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CHAPITRE IX

Les anabaptistes. — 2» Période.

Les anabaptistes de la Suisse et de la Haute-Allemagne. — ProfenioB do foi communiste de Zolicone. — Persécutions. — Complots. - Les huttcritcs. — Communautés de la Morayie. — - Leur rapide décadence.

Pendant que Luther agitait le nord de rAIIemagne^ Zwingle secouait en Suisse le joug de la suprématie papatei niait la présence réelle dans l'eucharistie^ et devenait à Zurich le fondateur de la secte protestante connue sous le nom de sacramentaire. Celte opinion sur Teucharistie avait déjà éii émise en 1521 par le docteur Carlostadt, que nous avons vu au nombre des fondateurs de l'anabaptisme.

Dès 1523, les doctrines de Stork s'étaient introduites i Zurich. Leurs partisans espérèrent d'abord trouver un important prosélyte dans Zwingle qui se rapprochait d'eux par sa doctrine sur la présence réelle. Mais celle espérance fut trompée, et la plus vive hostilité ne tarda pas à éclater entre Zwingle et les anabaptistes de Zurich. Des discussions publiques furent soutenues par les sacramentaires et les sectateurs du nouveau baplôme, en présence du sénat de la ville. Suivant l'usage, les deux partis s'attribuèrent la victoire, et n'en devinrent que plus acharnés. Bientôt le sénat de Zurich, effrayé de principes anli-sociaux des anabaptistes, eut recours contre eux à des mesures rigoureuses. Les anabuplisles les supporlorent avec une fermeté digne d'une meil-

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ièure cause, et se réfugièrent hors de l'enceinte de la ville dans le bourg de Zolicone, ou ils espéraient pouvoir fonder en paix leur église. Ce fut là qu'ils songèrent à donner une forme précise à leurs dogmes, qui jusqu'alors n'avaient rien eu de bien déterminé. Ils dressèrent donc le symbole de leurs doctrines^ connu sous le titre de profession de foi de Zolicone, et devenu la règle de la secte anabaptiste.

Dans ce symbole, rédigé en 1525, on pose en principe que toute secte où la communauté des biens n'est pas établie entre les fidèles, est une assemblée d'imparfaits, qui se sont écartés de cette loi de charité qui faisait l'âme du christianisme à sa naissance ; — que les magistrats sont inutiles dans une société de véritables fidèles^ et qu'il n'est pas permis à un chrétien de devenir magistrat ; — que les seuls châtiments qu'on doive employer dans le christianisme sont ceux de l'excommunication ; — qu'il n'est point permis aux chrétiens de soutenu* des procès, de prêter serment en justice, ni de participer au service militaire ; — que le baptême des adultes est seul valide ; — que ceux qui sont régénérés par le nouveau baptême sont impeccables suivant l'esprit ; — que la nouvelle Église peut être tout à fait semblable au royaume de Dieu, dans le séjour des saints.

Tels sont, parmi les dogmes de Zolicone, ceux qui se font remarquer par leur portée sociale et politique. Ils constituaient une effrayante négation des principes sur lesquels repose la société, et l'on y retrouve^ nettement formulées, la plupart des idées subversives préconisées comme des nouveautés par nos modernes réformateurs socialistes. La communauté des biens et l'égalité radicale ; la confusion de l'autorité spirituelle avec le pouvoir politique, prêchée par Saint-Simon; la négation des peines et des récompenses; l'irresponsabilité humaine soutenue par Owen; la prétention do fonder sur la terre une société parfaite, un

