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MONARCHIE DE JUILLET

Politique commerciale de la Restauration. — Le commerce et les institutions commerciales ' • — Succédant à un système de despotisme et de guerres continuelles, la Restauration ne pouvait s’affermir qu’en donnant à la France la liberté et la paix. C’est ce que fit Louis XVIII, surtout à partir de 1816 et 1818 quand l’influence des ministres modérés, Lainé et Richelieu, fit taire les passions de la Chambre introuvable et obtint la libération du territoire deux ans avant l’époque fixée par les traités de 1815. Les courtes guerres d’Espagne (1823), de Morée (1827) et d’Alger (1830) n’exercèrent aucune influence fâcheuse sur le commerce français. La liberté politique consacrée par la Charte de 1814, maintenue par la sagesse de Louis XVIII et victorieuse du mauvais vouloir de Charles X, fit briller l’esprit français d’un nouvel éclat à la tribune, dans la presse et la littérature. Aussi les institutions créées par la Révolution, purent-elles résister aux partisans de l’ancien régime ; elles se développèrent même plus largement que sous l’Empire.

Ainsi lorsque les royalistes demandèrent à la 1. Voir Levasseur, ouvrage cité, l. 2.

Chambre Introuvable le rétablissement des anciennes corporations, ils échouèrent contre les protestations persévérantes de la Chambre de commerce de Paris. Elle déclara à l’unanimité « que nulle cause n’a contribué au 'perfectionnement des manufactures françaises autant que la liberté rendue à l'exercice des professions industrielles, par V abolition des jurandes , maîtrises et corps de métiers (1821). Le ministère Decazes créa même en 1819 le Conseil général du commerce et le Conseil général des manufactures, rapppelant les institutions analogues de l’ancienne monarchie sous Henri IY et Louis XIV. Le premier était composé de vingt membres nommés directement par le ministre de 1 intérieur, et d’autres personnes choisies par lui entre des candidats que présentait chaque Chambre de commerce ; il donnait son avis sur les questions intéressant le commerce et l’agriculture, signalait les abus à réformer et les améliorations à introduire. Le second comptait soixante manufacturiers nommés directement par le ministre et représentant, avec des attributions analogues à celles du conseil de commerce, les différentes branches de l’industrie. Ils furent réunis plus tard en une seule assemblée sous le nom de Conseil général de commerce et des manufactures (.juin 1830).

Développement des machines et de l'enseignement industriel ; les canaux ; les Expositions. — Avec le retour de la paix ramenant au travail plu-

sieurs centaines de mille hommes, avec la liberté des mers rendant à meilleur marché les matières premières, la grande industrie prit un brillant essor. Elle fut puissamment aidée .par le progrès des sciences chimiques et mécaniques. On comptait 15 machines à vapeur sous l’Empire ; il y en avait déjà 65 en 1820, et 625 en 1830 représentant une force de 10,000 chevaux. Les cardes métalliques, les peigneuses, les tondeuses, les broches inventées par Douglass, Collier et Poupart et construites par Calla, Périer, Kæchlin et Schlumberger remplaçaient pour la filature de la laine et du coton le travail des bras dans les ateliers de Rouen, Saint- Quentin et Mulhouse. Une machine conduite par un homme èt un enfant faisait l’œuvre de plus de cent fileuses.

Le gouvernement secondait ces efforts de l’industrie en développant l’instruction et Iss moyens de transport. Napoléon avait créé en 1806 près du Conservatoire des Arts-et-Méliers à Paris une École industrielle qui comptait plus de 300 élèves. Le ministère Decazes y ajouta en 1819 un Enseignement public et gratuit pour l'application des sciences aux arts industriels. Trois chaires, de mécanique, de chimie et d’économie industrielle, y furent créées pour Ch. Dupin, Cl. Desormes et J. -B. Say, tous trois partisans de la liberté commerciale. Les particuliers ne restèrent pas en arrière du Gouvernement. Deux écoles' importantes dues à l’i-

nitiative privée et singulièrement développées depuis ce temps appartiennent à l’époque de la Restauration : 1°1’ Ecole supérieure de commerce , fondée à Paris en 1820 sous le patronage de Casimir Périer, Ternaux, Chaptal, Laffitte, Blanqui, pour préparer les jeunes gens aux carrières commerciales par l’étude approfondie des matières premières et des marchandises fabriquées, parla connaissance des langues vivantes, de la législation commerciale, de la géographie et de l’histoire appliquées au commerce ; 2° l’ Ecole centrale des Arts et Manufactures , externat créé à Paris en 1829 pour former des ingénieurs civils, des directeurs d’usine et des professeurs de sciences appliquées.

La production du fer qui était montée de 100,000 tonnes en 1800 à plus de 200,000 en 1830, et l’exploitation de la houille élevée de 600,000 tonnes à 1,700,000 demandaient des moyens économiques de transport. La Restauration, reprenant les projets deCalonne, établit par les lois de 1821 et 18221e réseau complet de la canalisation. C’est en vertu de ces lois que plus de 2,800 kilomètres furent ouverts ou achevés sur les canaux de l’Est, des Ardennes, de Bourgogne, du Nivernais, du Berry, d’Arles à Bouc, de Bretagne et sur les canaux latéraux à la Loire, la Somme et l’Oise. Trois découvertes, qui devaient produire dans la période

ni va ii le les plus merveilleux résultats; datent de

cette époque : le marquis de Jouffroy lança le

20 août 1816 à Bercy le premier bateau à vapeur qui parcourut la Seine ; Séguin dirigea sur le chemin de fer de Saint-Étienne ' la première locomotive française (1827); Ampère, .en découvrant les courants d’induction, prépara la télégraphie électrique.

Les progrès de l’industrie apparurent aux Expositions interrompues depuis 1806 et établies par le ministère Decazes, à des intervalles de quatre années. Elles eurent lieu en effet en 1819 (1662 exposants), en 1823 (1648 exposants) et en 1827 (1793). On y remarqua surtout les progrès de la fabrique de Lyon. Grâce à l’invention de Jacquart, elle comptait 27,000 métiers ; outre les soieries proprement dites, on y faisait des étoffes de fantaisie à des prix modérés par le mélange du coton à la soier des velours chinés, des gros de Naples, des tulles de soie et des crêpes, des châles brochés et de la rubannerie qui enrichit Saint-Étienne. Bans le travail de la laine, les prix des cuirs de laine, casimirs, draps mérinos et flanelles s’abaissaient sans rien enlever à leur qualité, grâce aux machines, à Louviers, Elbeuf et Reims (32 à 35 fr. le mètre de drap en 1806, 24 à 27 en 1819; 70 fr. le mètre de mérinos à Reims en 1805, 10 fr. en 1830). Le célèbre manufacturier Ternaux, après avoir fabriqué les châles français avec les plus belles laines orientales, cherchait à acclimater en France les chèvres du Thibet pour faire les véritables cachemires de l’Inde.

