miroirs et de verreries. La République avait, depuis les Croisades, le secret de la fabrication de ces glaces coulées à Murano dans les lagunes et polies à Venise ; ellè n’admettait aucun étranger dans ses ateliers, confisquait les biens des artisans fugitifs,

emprisonnait leurs parents pour les forcer à revenir,, et s’ils persistaient, envoyait des émissaires pour les iuer1. L’ambassadeur de France, Bonzi, chargé par Colbert en 1664 de débaucher des ouvriers Vénitiens, lui écrivait qu’il courait risque de se faire jeter à la mer. Il faut croire que ces lois terribles n'étaient plus si rigoureusement observées et que Bonzi voulait faire valoir son talent de diplomate ; car, déjà, sous Richelieu, des ouvriers Vénitiens étaient venus en France, et en 1665 dix-huit arrivèrent à Paris. Colbert établit aussitôt dans le faubourg Saint- Antoine (caserne actuelle de Reuiliy), la manufacture des glaces de miroirs par des ouvriers de Venise ; la direction fut confiée à Dunoyer avec le monopole de la fabrication pour vingt ans, un prêt sans intérêt de 12,000 livres, l’exemption des droits pour les matières premières et tous les privilèges des manufactures royales, comme les Gobelins. En 1666 une succursale fut établie près de Cherbourg, à Tourlaville où existaient depuis longtemps, sous la direction de Lucas de Nehou, des fabriques de verres : c’est là que les premières glaces bien réussies furent faites par des Français. En 1670 on pouvait refuser de nouveaux ouvriers Vénitiens et en 1672 prohiber l’entrée des glaces étrangères. Les premières commandes furent faites pour Versailles' où elles ornèrent la fameuse galerie des glaces. C’est seule-

1. Y. A. Gochin : La manufacture des glaces de Saint-Gobain ,

menl après la mort de Colbert que Thévart obtint en 1668 le privilège de couler les grandes glaces , et en 1693 qu’il s’établit à Saint-Gobain où la fabrication surpassa bientôt celle de Venise et devint la plus célèbre de toute l’Europe.

Industries des métaux. — Elles n’occupèrent pas moins l’attention de Colbert. Il développa dans le Hainaut conquis en 1668 l’extraction de la houille : à Quievrain, à Condé d’où l’on exportait du charbon, outre la quantité considérable demandée par les hauts-fourneaux, forges et fonderies de fer tiré des riches mines de la province. Des ouvriers suédois furent appelés pourinstruire les Français à Grenoble, à Saint-Étienne où fut établie une manufacture royale d’armes, à Vienne, à Giromagny ; une fabrique de fil d’archal fut restaurée par les soins de Colbert à Harfleur. Il emprunta à l’Angleterre l’art de faire l’acier, à l’Allemagne le secret du fer-blanc, ne se décourageant pas de négocier pendant trois ans pour attirer des ferblantiers de Bohême.

Les mines de cuivre et de plomb furent activement exploitées dans le midi et le centre : celle de Pezenas fournit en 1665 trois cents quintaux de plomb par jour. Enfin la production du goudron étant comme la fabrication des cordes de première importance pour la marine, Colbert appela des ouvriers Suédois et rendit cette industrie nationale dans les pays où abondaient les forêts de pins, en Provence et dans les Landes.

Les règlements de Colbert. — L’octroi de tant de privilèges permit à Colbert de fonder en France la grande industrie, impossible au sein des corporations jalouses et routinières. Parmi ces privilèges, l’un des plus importants pour les manufactures royales était d’être affranchies de la visite des gardes et des syndics. Il était d’autant plus apprécié que Colbert assujettissait les métiers libres à des-règlements de plus en plus rigoureux'. Cette partie de son œuvre est, avec l'élévation des tarifs en 1667 et les prohibitions, celle qui a le plus exercé la critique des économistes modernes.

Colbert oublia les réclamations des États Généraux de 1614 qui avaient demandé formellement que l’exercice des métiers fût laissé libre, que nulle maîtrise nouvelle ne fût concédée et qu’il ne parut aucun édit fiscal à raison des arts et métiers. Apprenant que des étoffes avaient été reconnues défectueuses et des teintures mauvaises, craignant que notre commerce ne fût déprécié à l’étranger, Colberl organisa en corporations toutes les industries de tissage restées encore libres, limita le nombre des apprentis et imposa sévèrement l’exécution du chef-d’œuvre. L’édit célèbre de 1669, sous prétexte de remédier à des abus qui se commettaient depuis plusieurs années aux longueurs , aux largeurs , force et bonté des draps , serges et autres étoffes de laine et de J il , et pour empêcher le public d'être trompé contenait des statuts en cinquante-neuf articles, qui

eurent force de loi jusqu’en 1790. Tout y était réglé : la largeur des étoffes, le nombre d’aunes à la pièce, l’emploi du saindoux à T exclusion de toute autre graisse, celui des chardons au lieu des cardes ! En 1671 une instruction générale pour la teinture des laines ne contenait pas moins de douze parties et de trois cent dix-sept articles très développés. Quatre mois après la proclamation de l’édit, les anciens métiers devaient être rompus et reconstruits selon les largeurs voulues. Les résistances amenèrent la nécessité de visites fréquentes et vexatoires, non seulement des gardes de chaque corporation, mais encore d 'inspecteurs de manufactures établis dans chaque province sous l’autorité des intendants. De là aussi des pénalités de plus en plus rigoureuses à mesure que les mécontentements se multipliaient : amendes, exposition au carcan, avec le nom du fabricant coupable, des marchandises confisquées, coupées, déchirées ou brûlées ensuite ; en cas de récidive, le marchand lui-même était mis au pilori !