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nouvel Éden, affichée par Fourier et les novateurs des diverses écoles ; toutes ces aberrations, les anabaptistes les ont professées. Ils y joignirent les extravagances du fanatisme religieux et les excès de la débauche. Du principe de la communauté des biens, ils tirèrent bientôt celui de la communauté des femmes, et ne manquèrent point de citer des textes de TAncien et du Nouveau Testament pour h justifier. C'est, disaient-ils, en changeant fréquemment d'épouse, que l'on parvient au point de perfection que recommande l'apôtre, lorsqu'il ordonne d'avoir des femmes comme si l'on n'en avait point. Les filles ne rougissaient pins du déshonneur, ni les femmes de l'adultère, désormais sanctifié parh religion. Suivant ces insensés, les dérèglements n'intéressaient que la chair^ et n'altéraient point la pureté de l'ftnie, qui, lavée par le nouveau baptême, était désormais impeccable. Cette étrange distinction n'était point, du reste, nouvelle dans l'histoire des erreurs de l'esprit humain. Dès les premiers siècles de l'Église, les carpocratiens 6t d'autres hérétiques ravalent établie et pratiquée ; elle se retrouve chei presque toutes les sectes mystiques. Récemment encore, ne l'avons-nous pas entendu proclamer, sous le titre pompeux de Réhabilitation de la chair, par Saint-Simon et ses disciple^ A tous ces excès se joignaient les extases et la fureur des prophéties. On voyait des femmes et des jeunes filles se poser en pythonisses, et proclamer, au milieu d'efirojables contorsions, les inspirations d'en haut. Un jour^ trois cents fanatiques montèrent tout nus sur une haute montagne, d'où ils devaient s'élancer vers les cieux. Le principe de l'impeccabilité^ joint à celui de l'obéissance aux révélations de l'esprit intérieur, produisit d'eflroyables conséquences. On considéra comme méritoire d'obéir à ces hallucinations folles ou airoces qui traversent un cerveau exalté, et de conuneltre sous leur influence les crimes les plus odieux.

LES ANABAPTISTES. lôÔ

Deux frères anabaptistes vivaient sous le même toit dans une douce union. L'aîné s'imagine que Dieu lui ordonne d'imiter le sacrifice d'Abraham en immolant son frère. Celuici reconnaît dans cette inspiration la volonté du Père céleste, et se décide à jouer le rôle d'Isaac. Les deux frères rassemblent leur famille et leurs amis, se font de tendres adieux, et le sacrifice est consommé en présence de nombreux témoins, que la surprise et l'horreur empêchent d'y mettre obstacle.

Un anabaptiste rencontre un voyageur dans une hôtellerie ; ridée de l'immoler traverse l'esprit du fanatique. Aussitôt il égorge le malheureux, et va se promener tranquillement dans une prairie, les yeux levés vers le ciel, auquel il offire le sang de la victime.

Telles furent les abominations que produisit en Suisse le fanatisme communiste et religieux. Bien qu'elles soient attestées par des auteurs dignes de foi, par des témoins oculaires, nous aurions peine à y croire, si des exemples récents ne nous prouvait jusqu'où peut aller l'homme, une fois qu'il s'affranchit de toute règle et s'abandonne aux délires de l'imagination. Le XVIIP siècle a eu les convultionnaires de Saint-Médard ; et, de nos jours, l'Amérique du Nord oflre le bizarre tableau de sectaires analogues aux anabaptistes, qui commettent les plus incroyables extravagances. On les voit se livrer à des danses frénétiques, errer dans les bois avec d'aff'reux hurlements, ou bien se répandre sur les montagnes, couverts de blancs linceuls, et y attendre le jour du dernier jugement. Ces folies du XIX« siècle rendent croyables celles du XVI«.

Sans doute, toutes les aberrations des anabaptistes de la Suisse ne doivent pas être considérées comme une conséquence nécessaire des principes communistes qu'ils professaient. Il en était quelques-unes qui se rattachaient à des

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dogmes purement religieux. Mais ces monstraenses divagalions sont de nature à nous faire sainement apprécier toute l'infirmité des intelligences qui les associèrent à la grande erreur du communisme. Toutes les absurdités se tiennent A défaut d'autres arguments^ il suffirait , pour condamner les idées communistes, de considérer quels en ont été les disciples et avec quelles doctrines morales et religieuses elles ont presque toujours été combinées.

