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V. Maxime Ducamp, Revue des Deux Mondes

financiers. Le crédit, c’est-à-dire la confiance, était devenu général.

A l’armistice, ce fut la Banque qui avança les 200 millions exigés par les Prussiens pour la rançon de Paris; dans les premiers jours de mars, elle fit rentrer de Brest une partie de l’encaisse métallique pour faire disparaître les petits billets. Au 18 mars, elle avait en tout une valeur de deux milliards 980 millions en encaisse, portefeuille, effets prorogés, billets, lingots ou titres. Belle proie pour la cupidité des soldats delà Commune. Aussi du 20 mars au 23 mai vinrent-ils fréquemment assiéger ses portes. Grâce à la prudence des régents et à la fermeté du sous-gouverneur, M. de Plœuc, appuyés par la bonne contenance du bataillon de la Banque composé de ses cinq cents employés presque tous anciens soldats, ils ne purent lui arracher que

16.623.000 francs dont 9,402,000 formaient les comptes-courants de la Ville de Paris. Sur cette somme de près de trois milliards qui faisait une partie de la fortune de la France, on ne perdit que

7.293.000 francs. Le jour où commença la lutte entre la Commune et l’armée de la France, le 20 mai, toutes les valeurs furent descendues dans les caves et les escaliers obstrués par du sable, ce qu’on n’avait pas dû faire depuis le 29 mars 1814, veille de l’entrée des alliés dans Paris !

Pendant ce temps, les succursales avaient versé près de 300 millions au gouvernement de Versailles

pour assurer les services publics et réorganiser l’armée. C’est encore la Banque qui soutint le Gouvernement pendant les premières années en lui prêtant jusqu’à 1,530 millions ; le Gouvernement les remboursa par annuités de 200 millions à 1 0/0 seulement d’intérêt, quand il aurait dû en payer 5 ou 6 à un emprunt. En échange, le Gouvernement l’autorisa à émettre un nombre de billets de plus en plus considérable. Elle en avait créé 1,800 millions en 1870 avec 600 millions seulement de réserve métallique, sans que le papier tombât au-dessous du pair; il put atteindre sans fléchir la limite de 2,300 millions en 1871, celle de 2,450 millions en 1872 et celle de 3,071 millions en octobre 1873, restant de 129 millions en deçà de l’émission autorisée jusqu'à 3,200 millions ! Mais la réserve s’élevait en ce moment-là même à deux milliards et demi en or et en argent. Cette solide base métallique rendit la France beaucoup moins sensible aux crises commerciales qui affligèrent en cette année l’Autriche, l’Allemagne, l’Angleterre et les États-Unis. Elle lui permit même de gagner considérablement sur le change, de faire cesser en fait le cours forcé des billets longtemps avant la suppression légale et d’abaisser le taux de l’escompte à 2 1/2 0/0.

Reprise des affaires ; développement des établissements financiers. — Ce bas prix de l’argent, joint aux nouvelles coupures de 5 francs et de 20 francs émises par la Banque en 1872 pour 22 et 28 mil-

lions, donna un immense essor au travail. On produisit de 1812 à 1875 avec une activité fiévreuse pour combler les vides faits par la guerre. En 1872 les opérations de la Banque et de ses succursales s’élevaient à 8 milliards, et à 10 milliards en 1880, dont 8 milliards et demi à l’escompte des effets dé commerce, partagés à peu près par moitié entre Paris et les départements.

La Banque soutenaitcet immense mouvement commercial, malgré la concurrence d’autres grands établissements financiers existant avant la guerre ou de fondation plus récente ; mais ils délaissaient presque entièrement l’escompte du papier de commerce pour les affaires de spéculation. Parmi les anciens, la Société générale comptait, en 1873, 16 bureaux dans Paris, 55 succursales dans les départements et une agence à Londres ; le Crédit, foncier patronnait la Banque foncière qui achetait à Paris des terrains pour bâtir et revendre les immeubles. La Banque hypothécaire de France , créée pour aiderla propriété foncière en lui prêtant à une plus forte proportion que le Crédit foncier limité par ses statuts à 50 0/0 de la valeur des immeubles, donna naissance à la Société des Immeubles de Paris , rivale de la Rente foncière. Le Crédit lyonnais transporté à Paris développa considérablement l’usage des chèques et soutint la Foncière lyonnaise et la Foncière de France et d’ Algérie ; la Banque de Paris et des Pays-Bas formée en 1872 par la fusion de

ces deux Sociétés auparavant distinctes devient un grand comptoir de prêts d’Élats.

L’épargne française annuelle, estimée à 42 ou 1,300 millions en 1868 et à 1,800 millions ou 2 milliards en 1881, était employée par ces établissements financiers à de nombreuses exploitations agricoles ou industrielles créées en France et même à l’étranger : Compagnies d'assurances sur l’incendie, sur la grêle, sur les accidents, sur la vie ; Compagnies d’eaux et de gaz en France, dans les grandes villes d’Europe et même d’Asie et d’Amérique ; Exploitation des plàtrières, des mines d’or, d’argent et de fer, des charbonnages français et étrangers, des établissements d’eaux minérales et des restaurants même ; Compagnies de pêcheries de transport à vapeur et d’assurances maritimes ; Percement des isthmes de Panama et de Corinthe ; Obligations des chemins de 1er, emprunts d’États étrangers et emprunts de l’État français en rente amortissable, sans compter ceux des départements, des villes et des Chambres de commerce. Si de grandes catastrophes, comme celle dé l’Union générale, sont inséparables d’un tel mouvement de de la spéculation qui employait en 1881 jusqu’à 1,300 millions pour l’achat et la vente des titres, il a eu pour résultat de développer singulièrement la richesse mobilière si favorable à l’activité du commerce. Car on peut transmettre ces titres presque sans frais, ou emprunter sur les actions et

les obligations sans les formes judiciaires et sans les délais inséparables de la vente ou des hypothèques prises sur les propriétés foncières.

Nouvelles formes du travail et du commerce ; les associations et les syndicats . — La loi de 1868 avait autorisé les réunions où seraient discutées seulement les questions économiques. Le Gouvernement avait aussi déclaré qu’il tolérerait la formation de syndicats soit de patrons, soit d’ouvriers, c’est-àdire l’établissement de groupes industriels embrassant les hommes d’un même corps d’état dans une même localité, pour leur permettre de propager l’enseignement professionnel, de surveiller l’apprentissage et de régler le taux des salaires. 11 se forma alors et après la guerre plus de 110 chambres syndicales de patrons, réunies en deux grands groupes, l’ Union nationale du commerce et de l'industrie et le Comité central. 'Les ouvriers de leur côté fondèrent en 1874 plus de SS chambres syndicales destinées à lutter contre les patrons dans les questions de salaires, et aussi à amener la formation de sociétés de crédit mutuel, de coopération et de production comme avant 1870. Mais le peu d’esprit pratique de ces associations, leur défiance contre le capital et même contre leurs propres géran ts, ne permirent la création que d’un petit nombre de ces sociétés : Y Association générale des typographes parisiens et L Imprimerie nouvelle , deux sociétés de cordonniers et une de tailleurs. D’autre part, les

grèves où se laissent entraîner les ouvriers contre leur propre intérêt, puisqu’elles ont pour résultat d’épuiser leurs ressources et de contraindre les patrons à recourir au travail étranger, ont diminué la sollicitude que leur portaient les pouvoirs publics. La passion les empêche de comprendre que l’augmentation des salaires, jointe à la diminution des heures de travail, oblige le fabricantà hausser ses prix, donc à lutter avec moins d’avantage contre la concurrence étrangère, d’où il résulte une perte pour le commerce français. Les violences qui ont accompagné les dernières grèves dans la région minière de Saône-et- Loire (1882), les prédications insensées des collectivistes-anarchistes sur la suppression de la propriété individuelle et la réunion de toutes les forces productrices du travail entre les mains d’une gérance tyrannique, ont nui à la cause de l’association et du syndicat. Une loi votée en *1881 par la Chambre des Députés pour donner aux chambres syndicales l’existence légale et leur accorder même, sous certaines conditions, la personnalité civile, fut amendée en août 1882 par le Sénat ; il rejeta les unions de syndicats de diverses professions qui pouvaient transformer les associations économiques en partis politiques. La loi devant revenir devant la Chambre des Députés; les syndicats professionnels ne jouissent encore que de la tolérance (mars 1883).

