CHAPITRE TROISIÈME
LE COMMERCE EN FRANCE DEPUIS 1848 JUSQu’a NOS JOURS.
Crise commerciale ; la commission du Luxembourg et les ateliers nationaux. — Le commerce devait souffrir de la Révolution de 1848 bien plus profondément que de celle de 1830. En juillet, la commission municipale avait duré à peine quelques jours ; presque aussitôt une autorité régulière avait été constituée parles Chambres.* En 1848, le Gouvernement provisoire conserva plus de deux mois un pouvoir dont il usait pour agiter le pays. Il irrita les campagnes par l’impôt des quarantecinq centimes, *et les villes en proclamant le droit de l’ouvrier au travail et l’obligation pour l’État de fournir des moyens de subsistance à tous les citoyens.
Il avait délégué l’un de ses membres, Louis Blanc, pour présider au Luxembourg une Commission de Gouvernement chargée de l' organisation du travail. Louis Blanc proposait une chose excellente en soi, l’association. Mais il la compromettait par des applications singulières : fonder des ateliers sociétaires où les salaires seraient égaux pour les ouvriers d’une même catégorie, mettre les instruments de travail dans les mains des ouvriers en rachetant aux patrons leurs établissements, remplacer le commerce de détail par des entrepôts de
denrées gérés par FÉtat. C’était tout un bouleversement de la société ! Louis Blanc, en se démettant de la présidence de cette commission à l’ouverture de l’Assemblée nationale, laissait à celle-ci la terrible tâche de réprimer des appétits qu’il était impossible de satisfaire.
Le plus cruel de ces embarras était celui des ateliers nationaux décrétés dès le 26 février et comptant à la fin d’avril plus de 100,000 hommes. Les ouvriers qui travaillaient chez les patrons exigeaient à la fois une diminution dans les heures du travail et une ‘augmentation de salaires, ou ils demandaient à être associés aux fabricants. Sur le refus de ceux-ci, ils allaient grossir les ateliers nationaux. Ils y gagnaient 1 fr. 50 sous prétexte de faire des terrassements, mais en réalité ne s’occupant que de politique ; ils étaient organisés en escouades, brigades, lieutenances, compagnies et arrondissements. C’était une armée toute prête pour l’insurrection. On le vit bien quand le 22 juin l’Assemblée offrit aux plus jeunes de s’enrôler dans l’armée, et aux autres d’être employés à des travaux de défrichement hors Paris. Ils prirent les armes et du 23 au 27 livrèrent cette bataille terrible qui coûta la vie à sept généraux et à mille cinq cents soldats.
La Banque et ses succursales ; cours force , les comptoirs d’escompte et les sous-comptoirs ; les warrants. — Pendant ces quatre mois, le com-
merce subit une crise terrible. L’industrie était paralysée par les agitations de la rue ; le numéraire disparaissait et le commerce assiégeait la Banque. Cent dix millions d’effets à Paris et quarante-huit dans les succursales étaient présentés à l’escompte en vingt jours; l’encaisse descendait de 140 millions à 70 le 14 mars. En vain le gouvernement provisoire prorogea-t-il une première fois pour dix jours, puis une seconde et une troisième fois l’échéance des billets; le commerce ne pouvait faire honneur à ses engagements. Si la Banque était entièrement dépouillée de ses espèces, c’était la liquidation immédiate et la ruine du crédit. Le gouvernement autorisa le 15 mars le cours forcé des billets ; ils étaient jusqu’à nouvel ordre réputés monnaie légale et la Banque n’était pas tenue de les rembourser contre espèces ; il lui était accordé en outre d’émettre des billets de 100 francs.
Il fallut aussi donner le cours forcé aux billets des banques départementales, mais en circonscrivant la ' circulation pour chacune à son département, afin de ne pas discréditer le papier en faisant circuler trop de billets différents. Cette condition étant funeste aux banques départementales, elles demandèrent à s’unir à la Banque de France. Les banques de Bouen, Lyon, Le Havre, Lille, Toulouse, Orléans, Marseille (18 avril 1848), celles de Bordeaux et de Nantes (2 mai) devinrent alors des succursales de la Banque de France dont le capital fut ainsi port
à 91,300,000 francs ; la circulation légale put s’élever à 432 millions au lieu de 330 auxquels elle avait été fixée le 13 mars. La Banque n’abusa pas de ce privilège du cours forcé. Elle reprit les paiements en espèces après les journées de juin, elle cours forcé fut aboli le 6 août 1850 quand l’or de la Californie et de l’Australie ramena l’abondance des métaux précieux.
Mais la Banque de France n’acceptait que les effets à trois signatures. La fabrique et le commerce de détail, ne trouvant plus d’argent avec deux signatures chez les escompteurs et les petits banquiers, étaient sans moyens de produire. Le gouvernement provisoire décréta le 7 mars qu’il serait créé dans chaque ville industrielle ou commerciale un comptoir national d'escompte dont le capital serait formé, un tiers par les associés souscripteurs, un tiers en obligations par les villes, un tiers en bons du Trésor par l’État. Celui de Paris fut constitué au capital de 20 millions ; douze jours après son ouverture, il avait escompté pour plus de 300,000 effets d'une valeur de 13,402,000 francs. En mai, quarantequatre fonctionnaient en province, et il y en eut jusqu'à quatre-vingt-quatre en 1849. On favorisa le développement de leurs affaires en instituant des sous-comptoirs de garantie , composés d’hommeS du métier possédant au comptoir un capital suffisant pour répondre à leurs engagements ; ils donnaient aux négociants accès au comptoir national en leur
fournissant la seconde signature contre nantissement de marchandises ou de valeurs en portefeuilles. Six sous-comptoirs furent fondés à Paris, entre autres celui des Entrepreneurs qui rendit de grands services à l'industrie du bâtiment.
Une institution commerciale présentant avec celleci quelque analogie fut celle des Warrants empruntée à l’Angleterre. Par décret du 25 mars 1848, on créa à Paris et dans d’autres villes des magasins généraux où les négociants et les industriels pourraient déposer les matières premières, les marchandises et les objets fabriqués dont ils seraient propriétaires. Le récépissé qui leur était délivré leur servait à se procurer les capitaux nécessaires à leur industrie ; il pouvait aussi être transmis par venAe ou remis comme un gage à un prêteur.
Réformes sociales ; associations ouvrières. — L’insurreclion de juin éclaira l’Assemblée constituant» sur le danger de reconnaître le droit au travail ; aussi refusa-t-elle de l’inscrire dans la Constitution du 10 novembre 1848. Mais elle se crut obligée de prendre, dans l’intérêt des classes ouvrières, toutes les mesures compatibles avec la justice et la liberté économique. L’institution des Conseils de prud’hommes fut développée; ils durent être composés d’un nombre égal de patrons et d’ouvriers avec présidence alternative. On considérait comme patrons les contre- maîtres et les chefs d’atelier, et l’on accordait le droit de suffrage aux ouvriers et aux com-
pagnons domiciliés depuis six mois dans la circonscription (26 mai 1848).