La filature et le tissage du coton firent encore de

plus grands progrès par le bon marché de la matière première, plus librement importée depuis 1815; au lieu de 10 millions de kilogrammes employés . sous l’Empire, on en fabriquait 30 millions en 1830. L’invention de nouveaux procédés dans la mécanique et la teinture à Rouen, Saint-Quentin, Mulhouse, Roubaix et Tarare permirent aux indiennes de Rouen, aux piqués, aux jaconats, auxbasins, aux mousselines, de soutenir la concurrence avec les cotonnades anglaises, tout en abaissant prodigieu- ■ sement les prix : de 2 fr. 50 à 0,70 le mètre de calicot à Saint-Quentin entre 1816 et 1830. Il en fut de même dans la filature du lin et du chanvre. Des progrès analogues furent réalisés dans les industries mécaniques et chimiques : la quincaillerie de Saint-Étienne et de Charleville ; la cristallerie de Baccarat, Saint-Louis et du Creusot: les glaces coulées à Saint-Gobain, Saint-Quirin et Cirey; les poteries de Sarreguemines et deCreil ; et après Sèvres, les porcelaines de Paris, de Bayeux et de Limoges.

Commerce extérieur ; la protection. — La législation commerciale de la Restauration fut sans cessedominée par les intérêts politiques inhérents à la forme du gouvernement. La Charte de 1814 avait institué deux assemblées politiques : la Chambre des Pairs nommée par le roi et où il appela en grand nombre les membres de l’ancienne aristocratie, propriétaires de vastes domaines fonciers ; la Chambre des députés , où n’étaient éligibles que les citoyens

payant 1,000 francs d’impôts, c’est-à-dire avec l’aristocratie territoriale, la haute bourgeoisie composée des riches banquiers et des chefs de grands établissements industriels. Aussi les Chambres de la Restauration réclamèrent-elles énergiquement des mesures protectrices et même prohibitives, dans l’intérêt particulier de leurs membres qui voulaient vendre le plus cher possible leurs bois, blés, vins et bestiaux, ou les produits de leurs industries textiles et métallurgiques.

Le Gouvernement, plus éclairé parce qu’il représentait l’intérêt général, ne sut cependant pas résister à cet entraînement, par la nécessité de. conquérir la majorité dans les Chambres. 11 y était du reste naturellement porté par les souvenirs de Louis XIV et de Colbert auquel aimait à se rattacher la monarchie restaurée. Moins les violences du blocus continental, les principes de la Restauration diffèrent peu de ceux de l’Empire en fait de commerce extérieur ; elle fut même entraînée quelquefois dans l’application de ces principes à des vexations rappelant les procédés du régime impérial.

Du reste le gouvernement de la Restauration fut dès son origine dans un cruel embarras. Le blocus continental n’avait pu survivre à Napoléon. Quelques jours après sa chute on leva les obstacles mis au commerce maritime ; sous la pression menaçante des Anglais victorieux on admit presque en

toute franchise les sucres, cafés, cotons et laines dont l’Angleterre inonda aussitôt nos marchés. Mais les industriels français approvisionnés de cotons à haut prix, les fabricants de sucre créateurs d’établissements coûteux et ne pouvant donner le sucre qu’à 4 ou S francs la livre quand les Anglais le vendaient 38 sous, se disaient ruinés ; ils demandaient la prohibition ou des indemnités montant jusqu’à 30 millions. 11 en était de même des maîtres de forges appuyés par les grands propriétaires qui leur vendaient leurs bois. Le gouvernement céda à contre-cœur ; il proposa des élévations de tarifs toujours augmentées par les Chambres et fit voter enfin les lois de 1819 et 1822, les plus importantes dans l'ordre économique pendant la Restauration.

L’ Échelle mobile. — La loi du 19 juillet 1819 aggravée par celle du 4 juillet 1821 était relative au commerce des céréales. Les disettes de 1816 et 1817 avaient forcé le gouvernement de favoriser par des primes considérables l’importation des' blés étrangers. Un nouveau producteur, la Russie, parut sur nos marchés. Les propriétaires russes, pouvant donner avec bénéfices l’hectolitre de blé à 8 francs à Odessa, firent une concurrence redoutable aux blés indigènes, même quand les récoltes furent abondantes en France, comme en 1818, 1819 et 1820. Aussi les lois de 1819-1821 furent-elles dirigées non seulement contre l’exportation, comme cela se pratiquait sous l’ancien régime, mais aussi

contre l’importation. Pareille chose ne s’élait jamais vue ; elle présentait le grave inconvénient de faire payer le pain plus cher aux: consommateurs, c’est-àdire à 30 millions d’hommes, dans l’intérêt de la propriété foncière représentée par quelques milliers d’individus.

C’est alors que fut établi le système de l'Échelle mobile. Le territoire fut divisé en 1821 en quatre zones (trois en 1819), partagées elles-mêmes en sections à chacune desquelles furent annexés deux ou trois marchés régulateurs. Les mercuriales des deux premiers marchés du mois courant et celle du dernier marché du mois précédent servaient à établir le prix moyen de l’hectolitre de blé pour chacune- des sections, et à permettre ou à défendre l’exportation et l’importation. Celle-ci fut .prohibée 'quand le prix du blé indigène descendait dans les différentes zones au-dessous de 24, 22, 20 et 18 fr. Autrement' elle était permise en acquittant un double droit : 1° un droit fixe de 0,25 pour chaque quintal de grains importés par navires français, et de 1,25 par navires étrangers ; 2° un droit mobile, sans distinction de pavillon, de 1 fr. lorsque le prix des blés indigènes serait de 26, 24, 22 et 20 francs dans les différentes zones ; et droit supplémentaire de 1 franc par chaque franc de baisse sur les blés indigènes jusqu’aux prix de prohibition. L’exportation fut permise jusqu’aux taux de 23 francs en 1819 et de 25 francs en 1821. Ces tarifs furent appli-

qués avec rigueur. De 1821 à 1830 l'importation ne fut permise que pendant un seul mois, en février 1828. Le système de l’Échelle mobile, modifié par le gouvernement de Juillet, dura jusqu’en