Bientôt les dépenses de la guerre de Hollande forcèrent Colbert d’augmenter tous les impôts (1673-1678) ; de là cette foule de taxes appelées les affaires extraordinaires dont le pays fut accablé. Elles soulevèrent de formidables émeutes en Guyenne et en Bretagne. Colbert exigea des droits des métiers en échange des règlements qu’il leur imposait. 11 augmentait le nombre des corporations pour

vendre des maîtrises ; ce nombre n’était que de soixante à Paris en 1672: quelques mois après il montait à quatre-vingt-trois, et à cent vingt-neuf en 1691. L’impôt sur le papier et sur les parchemins faillit ruiner le commerce de la papeterie. Cette taxe ayant été retirée et remplacée par une autre sur les cartes, des marchands de Caen qui en envoyaient en Italie, Espagne, Angleterre, pays du Nord et attiraient pour plus d’un million de livres par an dans le royaume, passèrent en Angleterre. De là de nouvelles violences analogues à celles dont on accablait les industriels récalcitrants. Car si Colbert trouvait mauvais que les gouvernements de Venise et de Bohême fissent tant de difficultés pour laisser sortir les ouvriers habiles de leurs pays, il ne voulait pas davantage permettre le départ des artisans français pour l’étranger. Un Lyonnais ayant résolu de porter en Italie certains procédés de fabrication pour les soieries fut enfermé dans une forteresse ; cependant Colbert reconnaissait lui-même « qu'il n’y avai-t rien dans les ordonnances pour un fait de cette qualité ». Il agit de même envers trente ouvriers en soie voulant partir de Rouen pour l’Espagne ; un drapier étant passé en Portugal vit sa famille menacée pour le contraindre de revenir en France.

Les tarifs. — Leur élévation n’a pas été moins reprochée à Colbert. Le tarif de 1664 avait été singulièrement utile à l’intérieur, en établissant la franchise

pour les provinces des cinq grosses fermes et l’uniformité des droits pour les autres provinces. Bien que plus élevé pour certaines denrées que les tarifs précédents, il avait été accepté sans répugance par le commerce extérieur, parce que ses simplifications facilitaient le trafic avec la Hollande et l'Angleterre. Mais Colberl, jugeant notre industrie suffisamment pourvue, publia ensuite le fameux tarif de 1667 qui doublait, triplait presque les droits antérieurs, les élevant par exemple de 120 à 200 livres pour les tapis d’Anvers, de 50 à 100 pour les draps d’Espagne, de 25 à 60 pour les dentelles et les passementeries. Renouvelant une taxe inventée par son ancien ennemi Fouquet, il frappait de 50 sous par tonneau les marchandises importées par les vaisseaux étrangers. Mais il lui était impossible de fermer aux autres nations les ports de la France sans causer un immense préjudice à notre agriculture pour la vente de ses bleds, huiles, vins, eaux-de-vie et vinaigres, fruits, miel, pastel, safran (etc). Aussi le commerce de Bordeaux fut-il vivement atteint, lorsque l’Angleterre se vengea de nos tarifs en élevant les droits sur l’entrée des vins français, pour favoriser celle des’ vins du Portugal avec qui elle noua bientôt les relations commerciales les plus étroites. Les difficultés furent encore bien plus grandes avec les Hollandais dont le sol était peu productif, mais dont les vaisseaux transportaient les produits de l’univers entier. Colbert, jaloux de leur prospérité en Europe et aux

Indes, ne fit rien pour calmer leur irritation ; il défendit même en 1671 de charger des eaux-de-vie sur les vaisseaux Hollandais, et il frappa d’une surtaxe l'importation des harengs. Les Hollandais y répondirent en élevant les droits sur nos vins et nos eaux-de-vie. Cette lutte de tarifs, jointe à l’irritation de Louis XIY dont l’orgueil avait été blessé par l’intervention des Hollandais en 1668, amena la guerre de 1672 non moins funeste à notre commerce qu’à notre politique, si elle fut glorieuse pour nos armes et notre marine. LaFrancefut vaincue commercialement: car à la paix de Nimègue (1678) elle fut contrainte de retirer le tarif de 1667. Le commerce "du Midi se releva. Mais, dix ans après, le renouvellement de la guerre avec l’Angleterre et la Hollande vint de nouveau l’accabler.

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