Cependant, les anabaptistes se répandaient dans les campagnes de la Suisse, rebaptisant les néophytes an bord des fleuves et des torrents. Partout ils portaient l'esprit de résistance à toute autorité, les habitudes d'oisiveté contemplative, le désordre des mœurs, les divagations du fanatisme. L'indépendance de tout pouvoir souriait aux esprits turbulents; les fainéants et les pauvres étaient surtout séduits par h maxime de la communauté des biens, c On voyait les c artisans occupés auparavant k des travaux utiles, nw* <r ner une vie oisive^ se promener tout le jour une BiNe «c à la main , et attendre le nécessaire du superflu de leon « frôres ; à peine trouvait-on assez de laboureurs povr c suflire à la culture des terres. C'est ainsi, dit un ancien c historien, que chez les anabaptistes, les frelons vivaient c auxdépens des abeilles. »Érasme,|qui observa de prés toos ces désordres, les déplore dans un de ses ouvrages (1), et les attribue justement au dogme de la communauté des biens admis par les nouveaux sectaires. € La communauté, dit-il, fut tolérable au commencement de l'Église naissante ; cependant les apôtres, de leur temps même, ne retendirent pas à tous les chrétiens. Quand l'Évangile fut plus répandu, o» vit cesser la communauté de biens, qui fut certainement devenue une source de malheurs et de séditions. >

(1) Erasme, De amabili concordià Ecclesiœ.

LES ANABAPTISTES. lll

Âiûsi le communisme portait en tous lieux les mêmes fruits, et^ dès le XVP siècle, les hautes intelligences le jugeaient par ses œuvres et le condamnaient.

Malgré les mesures prises par le sénat de Zurich, Fana* baptisme ne cessait point sa propagande obstinée. Aux extases, aux prophéties et aux prétendus miracles il joignait, pour recruter des prosélytes, toutes les séductions des sens. De belles jeunes filles élégamment vêtues, et accompagnant leur voix du son des instruments, conviaient de sensibles disciples à entrer dans la nouvelle Église. La secte s'introduisit à Bâle, où Œcolampade employa vainement les ressources de sa douce éloquence pour la combattre. Les anabaptistes tramèrent même dans cette ville une conspiration^ dans le but de s'emparer violemment du pouvoir. Le sénat^ averti à temps, se borna à la prévenir, et traita les coupables avec une indulgence dont ils ne furent point reconnaissants. Enfin, après de nouveaux et inutiles colloques^ les magistrats des cités républicaines de la Suisse résolurent d'arrêter les progrès de celte effrayante maladie morale, qui menaçait la société d'une complète destruction. Le sénat de Zurich chassa les anabaptistes de Zolicone, et^ de toutes parts, on lança contre eux des édits de proscription, malheureusement empreints de la barbarie de l'époque. Ceux qui refusèrent d'abjurer l'anabaptisme furent condam* nés à être noyés. Cette terrible sentence reçut son exécution : les eaux du Rhin et des torrents de la Suisse engloutirent des bandes de ces malheureux (1528-1529).

En présence de ces mesures atroces, l'histoire ne peut retenir un cri d'horreur et de pitié. Cependant, ce sentiment de commisération qui s'attache d'ordinaire aux victimes, ne doit pas altérer la juste sévérité de ses appréciations. Les anabaptistes tendaient à la destruction complète de la société et de la civilisation, à la perversion de l'intelligence,

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à ranéantissement de la moralité. Ils étaient en ébt de révolte permanente contre le pouvoir politique , quelle qoe fût la forme du gouvernement^ monarchie, aristocratie oa république. La société, qu'ils tenaient en échec, setronuit placée dans cette fatale alternative^ de les écraser on depé* rir. Tout en gémissant sur la barbarie des moyens qae la magistrats de la Suisse employèrent contre eux, sur le ftnatisme des sacramentaires, qui ne fut pas étranger à ca cruautés, on ne saurait méconnaître qu'une répression éne^ gique ne dût être employée contre cette secte subverm Cette vérité deviendra encore plus évidente, lorsque non aurons retracé le tableau des épouvantables résultats qoe produisit, quelques années plus tard, le triomphe du communisme anabaptiste dans la ville de Munster.