La loi du 27 juillet 1822, due principalement aux efforts du baron de Saint-Cricq, directeur général des douanes, s’applique surtout au commerce des besliaux, des fers et des sucres, et à celui des laines, suifs, viandes fraîches et salées ; elle est restée jusqu’en 1860 le fondement de notre législation économique. La protection y recevait l’application la plus étendue. Les bœufs étrangers ne payaient jusque là qu’un droit de 3,30 ; le ministère portait la taxe à 33 francs, la Chambre l’éleva jusqu’à 30. 'Le-s maîtres de.forges avaient déjà obtenu que l’impôt de 44 francs par tonne de fer étranger en barra fût augmenté à 163 francs en 1814 ; ils le firent monter jusqu’à 273 francs pour repousser l’importation anglaise. De même pour les sucres : ceux de l’étranger payaient déjà depuis 1816 33 0/0 de plus que ceux de nos colonies ; la taxe fut élevée à 30 0/0 en 1822. Les intéressés n’étaient pas encore satisfaits. Ils arrachèrent au gouvernement de Charles X la loi du 17 mai 1826 qui, en accordant des primes d’exportation, augmentait au contraire les droits d’entrée sur toutes sortes de produits : de 10 à 40 francs sur.les laines brutes étrangères ; la taxe fut doublée sur les couvertures de laine et les aciers fondus,

quadruplée pour Ja plupart des tissus de fil ; des surtaxes nombreuses furent imposées aux navires étrangers.

Gênes de l'industrie et difficidtés extérieures ; commerce en 1830. Révolution de juillet — Qu’estil résulté de ces lois commerciales votées dans l’intérêt de la propriété agricole et destinées à rétablir l’opulence de l’ancienne aristocratie ? Le fer qui, sous Louis XYI valait 3S0 francs la tonne, était monté à 6S0 ; de là le renchérissement de tous les instruments nécessaires au travail, limes, faulx, outils. Il fallait payer 7,000 francs de droits pour importer à Saint-Étienne une machine à vapeur ! Le sucre de nos colonies avait exclu celui des étrangers ; mais il trouvait un rival dans le sucre indigène de betteraves, et le consommateur français payait cette denrée trois et quatre fois plus cher que les Anglais ou les Hollandais.

Les étrangers répondirent à nos tarifs par des taxes analogues et même par la prohibition de certains de nos produits manufacturés, comme à l’époque de la lutte de Colbert contre la Hollande. Nos fabricants de lainages et de soieries se plaignaient du ralentissement des affaires. Les États-Unis avaient doublé en 1820 le droit de tonnage perçu sur nos navires. A défaut de traités de commerce qu'on ne voulait pas signer, la Restauration conclut le 24 juin avec les États-Unis un traité de navigation établissant une parfaite réciprocité entre les

deux marines. Les produits des États-Unis importés en France par navires des États-Unis payaient qn droit additionnel de 20 francs au plus par tonne, en sus des droits perçus sur les mêmes produits quand ils étaient importés par navires français ; il en était de même pour les marchandises de France importées aux États-Unis. Les mêmes conditions de réciprocité entre les marines anglaise et française furent établies par le traité de navigation du 8 février 1826. Elles durent même bientôt faire place (traité du 7 j uin 1 826), à une égalité complète de pavillon avec ces deux puissances. v

Le commerce extérieur, gêné par ces entraves, se développa lentement, malgré les quinze années de paix dont la Restauration fit jouir le pays. De 1 ,074 millions en 1787, il ne monta en 1827 qu’à 1,168 millions, et à 1,211 millions en 1830, 638 à l’itnportation et 373 à l’exportation. Le commerce [intérieur subissait de son côté des vexations destinées à assurer l’exécution des lois prohibitives. Les tissus analogues à ceûx qui étaient prohibés ne pouvaient être mis en vente qu’avec une marque particulière ; des visites domiciliaires étaient opérées pour saisir les marchandises suspectes. Aussi le petit commerce et la moyenne bourgeoisie unirent-ils leurs rancunes à celles des classes ouvrières et de l’anciene armée, quand Charles X, entraîné par d’aveugles conseillers, rendit les fameuses ordonnances qui dissolvaiènt la Chambre des députés non encore réunie, chan-

geaient la loi électorale et supprimaient la liberté de la presse. Trois jours suffirent pour renverser le gouvernement de la Restauration : 27, 28, 29 juillet 1830.

Premières années de la monarchie de juillet ; luttes contre les partis politiques — La Chambre des députés, en proclamant la déchéance de Charles X et de ses descendants directs, appela au trône le premier prince du sang, Louis Philippe I0r, jusquelà duc d’Orléans. Le gouvernement de Juillet dura de 1 830 à 1848. Favorable au développement des libertés publiques et partisan de la paix, il eut à lutter contre de grandes difficultés intérieures. L’abaissement du cens d’éligibilité à 500 francs et celui du cens électoral à 200 donnèrent le pouvoir à la moyenne bourgeoisie, c’est-à-dire aux classes par excellence industrielles et commerçantes. Mais le développement du commerce fut gêné pendant les cinq premières années par l’opposition violente des partis hostiles, légitimistes et républicains. Les premiers accusaient la dynastie nouvelle d’usurpation ; les seconds lui reprochaient de tromper la confiance publique en pratiquant au dedans et au dehors la politique de résistance et de non-intervention. De là les insurrections républicaines de Lyon (nov. 1831), de Paris (juin 1832), de Paris et de Lyon (avril 1834) ; de là le soulèvement de la Vendée (1832) où la duchesse de Berry tenta de relever la royauté de son fils Henri V ; enfin les complots militaires de .Stras-

bourg (1836) et de Boulogne (1839), organisés par Louis Napoléon Bonaparte que l’imprudente générosité de Louis-Philippe gracia deux fois pour le malheur de la France. En 183S seulement la nouvelle royauté parut affermie et put consacrer tous ses efforts aux progrès économiques du pays.

Nouvelles doctrines industrielles et commerciales . Les socialistes ; Saint-Simon, Fourier, Cabet, Louis Blanc. — Le trouble des esprits n’était pas moins grand dans les idées économiques et morales que dans les principes politiques. Déjà, sous l’Empire et la Restauration, deux esprits puissants et originaux au milieu de leurs chimères, un grand seigneur et un obscur commerçant, Saint-Simon et Fourier, avaient semé les germes de nouvelles doctrines économiques destinées à préparer la voie aux écoles socialistes de notre temps.

