‹ Histoire du commerce françaiseChapitre 36 sur 64 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Système de law. La Banque et la Compagnie.

La Régence. — On a vu, à la fin du livre précédent, dans quel état le commerce était tombé en 171 S par suite de la guerre et du désordre des finances. Philippe, duc d’Orléans, régent du royaume pendant la minorité de Louis XV (1715-1722) changea l’esprit et la forme du gouvernement de Louis XIV. Aux ministères succédèrent sept conseils: de conscience, des affaires étrangères, de la guerre, des finances, de la marine, du dedans du

royaume (intérieur), du commerce, sous l’autorité suprême du conseil de Régence. Cette administration collective, inspirée par les écrits de Fénelon et les projets de son élève, le duc de Bourgogne, fut appelée la Polysynodie (pluralité des conseils) et dura jusqu’en 1718 où l’on rétablit les anciens secrétaires d’État, Il fallut, ensuite s’occuper du commerce et des finances. La dette totale montait à 3,460,000,000 de livres et il y avait 800,000 livres dans le trésor; le crédit était si complètement ruiné que les bonnes valeurs s’escomptaient à 30 0/0. Le développement du commerce fut d’abord favorisé par quelques mesures utiles : la suppression des droits sur la circulation des bestiaux à l’intérieur, l’enirée en. franchise des bestiaux étrangers, la plus grande facilité du trafic des laines, l’exportation des grains et des légumes, la liberté de la traite à la côte d’Afrique pour les cultures des Antilles. Mais ce mouvement commercial était en même temps contrarié par la défiance qu’inspiraient les violences du gouvernement en matière de finances. La dette exigible fut révisée, annulée de plus de moitié et convertie en billets d’État qui perdirent bientôt 72 0/0. Les rentes perpétuelles furent réduites, les unes du quart, les autres de moitié même, sous prétexte qu’elles avaient été acquises à vil prix.

On créa une chambre de justice pour faire rendre aux traitants les bénéfices énormes qu’ils avaient faits depuis 1689 ! Ces procès firent disparaître le peu

d’argent qui restait. Comme si ce n’était pas assez de tant de violences, les monnaies furent refondues avec diminution de poids, pendant que le taux en était haussé quatre fois dans moins d’une année !

Système de Law. — C’est alors que l’Écossais La y vint proposer au Régent un système destiné à relever le commerce etles finances du royaume *. C’était le fils d’un riche orfèvre d’Edimbourg, joignant le commerce de la banque à celui des bijoux. La banque d’Amsterdam n’avait été jusqu’alors qu’une banque de dépôt, substituant pour plus de commodité le papier aux espèces, donnant crédit sur ses livres contre dépôts de métaux précieux, rendant par conséquent de grands services au commerce par la fondation du crédit. Cependant, sauf Je bénéfice; résultant pour la banque de ces opérations, la valeur des capitaux en espèce n’était point augmentée par leur transformation en valeurs fiduciaires. Mais puisque celles-ci étaient acceptées comme monnaies en vertu de la confiance inspirée par la garantie des dépôts, pourquoi ne pas pousser cette confiance plus loin en augmentant le nombre des billets jusqu’à une somme plus forte que le montant des espèces déposées ? Cet excédant pouvait devenir un bienfait pour le travail en alimentant de nouveaux commerces, ou une précieuse ressource pour l’État en lui faisant des avances dans les temps de danger.

1. V. E. Levasseur: Recherches historiques sur le système de Law ; et H. Martin : Histoire de France , t. XV.

Telle était la nature de la banque d’Angleterre .fondée en 1694. banque de dépôt et aussi de circulation, tirant son principal profit de l'escompte des lettres de change, prêtant au gouvernement à 8 0/0 d’intérêt, et faisant économiquement à 1 0/0 d’intérêt la perception d’une partie des impôts. La'y étudia profondément ce système. Il présenta d’abord au Régent un mémoire pour lui démontrer que les espèces ne devaient pas varier. Il lui fit comprendre ensuite qu’il n’y avait pas de commerce sans monnaie, qu’il fallait en augmenter indéfiniment la quantité pour multiplier indéfiniment les échanges : la nature de lamonnaie en elle-même était. indifférente puisqu’elle n’est pour lui « que la mesure par laquelle on évalue les marchandises. » 11 fallait donc substituer à l’or et à l’argent dispendieux à acquérir, à fabriquer et à transporter, la monnaie de papier revêtue de toutes les garanties légales dont jouissaient les espèces, et dont la quantité pouvait toujours être égale à la demande.