Proscrits de la Suisse, chassés de Strasbourg, oAih avaient essayé de s'établir, persécutés en Allemagne, A Charles-Quint fit renouveler, en 1529, par la diète de Spire, la peine de mort portée contre eux à l'époque de la bataib de Frankenhausen^ les anabaptistes ne furent point abattos. Ils se répandirent dans les Pays-Bas, sur les bords du RhlB, dans la Silésie, la Bohême et la Pologne. Ils n'osaient phs se produire au grand jour; mais ils se réunissaient dansée secrets conventicules, et faisaient une sourde propagande en attendant des jours meilleurs. Ils se divisèrent en u grand nombre de sectes, parmi lesquelles il s'en renconin quelques-unes qui, épurant les dogmes primitifs^ se distisguèrent par un esprit pacifique, des mœurs honnêtes et une piété exaltée Elles donnèrent naissance aux établissements anabaptistes de la Moravie, où fut tentée une nouveDe application du système de la communauté monastique àdee réunions composées de personnes de tout sexe et de tont Age. Cette tentative présente des enseignements curieux et décisifs, qui méritent d'être mis en lumière.

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Après la bataille de Frankenhausen, Stork, le fondateur de Tanabaptisme, s'était réfugié en Silésie, où il s'efforça de répandre ses doctrines. Chassé de la ville de Freystadt, où il avait acquis une grande influence, il passft en Pologne^ y rebaptisa un assez grand nombre de prosélytes, et de là Tint à Munich, où il termina dans la misère une vie consacrée à la propagation de ses doctrines (1527). C'était, dit un des historiens de l'anabaptisme, un de ces hommes que la nature prend quelquefois plaisir à former avec un mélange de qualités contraires. Il réunissait la modestie à l'oi^ueil, la douceur à l'emportement, la hardiesse et la timidité. Doux et insinuant quand il voulait gagner les cœurs, il était superbe et impérieux quand il s'en était rendu maître. U était extrême dans les conseils qu'il donnait aux autres, et précautionné lorsqu'il fallait exécuter par lui-môme. Aussi, tandis que la plupart des apôtres de sa doctrine périrent violemment, il mourut dans son lit. î)e tels caractères ne sont que trop communs dans l'histoire, qui nous montre tant de chefs de partis habiles à lancer dans les périls des lieutenants hardis et dévoués, tandis qu'ils se ménagent euxmêmes pour se soustraire à la défaite ou profiter de la victoire.

Deux disciples s'attachèrent à Stork, pendant la dernière période de sa carrière^ et recueillirent l'héritage de ses doctrines. Ce furent Hutter et Gabriel Scherding, qui devinrent les fondateurs des communautés de la Moravie. Ils conçurent le projet de réunir, dans un pays où la population ne fut pas encore agglomérée, les membres épars et persécutés de la secte anabaptiste, et de tirer ainsi, suivant leurs expressions, le nouveau peuple de Dieu de la servitude des Égyptiens, pour le conduire dans la terre promise. Gabriel Scherding, doué d'une éloquence insinuante et d'un esprit flexible, fut chargé de prêcher l'émigration et de réunir les

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fidèles; Hutter s'occupa de fonder de noavelles colonies et de leur donner des lois.

Il choisit pour lieu de réunion la fertile province de h Moravie^ qui manquait alors d'habitants, et se trouvait placée au centre des diverses contrées où l'anabaptisme s'Âail répandu. Dès 1527^ il acheta des terres dans ce pajs^ni moyen de l'argent que lui avaient confié ses adeptes. Il prit à bail les domaines de la noblesse, et de tontes parts da nombreuses troupes de fidèles recrutées par Scherding, se mirent en marche vers la nouvelle terre promise. Lesrootei de l'Allemagne se couvrirent d'émigrants qui, après aroir vendu leur patrimoine, quittaient le sol natal pour aller peupler les colonies naissantes.

Hutter partageait l'antipathie de sa secte contre toute intorilé temporelle; mais il eut d'abord la {vudence de ne point afScher la prétention de s'affranchir du joug des lois politiques. Doué d'un caractère ferme et austère, il comprit que la communauté des biens ne pouvait subsister quesoitf une règle sévère et inflexible, appliquée par une autorité qui, pour être purement religieuse et librement acceptée, n'en serait pas moins despotique. C'est dans cet esprit qu'il organisa les nouveaux établissements. 11 avait acquis une in* fluence illimitée sur ses coreligionnaires par son talent oratoire, sa fermeté et l'art avec lequel il savait présenter ses résolutions comme inspirées par la Divinité. Il eut soin de n'admettre d'abord que des sujets d'élite, distingués par la pureté de leurs mœurs et la ferveur de leur foi; enfin, il eut la sage inconséquence de rompre avec cette partie nombreuse de sa secte qui poussait le principe de la communauté jusqu'à la promiscuité des sexes.