Le comte de Saint-Simon, de la famille du grand historien de Louis NIY, avait d’abord fait la guerre sous Washington en Amérique. Quittant les armes pour la finance, il fit, pendant la Révolution, une grande fortune qu’il perdit tout entière en négligeant ses intérêts pour se livrer à l’étude des sciences et des hommes. Dès 1807 son Introduction aux travaux scientifiques du XIXe siècle annonçait la direction de son esprit, surtout la préférence qu’il accordait aux intérêts matériels sur les questions politiques, et aux industriels sur les courtisans et les nobles , c’est-à-dire aux abeilles sur

les frelons. Il développait ses doctrines dans des conversations éloquentes ou dans des publications périodiques, Y Organisateur (1819-1820), le a Système industriel (1821-22). Il réunit une élite de disciples éminents dans les lettres elles sciences, Augustin Thierry, Auguste Comte, Olinde Rodrigues, Duveyrier, auxquels vinrent s’adjoindre, après la mort du maître, arrivée en 1825, Bûchez, Michel Chevalier, Bazard, Enfantin. Avec ce dernier qui devint bientôt le chef tout-puissant de la nouvelle école, le saint-simonisme prétendit s’élever à la hauteur d’une foi religieuse; il s’appela le Nouveau Christianisme . Il voulut aussi avoir sa morale, son culte, ses dogmes et son clergé avec un chef suprême tout-puissant pour discerner et diriger les capacités. A chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres , disaient-ils ; voilà le droit nouveau qui remplace celui de la conquête et de la naissance. L'homme n'exploite plus l'homme ; mais F homme associé à l'homme exploite le monde livré ci sa puissance . Association universelle , voilà notre avenir.

Aces principes d’une justice incontestable, mais déjà consacrés par la Révolution française, l’égalité de tous devant la loi et la glorification du travail contre l’oisiveté, les Saint-Simoniens ajoutaient des pensées utiles qui ont fait la fortune et la gloire de notre temps : le groupement des capitaux entre les mains de compagnies puissantes pour com-

manditer l’industrie, la construction des chemins de fer et le percement des isthmes pour abréger les voies du commerce. Mais ils ruinaient eux-mêmes leur œuvre en lui refusant la liberté. Considérant la concurrence comme un désordre, la propriété et l’héritage comme incompatibles avec l’égalité, ils remettaient tous les instruments de production entre les mains des prêtres saint-simoniens qui distribuaient le travail à chacun selon sa capacité et partageaient les fruits du travail à chaque capacité selon ses œuvres.

C’était la direction d’un couvent ou d’une caserne, non celle de plusieurs millions d’hommes. Ils fondèrent, en 1823, X Organisateur et ouvrirent des conférences publiques pour l’exposition de leur foi ; après la Révolution de juillet, ils envoyèrent des missions dans les départements et jusqu’en Belgique et en Angleterre. Bien qu’ils n’eussent jamais pris part aux émeutes de ces premières années et qu’ils les eussent même énergiquement répudiées, ils furent condamnés par les tribunaux. L’école saint-simonienne disparut ; mais ses membres, en rentrant dans la société, lui rendirent de grands services par leur esprit d’initiative et leur savoir industriel.

La doctrine de Fourier faisait une plus grande part à la liberté ; mais elle n'était pas moins chimérique. Fils d’un marchand de Besançon et ruiné luimême par la Terreur, Fourier voulait substituer aux

mensonges et aux fraudes du commerce la loyauté des transactions ; il remplaçait la contrainte, source d’immoralité, par X attraction passionnelle d’où sortirait l’harmonie sociale. Il fallait donner satisfaction aux passions' de l’homme, surtout à celles qui le portaient à varier ses soins et ses plaisirs, en les appliquant à des occupations utiles. Il répartissait la société en groupes ou en phalanges de 1600 à 1800 personnes, habitant un phalanstère où l’association permet de grandes économies. Des séries de personnes, réunies par identité de goût pour quelque fonction, y passent au bout d’un certain temps d’une occupation à une autre et réalisent ainsi le travail attrayant.. Les bénéfices de la production sont divisés en trois parts : cinq douzièmes au travail, quatre au capital et trois au talent.

L’erreur de Fourier était la même au fond que celle de Saint-Simon. Sa doctrine, inapplicable à une société de plusieurs millions d’hommes, ne convenait qu’à un couvent semblable à l’abbaye de Thélêmes avec sa devise : « Fais ce que voudras. » Les ouvrages où il l’exposa, la Théorie des quatre mouvements (1808), le Traité de /’ association domestique et agricole (1 822) , et le Nouveau monde industriel (1829) firent peu de bruit sous la Restauration. Le mouvement des esprits après 1830 lui parut une occasion propice de réaliser ses théories ; mais deux essais infructueux furent tentés à Condé-sur-Vesgres et à Citeaux.- Fourier mourut en 1837. Ses disciples con-

tinuèrent à propager ses doctrines dans la Démocratie Pacifique où ils recommandaient la réforme sociale sans révolutions. Ils comptaient en 1847 d’assez nombreux adeptes, et occupèrent encore quelque temps l’attention publique dans les prédications utopistes qui suivirent la Révolution de Février.

En 1840 apparurent deux nouvelles doctrines socialistes, de valeur et de fortune très inégales. Le Voyage en Icarie de Cabet était, comme les utopies de Thomas Morus et de Campanella aux XVIe et XVIIe siècles, la description d’une contrée imaginaire où, par l’établissement de la communauté des biens, tous les problèmes politiques et sociaux étaient résolus et le bonheur parfait réalisé dans un coin de la terre. Mais quand il voulut appliquer son système sur un domaine acquis au Texas en 1847, il échoua aussi complètement que les phalanstériens en France- Combien d’infortunés, victimes de ces chimères, y trouvèrent la souffrance et la mort !

Le système de Louis Blanc, L 'Organisation du travail, paraissait plus sérieux. Vivement frappé du spectacle de la concurrence qui, selon lui, abaissait les salaires et produisait la misère de l’ouvrier, sans enrichir toujours le patron écrasé par un concurrent pourvu de plus gros capitaux, il faisait une sombre peinture du prolétariat industriel. Comme réforme à ces maux, il demandait la création d 'ateliers sociaux où le travail devait être fait en commun sous la direction de chefs élus et les salaires partagés éga-

lement, quelle que fût l’inégalité du travail. Il comptait sur le sentiment de l’honneur aussi puissant, disait-il, à l’atelier qu’à l’armée, pour que chacun travaillât suivant ses facultés et reçut suivant ses besoins. Applicable peut-être à un petit groupe de personnes pouvant exercer les unes sur les autres une active surveillance, ce système n’était autre chose dans des foules nombreuses qu’un encouragement à la paresse. Mais il eut beaucoup d’influence ■sur les masses ouvrières encore ignorantes des lois •économiques. On put en contempler les tristes résultats dans les ateliers nationaux de 1848. Louis Blanc se défendit toujours de les avoir demandés; mais ils étaient la conséquence logique de son système.