La Banque. — La France n’avait point de banque ; aussi était-elle dévorée par l’usure. Colbert ayant voulu en fonder une avait reculé devant l’opposition du clergé. Le Régent, que n’arrêtaient pas de pareils scrupules, écouta les projets de Law. Le 2 mai 1716 il lui accorda pour vingt ans le privilège d’une banque de dépôt et d’escompte au capital modeste de 6 millions, divisés en 1200 actions de 5,000 livres chacune ; elle escomptait les lettres de change,

gérait les comptes des négociants en relation avec elle au moyen de virements, et émettait des billets payables au porteur’ en écus de banque, ayant le poids et le titre du jour de l’émission des billets, c’est-à-dire garantis contre les variations monétaires que se permettait le gouvernement. C’était un établissement semblable à beaucoup d’égards à ce qu’est aujourd’hui la Banque de France.

L’effet fut prodigieux. Law escomptant les bonnes valeurs à 6 0/0 au lieu de 30, l’argent afflua de l’intérieur et de l’étranger, attiré par la fixité de la monnaie de banque et par la facilité des remboursements. L’usure fut. arrêtée, le change remonta -à l’avantage de la France ; les manufactures se relevèrent, ainsi que le commerce extérieur. Le crédit était fondé. Les billets prirent une importance considérable, aussitôt que Je Régent ordonna aux comptables de les recevoir en paiement des impôts et de les acquitter en espèces toutes les fois qu’il leur en serait présenté. L’argent ne circula presque plus, déposé dans les caisses des provinces ou dans celles de la Banque pour faire face au remboursement. Le succès fut si complet, que la Banque put émettre 50 millions en billets avec un capital de 6 millions en espèces.

La Compagnie cl Occident : — La fondation de cette banque privée n’était qu’un but. Law aurait voulu assurer au gouvernement la direction du crédit public au moyen d’une banque générale chargée de recevoir tous les revenus de l’État et d’exploi-

ter tous ses monopoles. Ne pouvant le faire encore, il fonda à côté de la Banque la Compagnie d’Occi- * dent. Quand la mer fut rouverte au commerce après la paix de Ryswick, le gouvernement de Louis XIY voulut profiter de la découverte de la Louisiane faite par Cavelier de La Salle. En 1697 une expédition partit de Rochefort, sous le commandement d’Iberville, pour fonder une colonie sur le Mississipi inférieur. Comme la guerre de 1701 la ruina bientôt, la concession fut achetée en 1712 par le riche financier Crozat, avec le privilège exclusif du commerce pendant vingt ans. Mais il était prêt de l’abandonner, quand le Régent l’offrit a Law à condition de créer une Compagnie au capital de 2 millions, pour tenter une colonisation. Law accepta et fonda la Compagnie d’Occident (août 1717), non pas avec 2 millions de capital, mais avec 100 millions divisés en 200,000 actions de SOO livres chacune. Elle obtenait la propriété perpétuelle et la souveraineté, sauf hommage au roi, de la Louisiane ou Mississipi et. pour vingt-cinq ans le monopole du commerce ainsi que celui des castors au Canada, avec des exemptions d’impôts et de droits de toute nature. Pour lier son système commercial à une entreprise capable de relever les finances, Law acceptait en paiement des trois quarts de ces actions les billets d’État dépréciés ; il promettait d’en absorber les deux cinquièmes pour diminuer d’autant la dette flottante, à condition que l’intérêt de 4 0/0 leur s irait maintenu. 11

était évident que ces valeurs se relèveraient vite dans l’opinion.

Jusque là Law était resté dans les limites de 4a prudence économique et commerciale. La Banque privée, surveillée par le gouvernement mais hors de ses atteintes, avait, sa principale garantie dans l’intérêt même de son fondateur dont toute la fortune y était placée ; elle ne faisait d’autres opérations que celles mêmes dont se trouvait si bien depuis vingt ans la Banque d’Angleterre. Sa Compagnie d’Occident n’était que celles de Bichelieu et de Colbert, 'disposant seulement de ressources infiniment supérieures, ayant donc de plus grandes espérances de prospérité, comme faisaient les compagnies anglaise et hollandaise des Indes orientales. La Banque, en créant la monnaie, produisait le crédit; la Compagnie devait le soutenir en utilisant l’argent de la Banque. Elles se prêtaient un mutuel appui, mais sans se confondre, afin que les désastres possibles de l’une ne pussent accabler l’autre. En se bornant à ces opérations, Law pouvait avec le temps restaurer les finances et rétablir le commerce maritime.