Pour favoriser la formation d’associations libres entre ouvriers ou entre ouvriers et patrons, l’Assemblée ouvrit un crédit de. 3 millions et créa un Conseil d' encouragement pour examiner les demandes (5 juillet). Une somme de 2,390,000 francs prêtée à 5 0/0 fut partagée par les soins de ce conseil entre 36 associations : 30 à Paris et 26 dans les départements. Mais 30 avaient sombré dès 1832 par l’incapacité des gérants et l’ignorance des pratiques du commerce. En 1838, 4 seulement avaient prospéré dans Paris : les bijoutiers en doré, les menuisiers en fauteuils, les fabricants de limes et les typographes. D’autres associations formées sans recours à l’assistance de l’État, facteurs de pianos, lunetiers, ferblantiers-lampistes, tourneurs en chaises et maçons subsistèrent après de pénibles débuts: elles furent une éclatante condamnation du socia- , ' lisme, en montrant ce que la liberté ajoute de sécurité au travail.
Assemblée législative ; les Expositions de 1 849 et .1831. — Les agitations de la rue avaient tellement irrité la population des campagnes et la bourgeoisie des villes que le suffrage universel, dont les républicains de 1848 avaient fait le fondement des nouvelles institutions, se tourna immédiatement contre eux. Le 10 décembre 1848, il appela à la présidence de la République L.-N. Bonaparte, qui n’avait d’autres
titres à celte confiance que le prestige de son nom. Il en fut de même lorsque, le 27 mai 1849, la Constituante fit place à l’Assemblée Législative. La nouvelle Chambre était composée en majorité d’adversaires de la République ; elle se montra presque toujours hostile aux errements de sa devancière. Elle se prononça non moins énergiquement pour les doctrines économiques en faveur depuis 1815. Un de ses membres ayant proposé de supprimer les prohibitions, d’abolir les droits sur les denrées alimentaires et les matières premières, d’abandonner tout privilège de pavillon et de fixer un droit de 10 à 20 0/0 au plus sur tous les objets manufacturés, l’Assemblée, après avoir entendu M. Thiers, repoussa ces propositions à plus des deux tiers des voix.
En 1850 on remplaça les trois Conseils généraux de l’agriculture, du commerce, des manufactures institués en 1831, par un Conseil supérieur du commerce et par un Comité consultatif des arts et manufactures
Il suffisait que le calme fût rétabli dans la rue et la fixité dans le gouvernement pour que le trafic reprît quelque activité. Le commerce extérieur, tombé de 2,614 millions en 1847 à 2,015 millions en 1848, remonta successivement à 2,565 millions en 1849, 2,705 millions en 1850 èt 2,787 millions en 1851 . Mais l’importation, qui alimente les fabriques, restait faible ; dans cette dernière année elle était de près de 500 millions inférieure à l’exportation. Ce-
pendant le Gouvernement n’avait pas voulu que l'Exposition de 1849 fût différée; elle compta 4,532 exposants. On avait eu d’abord la pensée d’en faire une Exposition universelle. L’état politique du Continent ne le permettant pas, les Anglais s'emparèrent de l’idée et le Ier mai 1831 ouvrirent dans le Palais de Cristal près Londres la première Exposition universelle , où parurent 15,000 industriels de 40 nations. Nos produits furent assez remarquables pour que la France obtînt le plus grand nombre de médailles par rapport à celui de ses exposants. On y distingua la peigneuse Heilmann-Schlumberger pour le travail de la laine, du coton et de la soie, et le métier Meynier pour les combinaisons des soieries. La télégraphie électrique, destinée à faire dans les relations commerciales une révolution presque égale à celle des chemins de fer, fut appliquée aux horloges par Wagner à l’Exposition de 1849. A la fin de 1851 elle parcourait sur neuf lignes télégraphiques une étendue de 2,313 kilomètres ; et le premier câble sous-marin fut immergé cette année-là même entre Calais et Douvres.
Coup d’État du 2 décembre ; le second Empire. — Cependant les deux pouvoirs créés parla Constituante, le Président de la République et l’Assemblée législative, après avoir marché d’accord pour la répression du socialisme, devinrent bientôt hostiles quand L.-N. Bonaparte laissa voir ses prétentions à l’Empire. Elles furent singulièrement facilitées par le
discrédit où l’Assemblée tomba dans l’opinion publique à la suite de ses divisions. Le 2 décembre 1851 fut accompli, avec la complicité des chefs de l’armée, le coup d'État qui dissolvait l’Assemblée et donnait àL.-N. Bonaparte la présidence pour dix ans avec le droit de faire une nouvelle Constitution. Celle qu’il publia le 14 janvier 1852 rétablissait les autorités de l’ancien Empire: un Sénat nommé tout entier par lui, et un corps législatif élu avec l’appui toutpuissant de la candidaturè officielle. Elle annonçait l’avènement prochain d’un nouveau gouvernement auquel il ne manquait que le nom. L’Empire fut officiellement rétabli par le Sénat et Napoléon III proclamé Empereur des Français (2 déc. 1852).
Politique du nouveau gouvernement ; changement dans les institutions commerciales. — Après qu’on eût proscrit les principaux repésentants et que des milliers de citoyens eurent été déportés sans jugement par les odieuses commissions mixtes, quand la tribune fut muette et la presse annulée par le décret du 17 février 1852, lorsqu’unè parole célèbre destinée à devenir un mensonge, l 'Empire, c'est la paix , eût rallié la bourgeoisie au nouveau gouvernement, Napoléon 111 exerça une autorité presque aussi absolue que Napoléon Ier. Les dernières libertés administratives disparurent avec les libertés politiques. Dans tous lès corps électifs, chambres et assemblées départementales, comme sociétés de travail et de bienfaisance, le bureau fut nommé par
l’Empereur ou par les préfets. On poussa même la précaution jusqu'à choisir les présidents en dehors des corps qu’ils dirigeaient. Telle fut la loi du 25 avril 1853 sur les conseils de prud’hommes. Celle de 1848, en considérant les con Ire-maîtres etles chefs d’atelier comme patrons, avait donné une prépondérance trop grande aux ouvriers. La loi nouvelle déclara électeurs : l°les patrons âgés de vingt-cinq ans, patentés depuis cinq ans au moins et depuis trois ans dans la circonscription du conseil ; 2° les chefs d’atelier, contre-maîtres et ouvriers dans les mêmes conditions d’âge et de domicile. Étaient éligibles les électeurs âgés de trente ans. La compétence des conseils était étendue, puisqu’ils pouvaient juger sans appel jusqu’à 200 francs ; mais les présidents et vice-présidents étaient nommés par l’Empereur et pouvaient être pris en dehors des éligibles.
Liberté du commerce de la boucherie et de la boulangerie ; la caisse de compensation. — Les industries réglementées depuis le Consulat demeurèrent pendant les premières années du nouveau règne soumises à la tutelle administrative. Mais lorsque l’éclat de l'Exposition de 1855 et le désir de paraître s’intéresser au bien-être des masses eurent inspiré au gouvernement des pensées économiques plus judicieuses, il résolut d’affranchir de la réglementation les deux industries alimentaires les plus considérables, le commerce de la viande et celui du pain.
