‹ Histoire du commerce françaiseChapitre 34 sur 64 · V. P. Cadet; Boisguilbert, précurseur des économistes · texte numérisé non relu

V. P. Cadet; Boisguilbert, précurseur des économistes

et dans d’autres ouvrages postérieurs, le Traité des Grains, la Dissertation sur les richesses. S’il commet beaucoup d’erreurs historiques sur l’état économique dé la France avant Colbert envers lequel il est fort injuste, il a vu avec sagacité les causes de nos malheurs : il en a indiqué les remèdes en formulant quelques-uns des principes les plus importants de l’économie politique moderne. 11 demande avant tout que l’impôt soit, mieux réparti, la taille (impôt direct) rendue équitable par la suppression des faveurs et par des dénombrements et des rôles exact', les aides (impôt de consommation) abolies à cause des frais énormes de . perception et des vexations qu’elles entraînent. Les causes de la décadence du commerce sont surtout l’intervention du gouvernement dans les affaires commerciales et le système prohibitif. La France produit surtout du vin et du blé; il faut que le laboureur soit libre de cultiver où et comment il lui plaît, sans que le gouvernement puisse ordonner qu’on arrache les vignes pour les remplacer par d’autres cultures. Il faut aussi que rien ne restreigne la liberté de la vente ; qu’on abolisse donc les dernières douanes intérieures et les octrois à l’entrée des villes ; qu’on supprime les droits de sortie, qu’on accorde même des primes à l’exportai ion, comme faisait l’Angleterre ; que l’on combine les droits d’entrée de telle façon qu’ils apportent le moins d’entraves possible au commerce, comme le tarif de 1664 ; qu’il n’y ait

plus de privilèges industriels ni commerciaux. Comme Bodin, il estime que la fécondité des denrées, la grande consommation et la circulation facile font la richesse d’un pays, et non l’abondance des métaux précieux, lesquels ne sont que le signe de la richesse : il le prouve par l’exemple de l’Espagne qui, produisant tout l’or et l’argent de l’Europe, est le pays où y il en a le moins, tandis que la Hollande qui n’en a jamais produit en est le plus abondamment pourvue.

Vauban. — Aussi grand homme de bien qu’admirable ingénieur militaire, Yauban, pendant 40 ans de visites dans le royaume, ne cessa d’étu5ier l’état des populations de plus en plus accablées d’impôts depuis la mort de Colbert. Il publia le résultat de ses observations dans le livre célèbre « La Dîme royale en 1707, l’une des années les plus désastreuses où, disait-il, « près de la dixième partie du peuple est réduite à mendier ; aes neuf autres parties, cinq ne peuvent faire l’aumône à celle-là dont elles ne diffèrent guère ; trois sont fort malaisées ; la dixième ne compte pas plus de 100,000 familles dont il n’y a pas 10,000 fort à leur aise ». Comme Bojsguilbert, Yauban pensait que l’impôt pouvait être élevé sans fardeau pour le peuple jusqu’à 200,000,000 à condition d’être bien réparti. Il demandait que chacun, contribuant aux besoins de l’Etat en proportion de ses facultés, payât au roi le dixième au maximum de ses revenus, soit le revenu en nature de toutes les

terres, soit le revenu en argent de tous les autres biens, maisons, rentes, salaires, traitements, produits d’offices et produits industriels ; moyennant quoi, les tailles, aides et douanes provinciales se raient supprimées : toutes les variétés iniques de la gabelle ou impôt du* sel devaient également disparaître pour faire place à un impôt uniforme pour toutes les provinces et toutes les classes de citoyens ; les douanes extérieures seraient conservées. Il y avait sans doute dans ce système des choses peu praticables, comme la dîme en nature, bien que depuis plusieurs siècles le clergé en tirât des revenus montant alors à 134,000,000. Mais le fond était excellent ; car ce système ne tendait à rien moins qu’à l’abolition totale des privilèges pécuniaires de la noblesse et du clergé, et par la suppression des droits qui entravaient la circulation intérieure, à l’affranchissement complet du commerce. Pour toute réponse à cette œuvre patriotique, Louis XIV disgracia Vauban.