La Banque royale ; la Compagnie des Indes. — Mais arrivé à ce point de son œuvre, Law dépassa les bornes et exagéra les principes de son système pour arriver en deux ans à la plus colossale des ruines. Ce qui accroît véritablement la richesse d’un pays, c’est la plus grande quantité des produits de toute espièce et non pas l’augmentation de la monnaie ;

seule, elle ne fait qu’enchérir le prix des denrées.- L’erreur est encore plus dangereuse, et ce fut celle de Law, quand on veut substituer entièrement etpar la. contrainte la monnaie de papier qui n’a aucune valeur intrinsèque, aux espèces d’or et argent, lesquelles ont un prix par elles-mêmes, indépendamment, de leur usage ordinaire, qui est de servir de mesure à l’échange des produits. Enfin, après avoir concentré dans une Banque unique et dans une Compagnie privilégiée toutes les ressources financières et commerciales du pays, déposer toutes ces richesses entre les mains d’un prince absolu et dissipateur, ce fut l’autre grande erreur de Law et non la moindre cause de la chute de son système.

Ainsi dès le 4 décembre 1718, la Banque fut déclarée Banque Royale et le capital fut remboursé aux actionnaires. Le roi se chargeait de la garantie des billets dont on émit en quelques mois une énorme quantité. Pour les soutenir, on ordonna que dans les villes où étaient établis des bureaux de la Banque, on ne pourrait payer qu’en billets les sommes audessus de 600 livres. C’était donner cours forcé au papier-monnaie, au moins dan§ ces villes. Une autre erreur de Law introduisit un des plus désastreux abus du crédit, l’agiotage. Les actions de la Compagnie d’Occident n’étaient encore en avril 1719 que de 300 livres au lieu de 500. Pour les y faire parvenir, Law s’obligea à les acheter au-dessus du pair à une époque donnée, en payant ui e prime égale à la

'différence du prix de Bourse avec le pair ; c'est le commencement des marchés à prime, ou du jeu de différence. Chacun voulant courir la chance des bénéfices, les actions montèrent à 500 livres. Elles dépassèrent ce taux, lorsque Law eut fait joindre au monopole de la Compagnie d’Occident celui des anciennes Compagnies ruinées des Indes-Orientales, do la Chine et de l’Afrique. Elle concentrait ainsi presque tout le commerce de la France en dehors de l’Europe, et s’appela désormais la Compagnie des Indes (1719). Elle fut autorisée alors à joindre à ses 200,000 actions anciennes 50,000 actions nouvelles, émises à 550 livres et payables, non plus en billets d’État, mais en argent. Par une combinaison destinée à faire hausser le prix des actions primitives, il fallait présenter quatre actions anciennes nommées les mères, pour en obtenir une des nouvelles appelées les filles ; pour faciliter l’opération, l’acquittement était divi é en plusieurs versements partiels. Les espèces affluèrent dans les coffres de la Compagnie ; l’action monta à 1 ,000 livres et 25,000 actions nouvelles furent émises à ce taux (27 juillet 1719), quand la Compagnie eut affermé pour neuf ans la fabrication des monnaies, et payé un dividende de 12 0/0 sur le taux originaire de 500 livres par action. Les émissions de billets de la Banque correspondaient naturellement aux émissions des actions de la Compagnie.

L' agiotage. — Ce taux et ces dividendes n’étaient

déjà plus justifiés par les garanties qu’offrait la Compagnie. Qu’est-ce donc, lorsque le 27 août son privilège fut prorogé pour cinquante ans et qu’elle reçut le bail des fermes générales, c’est-à-dire l’administration de presque tous les revenus du royaume en échange d’une somme de 1,500,000,000, avancée au roi pour le remboursement du gros de la dette publique? Pour les’ avoir, la Compagnie émit 300,000 actions nouvelles (les petites-filles) au taux de 5,000 livres sur la place, quand le prix originaire était seulement de 500 livres et pouvait y retomber. Mais comme on ne recevait pas d’espèces pour ces nouvelles actions, le papier en vint à faire prime de 5 et 10 0/0 sur l’or et l’argent ; les actions montèrent à 10,000 livres et au-dessus. C’est alors que se passèrent ces fameuses scènes d’agiotage dont la rue Quincampoix, où Law avait établi ses bureaux, fut le théâtre souillé par le vol et même ensanglanté par le meurtre.