Le décret du 24 février 1858 déclara libre à Paris la profession de boucher et ferma la caisse de Poissy. La boulangerie attendit encore quelques années. Les mauvaises récoltes de 1853-4-5 forcèrent même de recourir à des mesures exceptionnelles. Il fut décidé le 14 septembre 1853 que le prix maximum du pain ne dépasserait pas à Paris 0,40 le kilogramme, et que la caisse de la ville rembourserait aux boulangers la différence entre ce maximum et la valeur réelle ; par contre, lorsque le prix du pain descendrait au dessous de .0,40, il demeurerait frappé d’une taxe supérieure afin que la ville rentrât dans ses déboursés. Ce système de compensation fut complété par l’établissement de la caisse de la boulangerie sous la g’arantie de la ville de Paris. Elle était chargée de payer pour le compte des boulangèrs, de recouvrer sur eux le montant de leurs achats de farines, et de leur avancer la différence en moins entre le prix de 0,40 et celui de la mercuriale. La crise commerciale de 1857-8, en produisant une nouvelle hausse dans le prix des denrées, amena même le gouvernement (décret du 16 novembre 1858) à exiger des boulangers un approvisionnement de réserve suffisant pour alimenter pendant trois mois la fabrication journalière de chaque établissement. Mais après les traités de commerce de 1860 il fut impossible de maintenir ces réglementations. Par le décret du 22 juin 1863, elles furent abolies et le commerce de la boulangerie
déclaré libre comme celui de la boucherie. La caisse de compensation subsista cependant, alimentée dans les temps d’abondance par un droit d’enlrée sur les farines.
Deux autres industries moins importantes, mais où les privilèges étaient arrivés jusqu'aux monopoles, celles des théâtres et des voitures de place, furent également affranchies de la plupart des entraves qui les paralysaient (6 janvier 1864 et 23 mai 1866).
Les Sociétés en commandite; les coalitions. — Pour réprimer les fraudes de la spéculation, la loi de 1856 sur les Sociétés en commandite leur avait imposé un Conseil de surveillance de cinq membres au moins, responsables solidairement et par corps avec les gérants des inexactitudes graves qu'ils auraient laissé commeltre ; elle infligeait des peines rigoureuses aux diverses infractions. Elle fut modifiée parla loi du 2 mai 1863. Celle-ci, pour faciliter l’association des capitaux, empruntait à l’Angleterre la forme de la Société à responsabilité limitée dans laquelle chaque associé n’est responsable que pour une somme égale à son apport de fonds.
L’abolition des monopoles industriels appelait celle des monopoles commerciaux. La loi du 19 juin 1866 rendit libre la profession de courtier de marchandises, en indemnisant au moyen d'un impôt sur l’industrie du courtage les six cent trente personnes qui avaient acheté leurs offices. De nombreuses pour-
suites avaient lieu à l’occasion des coalitions également interdites par la loi aux patrons comme aux ouvriers ; mais ôn ne pouvait empêcher plus longtemps les uns et les autres de discuter paisiblement les conditions du travail. La loi du 3 mai 1864 autorisa les coalitions et les grèves, c’est-à-dire la cessation simultanée du travail en vue d’obtenir un meilleur salaire; mais elle punit sévèrement ceux qui par violences ou par menaces portaient atteinte au libre exercice de l’industrie.
Associations de crédit et de production. — Celte liberté nouvelle ramena l’attention sur les associations devenues suspectes en 1852 et presque toutes anéanties, A l’imitation des banques populaires organisées en Allemagne par Schultze-Delitsch et des sociétés coopératives florissantes en Angleterre, il se créa de 1864 à 1867 un grand nombre d’associations de crédit mutuel, de consommation et de production. Les premières, composées d’artisans et de petits marchands dont les cotisations forment un apport social, peuvent emprunter par billets souscrits ay nom de la caisse une somme double ou triple de cet apport; plus de 120 existaient à à Paris en 1866 avec l’appui delà Société du prê au travail. Des institutions analogues furent également établies ; la Société Lyonnaise de crédit au travail (1865), la Banque de crédit au travail de Lille et le ^Crédit populaire de Colmar (etc.).
Les associations de consommation « ont pour objet
» l'achat en gros et la vente en détail soit des ar- » ticles de consommation journalière dans la vie » domestique, soit des matières ' premières em- » ployées dans l’industrie. Leur but est non seule- » ment de procurer à des conditions meilleures » des marchandises de bonne qualité, mais de fa- » voriser l’épargne en offrant à tous les acheteurs, » associés ou non, lorsque l’entreprise donne des » bénéfices, une part dans le dividende propor- » tionnelle à la somme de leurs achats pendant » l’année (Levasseur ouvrage cité, II, 375). » Il existait sept associations de ce genre à Paris en 1866 avec l’aide d’une Caisse des associations Coopératives, et un assez grand nombre dans les départements : la Société alimentaire de Grenoble , la Caisse de Guelwiller, la boulangerie de Dieuze , plus de vingt à Lyon et la Société de Beauregard à Vienne qui distribuait en 1864 à ses actionnaires un dividende de 4 à 8 0/0.
Les sociétés de production étaient les plus importantes, comme faisant passer les ouvriers de l’état de salariés à celui d’entrepreneurs associés. Elles se développèrent à Paris avec l’aide de la Caisse d’escompte des associations populaires, fondée par L. Say et Valras. On en comptait 50 à Paris en 1866 et d’autres dans les départements, surtout la filature des Treize apôtres à Fourmies (Nord) et l'Association des tisseurs à Lyon.
Dans le but louable de faire disparaître les senti-
ments de défiance des ouvriers envers leurs patrons, ceux-ci s’unirent souvent aux efforts tentés par les associations pour améliorer la condition de leurs membres. Ainsi la compagnie du chemin de fer d’Orléans ouvrit des magasins de denrées alimentaires, de chauffage et de vêtements ; ses employés y trouvaient une économie de 30 0/0. A Lille et à Marquette la maison Scrive, à Guise l’un des plus grands fabricants de quincaillerie,* Godin-Lemaire, et les ateliers de la Ciotat ont établi pour leurs ouvriers des boulangeries etdesboucheries économiques ; ils y ont joint des salles d’asiles et des écoles, des Caisses de secours mutuels largement subventionnées par eux ; ils ont bâti des cités ouvrières.
Nulle ville ne surpassa la vaillante cité de Mulhouse, ravie hélas ! aujourd’hui à la France. La Société industrielle, de Mulhouse fondée en 1826 ne s’est pas bornée à encourager les découvertes mécaniques et chimiques propres à développer la prospérité de cette ville. Sous l’inspiration de ses grands industriels dont le nom n’est pas moins cher à la France entière qu’à l’Alsace, Kœchlin et J. Dollfus, la Société mulhousienne des cités ouvrières a construit depuis 1853 plus d’un millier de maisons gaies et propres qu’elle vend aux ouvriers; ils se libèrent par annuités et deviennent en 14 ans propriétaires. Çette utile institution , en attachant les ouvriers au sol par les liens les plus forts, n’a pas peu contribué à la prospérité de Mulhouse.