Développement de l'économie politique. Réformes commerciales en Angleterre et en A llemagne ; Huskisson et Cobden ; le Zollverein ; leur influence sur les relations commerciales ; — Il fallait combattre ces systèmes fallacieux dont le seul résultat était d-’égarer les masses et d’arrêter le développement du travail national, au grand avantage de l’étranger. C’est l’œuvre qu’entreprit avec énergie l’économie politique ; elle marcha brillamment dans la carrière où elle était entrée sous la Restauration. A J.- B. Say mort en 1833 succédèrent Alex. Blanqui au Conservatoire des arts et métiers, Rossi, puis Michel Chevalier au Collège de France ; et l’on ciéa pour Wolowski la chaire de législation indus-

trielle au Conservatoire (1839). Le Journal des Economistes, fondé en 1848 par Blanqui, fut dirigé plus tard par Joseph Garnier; sans méconnaître l’intérêt que leur inspirait le sort des classes pauvres, ils démontraient tous que leur amélioration même, comme le développement de la richesse générale, est intimement liée à la liberté.

Leurs doctrines rencontrèrent une éclatante confirmation dans ce qui se passait à l’étranger. Tous les États de ÉEurope s’étaient, comme la France, héi’issés en 1815 de prohibitions et de tarifs protecteurs. L’Angleterre commença la première à se dégager de ces liens étroits, sans entrer encore dans la pratique du libre-échange. Son ministre Huskisson (1822-27) abaissa les droits à l’entrée des matières premières, lins, chanvres, cotons, laines; pour que l’industrie anglaise pût livrer au plus bas prix possible les objets manufacturés ; il abolit même les prohibitions sur les produits fabriqués où l’Angleterre ne pouvait craindre de concurrence sérieuse, cotonnades, lainages, métaux ouvrés; en diminuant les droits à l’entrée des denrées alimentaires, café, sucre, thé, sel, il améliorait la condition des masses. Il ébrécha même l’Acte de navigation de Cromwell en accordant aux marines des États-Unis, de la Prusse, du Danemark et de la France, l’abolition de certaines surtaxes, sous condition de réciprocité. Ses successeurs remplacèrent, en 1828, la prohibition des céréales étrangères par une échelle mobile qui en

\ permettait l’importation au prix moyen de 32 francs l'hectolitre.

Mais cette dernière entrave, créée pour garantir les intérêts de l’aristocratie anglaise unique propriétaire de vastes domaines agricoles, ne put être longtemps maintenue. Un économiste célèbre, R. Cobden, forma en 1839 une ligue pour obtenir -l’abolition des droits sur les céréales. Après sept ans de lutte, il arracha au ministre R. Peel et au Parlement l’acte de 1845 qui supprimait l’échelle mobile, affranchissait de tout droit à l’importation les céréales étrangères et les bestiaux, réduisait considérablementles taxes levées sur les autres denrées alimentaires, ainsi que sur une quantité de matières premières et d’objets manufacturés. C’étaient les principes du libre-échange substitués à ceux de la protection. Il en était de même de l’Acte de navigation et de la marine marchande. Déjà en 1833 le monopole commercial de la Compagnie des Indes lui avait été enlevé ; en 1849 les privilèges des bâtiments anglais furentréduitsau cabotage. L’Angleterre pouvait, sans craindre, adopter le libre-échange; grâce à l’abondance de ses houilles et de ses métaux, son industrie ne redoutait aucun des produits similaires du continent ; avec sa marine marchande de vingt mille navires et ses admirables stations navales sur toutes les' mers du globe, elle pouvait défier la concurrence de toutes les marines étrangères.

De son côté, l’Allçmagne s’était donné des inslitu-

tions commerciales destinées à favoriser les transactions sur son territoire et au dehors. Dès 1818 la Prusse admit en franchise les matières premières et les objets destinés au travail, affranchit de toute taxe les exportations et imposa un simple droit de 10 0/0 à l'importation des produits manufacturés de l’étranger. Mais la division de la Confédération Germanique en trente-huit États gênait singulièrement les relations commerciales par la multiplicité des douanes, comme était la France avant les réformes de Cçlbert et de Turgot. Aussi la Prusse suggérat-elle aux États secondaires enclavés entre ses provinces du Rhin et de l’Elbe la pensée de former avec elle une union douanière ou Zollverein qui embrassa de 1819 à 1831 presque toute l’Allemagne du Nord.» En même temps, sur les propositions de l’économiste List, les États du Sud, Bavière et Wurtemberg et ceux de l’Ouest, Hanovre et Brunswick, formèrent des unions semblables ou Steucrverein, associations d’impôt. Elles se joignirent à l’Union prussienne en 1833 et 1851 pour ne plus former qu’un Zollverein général sous la direction de la Prusse. Les États associés étaient régis par une législation uniforme pour l’exportation, l’importation et le transit. Ils jouissaient entre eux d’une liberté absolue du com-

merce ; les recettes des douanes reportées aux frontières extérieures étaient perçues en commun et réparties entre les divers États, proportionnellement à la population. ,

Le Zollverein rendit au commerce allemand les plus grands services. Les frais de perception n’étaient plus que de 10 0/0 en 1851 et la recette monta de 61 millions de francs en 1835 à 103 milllions dix ans après. La Prusse y trouva l’immense avantage de paraître le centre des intérêts généraux de l’Allemagne. Sa direction douanière est le principe de la suprématie militaire et politique qu’elle a conquise en 1866 et 1871 au grand dommage de l’Europe et de notre pays en particulier.