Progrès de l' enseignement économique et commercial. — L’un des plus puissants moyens de dissiper

ces fausses idées sur les rapports du capital et du travail, c’est la diffusion des doctrines économiques et de l’enseignement commercial. C’est l’œuvre méritoire à laquelle se sont voués depuis dix ans avec la plus grande sollicitude le Gouvernement de la République, les chambres de commerce et les particuliers. L’agriculture avait surtout besoin d’un enseignement technique. Sacrifiée à l’industrie lors des traités de 1860, l'Empire l’avait privée de presque tous ses moyens d’instruction. L 'Institut agronomique, établi en 1848 à Versailles, dans le vaste domaine rural dépendant du château, fut supprimé en 1852 parce qu’il gênait les chasses du souverain. Les modestes fermes-écoles subventionnées pour donner à des enfants l’enseignement agricole élémentaire avaient monté de 25 en 1848, à 70 à la fin de 1849 ; elles descendirent à 53 en 1852, pour tomber à 33 à la fin de l’empire. Les trois écoles de Grignon , de Grand’ Jouan et de La Saulsaie (celle-ci transférée en 1870 à Montpellier) avaient seules survécu, mais étaient insuffisantes.

Cependant l’agriculture avait besoin d’un développement énergique pour soutenir la concurrence étrangère et combattre les fléaux naturels. Le blé indigène ne pouvait être vendu au-dessous de 20 fr. l'hectolitre (prix de revient sans bénéfice), tandis que le blé américain était livré au Havre de 14 à 18 fr. 11 en était de même du commerce des bœufs, des moutons et des porcs contre les viandes fraîches ou

salées et les animaux sur pied importés d’Amérique. Le commerce des vins fut d’abord favorisé par de belles récoltes et les facilités du traité de 4860 ; elles avaient élevé l’exportation de 2,500,000 hectolitres en 1859, à 4,000,000 valant 300 millions de francs en 1873. Mais les vignes furent atteintes depuis 1876 par le phylloxéra, la moitié du vignoble français détruit, et en 18801a France n’exportait plus que pour 234 millions de francs de vin, quand elle en importait pour 283 millions d’Italie, d’Espagne et de Hongrie. Une maladie spéciale avait aussi attaqué les vers à soie depuis 1854. Avant cette époque, on récoltait 26 millions de kilogrammes de cocons valant 117 millions de francs; en 1857, on n’en récoltait plus que 7 millions de kilogrammes d’une valeur de 13 millions. Malgré les belles découvertes du savant L. Pasteur, qui reconnut la cause de cette maladie : la présence dans le corps du ver de corpuscules étrangers, les importations de soie et de cocons montèrent de 192 millions de francs en 1859 à 488 millions en 1876.

Le Gouvernement delà République eut la gloire de donner à l’agriculture un enseignement complet. La loi du 30 juillet 1875 créa entre les ferme-écoles et Grignon, les écoles pratiques d' Agriculture, sorte d’instruction primaire supérieure technique ; elles étaient installées aux frais des départements, mais les élèves y payaient une petite pension. Comprenant qu’il n’y a pas de solide instruction primaire ni

secondaire sans un enseignement supérieur florissant qui fait les découvertes et perfectionne les méthodes, la loi du 29 juillet 1876 rétablit à Paris \' Institut agronomique , sorte d’école normale supérieure de l’agriculture.

li en fut de même dans l’enseignement commercial proprement dit. La célèbre loi Ferry , du 28 mars 1882, en rendant la gratuité absolue et en imposant l’obligation de l’instruction primaire, indispensable dans un pays régi par le suffrage universel, a complété après un demi-siècle de luttes ardentes la loi Guizot de 1833, la loi Duruy de 1867, et donné un fondement solide à l’enseignement professionnel. Sur le modèle de l’école Turgot, la ville de Paris a fondé de nouvelles écoles municipales d’instruction prim aire supérieure : écoles Colbert, Lavoisier, J.- B. Say et Arago. A côté des études commerciales, l’enseignement des principes de l’économie politique y a pris place *. Pour les femmes dont un grand nombre sont employées avec succès dans le commerce, des écoles professionnelles fondées par des particuliers sont subventionnées par la ville de Paris, des cours municipaux d’enseignement commercial institués dans la plupart des arrondissements de la capitale, et trois autres subventionnés par la Chambre de commerce. Les particuliers rivalisent de zèle avec les administrations publiques. À Paris, \qs Associations phi-

i. V. Levasseur. Résumé historique de ï enseignement de l’économie politique et cle la statistique en France, 1883.

lotechnique et polytechnique , Y Union française de la jeunesse et les cours Bamberqer , appelés du nom de leur généreux fondateur, les sociétés de même nature à Lyon, Bordeaux, Reims et Amiens, de nombreux conférenciers, en tète desquels il faut placer l’infatigable Fr. Passy, donnent une part considérable dans leur enseignement aux notions commerciales et économiques.

Pour que ces notions se répandent dans les masses, les nouveaux programmes de l’instruction publique es ont introduites à tous les degrés de l’enseignement : dans les écoles primaires (27 juillet 1882) , dans l’école normale primaire d’Auteuil et l'école normale primaire de jeunes filles pour ledépartement de la Seine ; dans toutes les écoles normales primaires des départements (29 juillet 1882) ; dans les lycées et collèges, dans l’école de Cluny et les collèges d’enseignement secondaire spécial ; dans l’enseignement secondaire des jeunes filles (août 1882), dans l’école Sévigné et l’école normale supérieure de j’eunes filles à Fontenay.

A un degré plus élevé et dans un ordre d’enseignement plus particulièrement commercial, les écoles supérieures de commerce se sont multipliées. Celle de Mulhouse fut fermée après la guerre ; mais à son imitation se sont établies celles de Lyon, Marseille, Bordeaux, Rouen, Le Havre, Lille, sous le patronage des Chambres de commerce de ces villes. On y enseigne l’étude et la pratique des langues vivantes,

les opérations commerciales de toute nature, la connaissance des matières premières, l’histoire et la géographie commerciales, sans oublier l'économie politique comme étant une science nécessaire au commerce et la seule propre à donner des idées justes sur la marche des affaires. A Paris la chambre de commerce, non contente des deux écoles fondées avant 1870, Yécole commerciale de l’avenue Trudaine et Yécole supérieure de la rue. Amelot, a ouvert en 1881, boulevard Malesherbes, Yécole des hautes études commerciales, véritable faculté des sciences du commerce. L’initiative privée a secondé les efforts des pouvoirs publics. Dans Yécole libre des sciences politiques fondée en 1871 par M. Boutmy, trois cours se rapportent plus particulièrement au commerce: ceux de statistique (M. Levasseur), de géographie économique (M. Pigeonneau), d'histoire des traités de commerce et de la politique commerciale de la France, (MM. de Foville et Juglan).

L’économie politique proprement dite a été non seulement développée dans le haut enseignement industriel, mais aussi largement introduite dans l’enseignement supérieur classique. Au Conservatoire des arts et métiers, où le cours d’économie industrielle avait été créé en 1820 par J. -B. Say, se sont succédé Al. Blanqui (1832-54), et après un intervalle de dix ans dû aux défiances du gouvernement impérial, Wolowski (1864-71) et E. Levasseur avec lesquels le cours a repris son véritable nom : Cours d'é-

conomie politique et de législation industrielle. Au Collège de France, la chaire d’économie politique établie en 1831 pour J. -B. Say fut occupée après lui par d'éminents professeurs, Rossi (1833-40), Michel Chevalier et Baudrillart (1841-79) et Leroy-Beaulieu,. A l'enseignement dogmatique a été ajouté l’enseignement historique de la science, dans le cours d'histoire des doctrines économiques, géographie et histoire économiques, confié depuis 1868 àM. Levasseur. Enfin un premiercours d’économie politique à la Faculté de droit de Paris avait été créé en 1864 ; d’autres ont été institués de 1875 à 1883 dans les facultés de province, tant celles de l’État que les facultés libres.