D’autres patrons firent mieux encore; ils intéressèrent leurs employés au succès de leur maison en leur réservant sur les bénéfices de l’année une part proportionnelle à leur salaire. L’imprimerie Paul Dupont à Paris fut la plus remarquable institution de ce genre.
Développement de F instruction commerciale et professionnelle — L’exercice des libertés économiques ne pouvait porter d’heureux fruits que par une large diffusion de l’enseignement. Au commencement du second empire, l’instruction publique à tous les degrés fut traitée en suspecte dans son personnel comme dans ses méthodes. Mais les traités de commerce de 1860 faisaient au gouvernement l’obligation de la développer pour lutter contre la concurrence étrangère. Un ministre dont le nom restera attaché à cette période de l’enseignement comme celui de Guizot à la loi de 1833, M. Duruy, donna une énergique impulsion à l’instruction primaire par la loi du 11 mars 1867 qui augmentaitle nombre des écoles et étendait la gratuité à une plus grande quantité d’enfants.
Les cours d’adultes s’élevèrent de 4.000 en 1862 à 28,000 en 1866. Ils furent ouverts à Paris par les soins des Associations polytechnique el philotechnique, par la Société 'philomatique de Bordeaux, les Associations de Lille et de Marseille, la Société ; d' enseignement professionnel du Rhône à Lyon, la Société d’instruction populaire de Mulhouse ; il faut
y joindre les nombreux cours libres d’économie politique dus à l’initiative deM. Fr. Passy.
A l’imitation des Anglais qui avaient fondé le musée des arts industriels à Kensinglon et accompli de 1851 à 1862 dans les arts du dessin des progrès inquiétants pour nos industries de luxe, la ville de Paris organisa l’enseignement du dessin dans ses écoles primaires. Elle créa aussi des Écoles spéciales de dessin d’ ornementation pour les garçons et pour les filles. Elle fut imitée par Mulhouse, Lille, Reims, Rouen, Nantes, Bordeaux, Nîmes. Lyon et Lillé joignirent à ces écoles des musées d’art et d’industrie.
Mais il manquait encore un enseignement uniquement consacré au commerce, tenant le milieu entre les écoles primaires et l’instruction secondaire donnée dans les lycées et collèges. Ce fut l’œuvre capitale de cette période et à laquelle concoururent avec empressement l’État, les villes- et les particuculiers. Par la loi du 25 mai 1857 X École centrale des arts et manufactures fut cédée à l’État, et dans ces conditions nouvelles se maintint à sa haute réputation. Une ' école professionnelle de jeunes filles a été créée à Paris en 1863 pour le commerce, le dessin, la lingerie, la peinture sur porcelaine et la gravure sur bois. La Chambre de commerce fonda en 1863 XÉcole commerciale de l’avenue Trudaine, et acquit en 1869 XÉcole supérieure de commerce (p, 376). Une école du même genre et du même
nom fut établie à Mulhouse en 1866 par la libéralité de deux généreux citoyens de cette 'ville, MM. Siegfried.
Pour donner à cette instruction particulière un personne] compétent, le gouvernement créa par la loi du 11 juin 1865 l 'Enseignement secondaire spécial; par les soins de M. Duruy, une école normale, fut établie à Cluny pour former des professeurs de l’ordre des lettres et de celui des sciences, un collège modèle inauguré à Mont-de-Marsan et des collèges analogues dans un certain nombre de villes. Comme couronnement de cet édifice, l’économie politique recouvra ses droits dans le haut enseignement. Une chaire d’économie politique fut créée à l’école de Droit de Paris et un cours complémentaire, celui de l'histoire de l’économie politique, au Collège de France (1866).
Institutions financières: Crédit foncier et Crédit mobilier. — Pour faire oublier les atteintes portées à la liberté, le gouvernement impérial précipita la nation dans des entreprises vertigineuses de travaux publics et de spéculation à l’intérieur, et dans une série de guerres impolitiques au dehors. Afin de fournir des capitaux au travail, il favorisa dès 1852 la création du Crédit foncier et du Crédit mobilier. ,Le premier, fondé au capital de 60 millions dont 10 provenaient d’une subvention de l’État, prêtait Sur hypothèque à l’agriculture et à la construction à raison d’une annuité de 5 0/0 comprenant l’intérêt,
l’amortissement et les frais d’administration, avec extinction de la dette en cinquante ans. Grâce aux garanties qu’il offrait aux capitaux, il vit les actions de 500 francs de sa première émission atteindre le chiffre de 1,200 francs ; et quand il voulut emprunter sous forme d’obligations, il trouva de l’argent à 3 0/0 par une ingénieuse combinaison de primes et de loteries trimestrielles.
Le Crédit mobilier, fondé également avec un capital de 60 millions divisé en 120,000 actions de 500 francs chacune, était plutôt destiné à commanditer de grandes entreprises industrielles. Il sou. scrivail ou acquérait des actions ou des obligations dans les sociétés de chemins de fer et de mines, soumissionnait les emprunts et les travaux publics, prêtait sur dépôts de titres, opérait des recouvrements pour le compte des sociétés et payait leurs coupons d’intérêts et de dividendes. Offrant de vastes perspectives à la spéculation, au point que ses actions de 500 francs montèrent en quelques jours, à 1875 francs, il était aussi plus exposé aux pertes ; il subit plus tard de profondes atteintes par la ruine des sociétés immobilières de Paris et de Marseille.
Développement de la Banque de France ; les sociétés particulières ; les chèques. — La loi du 9 juin 1857 prorogea jusqu’au 31 décembre 1897 le privilège de la Banque de France. Elle fut autorisée à doubler son capital représenté dès lors par 182,500 actions d’une valeur nominale de 1,000 francs cha-
cune ; à élever, si les circonstances l’exigeaient, le taux de ses escomptes et l'intérêt de ses avances ; à émettre des billets de 80 francs et à établir dans le délai de dix ans dès succursales dans les départements qui en étaient privés. La spéculation sur les constructions de Paris et sur les chemins de fer, l'abondance des métaux précieux venus d’Australie et de Californie, les nombreux emprunts faits par le gouvernement pour les guerres (750 millions en 1854, autant en 1855, 500 en 1859, 300 en 1863, 410 en 1868) firent de Paris, à la place de Londres, le plus grand marché de capitaux de l’Europe, et de la Banque le régulateur souverain du crédit. En 1865 ses escomptes à Paris seulement montaient à 2,458 millions, et l’ensemble de ses opérations à 7,422 millions à Paris et dans les succursales. A côté d’elle et en concurrence avec le Crédit foncier, le Crédit mobilier et les banques privées, se créaient d’autres grands établissements financiers : la Société générale de crédit industriel et commercial (7 mai 1859), la Société des ■ dépôts et comptes courants (6 juillet 1 863). et la Société générale pour favoriser le commerce et l'industrie en France (6 mai 1 864). Les opérations du crédit furent singulièrement facilitées par l'introduction de l'usage anglais des chèques , consistant à faire des paiements par mandats sur des fonds déposés à la Banque (1865).