Politique commerciale du gouvernement de Juillet , commerce extérieur. — Il ne pouvait échapper à des ministres éminents comme furent ceux de la monarchie de Juillet, Laffitte, Casimir Périer, Guizot, Thiers, Molé, Broglie, d’Argout, Duchâtel, qu’il y avait intérêt pour la France à suivre les exemples donnés par l’Allemagne et l’Angleterre. Mais, comme sous la Restauration, le gouvernement fut en matière commerciale plus libéral que les Chambres. L’abaissement du cens électoral en 1830 avait porté à 200,000 à peine le nombre des électeurs ; c’était comme de 1815 à 1830 la grande industrie et le riche négoce qui, joints à l’aristocratie territoriale, dominaient encore dans les assemblées politiques. Aussi repoussèrent-elles avec persévérance presque toutes les lois présentées par le gouvernement pour abolir les prohibitions et diminuer les tarifs. Le ministère ayant proposé des changements considérables à la loi de 1821 sur l’échelle mobile appliquée

au commerce des céréales, la Chambre n’admit que des modifications peu importantes demeurées en vigueur jusqu’à l’abolition de ce système : 1° les prohibitions, tant à l’entrée des blés étrangers qu’à l’exportation des céréales indigènes,' étaient abolies et remplacées, la première par une surtaxe de 1,50 par hectolitre par chaque franc de baisse dans le prix des blés indigènes, la seconde par un droit fixe plus ou moins élevé suivant la qualité des grains; 2° la surtaxe sur l’importation des blés par navires étrangers fut réduite en tout temps, et supprimée même quand le prix de l’hectolitre s'élevait jusqu’à 28, 26, 24 et 22 fr. dans les quatre zones départementales (Loi du 15 avril 1832).

La Chambre fit encore plus mauvais accueil aux propositions d’abolir les prohibitions sur les cachemires (1832), de diminuer les droits d’entrée sur les bestiaux, laines et soies (1834), de supprimer en 1847 dix-sept prohibitions secondaires. Cette ligue des intérêts privés contre l’utilité générale ne fut jamais plus apparente qu’en 1834, lorsque le ministre Duchâtel, regardant avec raison les prohibitions et les tarifs protecteurs comme incompatibles avec les institutions politiques nouvelles, ordonna une enquête relative à diverses proh ibitions établies à l’ entrée des produits étrangers. Les ports de mer et les départements du Midi, agricoles et commerçants, acceptaient la réforme, pourvu qu’elle fût lente et modérée, ce qui était du reste la pensée du

gouvernement. Mais, dans le Nord, les Chambres de commerce des villes manufacturières et les conseils généraux la repoussèrent avec énergie ; Roubaix fit presque entendre des menaces. Il ne sortit de l’enquête qu’une explosion de passions violentes : les intérêts de clocher l’emportaient sur le bien général du pays.

Les avantages que la Prusse retirait du Zollverein avaient suggéré aux économistes français et au Gouvernement la pensée de contracter des unions douanières avec les États immédiatement contigus, afin d’augmenter le marché national et de diminuer les frais, de perception. La Belgique s’étant rendue indépendante des Hollandais en 1831, grâce à l’appui des armes françaises, l’occasion parut favorable à Casimir Périer pour former avec elle une union douanière ; ses houilles et ses métaux auraient été singulièrement utiles à notre industrie pour lutter contre la concurrence anglaise. Mais la jalousie des puissances étrangères s’y opposa. 'Le Gouvernement reprit ces négociations en 1836, et dès 1837 l’économiste Léon Faucher proposa d’étendre l’association douanière sous le nom d 'Union du Midi à. la Suisse, au Piémont et à l’Espagne dont nous aurions reçu avantageusement les bestiaux, les blés, les soies et les laines, en portant nos produits manufacturés à ces pays dont les industries textiles et métallurgiques étaient très inférieures aux nôtres. Mais les protectionnistes, tout-puissants dans les Chambres,

se prononcèrent avec violence contre le projet; il fut retiré (1842). Le gouvernement se contenta de signer avec la Belgique et le Piémont deux conventions ne modifiant que très peu les relations commerciales ; on accordait à la Belgique pour quatre aq# (1842-4S) une réduction sur les droits d’entrée en France des fils de lin et de chanvre, en échange d’abaissement des taxes perçues en Belgique sur nos vins et nos soieries ; au Piémont, le traitement de réciprocité pour les navires des deux nations pendant six ans (1843-49). La Chambre ratifia ces conventions à condition que la première ne fût pas renouvelée, et que la durée de la seconde fût réduite de six à quatre ans.

Les économistes ne se découragèrent pas. Bastiat fonda en 1846 Y Association pour la liberté des échanges dans le but de provoquer par des moyens légaux la réforme des tarifs douaniers. Pour former avec les libres-échangistes des autres pays une ligue contre les préjugés commerciaux, on tint à Bruxelles en 1847 un Congrès général des économistes ; ce fut la première des réunions de ce’ genre, depuis si multipliées au grand avantage du progrès. Les protectionnistes lui opposèrent à Mulhouse le Comité pour la défence du travail national. On pouvait s’attendre aux luttes les plus vives à la session de 1848, quand survint la Révolution de Février qui emporta la monarchie.

Fondation de colonies nouvelles, développement

DU 00MMERCE FRANÇAIS

du commerce français en Asie et en Afrique ; l'Algérie. — Les liens étroits dans lesquels la protection enfermait nos relations extérieures furent un peu relâchés pour le commerce maritime par crainte des représailles étrangères. Déjà la Restauration avait dû accorder à l’Angleterre et aux États-Unis l’égalité de pavillon, c’est-à-dire abolir la différence des taxes perçues sur les mêmes marchandises, suivant qu’elles étaient importées par navires français ou par navires étrangers (1826). Notre marine marchande avait faibli devant la marine bien supérieure de ces deux pays. Mais elle gagna sous le gouvernement de Juillet, lorsque de 1834 à 1847 un grand nombre de traités, établissant l'égalité de pavillon ou seulement la réciprocité, furent conclus avec des puissances d’un commerce inférieur : Pays- Bas, Danemark, Beux-Siciles, Russie en Europe ; Uruguay, Bolivie, Équateur, Nouvelle-Grenade, Yénézuéla dans l’Amérique du Sud ; Mexique et Haïti dans celle du Nord ; Hawaï en Océanie, et avec la Chine où le traité de Whampoa (1844) nous permit de trafiquer dans les cinq ports ouverts en 1842 aux Anglais.

Pour développer ce commerce extérieur, le gouvernement de Juillet s’occupa de rétablir notre ancien empire colonial, en assurant à nos vaisseaux marchands des stations dans les mers lointaines. Les îles Mayotte et Nossi-bé furent occupées dans l’Océan Indien pour relier Bourbon et nos comptoirs

de Madagascar avec l’Afrique Australe et les établissements français de l’Inde (1842). Dans l’Océanie on voulait s’emparer de la Nouvelle-Zélande ; mais on fut prévenu parles Anglais. On dut se borner à s’établir aux îles Marquises et à imposer notre protectorat à Taïti dans l’archipel de la Société (1843).

