FAVORABLES AU COMMERCE
Caractère de la littérature au XVIII ° siècle. —
Les lettres ne sont pas moins éclatantes en France au XVIIIe siècle qu’au XVIIe : mais leur caractère est différent. Si la langue est déjà moins correcte, surtout en poésie, et le goût moins délicat, les écrivains ne se contentent plus de charmer par l’agrément des œuvres littéraires. Ils ne se désintéressent pas comme faisaient, sauf quelques rares exceptions, ceux du siècle précédent des questions économiques et politiques. Au contraire ils les discutent avec une hardiesse de critique inconnue jusqu’alors. On les appelle en général les philosophes , parce qu’ils prétendent remonter en tout à l’origine et aux principes des choses ; ils préparent la Révolution dans les esprits, avant qu’elle passe dans les institutions. C’est l’œuvre de Montesquieu, de Voltaire et de Rousseau.
Les philosophes. — Après avoir vivement critiqué le gouvernement de Louis XIV dans les Lettres persanes, Montesquieu voyagea en Angleterre où le spectacle d’un gouvernement libre et de la prospérité commerciale frappa fortement son imagination. Il publia en 1748 son immortel ouvrage, L’Esprit des lois, dans lequel il recherche les principes généraux des législations. Il donne la célèbre division des gouvernements en république, monarchie et despotisme, fondés sur la vertu, l’honneur et la crainte ; il analyse le gouvernement de l’Aqgleterre, si différent de celui de la France par les garanties dont jouissent les citoyens pour leur vie et leur fortune, et par leur
participation active aux affaires publiques. Trois livres sur 31 (livres XX, XXI et XXII), sont consacrés aux lois dans leur rapport avec le commerce. Il en célèbre les bienfaits : « le commerce guérit des pré- » jugés destructeurs ; V effet naturel du commerce est » déporter à la paix. Deux nations qui négocient » ensemble se rendent réciproquement dépendantes ; » si l' une a intérêt d’acheter, Vautre a intérêt de » vendre ; et toutes les unions sont fondées sur des be- » soins mutuels. » Il s’élève contre les douanes et les formalités vexatoires ; il blâme les gouvernements qui interviennent dans les affaires commerciales des particuliers ; il vante (25 ans après la chûte du système de Law!) la puissance merveilleuse du crédit qui permet à l' Angleterre d' entreprendre au-dessus de ses forces naturelles et de faire valoir contre ses ennemis d'immerises richesses fictives que la confiance et la nature de son gouvernement rendent réelles.
Voltaire, esprit beaucoup plus universel et plus hardi, réclame dans ses œuvres les plus diverses la tolérance religieuse et la liberté de penser, les garanties civiles elles libertés politiques qu’il a admirées comme Montesquieu dans un voyage en Angleterre. enfin la liberté commerciale et la suppression des entraves industrielles. A ces critiques très vives, mais encore discrètes et ne dépassant pas les désirs d’une réforme, J .-J. Rousseau substitue une éloquence plus emportée et trop souvent paradoxale. Il veut persuader que les sciences et les arts, môme
le commerce et tout ce qui peut faciliter la communication entre les diverses nations , a corrompu les mœurs. Mais il a le grand mérite de relever l’importance et la nécessité du travail manuel devant une société trop disposée à le dédaigner. Emile est le roman d’éducation pour un citoyen, comme Télémaque pour un prince; son élève n’est pas seulement instruit dans les lettres et les sciences; il apprend aussi l’état de menuisier : « L’enfant est riche. Qu' importe ! Vous vous fiez à l’ordre actuel de la société, sans songer que cet or'dre est sujet à des révolutions inévitables et qu’il est impossible de prévoir et de prévenir celle qui peut regarder vos enfants. Nous approchons de l’état de crise et du siècle des Révolutions (1762). Combien de gentilshommes se sont bien trouvés, trente ans après dans l’émigration, d’avoir été élevés à la façon d’Emile ! Dans le Contrat social , les théories politiques de Rousseau dépassent singulièrement celles de Voltaire et de Montesquieu. Non seulement il conduit, par le principe delà souveraineté du peuple, à la République ; mais entraîné par une admiration inintelligente des républiques anciennes, il sacrifie la liberté et les droits individuels à l’exercice de l’autorité démocratique ; il substitue au despotisme d’un seul la tyrannie mille fois pire des multitudes. Son livre a inspiré la Convention et Robespierre, comme celui de Montesquieu la Constituante et Mirabeau.
Les idées émises par ces trois grands écrivains por-
tèrent leurs fruits, pour ainsi dire, dans le colossal monument de l'Encyclopédie publiée en 1730 par d’Alembërt et Diderot avec le concours de beaucoup d’écrivains, entre autres' de Turgot. Dans ce vaste dictionnaire raisonné, la critique des institutions anciennes et des abus est acerbe ; en même temps l’explication des arts mécaniques réhabilitait, comme faisait de son côté Rousseau, le travail manuel ; c’était la glorification de l’industrie, au moment où elle allait entrer par le développement des sciences naturelles dans une ère nouvelle de progrès.