Chemins de fer ; premier et second réseau ; le tunnel du Mont-Cenis. — La construction des chemins
de fer, ralentie de 1848 à 1852 par la défiance des capitaux, fut reprise avec une fiévreuse activité. L’État se déchargea de la construction des voies sur les compagnies, en leur accordant avec des baux de 99 ans la garantie d’un minimum d’intérêt à 4 0/0 pour toutes les sommes engagées jusqu’à la construction du premier réseau, c’est-à-dire des grandes lignes joignant Paris aux frontières. Bientôt les concessions trop nombreuses furent réunies entre les mains de puissantes compagnies qui se partagèrent le sol français : Ouest, Nord , Est, Paris -Lyon- Méditerranée, Orléans, Midi , sans compter les lignes secondaires des Charentes et de la Vendée, et les tronçons joignant les grandes exploitations de houille et de fer aux lignes principales et aux canaux.
La garantie fut supprimée pour ce premier réseau, quand les lois du 1 1 juin 1859 et du 1 1 juin 1863 créèrent le second réseau , composé de chemins secondaires destinés à faciliter les communications en Ire toutes les parties du territoire. Pour aider à la construction de ces lignes moins rémunératrices, la loi permit aux compagnies d’émettre des obligations dont l’État garantit l'intérêt à 4 0/0 et l’amortissement en. 50 ans. Aussi au lieu de 6,000 kilomètres exploités en 1852, il y en avait 16,000 en 1869. Enfin la loi du 12 juillet 1865 créa un troisième réseau départemental dont l’Alsace avait donné le modèle dès 1860 ; c’étaient des chemins vicinaux plus rapides.
Cette période vit achever deux beaux travaux dans l’industrie des chemins de fer: le Pont fixe sur le Rhin ouvert par la Compagnie de l’Est en 1861 entre Kehl et Strasbourg, le Tunnel du montCenis dans les Alpes. Commencé en 1859 quand la Savoie appartenait encore au Piémont, il fut poussé avec activité lorsqu’elle fut devenue française en 1860. Il fut ouvert à la circulation des trains en décembre 1870, quand depuis quatre mois la France était en proie aux douleurs de l’invasion. Unissant les chemins de fer français à ceux de là Haute-Italie et au grand port autrichien de Trieste, il apporte sur nos marchés les riches produits des vallées du Pô et du Danube: blés, vins et bestiaux.
Commerce fluvial et maritime ; Paquebots ; Câbles sous-marins ; Canal de Suez. — L’État racheta plusieurs canaux, ceux de l’Est, de Bourgogne, du Berry, du Nivernais, le canal latéral à la Loire, sur lesquels il abaissa les droits de navigation presque au niveau des frais d’entretien. A Marseille le port de la Joliette fut creusé et de vastes quais établis ; des travaux considérables furent également accomplis à Dunkerque,- Dieppe, Le Havre, Cherbourg où la fameuse digue et les bassins furent achevés en 1858, à Saint-Malo, Brest, Saint-Nazaire et Bordeaux.
Jusqu'en 1857 la France n’avait de paquebots que sur les rivières et entre les ports de cabotage ; elle était réduite à faire transporter ses passagers et ses marchandises par les steamers anglais dont les
compagnies exploitaient les lignes de New-York, des Antilles, du Brésil et des Indes-Orientales. La loi du 27 mai 1837 autorisa le gouvernement à donner une subvention de 14 millions à la Compagnie transatlantique pour l’exploitation de trois lignes conduisant du Havre à New-York, de Saint-Nazaire aux Antilles et de Bordeaux au Brésil et à La Plala. Sur la Méditerranée, la Compagnie des Messageries maritimes organisa les services d’Algérie, d’Italie, du Levant et de la Mer Noire. Elle les prolongea jusqu’aux ports lointains de l’Asie Orientale, quand fut accompli à la fin de cette période le percement de l’Isthme de Suez, œuvre non moins prodigieuse que le tunnel du Mont-Cenis et d’un intérêt encore plus général. Un Français illustre, Ferdinand de Lesseps , fonda en 1854 la Compagnie universelle du Canal de Suez. L’opposition jalouse de l’Angleterre, intéressée cependant plus que toute autre puissance à voir une route directe ouverte entre l’Europe et les Indes, retarda jusqu’en 1859 le commencement des travaux. Ils furent achevés dix ans après, et le 17 novembre 1 869 le Canal de Suez fut inauguré solennellement à la gloire de la France et à l’immense avantage du commerce de toutes les nations.
Par une heureuse coïncidence, toutes les grandes découvertes scientifiques vinrent en même temps apporter leur part au développement du commerce. L’immersion du câble sous^marin entre Douvres et
Calais en 1851 donna naissance à l’admirable réseau télégraphique qui, enveloppant d’abord toute la France, la joignit bientôt par la Convention télégraphique internationale du 17 mai 1863 à toutes les lignes du continent Européen soumises à des règles uniformes. On franchit bientôt de plus grandes étendues de mer: en 1860 le câble de Marseille à .âjaccio fut suivi de celui de Port-Vendres à Alger, immergé dans toute la largeur de la Méditerranée. Les Anglais, avaient posé en 1865 et 1866 les deux câbles unis- ’santà travers les 1500 lieues de l’Atlantique l’Irlande à Terre-Neuve. La France ne resta pas en arrière; en 1869 elle construisit un câble parallèle entre Brest et Saint-Pierre-Miquelon. Quelle promptitude merveilleuse assurée aux commandes du commerce! Et depuis qu’on a muni les principales stations d’observatoires météorologiques, que de sinistres épargnés à la marine marchande 'par la prédiction plusieurs jours à l’avance des menaces de tempêtes !
D’autres institutions internationales ne furent pas moins utiles au commerce. On peut citer de nombreuses Conventions postales avec les pays étrangers, des Irai tés pour garantir contre la contrefaçon la propriété littéraire et les marques de fabrique , enfin la convention monétaire du 23 décembre 1867 établissant une monnaie uniforme entre la France, la Belgique, la Suisse et l'Italie.
Les Expositions universelles de 1855 et 1867. — Elles sont un des caractères distinctifs de cette
période commerciale. Inaugurées en 1831 à Londres où elles furent renouvelées en 1862, célébrées à Pari? avec plus d’éclat encore en 1833 et 1867, elles ont fait connaître les peuples les uns aux autres, out stimulé les progrès de l’industrie et contribué grandement à renverser les barrières commerciales par la substitution du libre-échange à la prohibition et au système protecteur. Paris soutintla réputation de ses bronzes et de ses meubles, Sèvres et Limoges celle de leurs porcelaines, Saint-Gobain et Baccarat celle des cristaux, les Gobelins, Beauvais et Aubusson celle des tapisseries. Mais à côté des industries de luxe, on remarqua les progrès accomplis dans les industries ordinaires par l’application des procédés jnécaniques et chimiques. La consommation de la houille fut portée de 7,376,000 tonnes en 1831 à plus de 21 millions en 1866; la production de la fonte, de 446,000 tonnes à plus d’un million; celle du fer de 234,000 tonnes à 822,000. L’abaissement du prix de l’acier et l’emploi de marteaux-pilons d’un poids monstrueux permirent de forger au Creusot et à Rive-de-Gier les énormes cuirasses des vaisseaux de guerre, ou les puissantes machines nécessaires à l’industrie et à la navigation.