On fut plus heureux en Afrique où la conquête de l’Algérie nous donna à quelques heures de Marseille la plus belle des colonies ; elle pouvait, combinée avec le Sénégal, ouvrir l’Afrique centrale au commerce français. Entreprise par Charles X pour punir les Barbaresques de leurs pirateries etle dey d’Alger de ses outrages au consul de France, l’expédition fut brillamment conduite, et Alger capitula le 4 juillet 1830. Le nouveau gouvernement accepta les charges de la conquête. On occupa tour à tour les places du littoral, les plaines de l’intérieur, puis les hauts plateaux, en luttant contre, l’émir Abd-el-Kader et son allié le sultan de Maroc battu en 1844 par Bugeaud à l’Isly ; la soumission parut complète quand Abd-el-Kader se rendit en 1847. La colonisation marcha lentement pendant ces 17 premières années. Mais la fertilité du sol promettait à notre commerce d’abondantes matières premières en céréales, plantes fertiles et métaux : déjà nos ports et nos villes industrielles, Marseille, Bouen lui envoyaient nos produits manufacturés.

C ommerce intérieur Institutions commerciales et financières ; Conseils ; Banque de France. —

Plus libre dans l'administration du commerce intérieur, le gouvernement de Juillet put appliquer aux institutions industrielles et commerciales les réformes nécessitées par l’esprit de la Révolution de 1830. Le Conseil général du commerce et de l’agriculture était nommé tout entier par le ministre. L’ordonnance du 29 avril 1831 le modifia profondément. Il fut divisé en trois conseils, avec une large "part faite à l’élection : 1° le Conseil général de commerce , composé de 60 membres nommés pour trois ans par les chambres de commerce; 2° le Conseil général des manufactures, formé également de 60 personnes, dont 20 délégués par les chambres consultatives et 40 choisies par le ministre parmi les représentants des diverses industries ; 3° le Conseil général de l'agriculture fondé sur les mêpaes principes. Ils pouvaient émettre des vœux soit en leur propre nom, soit au nom des Chambres de commerce et des Chambres consultatives. Au-dessus d’eux siégeait un Conseil supérieur de commerce ; il était composé des présidents des trois Conseils généraux, de onze membres nommés par le roi et d’une personne choisie par le ministre des finances. Le ministre du commerce le consultait sur les tarifs de douane et sur tous les projets de loi relatifs au commerce général.

Le principe de l’élection fut également appliqué aux Chambres de commerce et aux Chambres consultatives des arts et manufactures. Jusque-là elles nommaient elles-mêmes leurs propres membres,

avec faculté de les réélire indéfiniment, ce qui les pouvait faire accuser à la longue de ne plus posséder la confiance de leurs autres confrères. D’après l’ordonnance du 16 juin 1832 ils furent élus, moitié par le Tribunal de commerce et la Chambre de commerce, ou par la Chambre consultative et le Conseil des prud’hommes, moitié parmi les notables commerçants. Ce titre continua d’être conféré exclusivement par les préfets. Aussi la réforme parut médiocre ; on put avec quelque fondement accuser les nouvelles autorités commerciales d’égoïsme, quand on les vit se liguer le plus souvent avec les grands industriels pour repousser presque tous les essais que fit le gouvernement d’abaisser les tarifs douaniers.

Le nombre des Conseils de prud’hommes fut augmenté : 70 villes en jouissaient en 1844. La Restauration en avait refusé à Paris malgré son importance industrielle, par crainte des dangers qu’elle entrevoyait pour la sécurité publique. Moins timide, le gouvernement de Juillet institua d’abord à Paris un Conseil de prud’hommes pour l’industrie des métaux. (1844), puis trois autres en 1847 pour les tissus, les produits chimiques et les industries diverses.

Le privilège de la Banque de France expirait en septembre 1843. Elle avait fondé des succursales à Reims (1836), à Saint-Étienne (1837), à Saint-Quentin et à Montpellier (1838); l’escompte des effets de commerce, sa principale opération, avait monté de 333 millions en 1807 à 1,047 millions en 1843.

La loi du 30 juin 1840 prorogea son privilège jusqu’au 31 décembre 1867. Assurée de l’avenir, elle fonda de nouvelles succursales à Angoulême et Grenoble (1840), à Besançon, Châteauroux, Caen et Clermont (1842), à Mulhouse (1844), à Cherbourg, Le Mans, Nîmes et Valenciennes (1846). Le développement de la spéculation stimulée par les entreprises sur les chemins de fer, et l’autorisation d’émettre des billets de 200 fr. (loi du 10 juin 1847) portèrent en 1847 ses escomptes à 1,854 millions.

Voies de communication ; Chemins vicinaux ; Canaux et chemins de fer — Aux routes impériales et départementales organisées par Napoléon en 1811, la loi de 1836 ajouta les chemins vicinaux d’une si grande utilité pour les campagnes. Ils furent classés en chemins de grande communication, chemins d’intérêt commun, et chemins vicinaux ordinaires, pavés et empierrés par les soins des agents-voyers créés a cet effet. Des routes stratégiques facilitant les opérations militaires dans l’ouest après l’insurrection de la Vendée (1832), furent construites sur 1,466 kilomètres en Vendée, Deux-Sèvres, Mayenne, Loire-Inférieure, Maine-et-Loire, Ille-et-Vilaine et Sarthe. (Lois de 1832, 1837, 1839). Elles ne furent pas moins utiles aux échanges du commerce qu’aux mouvements des troupes.

Les canaux commencés en vertu des lois de 1822 furent tous achetés et la France comptait en 1848 4,200 kilomètres de ces voies navigables.

Mais un nouveau mode de transport était né, aussi prodigieux par la puissance de ia traction que par la vitesse et devant opérer la plus grande révolution économique de notre siècle, les Chemins de fer. Le premier railway fut construit en 1812 entre Manchester et Liverpool par Stephen son, devenu de simple ouvrier mineur un ingénieur illustre et l’un des bienfaiteurs de son pays et du monde. La France n’appliqua que 20 ans après l’emploi régulier de la locomotive au service des voyageurs sur la ligne de Roanne à Saint-Etienne (1832) ; et elle attendit jusqu’en 1837 pour ouvrir le 26 aoûLla ligne de Paris à Saint-Germain. Divers chemins secondaires furent alors concédés à des compagnies. Enfin fut votée la célèbre loi du 11 janvier 1842 qui créait huit grandes lignes rayonnant de Paris aux frontières. Elle partageait la construction entre l’État et les compagnies ; au premier le soin d’acheter les terrains, de faire les terrassements et les travaux d'arts, ponts, tunnels0 et viaducs ; aux secondes la pose de la voie, l’achat et l’entretien du matériel. Les concessions étaient faites pour 99 ans, après lesquels l’État rentrait en possession des lignes en payant aux compagnies la valeur du matériel et de la voie. Dès mai 1843 on ouvrit les lignes de Rouen et d’Orléans; en 1848 sur 6000 kilomètres concédés, 1830 étaient en exploitation : les trois grandes lignes de Paris au Hâvre, de Paris àRoulogneet en Belgique, de Paris par Orléans à Tours, Bourges et Châteauroux, avec de

nombreux tronçons sur l’Est et la Méditerranée.