État du commerce. — Il y eut de prodigieux mouvements de fortune et il se fit dans 'la propriété des changements qui ne furent pas tous sans influence sur la prospérité du pays. Pour acheter des actions dont les profits satisfaisaient ses besoins de luxe, la noblesse vendit beaucoup de terres achetées par lès petits propriétaires et les cultivateurs ; elles furent mieux soignées et augmentèrent de valeur. Le taux des salaires s’éleva dans les villes ; le commerce et l’industrie de Paris reçurent une impulsion prodi-

gieuse pour satisfaire au luxe des nouveaux enrichis. Cette impulsion fut portée de Paris à la France entière ; le nombre des manufactures s’accrut des trois cinquièmes; l'intérêt tomba à 1 1 /4 0/0.

La Compagnie avait de son côté singulièrement développé le commerce extérieur. Elle avait agrandi le port de Lorient et possédait 105 gros navires ; la pêche et le commerce des pelleteries prospéraient au Canada et à Elle du Cap-Breton où la forteresse de Louisbourg protégeait nos dernières colonies du Saint-Laurent ; la culture du tabac était introduite à la Louisiane où la Nouvelle-Orléans, destinée à une si grande fortune commerciale, fut fondée dans une admirable position sur le Missisipi inférieur (1719): le café, dont l’Europe commençait depuis 50 ans à aire grand usage, fut introduit à Elle Bourbon et transporté bientôt à l’Ile-de-France.

Union de la Banque et de la Compagnie : chute du système. — Le 30 décembre 1719, le dividende était fixé à 40 0/0 sur le taux originaire de 500 livres par action. Mais en même temps l’émission des billets de la Banque était élevée officiellement à un milliard. Les gens avisés comprirent qu’il n’y avait pas de garanties possibles sous un gouvernement affranchi de tout contrôle, pour près de 600,000 actions représentant presque 10 milliards en capital ; ils commençaient à assiéger la Banque pour échanger les billets contre des espèces, et à vendre des actions pour acheter des maisons et des terres. La baisse appro-

chait, et «Law était entouré d’ennemis : le garde des sceaux d’Argenson, etsurtoutle ministredes affaires étrangères. Dubois, vendu à l’Angleterre inquiète de cette résurrection de notre commerce.

Pour leur résister, Law se fit nommer contrôleur-' général (janvier 1720). Mais dans cette lutte impossible, il fut entraîné à renier tous ses principes économiques et à substituer les violences au cours naturel des choses : refonte générale des monnaies avec diminution de titre ; visites domiciliaires pour rechercher les monnaies conservées par les particuliers et les confisquer ; défense sous la même peine de garder plus de 500 livres en espèces et de faire des paiements en argent au dessus de 10 livres ; démonétisation de l’or et de l’argent, c'est-à-dire cours forcé du papier-monnaie par tout le royaume ; ordre aux particuliers d’apporter leurs espèces à la Banque ; enfin réunion de la Banque à la Compagnie quand elles ne pouvaient plus que se perdre l’une par l’autre (février-mars 1720), toutes vaines mesures et contraires aux intentions de Law. Les actions baissaient sans cesse, et la Banque fut forcée de suspendre ses paiements, si ce n’est pour les billets de dix livres; et elle avait émis pour 3,071, 000,000 en billets ! On chercha alors à se débarrasser de ces titres avilis, tombés de 500 livres à 200, puis à un louis, avec autant de fureur qu’on avait mis à les acheter. Law quitta Paris le 14 décembre 1720 et mourut pauvre à Venise en 1729.

Le Visa. — Tous les effets publics fureflt soumis à un visa ou à une révision et la dette publique liquidée, de 3,460,000,000 qu’elle était en 1715, à environ 1,700,000,000 comme capital de rentes viagères et perpétuelles demandant 40 millions d’intérêt par an à l’impôt. C’était une véritable banqueroute des deux tiers qui ruinait un grand nombre de familles. La confiance en reçut une atteinte terrible, et ces souvenirs inspirèrent pendant longtemps une horreur du papier-monnaie funeste à l’organisation du crédit. Cependant, après quelques années de stupeur, le commerce reprit son essor. Le gouvernement de la Banque et de la Compagnie par des assemblées d’actionnaires, le choix des commissaires, la libre discussion des intérêts, l’exercice des attributions politiques attachées aux privilèges commerciaux et industriels avaient réveillé le génie de la nation. Il montra bientôt toute sa fécondité dans la naissance de l’économie politique et dans le développement de la nouvelle compagnie des Indes.

Page 1