La chimie fournit de nouveaux procédés de blanchiment et inventa des teintures nouvelles, surtout celles de l’aniline, bleu pur, violet et rouge éclatant, pendant que les métiers renvideurs importés d’An-
gleterre permettaient de faire tourner mille broches sous la direction d’une seule ouvrière. Aussi les industries textiles se sont-elles développées prodigieusement, si l’on en juge par le chiffre total des importations de matières premières, coton, lin, chanvre, jute, laine et soie; ce chiffre s’éleva de 247 millions de francs en 1831 à 1,100 millions en 1867.
Révolution dans les lois du commerce extérieur ; traités de commerce de 1860 ; le libre-échange. — Armé par sa constitution du droit de faire les traités de commerce sans l’intervention du Corps législatif, n’ayant donc plus à craindre la coalition des intérêts privés qui avait maintenu de 1813 à 1848 le régime protecteur, et voulant contenter les masses en satisfaisant leurs intérêts matériels, Napoléon III songeait à substituer le libre-échange à l’ancien régime commercial de la France. La mauvaise récolte de 1833 lui fournit l’occasion de desserrer les entraves douanières. Afin d’encourager l’importation, il suspendit l’échelle mobile (18 avril 1833), exempta du droit de tonnage et de la surtaxe de pavillon les navires étrangers chargés de blés, et abaissa le droit sur les bestiaux de 30 francs à 3 francs (14 septembre 1853). Bientôt la réduction à moitié des droits perçus sur les fers, cellf de 132 francs à 33 francs sur l’acier fondu (23 novembrs 1833), l’abaissement en 1833 des taxes sur les fers blancs, les fils de fer et les machines manifestèrent les tendances du
gouvernement. L'éclat dont brilla l’industrie française à l’Exposition universelle de 1855 l’encouragea à présenter au Corps législatif en 1856 une loi levant toutes les prohibitions. La résistance de la Chambre et des villes manufacturières l’obligea de la retirer et de promettre que les prohibitions subsisteraient au moins jusqu’au premier juillet 1861 ; on voulait que l’industrie française eût « tout le temps nécessaire pour préparer à un nouveau régime commercial . » Mais, au lieu de recourir à une loi, Napoléon III usant du droit que lui conférait sa constitution fit de ce grand changement commercial une surprise. Le 15 janvier 1860 il publia au Moniteur, sous forme d’une lettre au ministre des finances, un programme économique où il annonçait entre autres choses désirables la levée des prohibitions, la suppression ou la réduction des droits sur les matières premières et les denrées alimentaires, enfin la conclusion de traités de commerce avec les peuples étrangers.
Huit jours après, le 23 janvier 1860, le traité de commerce préparé par le ministre du commerce Rouher et par deux économistes éminents, Michel Chevalier et R. Cobden,. le promoteur de la ligue anglaise contre les lois sur les céréales, était signé entre la France et l’Angleterre. On revenait aux principes du traité de 1786, mais dans des conditions. meilleures pour soutenir la concurrence. La France abolissait toutes les prohibitions, à l’imporiulion et à l’exportation. Les produits anglais pou-
vaient entrèr en France en payant un droit de 30 0/0 au début et 25 0/0 au 1er octobre 4 864. L’introduction de ces produils était échelonnée sur un espace de près de deux ans, d’après leur nature, pour permettre à l’industrie française d’écouler ses approvisionnements antérieurs achetés à un plus haut prix : 1° pour la houille et le coke à partir du 1er juillet 1860; 2° pour les fers, fontes et aciers au 1er octobre ; 3° pour les ouvrages en métaux, machines et mécaniques de toute espèce au3i décembre ; 4° pour les fils et tissus de lin. et de chanvre au 1er juillet 1861 ; 5° pour tous les autres articles à partir du 1er octobre.
Fort applaudi dans les villes maritimes, le traité de commerce excita un grand émoi dans les cités manufacturières. Mais après la première crainte passée, les industriels renouvelèrent leur outillage pour lutter contre la concurrence anglaise. Le gouvernement lés aida en leur avançant à 5 0/0 40 millions (loi du 1er août 1860) ; en affranchissant de tout droit les matières premières importées par navires français : laine, coton, plantes tinctoriales, peaux, graisses, ivoire, écaille (lois du 5 mai 1860 et du 5 janvier 1861) ; en abolissant la plupart des droits à la sortie et les derniers obstacles au transit (lois du 5 mai 1860 et du 16 mai 1863). Pour diminuer la cherté des subsistances, la taxe sur le sucre fut diminuée de moitié (loi du 13 mai 1860) et la plupart des autres denrées dégrevées. Enfin les
deux dernières forteresses du système protecteur, l'échelle mobile et la surtaxe de pavillon, disparurent. L’échelle mobile, suspendue pendant les années de mauvaise récolte (4853-7) et rétablie en 1837 seulement à l’exportation, fut supprimée par la loi du 15 juillet 1861. Celle du 19 mai 1866 abolit la surtaxe du pavillon pour abaisser le prix des denrées par l’abondance de l’importation.
Le traité anglo-français servit de modèle à ceux que l’on signa ensuite avec la plupart des États européens : Belgique (10 mai 1861), Prusse et Zollverein (24 mars et 2 août 1862, 10 m'ai 1863), Italie (17 janvier 1864), Suisse (30 juin 1864), Pays-Bas (7 juin 1863), Villes Hanséatiques (11 mars 1863), Mecklembourg (9 juin 1863), Suède (4 et 30 juin 1863), Espagne (18 juin 1863), Portugal (1 1 juillet 1866), Pérou (2 décembre 1866), Autriche (11 décembre 1866).
Le commerce extérieur de la France monta de 2,787 millions en 1831 à 7,979 millions en 1868, sans compter 1,032 millions pour les métaux précieux .
Commerce des Colonies ; Abrogation du pacte colonial. — L’abolition de l’esclavage, proclamée dès le 27 avril 1848 par le gouvernement provisoire, jeta d’abord un grand trouble à la Martinique et à la Guadeloupe. Les noirs affranchis se refusaient au travail, et la lutte des races jointe aux discussions politiques amena de graves désordres : pilla-
ges, meurtres et incendies. Le gouvernement du 10 déc. 1848 ramena la tranquillité ; il rétablit le travail en attribuant parla loi du 30 avril 1849 des indemnités aux colons dépossédés de leurs esclaves.