Enseignement de la géographie économique , sociétés de géographie commerciale . — L’une des études les plus indispensables à un commerçant est celle de la géographie, par laquelle il connaît les productions et les besoins des diverses contrées et peut régler la nature de ses envois et de ses demandes. La France avait tenu aux XVIIe et XVIIIe siècles le sceptre de la géographie savante avec Sanson, Jaillot, Delisle et D’Anville, quand lWllemagne n’avait encore que d’indigestes compilations ; mais elle s’élait laissé devancer depuis le commencement de ce siècle. Il n’existait en 1871 qu'une seule Société de géographie en France, celle de Paris, la plus ancienne de l’Europe,fondée en 1821. Depuis 1872 une généreuse émulation en a suscité dans nos grandes viHcs : Rouen,

Douai, Nancy, Lille, Rochefort, Montpellier, Toulouse, Dijon, Oran en Algérie (etc). Leurs bulletins, échangés avec ceux des nombreuses sociétés de géographie étrangères, de Lisbonne à Pétersbourg, du Caire à Mozambique, d’Irkoutsk à Calcutta et de Québec à Buenos-Ayres, portent partout les notions intéressantes pour le commerce. La France a aussi créé la première institution qui ait eu pour objet direct l’application de la géographie au mouvement commercial : c’est la Société de géographie commerciale de Paris fondée en 1873, et, à sa suite celles de Lyon, Bordeaux et Marseille. A leurs bulletins s’ajoutent des recueils spéciaux, le Tour du monde, l'Exploration, la Revue de géographie , faisant connaître avec intérêt et utilité les voyages des hardis pionniers qui pénètrent dans les contrées les plus reculées du globe.

L'enseignement de la géographie économique, introduiten 1872 dans lesprogrammes géographiques des lycées et collèges, ne laisse plus aucune classe de la société dans l’ignorance des productions de chaque con trée. Enfin si la France, sortant à peine des convulsions de la guerre, n’a pu prendre qu'une part médiocre à la première Exposition de géographie ouverte en 1871 à Anvers, elle a pris sa revanche à celle de Paris en 1873. Nos cartes savantes, comme la grande carte de l’état-major réunie pour la première fois avec ses 273 feuilles sur une seule surface, nos atlas scolaires classiques et commerciaux, nos cartes

en relief, les premières construites avec précision par MUe Kleinhans, montrèrent, de l’aveu même de nos ennemis les Allemands, que la France savait aussi la géographie.

Expositions universelles . — Les progrès de l’industrie française, et par suite le développement du commerce, apparurent de plus en plus remarquables aux trois Expositions universelles de 1873 à Vienne, de 1876 à Philadelphie ouverte à l’occasion du centenaire de l’indépendance des États-Unis, en 1878 à celle de Paris. Elles eurent toutes trois cela de remarquable qu’à l’exposition des produits industriels était jointe celle des Beaux-Arts où, de l’aveu des étrangers, la France tint le premier rang dans tous les genres de la peinture: portrait, paysage, histoire. De même pour les produits relatifs aux arts industriels. À Vienne on distingua les meubles de luxe et les bronzes de Paris, la joaillerie et l'orfèvrerie françaises, les cristaux de Baccarat e de Clichy, les glaces de Saint-Gobain et les porcelaines de Sèvres, dans un pays qui pouvait nous opposer les célèbres cristaux de Bohême et les porcelaines de Saxe. Les soieries de Lyon, les étoffes de Reims furent également citées avec éloges pour la fermeté de l’exécution unie à l’élégance. Liancourt fut remarquable pour son exposition de machines agricoles ; Fives- Lille et Anzin se placèrent au premier rang pour les constructions métalliques et l’industrie des mines.

Le succès fut encore plus grand à Philadelphie où

l’on Compta mille exposants français. Outre les beaux-arts et les industries de luxe qui, là comme à Vienne, conquirent l’admiration des étrangers, la machine à travailler le bois d’Arbey étonna les Américains eux-mêmes, ainsi que la célèbre machine électro-magnétique de Gramme, une des plus ingénieusès applications de l’électricité. On remarqua les cuivres Sécretan, les fontes de fer pour objets industriels présentées par l’usine de Marquise, les fontes manganifères miroitantes indispensables à l'acier Bessemer et provenant des forges de Saint- Louis, de Terre-Noire, de la Youlte et de Bessèges. De l’aveu même des Américains, la France tint le premier rang pour les travaux publics, modèles et dessins de ponts, viaducs, digues maritimes, phares, etc.

A Paris, la France put développer toutes les merveilles de ses arts et de sesindustries. L’une des principales, l’ébénisterie, s’inspirait de la Renaissance et du XVIIIe siècle ; on y remarquait moins qu’auparavant le mélange des bois les uns avec les autres et la prodigalité des incrustations en nacre et en ivoire ; en général les meubles étaient faits d’un seul bois, chêne, érable, thuya, ébène relevés avec goût par quelques garnitures de bronze doré. Les Gobelins et Beauvais exposèrent surtout des dessins de fleurs et des figures décoratives, sujets plus convenables à la tapisserie que la reproduction des tableaux. La fabrication des papiers peints avait fait de

grands progrès depuis dix ans ; elle présenta d’admirables produits imitant les cuirs de Cordoue, les velours, les brocarts d’or, les tapisseries. Sèvres, abandonnant les trop grandes pièces, revint à un sentiment plus juste de l’art décoratif dans ses produits où l’on admirait, avec une grande variété de couleurs, des dessins pleins de grâce. Vierzon l'imitait avec succès, et Limoges rivalisait avec le vieux Saxe. Les grandes faïences décoratives traitées dans le genre de la Renaissance méritèrent des éloges unanimes, celles de Nevers avec leurs plaques bleues et jaunes, celles de Longwy pour leurs grands vases craquelés. Saint-Gobain fit admirer sa glace colossale de 26 mètres de surface et ses grands miroirs à biseau; Baccarat, les merveilles de sa cristallerie, torchères, girandoles, candélabres étincelants, et un grand kiosque en cristal à colonnes corinthiennes d’une merveilleuse beauté. Les bronzes de Paris offrirent des groupes, des statues, des bustes, des reproductions de l’antique et de la Renaissance, des objets d’art dorés et argentés, relevés d’émaux, d’agate et de lapis-lazuli. La joaillerie et l’orfèvrerie, qui excellaient à mélanger l’or et l’argent avec les pierres précieuses, prouvèrent que l’art et le goût vivaient encore en France.

Voies de communication ; réseau télégraphique universel. — Aux efforts des particuliers se joignirent les soins du Gouvernement pour développer le commerce par les voies de communication. La loi

du 10 mars 1871 autorisa les chemins de fer locaux, et les conseils généraux des départements en concédèrent aussitôt un grand nombre. Mais le manque de ressources de plusieurs compagnies concessionnaires et l’insuffisance du trafic sur beaucoup de ces petites lignes amenèrent en 1876 la crise des chemins de fer secondaires. Après de longs débats dans les Chambres et à la suite d’un célèbre rapport de M. de Freycinet sur les travaux publics, fut votée la loi du 2 avril 1879 qui rachetait 181 lignes nouvelles (8,700 kil.) pour former le Réseau de l’État ; une dépense de 500 millions par an pendant dix ans devait être effectuée pour améliorer et continuer ces lignes, /creuser ou élargir nos canaux, agrandir nos ports de commerce. On créa pour subvenir à ces travaux un nouveau titre de rente sur l’État, le 3 0/0 amortissable.

Les prînpipaux de ces chemins secondaires, ceux des Charentes et de la Vendée formant avec les petites lignes voisines un groupe continu (environ 2,000 kil.) furent exploités directement par l’État. Les autres furent concédés provisoirement aux grandes Compagnies au milieu desquelles ils sont enclavés, d’après un système de’ régie intéressée. La loi fixa un maximum de dépenses à la charge de l’État, et détermina la participation éventuelle des Compagnies aux excédants de recettes, tout en laissant à l’État l’autorité absolue sur les tarifs, afin qu’il pût lesmodifier dansl’intérct du commerce.