Développement des sciences favorable au commerce. : — Le XVIIIe siècle s’est en effet illustré par l’éclat des sciences naturelles et mathématiques et par leurs applications au commerce et à l’industrie. Les grands travaux de Descartes et de Pascal au XVIIe sur la géométrie et la physique, la fondation par Colbert de l’Académie des sciences (1666) et de l’Observatoire (1667) où brillèrent Cassini, Picart, Huyghens et Romer, la découverte de la gravitation universelle par Newton avaient préparé les recherches du XVIIIe siècle. La Condamine partit pour le Pérou en 1733, Maupertuis et Clairault pour le cercle polaire, La Caille pour le cap de Bonne- Espérance, afin de mesurer un degré du méridien dans chacune de ces régions et de déterminer par là la forme réelle delà terre. Leurs voyages firent connaître les productions et le commerce de ces pays. Ils le furent mieux encore par les grandes
expéditions scientifiques entreprises autour du monde ou dans des contrées encore inexplorées. Les voyages de Tasman au XVII6 siècle avaient révélé, par la découverte de la Nouvelle -Hollande et de la Nouvelle-Zélande, l’existence d’un monde insulaire interposé entre l’Asie et l’Amérique ; la reconnaissance de l’Océanie fut complétée par les circumnavigations de Cook, de Bougainville et de La Pérouse, comme celle de l’Asie et de l’Amérique septentrionale par Bering et Pallas. De nouvelles routes furent ouvertes au commerce et des produits inconnus apportés en Europe.
Il en fut de même pour les sciences physiques et chimiques. L’invention du paratonnerre par Franklin (1752), les expériences de Galvani et la découverte de la pile électrique par Volta, la décomposition de l’eau par les anglais Cavendish et Priestley, la nomenclature chimique publiée par Lavoisier (1787) de concert avec Guiton-Morveau, Berthollet etFourcroy, aidèrent singulièrement au progrès des industries mécaniques, textiles et tinctoriales. L’illustre naturaliste Réaumur inventa des procédés nouveaux pour convertir le fer en acier (1722), fabriquer le fer-blanc (1723) et amener la porcelaine au point de perfection qu’elle atteignit à la manufacture royale de Sèvres fondée en 1748. L’amélioration de la machine à vapeur par Watt (1763), après les essais tentés dans le siècle précédent par Salomon de Caus et Denis Papin, allaient centupler les forces de Fin-
dustrie. Enfin les lois qui régissent les trois grands règnes de la nature sont formulées par Linnée et Jussieu pour la botanique, et par l’immortel Buffon pour la zoologie et la géologie.
Les Economistes ; Quesnay, École des Physioerates. — Aux philosophes qui signalent les abus viennent se joindre les maîtres d’une science nouvelle, les Économistes, recherchant le moyen de remédier aux misères publiques. L’idée de l’économie politique existait dès le XYIe siècle avec Bodin, et au XVIIe siècle avec Boisguilbert, Yauban et Fénelon ; elle a jeté au commencement du XVIIIe quelques fondements avec Voltaire et Montesquieu. Mais l’édifice de la science restait encore à construire: deux hommes généreux tentèrent de l’élever, ’Quesnay et Gournay.
Quesnay, médecin de Louis XV, avait été élevé à la campagne. Réagissant contre le développement industriel donné par Colbert à la nation française, et contre les agitations commerciales et financières où Law l’avait jetée, il fut entraîné à voir dans la terre l’unique source de la richesse, parce qu’elle fournissait aux peuples leur subsistance et les matières premières de toutes les industries ; dans les laboureurs et les propriétaires les seules classes productives, les premiers comme cultivant le sol, les seconds comme soldant au moyen de leur revenu ou produit net, les travaux des manufacturiers et des commerçants ; ceux-ci étaient considérés comme
des classes stériles parce que, dans la théorie de Quesnay, leurs travaux ne représentaient que l'équivalent de leurs consommations pendant la fabrication de l’ouvrage, joint au remboursement et à l’intérêt de leurs avances; mais ils n’ajoutaient rien, le travail achevé, à la somme totale de la richesse. Cette science nouvelle, exposée encore confusément par le maître dans son Tableau économique et ses Maximes générales de gouvernement , fut éclaircie et développée par ses disciples, Mercier de La Rivière auteur de V Ordre naturel clans les sociétés politiques, et Dupont de Nemours dans la Physiocratie pu la puissance des richesses naturelles ; de là le nom de Physiocrates donné aux économistes de l’école de Quesnay.
