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néanmoins des bienfaits de la liberté. Loin de chercher à étendre le cercle de l'association entre les hommes^ le philosophe le restreint autant que possible. Il éloigne sa cité des bords de la mer, Xermè ses portes aux étrangers, et l'isole du reste de l'humanité. C'est dans cette espèce de prison que doit se développer le type de la perfection so« ciale.
Avant tout, Platon s'empresse de proclamer la nécessité de l'esclavage et de le consacrer comme la condition fonda* mentale de l'existence d'un peuple libre^ dont tout le temps doit être employé à la chose publique. Parmi les hommes libres^ il condamne à l'avilissement ceux qui exercent des professions laborieuses. € La nature, dit-il, n'a fait ni cor- € donniers ni forgerons ; de pareilles occupations dégradent € les gens qui les exercent, vils mercenaires, misérables € sans nom, qui sont exclus, parleur état même, des droits c politiques. >
Platon divise donc les citoyens en trois classes : celle des mercenaires ou de la multitude, qui comprend les laboureurs, les artisans et les marchands ; celle des guerriers, défenseurs de l'Etat, et celle des magistrats et des sages. Ces deux dernières seules appellent son attention. Quant à la première, il la néglige, et déclare qu'elle est faite pour suivre aveuglément l'impulsion des autres.
Ainsi, la cité de Platon ne consiste qu'en une aristocratie de guerriers et de philosophes, servie par une multitude d'esclaves, et dominant la classe des hommes libres voués aux occupations utiles. C'est vers le perfectionnement physique et moral de cette poignée de dominateurs que Platon va tout faire converger.
Le corps des guerriers, fixé au nombre de mille, aura toujours les armes à la main. Il ne se mêlera pas avec les autres citoyens ; il demeurera dans un camp, prêt à répri-
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mer les factions intérieures et à repousser les agressious étrangères.
Pour éviter que l'ambition et l'amour des richesses ne portent ces hommes redoutables à opprimer l'Ëtat, ils n'auront rien en propre^ et seront nourris en conunun, aux dépens de la république, dans une austère frugalité. Jamais l'or et l'argent ne souilleront leurs mains.
Platon ne s'explique pas sur la question de savoir à qui les biens seront attribués. Appartiendront-ils à la république et seront-ils administrés par ses magistrats? La propriété sera-t-elle maintenue pour la classe inférieur des hommes libres ? La dernière interprétation semble résulter d'un passage qui impose à cette classe l'obligation de fournir aux guerriers leur nourriture, comme la juste récompense de leurs services (1). S'il en était ainsi, Platon aurait restreint l'incapacité de posséder aux membres des deux ordres supérieurs, et relégué dans la classe inférieure le principe de la propriété individuelle.
Le soin qui préoccupe par-dessus tout ce philosophe, c'est de perfectionner la race des guerriers et des sages^ et d'exclure de ces corps d'élite tous ceux qui^ par rinsufB<sance de leur beauté physique et de leurs qualités morales^ ne seront pas dignes d'y entrer.
Dans les moyens qu'il propose pour assurer ce résultat, il laisse Lycurgue bien loin derrière lui. Le mariage est remplacé par des unions annuelles qui permettront d'obtenir, à l'aide du croisement des races, des produits de qua« lité supérieure. Le sort réglera, en apparence^ ces unions ; mais les magistrats^ usant d'une fraude patriotique, assor*
(1)' Répub., Ut. III à la fin. — Àristote, qui a réfuté la République et les Lois de Platon avec une grande supériorité, 80ulè?6 le mtaiB doute (Politique, Uv. II. chap. 3).
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liront les couples de manière à obtenir les meilleures conditions de reproduction. Du reste, la fidélité conjugale sera de rigueur dans ces mariages passagers.
Les enfants ne connaîtront pas leurs parents; déposés dès leur naissance dans un asile commun, ils seront allaités par les mères transformées en nourrices publiques ; une éducation commune leur sera donnée par FEtat. Il n'y aura ainsi qu'une seule famille dans le corps des guerriers, dont tous les membres seront réunis par les Kens d'une parenté hypothétique ; en même temps disparuttront les privilèges de naissance, l'ambition de famille^ les illusions de l'amour paternel.
L'éducation des femmes sera semblable à celle des hommes. Gemme eux, elles se livreront aux exercices du gymnase dans une chaste nudité ; comme eux, elles apprendront le métier de. la guerre et en affronteront les périls. . Les enfants des deux sexes seront formés au mépris de la mort et des souffrances. Mais leur âme, adoucie par la musique et la culture des sciences, ne connaîtra pas la férocité. Afin que cette éducation transcendante ne soit donnée qu'à des isujets dignes de la recevoir, les enfants mal constitués, incorrigibles ou nés hors des conditions de l'accouplement légal, sont condamnés à la mort. Enfin, l'avorte*ment est prescrit aux femmes qui auraient conçu après leur quarantième année, leur âge ne promettant pas à leur fruit une complexion assez vigoureuse.