Cette loi fut profondément modifiée par les conventions signées en juillet et août 1883 entre l’État et les grandes Compagnies. Pour ne pas affaiblir le crédit de l’État qui n’aurait pu suffire sans de fréquents emprunts à de si grosses dépenses, les conventions ont concédé ces lignes et d’autres nouvelles (en tout 9.000 kil.) aux Compagnies à titre définitif. Les Compagnies se chargent de fournir tous les capitaux nécessaires (2,262,000,000) au moyen d’émission d’obligations pendant dix ans, durée présumée des travaux. L’État entre en partage des bénéfices quand ils dépassent un taux déterminé. En échange, il garantit les intérêts et l’amortissement des 4/S de la dépense totale et accorde aux Compagnies une prolongation considérable de la durée de leurs concessions.

Parmi les canaux récemment ouverts, il faut citer le petit Canal Saint-Louis achevé en 1874 pour éviter à la batellerie du Rhône la barre de ce fleuve et conduire les navires dans le golfe de Foz où l’on rencontre des profondeurs d’eau de 8' mètres (carte 23). Un port nouveau avec vastes quais, docks et machines de déchargement a été construit à Saint-Louis même pour activer le commerce des houilles des Cévennes. Un grand nombre de ports anciens, Boulogne, Le Havre, Rouen, Nantes, Bordeaux, Cette, etc., ont vu depuis la loi de 1879 leurs fleuves et leurs bassins approfondis ou augmentés et leurs quais élargis, par suite leur com-

merce s’accroître annuellement de plusieurs milliers de tonnes,

Un moyen merveilleux de rapides communications commerciales, le télégraphe électrique terrestre et sous-marin, a reçu d’immenses dévelop-

pements. Les premières lois relatives aux dépêches télégraphiques expédiées en France avaient établi un système de zones à prix variables et augmentant avec la distance. Isa loi de janvier 1878 améliora considérablement ce service en instituant un tarif postal et télégraphique uniforme pour la France 'continentale. Le 5 février 1879 un ministère des postes et dès télégraphes, services autrefois séparés entre les ministères des finances et de l’intérieur, fut créé et tenu en dehors des variations de la politique. Il fut permis alors de faire d’utiles améliorations dans ce service, et surtout de faciliter les relations télégraphiques avec l’étranger.

Déjà de 1852 à 1855 plusieurs conventions signées avec le Zollverein allemand, la Suisse, la Sardaigne, la Belgique et l’Espagne avaient établi des taxes internationales pour la télégraphie électrique et admis le système des zones comme base du tarif. Des conférences tenues à Paris en 1865 et à Vienne en 1868 réformèrent le tarif européen ; celles de Berne et de Borne en 1871 l’étendirent aux Indes, à la Chine, jusqu’au Japon, à Java et en Australie. Elles édictèrent aussi le nouveau code télégraphique. Elles' spécifièrent que les câbles seraient neutralisés en temps de guerre ; qu’on instituerait dans les principales stations des observatoires météorologiques pour informer la navigation, qu’on établirait dans un pays neutre, à Berne, un Institut international télégraphique. Aujourd’hui le globe

presque tout enlier, sur terre et sur mer, est entouré d’un réseau de câbles électriques, portant les ordres du commerce à travers F Atlantique, le Pacifique et l’Océan Indien, de Londres ou de Paris à New-York, San-Francisco, Rio-de- Janeiro et Buenos-Ayres, ou vers l’Orient à Calcutta, Saigon, Shanghaï et Iokohama. Ils pénètrent même les solitudes desséchées de l'Australie jusqu’à Melbourne et Sidney, et se prolongent sous mer jusqu’aux parages lointains de la Nouvelle-Zélande, pour aller plus tard rejoindre à Panama le réseau de l’Atlantique et compléter le tour du monde.

Un travail encore plus merveilleux est le tunnel qu’on se propose de creuser sous le Pas-de-Calais entre la France et l’Angleterre pour réunir, au grand avantage du commerce obligé aujourd’hui à quatre transbordements, ces deux pays autrefois unis avant les dernières révolutions géologiques. Le détroit n’a que 33 kil. de largeur et 10 mètres seulement de profondeur dans son milieu ; on comprend que la pensée soit venue de le supprimer, rien ne paraissant aujourd’hui impossible à la science après le percement des montagnes et des isthmes. Les Chambres anglaises et françaises votèrent des fonds pour les études préliminaires, et les travaux de sondage commencèrent en 1873. Ils donnèrent les résultats les plus satisfaisants sur les couches géologiques. Tout faisait

espérer la réussite de l’entreprise, quand, il y a quelques mois à peine, une panique inexplicable s’empara des Anglais. Ils parurent craindre qu’une armée continentale n’envahit l’Angleterre par ce souterrain large à peine de quelques mètres et si facile à obstruer. Les travaux n’en continuent pas moins du côté de la France, en attendant que nos voisins se remettent de leur frayeur. Sans doute ils seront quelque jour les premiers à profiter de cette voie de commerce, comme ils tiennent aujourd’hui à si grande importance le Canal de Suez qu’ils ont mis tous leurs efforts à empêcher pendant plusieurs années.

Commerce extérieur ; les tarifs de douane et les traités de commerce. — Les moyens rapides de communication et la multiplication des établissements de crédit sont indispensables au commerce français, si l’on veut qu’il lutte avec des armes égales contre le négoce étranger. La concurrence universelle est la loi du commerce, et la France rencontre aujourd’hui des rivaux qu'elle ne connaissait pas il y a vingt ans. Les États-Unis offraient avant 1860 un débouché considérable à nos soieries, à nos vins et à nos meubles de luxe. Le Sud, tout puissant dans le Congrès et libre-échangiste parce qu’il ne produisait que des denrées agricoles, avait abaissé les tarifs à l’importation. Mais la guerre de sécession (1860-65) bouleversa l’ordre économique de ce pays en modifiant les influences politiques. Le

Nord victorieux et manufacturier éleva les tarifs protecteurs presque jusqu’à la prohibition, d’abord pour payer les 10 milliards de la dette fédérale, ensuite pour développer ses industries textiles et métallurgiques. Libéralement traités par la nature qui leur a prodigué sur un sol immense toutes les matières premières, fer, houille, or, argent, cuivre, textiles de toute sorte, troupeaux, terres arables, non seulement ils fournissent l’Europe de blés et de viande, mais ils peuvent presque se passer entièrement d’elle. Car ils cultivent la vigne sur l’Ohio et tn Californie, et l’Exposition de Philadelphie en 1876 a montré leurs progrès industriels dans la filature, le tissage, les meubles même, la joaillerie et la bijouterie. Leurs produits luttent maintenant avec les nôtres sur nos propres marchés. D’autre part l’Allemagne, l’Autriche et l’Italie ont perfectionné leur outillage pour rivaliser avec la France et l’Angleterre. Enfin ces pays et d’autres encore, Russie et Espagne, ont élevé leurs tarifs pour augmenter les ressources de leurs gouvernements ou protéger leurs manufactures. De là une lutte ardente pour la production et les débouchés, lutte où depuis dix ans se sont de nouveau trouvés en présence la protection et le libre-échange.

En 1868 le parti protectionniste avait ouvert la campagne en prévision des traités de 1860 qui devaient expirer en 1870. Le gouvernement impérial consentit à faire une enquête sur l’état du com-

merce extérieur. Mais elle fut emportée par la guerre, et, à la suite de ces événements, la situation du commerce extérieur fut d’abord incertaine. Il fallut pour payer la rançon du pays augmenter les impôts sur les objets de grande consommation : café, sucre, vins, alcools. Mais quand M. Thiers proposa une taxe sur les matières premières et sur l’importation des objets fabriqués, il se heurta contre l’opposition des industriels, effrayés du premier de ces impôts, et contre celle des puissances étrangères avec qui nous avions des traités de commerce. L’Assemblée nationale repoussa la taxe sur les ma tières premières, mais autorisa en 1872 le Gouvernement à dénoncer successivement les traités de commerce, afin de recouvrer sa liberté d’action pour la révision complète de la législation douanière. Les traités n’expirant pas tous à la même époque, il fut décidé en 1873, à la suite d’une délibération approfondie au conseil supérieur du commerce, qu’on maintiendrait provisoirement les traités avec l’Angleterre et la Belgique en les prorogeant d’année en année, et qu’on ajournerait toute discussion sur l’ensemble des tarifs jusqu'en 1877, époque où les différentes conventions commerciales devaient expirer.