Six millions de numéraire distribués immédiatement et la constitution d'une rente de 6 millions S 0/0 inscrite au Grand-livre leur permirent de faire venir de l'Inde et de la Chine des coolies ou travailleurs libres engagés pour un certain nombre d’années. La loi du 29 juillet 1831 créa des banques coloniales reliées à une agence centrale établie à Paris ; le sénàtus-consülle du 3 mai 1834 institua des conseils généraux nommés moitié par le Gouvernement, moitié par les conseils municipaux, et votant les dépenses d’intérêt local. Ces mesures ramenèrent assez promptement la prospérité; en 1834 la production sucrière revint à peu près au niveau moyen des années antérieures à 1848 : 2o à 30 millions de kilogrammes.
Le traité de commerce du 23 janvier 1860 fit admettre leurs rhums et leurs tafias dans les ports anglais sans plus de droits que les taxes perçues sur les mêmes produits dans les colonies britanniques. Enfin la loi du 3 juillet 1861 abolit l’ancien pacte colonial qui les obligeait à ne commercer qu’avec la métropole ; leur émancipation commerciale fut dès lors complète.
L’Algérie était presque tout entière soumise en 1848. La conquête de Laghouat au delà du grand
Atlas (1852) et celle de la Kabylie par Randon (1857) permirent à la colonisation et au commerce de se développer, aidés par la loi du 29 juillet 1851 surl’établissement des banques coloniales. L’Algérie fut divisée en territoires civ h et territoires militaires. Les premiers formèrent les départements d'Alger, d’Oran et de Constantine administrés par des préfets avec l’assistance de conseils généraux nommés par le Gouvernement; le département fut divisé en arrondissements avec des sous-préfets, en commissariats civils analogues à nos cantons et en communes. La concession de 200,000 hectares faite en 1853 dans la plaine de Sétif à une compagnie genevoise attira les capitaux privés et ouvrit la voie aux grandes cultures du coton, du tabac, de la garance et des céréales, dont .l'Algérie exporta dès 1853 plus d’un million d’hectolitres. L’exploitation des mines et des forêts figura honorablement à côté des peaux, des laines et des huiles dans le mouvement commercial de l’Algérie qui fut en 1858 de 157 millions, dont 103 à l’importation et 54 à l’exportation.
Le décret de 1857 sur les chemins de fer algériens et la création d’un ministère de l'Algérie et des colonies en 1858 augmentèrent encore ces progrès. Des puits artésiens furent forés au sud pour développer les plantations de palmiers dans les oasis ; ils ouvraient aussi au commerce français le chemin de l’Afrique centrale. Un jeune explorateur, Duveyrier, s’avança hardiment jusqu’à El-Goléa au
sud-ouest, revint à l’Est par Ghadamès, Ghât et le Fezzan (1859-61) et ramena à Alger des chefs Touaregs qui s’engagèrent à protéger les caravanes françaises dans le Sahara. Mais ces tentatives échouèrent contre le fanatisme musulman et la jalousie des marchands Maures; ils détournèrent les caravanes vers les ports de Maroc, Tunis et Tripoli où ils pouvaient vendre les esclaves noirs, commerce naturellement interdit en Algérie.
Le Sénégal offre plus de facilités pour pénétrer dans l’Afrique intérieure parce que ce long fleuve n’est séparé du Niger, le grand fleuve du Soudan que par des plateaux salubres et peu étendus. Aussi, sous le gouvernement énergique du général Faidherbe (1854-62), les Maures nomades sont repoussés de la rive droite du fleuve, les mines d’or du Bambouk explorées, et à l’ancien commerce des gommes se joignit celui de's arachides. Deux officiers, Mage et Quintin, furent envoyés pour ouvrir une route commerciale vers le Niger jusqu'à Tombouctou. Mais la réussite de cette entreprise était réservée à des temps plus voisins de nous.
Nouvelles colonies ; ouverture des ports chinois et japonais au commerce. — La découverte des mines d’or delà Californie et de l’Australie (1848-9) amena rapidement une navigation considérable dans le pacifique. Le Gouvernement, pour assurer à notre marine une station intermédiaire entre l’Asie, l’Australie et l’Amérique, et pour établir des colonies péniten-
tiaires, fit occuper, le 24 septembre 1853, la Nouvelle-Calédonie avec ses dépendances, îles des Pins et Loyalty. On y reconnut de belles essences forestières et des mines de houille.
Un établissement bien plus important fut celui de la Cochinchine. Depuis que le traité de Wbampoa avait ouvert au commerce français cinq ports de la Chine, on désirait occuper dans ces mers orageuses une station intermédiaire entre la Chine et nos comptoirs de l’Inde. Le gouvernement chinois n’ayant pas exécuté les conditions du premier traité, deux nouvelles guerres de Chine furent entreprises par la France et l’Angleterre. Dans la première on prit Canton (29 déc. 1857), et, en avant de Pékin, Tien-Tsin où l’on signa un traité (juin 1858) ouvrant d’autres ports et assurant de nouveaux avantages au commerce étranger. Dans la seconde guerre on s’empara de Pékin (7 oct. 1860), et dans la ville même fut signé un traité (25 octobre) plus favorable encore que les précédents.
En 1858, le Japon, sans y être contraint par les armes, admit les Français dans les ports de Hakodadi, Iokoharna, Hiogo et Nangasaki, et en 1862 dans ceux d’Osaka et d’Yédo la capitale. Notre industrie des soieries y trouva des grands avantages par le commerce des œufs ou graines de vers à soie, destinés à régénérer les races européennes de ces insectes atteints depuis quelques années par la contagion.
Ces nouvelles relations commerciales nécessi-
taient un établissement dans les mers de Chine. On profita des persécutions exercées par le souverain
de l’Annam contre des missionnaires français pour obtenir de 1862 à 1867 la cession des six provinces de la Cochinchine française , vaste pays de 39,000 kilomètres carrés et de 1,600,000 habitants, fertile en
riz, coton, bois de construction, et placé entre l’Océan Indien et le Pacifique, presque à égale distance de l’Inde, de la Chine et de l’Australie. On y joignit bientôt le protectorat du royaume voisin de Cambodge (15 juillet 1867). Le Méï-Kong ou Cambodge qui l’arrose, un des plus grands fleuves d’Asie, fut exploré dans les deux tiers de son cours par une mission que commandaient d’intrépides officiers, De la Gréée et F. Garnier ; ils voulaient ouvrir au commerce français la route directe de la Chine méridionale et préparaient les voies à l’expédition actuelle du Tonkin.