Yoilà quelles abominations le disciple de Socrate ne craint pas de préconiser comme le type de la perfection sociale. Dans les rêves délirants d'une imagination exaltée, il mé*connaît les lois fondamentales de l'humanité, et la ravale au-dessous de la brute, quand il croit l'élever au niveau des dieux. Pour assurer à une petite aristocratie de guerriers et de philosophes de nobles loisirs, il condamne à la nullité
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politique et aux mépris tous les citoyens livrés aux travaux utiles, et consacre l'odieuse institution de l'esclavage. Celte aristocratie, il la perpétue par la promistoité, et répare par l'inrandcide. Amour conjuguai, tendresse maternelle, pudeur, division naturelle des fonctions entre les deux sexes, tout est foulé au pieds, tout est sacrifié à. des combinaisons dont l'absurdité n'est égalée que par l'infamie. Ajoutez à cela la loi du sacrilège, le despotisme des magistrats philosophes, la proscription des arts et de la poésie, et vous aurez un tableau complet de la meilleure des républiques.
Bien que Platon ne se soit pas nettement expliqué sot l'organisation de la communauté, qu'il n'ait point tracé de règles relatives à la répartition et à l'administration des terres et des valeurs mobilières, en un mot, qu'il ait négligé le côté économique de la question, ce philosophe n'en doit pas moins être considéré comme le premier fauteur da communisme. En effet, il déclare la propriété incompatible avec la perfection idéale à laquelle il prétend élever la société modèle des sages et des guerriers ; il la présente comme la source de tous les maux qui affligent les Etats, de l'avarice, de l'ambition, de l'égoïsme et de l'avilissement des âmes. S'il laisse planer quelques doutes sur son aboli* tion absolue, du moins est-il certain qu'il la relègue dans la société inférieure des mercenaires, destitués de toQt droit politique.
Platon a donc condamné formellement la propriété, et développé la plupart des arguments qui ont défrayé depuis les déclamations dirigées contre elle. Quant au principe de la famille, il est impossible de l'anéantir plus complète'* ment que le philosophe qui réglemente la promiscuité des sexes, et arrache les nouveau-nés à leurs mères.
Ainsi, Platon est un communiste complet et logique. Il
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ne recule pas devant la rupture violente des liens du sang^ qui a arrêté quelques rêveurs moins conséquents que lui, et qui est la suite nécessaire du principe de la communauté.
Le communisme, en effet, se propose pour but d'anéantir complètement la personnalité humaine, d'effacer toute inégalité, toute différence même entre les hommes, et de réduire chacun d'eux à n'être dans la société qu'un chiffire du même ordre et de la même valeur. Or, la famille, par les souvenirs qu'elle perpétue, les espérances et les prévisions qu'elle fait nailre, fortifie dans l'homme le sentiment de son individualité, provoque et stymule celui de la propriété héréditaire. Donc, détruire la propriété et l'hérédité en maintenant la famille, c'est se montrer inconséquent et illogique, c'est attaquer l'effet, tout en respectant la cause. Cette inconséquence, Platon ne la commit point.
Les doctrines communistes du livre de la République n'exercèrmit aucune influence sur la politique de l'antiquité. Invité à donner des constitutions à plusieurs villes de la Grèce et de la Sicile, Platon vit ses plans de communauté unanimement repoussés. Dans plusieurs circonstances, il n'osa pas même en proposer l'application. Aristote réfuta avec une remarquable vigueur de logique la doctrine de la corn*^ rounauté (i), et montra toutes les incohérences, les lacunes, les impossibilités d'exécution que présente le système platonicien. Son jugement fut ratifié par l'antiquité tout entière, qui ne vit dans ce plan de rénovation sociale que le rêve d'une imagination enthousiaste égarée à la poursuite d'une perfection chimérique, et réserva son admiration pour les idées philosophiques et morales qui brillent dans le livre de la République, au milieu des plus déplorables erreurs. Ce fut seulement après un intervalle de six siècles que
(1) Politique, lÎT. îi.
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Plotin, l'un des coryphées de Técole néoplalolûcieatt d'Alexandrie, ûnagtna de fonder une dté de philoeophes gouvernée par les lois de Platon^ et sollicita dans ce bût de l'empereur Gallien le don d'une ville ruinée de la Ganq»nie : aberration digne de l'un de ces sophiste^ qui, ex^érant et faussant la pensée du maître, en tirèreoC cooniie dernière conséquence le mysticisme et lathéurgie, cesfiriiits honteux de l'esprit humain. Hais l'empereur ne jugea pu convenable d'autoriser l'expérience.
L'idéal politique de Platon fut donc considéré par l'antiquilé comme impraticable , et relégué au nombre des œuvres (le pure imagination. Cependant, parmi toutes les combi* naisons communistes^ le système de ce philosophe smit. encore celui dont l'application présenterait le plus de chances de succès, parce qu'il a pour base l'esclavage et l'avilissement des classes agricoles et industrielles.