De 1875 à 1876, les partisans des deux systèmes se disputèrent l’opinion publique. Les faits donnèrent d’abord raison au parti de la liberté commerciale ; les récoltes étaient bonnes, quelques-unes

même excellentes, et jointes à* l’activité de la pro- * duction industrielle, elles avaient porté le chiffre du commerce - extérieur de 4,300 millions en 1862 à 7, 300 millions en 1876. L’abaissement du tarif sur les matières premières avait enrichi l’industrie ; l’importation des laines étrangères, accrue de 126 millions en 1839 jusqu’à 277 millions en 1876, avait permis à nos fabricants d’exporter en 1876 jusqu’à 316 millions de lainages contre 79 millions seulement qui furent importés. L’industrie était donc en général florissante. Cet essor rapide du commerce avait assuré, en moins de trois ans, la libération du territoire par le paiement anticipé des cinq milliards à l’Allemagne.

Aussi la plupart des chambres de commerce demandaient le renouvellement des traités. Elles considéraient que la France y avait un grand intérêt ; car, étant surtout manufacturière, elle a besoin pour ses approvisionnements et ses débouchés que les tarifs soient assez longtemps invariables. Or c’est l’avantage que présentent les traités de commerce en établissant pour un temps déterminé; cinq ou dix ans, une base stable et certaine du trafic international. D’ailleurs les industries sont solidaires. Beaucoup de producteurs seraient lésés si, pour complaire à d’autres, on augmentait les droits sur les matières dont ils ont besoin. Les tisseurs demandent le fil à bon marché ; les imprimeurs sur étoffes, le bas prix des produits chimiques ; il faut à tous de

la houille et des métaux. Les chambres de commerce consultaient donc les intérêts généraux du marché, aussi bien ceux de la plus grande partie des fabricants que de la masse des consommateurs, en demandant le renouvellement des traités de commerce, avec le changement des droits à la valeur, dont la perception est difficile, en droits spécifiques.

Mais la crise commerciale de 1877 modifia ces dispositions. La récolte fut médiocre en France et dans une grande partie de l’Europe ; la guerre d’Orient (1876-78) ralentit forcément le commerce avec la Russie qui éleva ses tarifs pour faire face à ses dépenses militaires. Il en fut de même de l’Allemagne, de l’Autriche, de l’Espagne et de l’Italie pour des raisons politiques. L’occasion parut favorable aux protectionnistes qui demandèrent au Sénat (novembre 1877) une enquête sur l’état du commerce et le relèvement des droits protecteurs. Ils faisaient craindre l’abaissement des salaires et le licenciement des ouvriers, par suite des troubles politiques. A cette Association pour la défense du travail national, répondait la Société fondée pour la Défense de la liberté commerciale et le maintien des traités de commerce sous l’impulsion du commerce de Paris qui, vivant surtout d'exportation, craignait renchérissement des matières premières et les représailles des étrangers.

Ces luttes d’intérêts commerciaux rendaient la

tâche du Gouvernement difficile. Un premier traité conclu le 6 juillet 1877 avec l’Italie fut rejeté par les Chambres françaises comme trop favorable à cette puissance ; l’Italie irritée refusa de proroger les traités en vigueur pendant la durée des négociations nouvelles, et frappa nos importations des droits établis par le tarif général, droits plus forts que ceux: qu’assurait le tarif conventionnel aux produits similaires des autres pays. Il en fut de même pour l’Autriche et l’Espagne à la suite de négociations infructueuses ; il fallut conclure des conventions provisoires avec ces puissances, leur assurant pour deux ans le traitement de la nation la plus favorisée. Les négociations entamées avec l’Angleterre échouèrent également. On dut proroger pour deux ans encore l’ancien traité qui fut dénoncé, ainsi que celui avec la Belgique, pour le 1er janvier 1880.

La loi du tarif général ne put être votée qu’en février 1882. Il était fait de pièces et de morceaux, tantôt libéral, tantôt restrictif, conçu dans un esprit de conciliation, repoussant le retour à l’ancien régime protecteur, mais ajournant les réformes demandées par le libre-échange ; c’était le statu quo légèrement modifié. 11 était sectionné en quatre lois distinctes : 1° les matières animales et végétales ; 2° les métaux et minéraux ; 3° les produits fabriqués ; 4° les surtaxes d’entrepôt. Les taxes sur le blé, la viande et les boissons étaient très faibles et destinées à disparaître aussitôt que possible ; car

elles étaient établies dans un intérêt fiscal plutôt que protecteur. En somme, le tarif était favorable à la liberté des échanges en même temps que rassurant pour la stabilité du commerce. S’il substituait les droits spécifiques aux droits à la valeur, ce qui augmentait le taux proportionnel de la taxe pour beaucoup de marchandises de grande consommation, s’il accroissait certains droits, il permettait de les diminuer par la conclusion de traités de commerce.

Les anciens traités de commerce devaient être dénoncés et ne demeurer en vigueur que. six mois après la promulgation du tarif général ; à cette date ils cesseraient leur effet ou seraient remplacés par des conventions nouvelles. La conclusion de ces nouveaux traités était facilitée par le tarif général lui-même ; car, en permettant la réduction des droits, la France pouvait obtenir de l’étranger des avantages équivalents. C’est ainsi que de 1880 à 1882 des traités de commerce ont été conclus avec •l’ Autriche-Hongrie, la Suisse, l’Espagne, le Portugal, l’Italie et Ja Suède.

L’Allemagne n’a pas de traité de commerce avec nous, le traité de Francfort (10 mai 1871) lui assurant le régime de la nation la plus favorisée. Les Chambres de Hollande ont refusé leur approbation au traité de commercé conclu avec la France. Enfin les négociations pour un traité de commerce ont été définitivement rompues en 1882 entre la France et

l’Angleterre ; celle-ci n’a pas voulu accepter la transformation des droits à la valeur en droits spécifiques qu’elle considère comme une aggravation des taxes admises en 1860. Les relations commerciales entre les deux pays sont établies de la façon suivante. Le tarif anglais étant satisfaisant pour les intérêts français, on l’accepte en accordant aux produits anglais, à leur entrée en France, le traitement de la nation la plus favorisée, tel qù’il sortira des pourparlers engagés avec les autres puissances. C’est une concession faite à l’Angleterre, non par un traité liant les deux étals pour un temps déterminé, mais par une loi française pouvant être rapportée si l’Angleterre modifiait les tarifs applicables à nos produits. Notre commerce y perd en sécurité ; mais il y gagne en indépendance.

Conditions nouvelles du commerce ; politique coloniale. — Ces difficultés prouvent jusqu’à l’évidence que les conditions de trafic extérieur se modifient de jour en jour ; le commerce français doit s’y accommoder s’il ne veut dépérir. Devant la concurrence universelle et les progrès industriels accomplis par chaque peuple européen, il faut aux nations manufacturières des débouchés nouveaux pour leurs produits dans des contrées neuves et fertiles, d’où l’on tire en même temps les matières premières. La politique coloniale de l’Angleterre l’a compris admirablement par ses établissements anciens du cap de Bonne-Espérance, des Indes, de

l’Australie, du Canada, et par son protectorat récemment imposé dans le bassin du Zambèze et dans celui du Nil en Égypte. La France est entrée depuis dix ans dans cette politique, bile a racheté à la Suède la petite île de Saint-Barthélemy cédée par Louis XVI en 1784. Si la surface est médiocre et la population bien faible (2,800 habitants), cette île augmente nos colonies des Antilles en prévision de l’ouverture du Canal de Panama entrepris en ce moment mèmè par M. de Lesseps. Du côté opposé de ce canal, dans l’Océan Pacifique et sur le chemin entre l’Amérique, l’Australie et l’Asie, Taïti et ses dépendances, les archipels Toubouaï, Touamotou et Gambier, ont passé en 1880 du protectorat français sous le gouvernement direct de la France, et huit ports ont été librement ouverts dans ces îles. Mais ces annexions sont de peu d’importance, comparées aux agrandissements des colonies françaises en Afrique et en Asie.