Développement de H instruction primaire et commerciale. — L’instruction générale est indispensable à la prospérité du commerce et de l’industrie. Ce fut l'honneur de la monarchie de Juillet de l’avoir largement répandue sur le pays ; l’un de ses plus illustres ministres, M. Guizot, attacha son nom à la célèbre loi du 28 juin 1833. Toute commune devait avoir une école primaire élémentaire ; celles de plus de 6,000 habitants, une école primaire supérieure ; tout département, une école normale pour former des instituteurs. Aussi, au lieu de 30,000 écoles de garçons en 1829, on en compte 43,000 en 1848. Des sociétés se fondèrent pour l’instruction des ouvriers, entre autres Y Association polytechnique : ses cours du soir permirent aux adultes de conserver et d’augmenter leurs connaissances.

L’enseignementprofessionnel reçut aussi de grands accroissements. Aux écoles d’arts et métiers de Châlons et d’Angers, on ajouta celle d’Aix pour le Midi (1841), et une école spéciale des maîtres-mineurs à Alais (1839) ; à Paris, deux établissements municipaux importants pour les artisans : l’école Colbert (1839) appelée en 1848 École Turgot ; pour un enseignement plus élevé, l’école François Ier(1844) devenue en 1848 le Collège Chaptal. Les grandes villes de province créèrent aussi des écoles appliquées à leur industrie : à Lyon, YÉcole Lamartinière (1831), fondée au moyen d’une dotation de 700,000

francs léguée à sa ville natale par le major-général Martin devenu, de simple, soldat ministre d’un roi de l’Inde ; à Nîmes, une école-de dessin et de tissage pour soieries ; à Saint-Étienne, pour les rubans ; à Mulhouse, pour les étoffes imprimées ; à Dieppe et à Saint-Pierre-lès-Calais, pour les dentelles.

Les Expositions . — Elles furent rendues quinquennales et trois fois ouvertes: en 1834 (2,447 exposants), en 1839 (3,381), en 1844 (3,960). On y remarqua les progrès des industries mécaniques et chimiques, grâce à l’exploitation toujours croissante de la houille et du fer. Ainsi le charbon, figurant pour 2,500,000 tonnes en 1831 et pour 7,500,000 en 1847, permit de donner le fer et la fonte à 20 et 30 0/0 meilleur marché que par l’ancien traitement au bois. Les machines à vapeur, dont on comptait 625 en 1830 avec une force de 10,000 chevaux, s’élevaient en 1847 au nombre de 4,853 avec 63,000 chevaux de force; Jointes à l’action puissante des marteaux-pilons et des laminoirs, elles facilitaient la fabrication des aciers et des grandes pièces nécessaires aux chemins de fer et aux bateaux à vapeur. Grâce à elles, les filatures et les tissages passaient de 1,500,000 broches en 1831 à 3,500,000 en 1844 dans la Normandie, l’Alsace et le Nord; la quantité de coton employée montait de 30 millions de kilogrammes en 1830 à 64 millions en 1847.

La découverte de nouvelles teintures, bleu d’outremer factice (par Gamet, de Lyon, en 1.834), garan-

cine (par Lagier, d’Avignon, en 1844), l’invention d’un procédé pour varier les couleurs (par Perrot, de Rouen, en 1839), donnèrent naissance dans Saint- Quentin, Rouen et Mulhouse à un grand nombre de produits de fantaisie dont on évaluait en 1847 la valeur à 98 millions, et à 400 millions celle de toute l’industrie cotonnière. L’industrie linière atteignait à peine 100 millions, parce que le travail à la main occupait encore beaucoup de personnes en Normandie et en Bretagne. Le travail de la laine au contraire avait. monté en 1847 à 473 millions, et brillait par la variété de ses produits. A côté des draps fins d’Elbeuf, de Louviers et de Sedan, on faisait des cuirs de laine, des lastings, des mérinos, en mélangeant la laine avec le coton et la soie à Paris, Amiens, Reims et surtout à Roubaix. Les soieries dépassaient 400 millions, malgré les terribles épreuves infligées à la fabrique de Lyon par les révoltes de 1831 et 1834 et par la crise américaine de 1837.

L’industrie s’enrichit de matières nouvelles et de procédés perfectionnés dus aux progrès de la chimie. Dès 1834,1e caoutchouc de Guibal et de Rattier commença d’entrer dans les tissus élastiques par son mélange avec les étoffes ; sa vulcanisation, c’est-àdire son mélange avec le soufre, le rendit plus solide et permit de l’appliquer à la grande industrie. L’Anglais Elkington en 1840 et Ruolz en 1841 inventèrent la dorure et l’argenture galvaniques : l’argenterie Christophle naquit de cette découverte. L’in-

ven lion de la photographie est due aux recherches de Niepce de Saint- Victor et de Daguerre qui prit un brevet en 1839: elle se perfectionna bientôt, quand à la plaque d’argent daguerrienne, on subtitua le papier rendu impressionnable.

L’admirable développement des lettres et des arts, qui forma comme une nouvelle renaissance française de 1813 à 1848, apporta également sa part aux progrès de Tindustrie, et par suite au développement du commerce. Paris surtout profita de ce mouvement intellectuel ; ses bronzes, ses meubles et tous ces menus objets de modes et de parures appelés articles de Paris lui assuraient par la distinction du goût une éclatante supériorité.

Révolution de février. — Grâce à ces progrès de l’industrie et malgré les restrictions apportées par les tarifs à nos relations avec l’étranger, le commerce monta de 1,131 millions en 1831 à 2,613millions en 1847. Mais la situation politique était mauvaise. L’opinion publique demandait la réforme électorale par l’adjonction des capacités aux électeurs censitaires, et la réforme parlementaire par l’éviction des fonctionnaires trop nombreux à la Chambre des députés. Les deux demandes furent également repoussées par le ministère Guizot et par la Chambre. Alors éclata, la Révolution. En trois jours, 22, 23 et 24 février, elle renversa le gouvernement de juillet, comme celle de Juillet 1830 avait renversé la Restauration.

nu COMMERCE FRANÇAIS

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