Fénelon. — On pourrait s’étonner de le voir cité parmi les précurseurs des économistes, si l’on ne se rappelait qu’il faisait partie de cette société « des gens de bien » formée, depuis la mort de Colbert, autour de Madame de Maintenon et des deux gendres du grand ministre, les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse. Cette société représentait les idées pacifiques de Colbert en opposition avec la politique de guerre et de conquêtes. Elle devint un parti politique

quand le duc de Beauvilliers, gouverneur du duc de Bourgogne, l’aîné des petits-fils de Louis XIY, eut fait nommer Fénelon précepteur du jeune prince (1689). Dans tous les livres composés pour cette éducation, il lui apprend à mépriser le despotisme, « ce système barbare où il ntf a de loi que la vo- » lonté d'un homme , où il ny a qu'une révolution » violente qui ramène dans son cours naturel cette » puissance débordée ». Il fait remettre à Louis XIV en 1693 une lettre anonyme dans laquelle, lui peignant la misère où la guerre et les impôts avaient réduit son peuple, il disait : « La France entière n'est » plus qu'un grand hôpital désolé et sans provi- » sions ». Bien que Louis XIV ne le soupçonnât pas d’étre l’auteur de cette lettre, il ne l’aimait pas, l’appelant le plus bel esprit et le plus chimérique de son royaume. Aussi le disgrâcia-t-il presque, en lui donnant le lointain archevêché de Cambrai et en interdisant plus tard à son petit-fils toute relation avec son ancien précepteur. Dans les loisirs de son ministère, Fénélon composa le Télémaque , roman d’éducation politique tout rempli d’allusions au gouvernement de Louis XIV. C’est dans la description de Tyr (livre XII et suivants), que l’on trouve les idées de Fénelon sur le commerce. Loin de le gênèr par des impôts, il •veut qu’on accorde une récompense à tous les marchands qui pourront attirer dans le pays le commerce de quelque nation nouvelle ; que tout soit apporté et que tout sorte libre-

ment. « Surtout n’entreprenez jamais de gêner le » commerce pour le tourner selon vos vues. Il est » plus convenable que le prince ne s’en mêle point, » de peur de gêner et qu’il en laisse tout le profit à » ses sujets qui en ont la peine; autrement, il les » découragera ; il en tirera assez d’avantages par » les grandes richesses qui entreront dans ses États. » Le commerce est comme certaines sources ; si vous » voulez détourner leur cours, vous les faites tarir . » Paix d’Utrecht, perte des colonies et ruine du commerce. — Tous ces conseils furent inutiles. Si de graves événements n’eussent changé soudain la politique de l’Angleterre et si Villars ne nous eût pas sauvés à Denain, que serait devenue la France après 1709 ? La paix d’Utrecht fut notre salut, bien qu’elle nous imposât de dures conditions en démantelant nos frontières et en accablant notre commerce. Une partie considérable de la Nouvelle- France était cédée à l’Angleterre, les pays de la baie d’Hudson, Terre-Neuve et l’Acadie qui bloquaient l’entrée du golfe Saint-Laurent ; c’était presque la ruine de nos pêcheries du Nord, bien que lé droit de pêche nous eût été réservé sur les côtes de Terre-Neuve; mais le Canada et la Louisiane étaient dès lors serrés entre toutes colonies anglaises. Dunkerque, la patrie de Jean-Bart et de tant de corsaires si redoutables aux Anglais et à la Hollande, voyait ses fortifications démolies, son port comblé et suffit jusqu’en 1783 la présence d’un commissaire an-

glais chargé de -veiller à ces prescriptions humiliantes. Par le traité de commerce joint au traité politique, les produits anglais et hollandais n'étaient soumis qu’au tarif modéré de 1664, sauf quelques articles assujettis à celui de 1699.

Ce traité ne pouvait guère nuire à notre commerce ; car il était ruiné. Les dépenses de 1712 montaient à deux cent quarante millions et l’impôt n’atteignait que cent treize. Le gouvernement de Louis XIV avait anticipé sur tous les impôts jusqu’en 1717, altéré les monnaies comme au XIVe siècle, émis à 400 0/0 des rentes qu’on restait deux ans sans payer pour les réduire ensuite au tiers, à la moitié même, par de véritables banqueroutes. Les fabriques étaient languissantes op fermées, les campagnes désertes, les terres en friche faute de bestiaux et d’engrais ; les maisons tombaient en ruines. Tel était le royaume que Louis XIV mourant le 1er septembre 1715 laissait à un enfant de cinq ans, Louis XV, son arrière-petit-fils.

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