Algérie et protectorat de la Tunisie. — Si l’Angleterre domine aujourd’hui le commerce dans les deux grands fleuves orientaux de l’Afrique, le Nil et le Zambèze, la France marche à la conquête commerciale des deux fleuves occidentaux, le Niger et le Congo.

Le Niger, long de 4,800 kilomètres, arrose la fertile plaine du Soudan, six fois grande comme la France. Les Anglais sont maîtres du cours inférieur du fleuve et de la plus grande partie de la côte de

Guinée où il débouche ; mais le climat de ces contrées est funeste aux Européens. Au contraire la partie supérieure, plus salubre, se rapproche singulièrement du Sénégal français et n’est séparée que par le Sahara de notre Algérie. Quoique de ce côté le désertsoit un obstable sérieux, c’est par le nord qu’on chercha d’abord à faire pénétrer le commerce français dans le Soudan, l’Algérie étant voisine de la France et renfermant déjà des établissements considérables. En effet, depuis la répression du soulèvement de 1871, de grandes améliorations ont été introduites dans cette colonie. Les oasis extrêmes vers le sud, Ouargla et El-Goléa, ont été occupées : la première constituée enAghalikou administration directe dépendant de la France (1872), l’autre soumise à un tribut (1873). Notre influence s’est étendue jusqu’au 30° au Nord de l’Équateur.

La révolte de 1871 permit de confisquer 300,000 hectares de bonnes terres et d’en doter la colonisation officielle organisée en 1872 pour les Alsaciens- Lorrains. La substitution du gouvernement civil au gouvernement militaire favorisa la création d’un grand nombre de communes de plein exercice, de communes mixtes et de communes indigènes ; on augmenta le territoire civil comptant en 1882 plus de 2,800,000 habitants contre 4 à 300,000 seulement en territoire de commandement. La création de nombreux établissements de crédit, la Banque dé Algérie, la Compagnie algérienne , le Crédit fon-

cier et agricole d'Algérie, le Crédit algérien abaissèrent le taux de l’argent de 10 à 6 0/0; les escomptes de la banque d’Algérie ont été portés de 203 millions en 1872, à 485 millions en 1881. De son côté le Gouvernement, par la loi de 1879, consacra 12 à 13 millions par an à l’agrandissement des ports, et décréta l’ouverture de 10,500 kilomètres de routes nouvelles. Le tiers était achevé en 1882, et 1,300 kil. de chemins de fer exploités, mettant en relation directe Alger avec Oran et Consfantine avec Tunis. Des lignes transversales furent établies du Nord au Sud, surtout celle d’Arzeu à Méchéria, s’avançant à 352 kilomètres de la mer vers les hauts plateaux à l’entrée du Sahara Algérien.

Grâce à ces voies de communication et à ces instruments de crédit, la colonisation se développe. La population européenne est montée de 320,000 habitants en 1876 à 400,000 en 1881. Elle cultive plus de 1,200,000 hectares de terres et produit 22 millions d'hectolitres de céréales, sans compter les légumes, le tabac, le lin, l’exploitation des forêts et celle de Talfa, plante ligneuse croissant abondamment dans les hauts plateaux au sud d'Oran, etexcellente pour la fabrication du papier ; plus de 80,000 tonnes par an sont déjà exportées pour l’Angleterre. Les vignerons de'l’Hérault et du Gard, ruinés parle phylloxéra, se sont dirigés en grand nombre sur l’Algérie ; ils ont récolté en 1880, 432,000 hectolitres sur 24,000 hectares. D’excellents minerais sont

nu COMMERCE FRANÇAIS

exploités: le fer magnétique d’Aïn-Mokta prèsBone, employé au Creusot et dirigé par Dunkerque sur la Belgique, l’Allemagne et l’Angleterre ; l’hématite ferme de la Tafna dont 644,000 tonnes sont demandées annuellement par l’Angleterre et les États-Unis. Les oasis du Sud participent au mouvement commercial : fertilisées par le creusement de nombreux puits artésiens donnant près de 210,000 litres d’eau à la minute, elles multiplient la plantation des palmiers et la culture de l’orge ; plus de 7,000 tonnes de dattes ont été exportées en 1880., Aussi le commerce de l’Algérie est-il monté en 1882, à 562 millions, dont 412 millions à l’importation et ISO millions à l’exportation.

Le commerce s’est encore développé depuis les relalions nouvelles établies avec la Tunisie. Ce pays, placé à l’Est de l’Algérie, n’en est séparé par aucune limite naturelle ; il devait forcément associer sa politique à celle de la France. Indépendant de là Turquie depuis plusd’un siècle, il avait subi, depuis 1830età son grand avantage, l’influence française. Ala France est due la restauration de l’aqueduc de Carthage qui porte l’eau potable à Tunis; les postes, les télégraphes sur une longueur de près de 1,000 kilomètres, les chemins de fer sur 250 sont construits par des Français. La loi du 26 mars 1877 garantit un intérêt de 4 0/0 à la compagnie du chemin de fer établi entre Tunis et l’Algérie.

Malgré tant de services, le gouvernement tunisien,

appuyé par les agents italiens jaloux de notre prépondérance, et par les intrigues secrètes du gouvernement turc qui voyait avec peine l’extension de notre influence én Afrique, ne montrait que mauvais vouloir aux commerçants français. Les troupes tunisiennes laissèrent piller par les Kroumirs un bâtiment français jeté par la tempête à l’île de Tabarka (janvier 1878). Après de longues négociations infructueuses, uue expédition fut résolue et terminée rapidement par le traité de Kasr-el-Saïd (12 mai 1881) qui plaçait la Tunisie sous le protectorat de la France. Le bey ne conservait plus que l’apparence de l’autorité ; le ministre de France résidant à Tunis dirigeait sa politique étrangère et surveillait, sous la direction des départements ministériels de France, les services des finances, de la justice, de l’instruction publique et de la guerre, établis de 1880 à 1883.

Beaucoup moins étendue que l’Algérie (à peine 118,000 kil. carrés), mais relativement plû& peuplée (2,000,000 d'habitants), la Tunisie est infiniment plus fertile, étant composée en partie de riches plaines qui furent autrefois le grenier de Rome. Les céréales y abondent ainsi que les olives, oranges, citrons, dattes. De belles races de bœufs et de moutons paissent dans ses pâturages; le corail et l’éponge sont pêchés sur ses côtes. Enfin le sel, objet de commerce de premier ordre avec le Soudan, se rencontre en quantités énormes dans les Chotts ou lacs sans écoulement situés au sud de la Tunisie. Ces

chotts, dépression inférieure en plusieurs endroits de 27mau niveau de la mer, ne sont séparés d’elle que par l’isthme étroit de Gabès, large à peine de 6 kilomètres ; ils s’avancent à l’Ouest dans l’intérieur sur 375 kilomètres et 60 de largeur jusqu’au massif algérien du Djebel-Aurès. Un officier français, Rou daire, en exéculant Un nivellement des chotts (1874-75), montra la possibilité découper l’isthme de Gabès et de créer une mer intérieure algérienne. Ce projet, contrarié d’abord par la jalousie des ingénieurs italiens et interrompu par les événements politiques de 1875-78, est repris en ce moment même (1883) avec l’appui de M. de Lesseps. S’il peut réussir, il ouvrira au commerce la ligne la plus directe et la plus sûre pour pénétrer par Gadamès et Ghât jusqu’au lac Tchad et au Niger moyen, dans le cœur du Soudan.