Grâce à la fertilité d'un pays où les bras manquaient à la culture, au choix excellent des éléments de la nouvelle, société et aux grandes qualités du chef, l'entreprise obtint

[l'abord un brillant succès. Les habitations des frères de Moravie étaient toujours situées à la campagne, et offraient la réunion des travaux de Tagriculture avec ceux de l'industrie. Chaque colonie formait une communauté soumise à l'autorité d'un archimandrite et administrée par un économe, relevant l'un et l'autre du chef suprême de la secte. Par suite de leur assiduité, de leur sage administration, les colons pouvaient rendre aux seigneurs, dont ils cultivaient les terres, le double de ce qu'en eût donné un fermier ordinaire ; aussi, les nobless'empressaient-ilsde leur donnera bail leurs propriétés.

€ Dès qu'un domaine leur avait été confié, dit le père € Gatrou, d'après les historiens contemporains, les bonnes c gens venaient y demeurer tous ensemble, dans un emplar ^ cernent séparé, qu'on avait soin d'entourer de palissades. « Chaque ménage particulier y avait sa hutte bâtie sans € ornement; mais au dedans elle était d'une propreté chare: mante. Au milieu de la colonie on avait érigé des appara: tements publics destinés aux fonctions de la communauté ; « on y voyait un réfectoire, où tous s'assemblaient au temps € des repas. On y avait construit des salles pour travailler « ces sortes de métiers que l'on ne peut exercer qu'à l'om- « bre et sous un toit. On y avait érigé un lieu où l'on nour- € rissait les petits enfants de la colonie. Il serait difficile « d'exprimer avec quel soin et avec quelle propreté les € veuves s'acquittaient de cette fonction charitable. Chaque c enfant avait son petit lit et son linge marqué, qu'on leur € fournissait sans épargne. Tout était propre, tout était c luisant dans la salle des enfants.

<r Dans un autre lieu séparé, on avait dressé une école « publique, où la jeunesse était instruite des principes de « la secte et des autres sciences qui conviennent à cet âge. « Ainsi, les parents n'étaient chargés ni de la nourriture « ni de l'éducation de leurs enfants.

116 HISTOIRE DU GOmiUMISHE.

« Gomme les biens étaient en commun , un économe^

« qu'on changeait tous les ans, percevait seul les revenus

< de la colonie et les fruits du travail. Aussi c'était à loi de

< fournir aux nécessités de la communauté. Le prédicant ^ et Tarchimandrite avaient une espèce d'intendance sur

< la distribution des biens et sur le bon ordre de la disci- « pline.

<s: La première règle était de ne point souffrir de gens « oisifs parmi les frères. Dès le matin, après une prière que « chacun faisait en secret, les uns se répandaient à la cam- <( pagne pour la cultiver, d'autres exerçaient dans des atee liers publics les divers métiers qu'on leur avait appris. « Personne n'était exempt du travail. Ainsi, lorsqu'un homme « de condition s'était rangé parmi eux, on le réduisait, <(. selon l'arrêt du Seigneur^ à manger son pain à la sueur

< de son front.

« Tous les travaux se faisaient en silence. C'était un crime a de le rompre au réfectoire pendant le repas qui était pré- « cédé et suivi d'une fervente prière... Les femmes même <^ avaient gagné sur elles d'observer un silence exact. . . Tous « les frères et toutes les sœurs avaient des habits de la <i même étoffe et taillés sur le même modèle.