A côté de l’erreur monstrueuse qu’ils commettaient en qualifiant de classes stériles les manufacturiers et les commerçants, comme si les fabricants de Lyon en créant par an pour plus de cent millions de soieries n’avaient rien ajouté à la valeur de la soie, ou les armateurs de Marseille et de Bordeaux en construisant des vaisseaux pour apporter les produits de l’Orient ou de l’Amérique, les physiocrates développaient les idées les plus sensées sur la liberté du commerce et de l’industrie. Pour que l’agriculture donnât le maximum de ses produits, puisque le revenu net du propriétaire devait suffire au paiement de l’impôt et à la commandite de l’industrie, il fallait qu’elle fût affranchie de toute entrave intérieure
et extérieure. Aussi demandaient-ils que l’État ne s’occupât que de deux choses : faire en sorte que le produit net des terres augmentât le plus possible par la pleine liberté du commerce intérieur et extérieur, par l’abolition des dernières douanes provinciales et celle des taxes sur les transports, par la suppression des corporations et des règlements industriels ; veiller ensuite à ce que la liberté naturelle des particuliers d’acheter ou de vendre ne fût pas. troublée . Mais que l’État ne se mêle en rien de régenter les affaires commerciales, les marchands sachant mieux que lui ce qui leur convient. C’est donc un appel à l’activité libre des citoyens, reposant sur la concurrence à l’intérieur et presque le libre échange au dehors.
Gournay, Turgot et Adam Smith. — Ces doctrines de liberté commerciale et industrielle sont encore plus développées par l’autre chef des économistes, Gournay. Négociant lui-même, puis intendant du commerce, il différait de Quesnay en ce que, tout en plaçant les richesses agricoles au-dessus de la production industrielle, il n’accordait pas cependant aux premières une importance aussi exagérée. Mais il partageait pleinement ses pensées sur la suppression des entraves à la liberté intérieure et-extérieure des échanges, sur l’abstention de l’État en matière économique. Que peut-on faire de mieux pour le commerce ? demandait Colbert au plus riche négociant de France, le rouennais Legendre, possesseur d’une fortune de S à 6 millions, somme énorme pour
l’époque : laissez faire , avait-il répondu. Gournay développa ces principes et les formula dans le fameux axiome : laissez faire , laissez passer, c’est-àdire plus de règlements enchaînant la fabrication et faisant du droit de travailler un privilège ; plus de prohibition empêchant les échanges ; plus de tarifs fixant la valeur des marchandises ; plus de taxes arrêtant la circulation. L’Etat ne doit faire qu’une chose: éclairer et soutenir la libre activité des citoyens et l’encourager par des récompenses.
Gournay répandit .les' lumières de la science nouvelle dans les tournées qu’il faisait en province comme intendant du commerce. Il provoqua l’établissement de la Société Bretonne pour le perfectionnement de l'agriculture , du commerce et de l’ industrie (1736), exemple qui fit naître des institutions analogues à Tours, Paris, Lyon, Marseille, etc. Déjà ces doctrines portaient leurs fruits, et le gouvernement même de Louis XV les adoptait, quoique avec pi^caution. Dès 1734 l’entière liberté du commerce des grains sans aucun droit fut accordée dans l’intérieur du royaume, et celle de l’exporlalion concédée pouf les généralités d’Auch, de Toulouse et de Montpellier. En 1738 le commerce et la circulation des laines françaises et étrangères furent autorisés sans droits d’entrée ni de sortie. L’édit de 1764 accorda la pleine liberté d’exportation aux navires français et celle de l'importation pour tous navires, avec un droit de 1 0/0 à l’importation et de 1/2 à l’exportation. Par une mesure parti-
culière, analogue à l’ Échelle mobile de 1819, la liberté d’exportation des grains devait être suspendue sur tout point du territoire où le blé avait monté pendant trois marchés à 12 livres 10 sols le quintal. En 1765 on permit aux habitants des villes et des campagnes où il n’y avait pas de corps de métiers de filer et d’apprêter des étoffes, et de les vendre même dans les villes où il y avait des corps de métiers, en les faisant visiter au bureau de chaque ville. La rigueur du système colonial fut adoucie par la création de ports francs aux Antilles, et la pleine liberté du commerce fut accordée à la Guyane. Enfin la création de YÉcole des Ponts-et-C haussées (1761), sous la direction de Trudaine, développa activement la circulation intérieure par l’établissement de belles et larges routes plantées d’arbres, et parla construction d’un grand nombre de ponts sur les fleuves.
Les doctrines de Quesnayet de Gournay, dégagées de ce qu’elles avaient d’excessif, furent développées dans deux ouvrages célèbres destinés à être les fondements de la nouvelle science économique : les Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations par l’Anglais Adam Smith en 1776, et les Réflexions sur la formation et la distribution des richesses, *publiées sept ans auparavant par l’homme qui devait être le plus habile ministre français du XVIIIe siècle, Turgot.