En effet, depuis 1830, les caravanes de l’Afrique intérieure s’étaient détournées de l’Algérie pour aller à Maroc, Tunis et Tripoli. Elles se séparaient à l’Oasis d’Insalah, tête de ligne du transit à 400 kil. seulement au sud-ouest de l’Algérie (carte 24). Il importait de rétablir la voie directe du commerce vers Alger. Dès 1862, des chefs Touaregs, venus à Paris à la suite de l’expédition de Duveyrier, s’étaient engagés à protéger le commerce français dans le Sahara. Mais la guerre de 1870 et l’insurrection du sud de l’Algérie en 1871 empêchèrent de réaliser ce projet. On reprit ces tentatives en 1 880 avec la pensée de construire un

chemin de fer transsaharien de 2,600 kil. entre Alger et le Niger. Flatters explora d’abord la vallée

Carte 24. — Commerce français au Nord de l'Afrique.

de l’Oued -Igarghar, cours d’eau temporaire entre Tuggurt et le lac Menkhough, c’est-à-dire du 33°

au 27°, sans rencontrer presque aucun habitant sédentaire sur cet espace de 600 kil. composé de hamada ou plateaux crétacés sans eau, et d’aregs ou dunes de sable. Dans une seconde expédition, il s’avança plusàl’ouest par la vallée de l’Oued-Mia jusqu’à la Sebkha ou saline d’A madghor au 25°, mais fut tué par les indigènes (1881). Ces dispositions des musulmans et la nature du sol durent faire abandonner le projet du chemin de fer transsaharien.

Sénégal et 'protectorat du Haut-Niger. — lien est autrement du chemin de fer transsénégalien /il se présente dans de bien meilleures conditions de réussite. Au lieu de 2,600 kilomètres à parcourir d’Alger à Tombouctou, on en compte seulement 1,700 de Saint-Louis-du-Sénégal, par la vallée d’un large fleuve qu’un plateau étroit, n’offrant en certains endroits que 500 mètres d’altitude, sépare du grand fleuve du Soudan. Jusqu’à ce jour, notre influence ne dépassait pas Médine sur le Haut-Sénégal. Un officier de la colonie, Gallieni, s’avança jusqu’à Bafoulabé au confluent du Bakhoï et du Bafing, les deux bras supérieurs du Sénégal ; il pénétra ensuite dans le Kita qui accepta la protection de la France, (25avril 1880), et parvint enfin après de dures épreuves à Bamakou sur le Haut-Niger et de là à Nango près de Ségou-Sikoro, capitale du Ségou dont le sultan Ahmadou signa un traité qui le plaçait sous le protectorat français. Il ouvrait son pays à notre com-

merce et donnait son concours à l’établissement d’un chemin de fer.

Ce chemin doit se composer de trois sections : 1° 260 kilom., de Dakar à Saint-Louis ; 2° 580-, de Saint-Louis à Médine ; 3° 528, de Médine à Bamakou. On ne pouvait songer à partir de Saint-Louis où la barre du Sénégal empêche pendant plusieurs mois les navires d’aborder ; au contraire Dakar, en face de l’îlot de Gorée abrité par le cap Vert,, offre un port sûr de quatre à dix mètres de profondeur à la basse mer, avec des quais développés sur près de six cehts mètres ; c’est là que touchent les.paquebots français de Bordeaux à La Plata et les steamers anglais de Liverpool à la côte de Guinée. De Dakar à Saint-Louis, le chemin de fer traverse les fertiles pays de Baol et de Cayor, déjà placés antérieurement sous le protectorat de la France ; leurs souverains doivent donner gratuitement, avec le terrain nécessaire, les bois de construction dont le pays abonde, surtout le palmier-ronier, arbre superbe qui s’élève droit comme une colonne à de grandes hauteurs et dont le bois est incorruptible. Ils envoient aussi des hommes payés par la compagnie du chemin de fer pour abattre les arbres, poser la voie et creuser des puits artésiens. Cette première section traverse plusieurs centaines de villages où l’on cultive l’arachide, et où l’on élève beaucoup de troupeaux (carte 25).

La deuxième section, de Saint-Louis à Médine, suit la rive gauche du Sénégal sur des collines éle-

vées de quinze à vingt mètres à l’abri des inondations. Elle traverse le Toro et le Damga, pays déjà placés depuis 1863 sous le protectorat de la France,

Carte 2o. — Établissements français au Sénégal, au Niger et en Guinée.

et abondants en forêts et troupeaux. La troisième section, de Médine à Bamakou, passe entre le Kaarta e le Foula-Dongou sur la rive droite du fleuve, le Ban^ouk et le Mandingue sur la rive gauche. Ces

pays produisent l’arachide, le colon, l’ivoire, la poudre d’or, et les habitants achètent avec empressement nos armes et nos tissus. 11 s’est formé une Compagnie française de /’ Afrique équatoriale dont l’agent général exerce les fonctions de consul de France au Niger. La mission du colonel Desbordesa bâti un fort à Kita, à mi-chemin entre le Sénégal et le Niger ; un autre à Bamakou (1883), dont les souverains ont accepté notre protectorat aux mêmes conditions que celui de Cayor ; le drapeau tricolore flotte sur le Haut-Niger et une locomotive a déjà circulé de Médine à Bafoulabé, à la grande admiration des indigènes. Le télégraphe électrique réunit Dakar à Saint-Louis et remonte le Sénégal jusqu’à Bafoulabé : un câble immergé entre Dakar et les îles du cap Vert, où passe le cable sous-marin du Portugal au Brésil, va mettre les relations commerciales du Sénégal comme celles de l’Algérie à quelques heures seulement de la France.

Il importait de se hâter dans cette direction. Car les Portugais et les Anglais de la Cfambie et de la Guinée cherchent aussi à pénétrer dans le Haut- Niger par le Fouta-Djalon, pays montagneux placé aux sources voisines du Niger, du Sénégal et de la Gambie, et gouverné par une sorte de république aristocratique. 11 avaj,t déjà été visité par de hardis négociants marseillais, Olivier de Sanderval et se^ agents, Gaboriaud, Zweifel et Moustier qui rec/11 mirent les sources du Niger (1880). Une mSSIOn

officielle y fut envoyée, et le docteur Bayol signa le 14 juillet 1881 à Timbo, capitale de ce pays, un traité qui plaçait le Fouta-Djalon sous notre protectorat et l’ouvrait à notre commerce. Bayol ramena des chefs indigènes à Paris et le traité fut ratifié en

Carte 26. — Établissements français sur le Congo et l’Ogooué.

janvier 1882. Trois négociants français, Artaud, Squirion et Buck ont déjà fondé un comptoir à Boké près de la côte, un second à Bombaia dans les terres pour commercer jusqu’à Timbo (1883).

Les comptoirs de Guinée et le protectorat du Congo. — A la suite de la guerre de 1870, le gouvernement français retira les forces militaires éta-

blies dans nos trois postes de la Guinée, Grand- Bassam, Àssinie et Debou, et renonça au protectorat de Porto-Nuovo, repris le 31 mars 1883. Il n’y resta plus que des comptoirs de commerce ou un Français hardi, Bonnat, entreprit avec succès l’exploitation de la poudre d’or. On conserva sous l’équateur la colonie de Gabon qu’un vaillant officier de marine, Savorgnan de Brazza, voulut relier avec le Congo. De 1875 à 1878, il explora tous le cours de YOgooué et fonda sur le plateau salubre d’où sort ce fleuve le poste de Franceville ; il affranchissait les esclaves qui travaillaient ensuite librement pour lui. De là il ouvrit des relations avec les chefs des Oubandjis, population nombreuse habitant le pays intermédiaire entre l’Ogooué et le Congo; il conclut le 1er octobre 1880 avec leur suzerain, Makoko, un traité qui plaçait leur pays sous le protectorat de la France et l’ouvrit au commerce français ; il a été ratifié en novembre 1882.