La république de Platon réalisée eût été quelque chose d'analogue à la constitution de l'Egypte musulmane des trois derniers siècles, où un corps de mameluks, recruté d'enfants sans famille, et un collège d'ulémas, gouvemai^t une population d'esclaves et de paysans avilis et méprisé. Si le communisme était applicable, ce ne pourrait être qœ dans les camps ou les casernes d'une milice aristocratique, étrangère aux travaux utiles, et vivant du produit des sueurs d'une population opprimée. Mais imposer le régime de la communauté à l'universalité des membres d'une société libre et productive, c'est une aberration que l'antiquité n'avait jamais conçue, et dont la mémoire de Platon doit être déchargée. Elle appartient à ses modernes imitateurs , qui se sont inspirés de son livre sans le comprendre (1).
(1) Jefferson, ancien président des États-Unis, où il fut le représentant le plus illustre de la démocratie avancée, s'est exprimé sur les
MATON. if)
: Platon aurait dû être éclairé sur. la valeur de son système de commuaauté et d'unité absolue dans TËtat, par des objections et les invincibles répugnances qu'il souleva chez ses contemporains. Par là se manifestait Tincompalibilité radicale de ce système avec la nature humaine, Tinvincible tendance de l'homme à la propriété individuelle. Hais, comme tous les utopistes, Platon aima mieux attribuer cette opposition aux préjugés de l'éducation, à l'influence invétérée de l'habitude. Cependant il crut devoir tenir compte des résistances, et proposer aux hommes un but moins disproportionné à leur faiblesse. Il écrivit le Livre des Lois.
Dans ce nouveau traité politique, il se contenta de tracer les moyens les plus convenables, selon lui^ pour concilier la propriété individuelle avec le maintien de l'égalité entre les citoyens. La recherche de cet insoluble problème fut l'éternd tourment des législateurs de la Grèce, et l'inévitable écueil de leurs combmaisons.
Platon fixe à cinq mille quarante le nombre des membres de sa nouvelle cité, c'est-à-dire des hommes investis du droit exclusif.de participer aux affaires publiques et de porter les armes. 11 propose de diviser le territoire en autant de portions, dont chacune sera attribuée à un citoyen par la voie du sort. Elles sont indivisibles, inaliénables, et constituent le minimum assuré par la cité à tous ses memlires. A la mort du possesseur, sa portion passe à celui de ses enfants mâles qu'il a désigné. Un système de lois sur les adoptions et les mariages a pour objet d'assurer la permanence du nombre des citoyens, et de prévenir la concentration de plusieurs parts dans une seule main. Cependant, il est permis à cha-
reuvres de Platon en général, et notamment sur le livre de la Repu* hlique, en termes qui contrastent avec les éloges traditionnels que Ton prodigue aux écrits de ce philosophe. Voir, à la fin du volume, note G, un extrait de cette curieuse appréciation,
% rtisTûitiE i>n coibtuNisitfi.
cun d'acquérir des richesses mobilières en sus de la portion civique; mais ces acquisitions ne peuvent, dépasser k quadruple de la valeur de cette portion (1). II est asseï difficile de concevoir comment les citoyens pourront s'enridiir sous le régime des lois platoniciennes. En effet, l'exercice de toute profession industrielle ou commerciale, la poaussion de Tor et de l'argent, le prêt à intérêt leur sont intfirdits. Les métiers mécaniques sont exercés par dea eschvss que dirige une classe d'artisans libres, mais privés de tout droit politique. Le négoce est abandonné aux étrangers/
Pour maintenir la fixité du nombre des citoyens, on interdira la génération quand les naissances deviendront trop nombreuses ; on l'encouragera dans le cas opposé. Si; malgré tout^ les unions étaient trop fécondes, on enverra l'excédant des citoyens former au loin une colonie.
Ainsi^ une espèce de tenure féodale des biens de fonds, la limitation des richesses mobilières, l'interdictira des monnaies d'or et d'argent, du commerce et de l'indiistrie, le despotisme de la loi réglant les mystères de ramoQf : tels sont les moyens que Platon propose pour maintenir l'alité parmi les membres de l'aristocratie politique et gottrière de sa seconde république. A ces institutions il joint des repas communs défraya, comme chez les Cretois^ aux dépens du trésor public. Les femmes ne sont point commîmes; mais elles doivent, comme dans la première utopie, affronter les périls de la guerre.
Le Livre des Lois est le résumé le plus brillant et le plus complet des tentatives faites par les philosophes et les législateurs grecs, pour maintenir l'égalité des fortunes. Lycurgue, Phaléas de Chalcédoine, Protagoras,Pfailolafis de Thëbes, s'étaient épuisés en inutiles combinaisons pour at-
(1) les Lois, liv. r.