Guerres en Europe et en Amérique ; chute du second Empire. — Si Napoléon III n’eût fait que ces guerres dans l’Asie orientale, il eût servi les intérêts commerciaux du pays, comme le faisait depuis cent ans le gouvernement anglais dans ces mêmes régions. Mais quelle politique néfaste et quelle dérision du mot Y Empire, c'est la paix dans ces guerres insensées qui se succèdent pendant dix-sept ans en Europe et en Amérique, épuisent les trésors et les armées de la France, irritent toutes les puissances contre nous et nous laissent aux jours de détresse sans armes et sans alliés ! La guerre d’Orient faite pour soutenir un empire tombant en pourriture nous aliène la Russie en lui enlevant parle traité de Paris (30 mars 1856) les bouches du Danube ; son inimitié augmente encore quand on intervient dans ses affaires intérieures lors du soulèvement de la Polo-
gne (1863). La guerre d’Italie semble d’abord avantageuse parce qu’elle nous vaut Nice et la Savoie (1860). Mais elle crée sur nos frontières, à la place de petits États, un puissant royaume destiné fatalement à devenir notre ennemi, parce qu’on détient sa capitale naturelle, Rome, où Napoléon III s’obstine à maintenir le gouvernement pontifical. Pendant cette campagne de Lombardie, l’Allemagne menace de s’armer contre nous pour défendre l’Autriche, et l’unité italienne sert de modèle et d’encouragement à l’unité allemande, bien autrement dangereuse pour nous. Comment qualifier cette guerre du Mexique « la plus grande pensée du règne », rêve d’un halluciné qui prétend soutenir la race latine au pays de Montezuma, et envoie pour cela un prince allemand destiné à une mort misérable au fond d’un cachot? Nous sommes bientôt forcés d’abandonner le Mexique devant les menaces des États-Unis devenus dès lors hostiles à la France. Enfin, l’empereur, par sa manie de se mêler des affaires d’autrui, en empêchant un Hohenzollern de monter sur le trône chancelant des Espagnes, nous précipitent à la légère, sans alliances, avec une armée désorganisée, des généraux incapables et des arsenaux vides, dans cette guerre fatale de 1870 contre un million d’hommes bien armés et savamment conduits. Le second empire s’écroule à Sedan (2 septembre) plus misérablement encore que le premier à Waterloo.
La troisième République ; constitution du 25 février 1875. — Que pouvait être le commerce dans « l’année terrible » où Paris soutient un siège de quatre mois, où le tiers de la France est occupé par un ennemi implacable, nos ponts détruits, nos chemins de fer coupés, nos campagnes ravagées ! Le traité de Francfort (10 mai 1871) nous enlève deux de nos^plus belles provinces, riches et belliqueuses, l’Alsace-Lorraine, avec les places de Metz et de Strasbourg maintenant tournées contre nous, avec les forges, les hauts fourneaux, les houilles de la Moselle, avec les sels, les forêts et les verreries de la Meurthe, avec les fabriques de draps et de papiers peints de Strasbourg et de ses environs, avec l’admirable industrie de Mulhouse et de tout le Haut-Rhin. Il faut que notre pays ruiné par dix mois de guerre paye une rançon de cinq milliards ! Puis aux maux de la guerre étrangère s’ajoutent ceux de la guerre civile, de la Commune de Paris !
Mais les réveils et les renouvellements subits , imprévus , de la France sont des miracles inconnus à toutes les nations du monde (Michelet). Grâce à l’habileté de M. Thiers désigné à la présidence de la République par son élection dans vingt-deux départements, l’indemnité de guerre fut payée en deux ans et demi et le territoire entièrement libéré. Pour le récompenser, l’Assemblée nationale où dominaient les partis monarchiques le renversa le 23 mai 1873 et le remplaça par le maréchal de Mac-
Mahon. Mais les divisionsi de’ces partis les empêchaient de rétablir la royauté. Le gouvernement républicain fut organisé par la constitution du 23 février 1873. La République est maintenant le gouvernement légal de la France, celui que tout Français, ami des lois et ennemi des Révolutions, doit respecter et défendre.
Commerce intérieur ; crise monétaire de 1871. — En se reportant aux souvenirs de 1848, il semblait que le commerce dût languir pendant de longues années après les secousses de l’invasion et de la guerre civile. Aux cinq milliards exigés par le vainqueur, il faut joindre une somme presque égale pour les intérêts jusqu’à parfait paiement, l'entretien de l’armée allemande d’occupation, la valeur des réquisitions faites par l’ennemi, les pertes de matériel et les ruines accumulées par la guerre civile et la guerre étrangère, en tout 9 milliards 287 millions! Et ce pays doit s'imposer par an 700 millions de charges nouvelles pour satisfaire aux exigences de son budget. De 1871 à 1874 l'Assemblée vote sans cesse des impositions pesant surtout sur les objets de consommation générale : vins et alcools, huiles, sucres, savons, stéarines ; augmentation \30 0/0) des patentes, de l’enregistrement et du timbre sur les effets de commerce; 0,20 sur les chèques, 0,10 sur les reçus commerciaux, 5 0/0 sur les transports par petite vitesse, tous droits faisant naturellement enchérir les denrées et gênant le dé-
veloppement des relations commerciales. Joignez à cela la crise monétaire qui affligea les derniers mois de 1871, quand il fallut verser en or à la Prusse les premiers termes de la rançon. En novembre l’or faisait 2 1/20/0 de prime ; à la fin de janvier 1873, 1 0/0 seulement. 11 était au pair quelques mois après.
Rétablissement du crédit; la Banque de France. — Mais déjà l’on s’était remis au travail avec énergie. On a remarqué, à l’honneur du commerce français, que pas un établissement de crédit ne fut en retard dans ses paiements en 1871 et ne cessa de distribuer des dividendes à ses actionnaires. 11 en fut de même des services publics ; ils ne souffrirent pas un instant dans les départements non occupés par l’ennemi. On savait que le numéraire était abondant dans le pays, de S à 6 milliards en or et argent, et que s'il s’était dérobé pendant la guerre il reparaîtrait bientôt. Aussi les énormes emprunts de deux milliards et demi en 1871 et de trois milliards en 1872 furent-ils plusieurs fois couverts non seulement par les offres françaises, mais par l’empressement de l’étranger et des Allemands euxmêmes ; tant était grande la confiance qu’inspirait même à des vainqueurs haineux la richesse de ce pays et les habitudes laborieuses de ses économes populations.
La solidité du crédit fut prodigieuse, et les services rendus par son principal établissement, la
Banque de France, incalculables1. Elle a sauvé non seulement l’honneur commercial du pays, mais, en assurant les services publics, elle lui a permis de vivre pendant la guerre et de hâter sa libération après la paix. Dès le 6 août 1870, le gouvernement autorisa le cours forcé des billets sans que leur valeur fût atteinte. On peut dire qu’elle est la clef de voûte de notre système commercial, puisqu’elle possède des succursales dans presque tous nos départements. Aussi son premier soin fut de faire refluer à Paris toutes les valeurs des succursales menacées, et quand on put craindre pour Paris les horreurs d’un siège, de faire évacuer sur Brest toute l’encaisse métallique, 530 millions. Pendant le siège, ses coupures de 20 francs et de 5 francs (1er décembre 1870) soutinrent le petit commerce. Cet exemple fut imité dans les principalles villes de province où les établissements financiers émirent des billets de 5 francs, de 2 francs et d’un franc même pour plus de 30 millions ; ils furent facilement acceptés et remboursés tous après la crise. Personne ne craignit qu’ils ne devinsent de nouveaux assignats, tant les mœurs financières étaient changées depuis un demi-siècle par la multiplicité des banques de dépôt, par l'usage des comptes- courants, des chèques et des mandats de virement, par l’habitude de déposer ses titres mêmes et.ses valeurs dans les grands établissements