Il fit comprendre aux tribus l’avantage qu’il y avait à laisser libre le commerce du fleuve ; il leur fit construire des routes sur le plateau de Franceville et organisa avec leur concours un service de transports par pirogues sur l’Ogooué ; il exerçait un telle autorité sur les indigènes que ses convois allaient sans escorte de l’Ogooué au Congo. Sa douceur contrastait heureusement avec les violences de l’Américain Stanley qui explorait le Congo pour le compte d’une association africaine établie à Bruxelles. Par le traité

de 1880, Makoko avait donné à Brazza un terrain à son choix : il y forma un établissement à Niamo, le dernier village situé sur la rive droite du Congo en amont des chutes qui rendent innavigable le cours inférieur du fleuve. La reconnaissance nationale a donné à ce poste le nom de Brazzaville . Il est placé au confluent du Djoué, prolongement en ligne droite du Niari, beau fleuve de 80 mètres de large qui débouche librement dans l’Océan Atlantique près de Punla-Negra et de Loango occupés par Brazza (1883). Sa vallée est plus directe que celle de l’Ogooué ; le pays fertile renferme des mines de plomb et de cuivre ; la population est laborieuse et hospitalière.

Ces deux vallées sont éminêTnment propres à la construction d’un chemin de fer. C’est la clef du Congo, c’est-à-dire d’un fleuve qui, avec ses affluents, traverse les deux tiers de l’Afrique australe sur 12 à 15,000 kilomètres. La population comprend peutêtre plus de 50 millions d’habitants, et le pays produit naturellement café, canne à sucre, cacao, coton, tabac, arachides, maïs, surtout le caoutchouc et l’ivoire. Il importe à la France de soutenir l’intrépide officier qui veut ouvrir à ses fabriques une telle abondance de matières premières, et un si vaste débouché à ses produits.

La Cochinchine et les protectorats du Cambodge et de /’ Annam; le Tonkin. — Les progrès et les espérances ne sont pas moindres en Asie. Nos com-

ptoirs de l’Inde ne seront jamais que de médiocres établissements en face des florissantes cités angloindiennes. Mais Undo-Chine ouvre un champ presque illimité à notre commerce. Il semble que la formation’ d’un grand empire colonial projeté par Louis XIV, lors de l’ambassade de Siam en 1685, doive se réaliser dans ce pays après deux siècles. Déjà la Cochinchine française s’étend sur une surface de 59,000 kil. carrés et compte une population de 1,600,000 habitants. Saïgon est un port franc depuis 1871 et le commerce monte à 160 millions, dont 85 à l’importation et 75 à l’exportation. L’établissement en 1867 de notre protectorat sur le royaume de Cambodge (83,000 kil. carrés et 1,500,000 habitants) fut suivi, un an après, de l’expédition du Meï-Kong par lequel d’intrépides officiers, de La Gréée et Fr. Garnier, cherchaient à ouvrir au commerce français une route directe au sud de la Chine ; mais le chemin est trop long et le haut fleuve embarrassé Me cataractes. Au contraire, une voie admirable s’ouvre d’un autre côté à notre commerce, celle du Tonkin (carte 22).

Situé au Nord de l’Indo-Chine et plus salubre que la Cochinchine française, le Tonkin est parcouru par un large fleuve, 1 eSong-Koï, dont le cours supérieur conduit dans le Yun-nan, l'une des plus fertiles provinces de la Chine en houille et métaux de toute espèce, or, argent, mercure, fer, étain, cuivre, en indigo et en riz, en superbes forêts de mûriers, sa-

pins , châtaigniers, noyers et chênes, en nombreux ■troupeaux de bœufs et de moutons. Un négociant français, Dupuis , conduisant des munitions et des armes vendues au gouverneur chinois du Yun-nan en guerre avec les rebelles, remonta le Song-Koï avec deux bateaux à vapeur, les premiers qu’on ait vus au Tonkin ; il prouva qu’on pouvait pénétrer directement en Chine, au lieu de faire le grand tour au nord par les sinuosités du fleuve Bleu.

L’effet fut immense sur le commerce anglais, américain et allemand en Chine, e't surtout sur les Anglais de l’Inde qui faisaient en même temps tous leurs efforts pour s’ouvrir le commerce de la Chine méridionale par la vallée de l’iraouaddi et le royaume de Birmanie, entre Rangoun et le Thibet, roule bien plus longue que celle du Tonkin. Mais le gouvernemëht annamite, maître du Tonkin seulement depuis 1800, craignait devoir les Français s’y établir; il fit ass asiner plusieurs hommes de l’équipage de Dupuis et fut soutenu par le gouvernement chinois qui se prétendait suzerain de ces contrées. Sur les réclamations adressées par Dupuis au gouverneur de Cochinchine, l’amiral Duperré conseilla au gouvernement français d’occuper le Tonkin avant les autres européens et les Chinois. On envoya d’abord un des plus intrépides officiers de marine, Fr. Garnier, avec dix officiers et 90 hommes pour régler les différends entre Dupuis et les Annamites et ouvrir la voie du Song-Koï au commerce français. Poussé à bout par

la mauvaise foi des Annamites, Garnier s’empara en une heure (10 novembre 1873) de la forteresse d 'Han-noï défendue par 8,000 hommes, et en trois semaines il conquit tout le delta du Song-Koï, accueilli avec empressement par un grand nombre d’habitants depuis longtemps chrétiens. Mais l’ardeur de Garnier lui fut fatale ; il tomba peu après dans une embuscade de brigands chinois appelés les Pavillons noirs et fut tué.

Sa mort et l’insouciance du gouvernement d’alors pourles affaires coloniales amenèrent la conclusion entre la France et le roi d’Annam, Tu-Duo, de l’étrange traité du 15 mai 1874. L’expédition du Tonkin était abandonnée et Dupuis ruiné par l’internement de sa flottille. On donnait à Tu-Duc cinq bateaux à vapeur, 100 canons, 1 ,000 fusils ; on lui faisait abandon de l’indemnité de 5 millions qu’il devait depuis 1867 ! En échange, il s’engageait à régler sa politique sur celle de la France, à ne point persécuter les chrétiens tonkinois qui s’étaient déclarés pour nous, à ouvrir à notre commerce le port le Quin-hon sur la côte d’Annam, celui de Han-noï dans le Tonkin et la forteresse de Khaï-foung à l’embouchure du Song- Koï avec le droit pour notre consul d’avoir une force militaire de cent hommes, enfin à ne mettre aucun obstacle au commerce français sur le haut fleuve jusqu’aux frontières de Chine.

Mais le traité fut mal observé par Tu-Duc. Le commerce français put s’établir à Han-noï età Khaï-foung,

grâce aux armes de nos soldats et à l’appui d’une escadrille de canonnières. Dès 1875 les Anglais créèrent un service de paquebots entre Hong-Kong et Khaïfoung pour exporteries produits du Delta: riz, maïs, sucre, coton, soie, bois de construction ; le commerce montait déjà en 1876 à 5 millions. Mais quand nos négociants voulurent remonter le fleuve au-dessus de Han-noï pour aller au Yun-nan, on les en empêcha par des obstacles et des vexations de toute sorte ; plusieurs ayant même été assassinés par des bandits chinois à la solde du gouvernement annamite, et le commandant Rivière ayant glorieusement péri comme Garnier dans une embuscade, la conquête du pays a été enfin décidée (1883). Le traité signé à Hué le 25 août 1883 avec le nouveau roi d’Annam, Hiep-Hoa, par le Commissaire de la République au Tonkin, M. Harmand, accorde à la France le protectorat sur tout le royaume d’Annam qui cède à la Cochinchine française la province de Bin-Thuan qui lui est contiguë. Nos troupes occupent, à titre permanent, les fortifications voisines de la capitale et les lignes qui commandent les communications entre l’Annam et la Cochinchine. Un résident français en permanence à Hué veille à l’exécution de ce traité. Lés avantages commerciaux ne sont pas moins t grands que les avantages politiques. L’administration des douanes du royaume d’Annam est remise tout entière entre les mains de la France ; les ports de Xuandai et de Tourane sont ouverts au com-

merce ; une ligne télégraphique aérienne sera établie entre Saigon et Han-noï dans le Tonkin. Ce pays est administré par un Commissaire de la République qui pourra maintenir les mandarins annamites ou les remplacer dans tous les chefs-lieux de provinces par des résidents français assistés de forces militaires; des fortifications pourront être élevées le long du Song-Koï pour ouvrir à notre commerce la route directe de la Chine.

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