<L Le vivre était frugal parmi les frères de Moravie; d'une a autre part, le travail y était grand et assidu. Gomme s'il (c n'observaient point de fêtes, tous les jours étaient misa <i profit. De là les richesses que les économes de chaque « colonie accumulaient en secret. On n'en rendait compte a qu'au chef suprême de toute la secte.

c Les mariages n'étaient point l'ouvrage delà passion ou de « l'intérêt. Le supérieur tenait un registre des jeunes per- « sonnes des deux sexes qui étaient à marier. En général, ^ le plus âgé des garçons était donné à tour de rôle pour a mari à la plus âgée des filles. Quand il y avait incompa-

« tibilité d'humeur ou d'inclination entre les deux personnes c que le sort devait unir, celle qui refusait de s'allier à l'an- € tre était mise au dernier rang de ceux qui étaient en ftge « d'être pourvus.

« Tous les vices étaient bannis de la société. On ne vit « point parmi les huttérites ces dérèglements grossiers des « anabaptistes licencieux de la, Suisse. Les femmes étaient « d'une modestie et d'une fidélité au-dessus de tout soup* c çon. Cependant en n'employait guère que les armes spiri** « tuelles pour punir ou prévenir les désordres. La pénitence € publique et le retranchement de la scène étaient des peic nés redoutées. Les plus coupables étaient expulsés des € communautés et rendus au monde... :»

Tel est le tableau que présentèrent de 1527 à 1530 les communautés de la Moravie. Il est remarquable et digne d'admiration à plusieurs égards; mais ce résultat ne put être obtenu, comme dans les monastères, qu'au prix du sacrifice de la liberté des membres de la communauté, de l'anéantissement complet de la personnalité humaine, du despotisme le plus absolu. Il fallait toute la ferveur des adeptes d'une religion nouvelle pour supporter cette règle monacale, comparable par sa rigueur à celles des ordres catholiques les plus sévères. L'assiduité au travail, interrompue seulement par la prière ; le silence dans les ateliers et les réfectoires ; l'uniformité des vêtements, des habitations et de la nourriture ; l'obéissance passive aux ordres des supérieurs, dispensateurs suprêmes des nécessités de la vie; tous ces traits caractérisent le régime d'un couvent ou d'une prison, et constituent des violations manifestes des sentiments les plus naturels de l'homme. Là aucune place n'était laissée au développement des plus nobles facultés : plus de sciences, plus de philosophie, plus de littérature ni de poésie, plus de beaux-arts. Les doux épanchemenls de l'amitié', les

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charmes delà convenation étaient bannis de la vie; Tamoar même fut proscrit, et les mariages ne burent pins que l'accouplement des sexes par ordre d'âge, sang tendresse ni

préférence personnelle.

Dans ce monde glacé, où l'homme était rédnit à l'état d'un chiffre, d'un automate laborieux et muet, l'intelligence devait s'éteindre et s'abrutir, le cœur se dessécher. Un tel régime, s'il avait pu se généraliser et se maintenir, eût arrêté le progrès de la civilisation, et fait descendre les populations européennes au-dessous des races immobiles de l'Orient, soumises à une dégradante théocratie.

Les huttérites, malgré la protection des nobles de Moravie et du sénéchal de la province, devinrent suspects à Ferdinand d'Autriche, roi des Romains, qu'elfirayait le souvenir des malheurs qui avaient signalé la naissance de l'anabaptisme. Ce prince leur ordonna de sortir de la Moravie; ils se soumirent sans murmurer. Leur exil ne dura qu'une année. Sur les sollicitations des propriétaires de la province, Ferdinand autorisa les bannis à rentrer dnns leurs colonies, après avoir promis de ne rien faire qui fût contraire aux bonnes mœurs, à la reUgion chrétienne et à la tranquiUité publique.

Ce n'était point sous la persécution, mais sous le poids des vices propres au système de la communauté que les établissements des anabaptistes de la Moravie devaient succomber. Ils n'avaient pu se maintenir quelques années que grflce à la ferveur religieuse des nouveaux prosélytes, à Tabsoiotisme incontesté de leur chef suprême, et en rejetant dé leur sein tous ceux qui n'avaient pas une vocation suffisante. Mais bientôt le pouvoir directeur s'affaiblit par des divisions ; le sentiment de la personnalité, violemment comprimé, reprit ses droits imprescriptibles, et se manifesta par des dissidences d'opinions parmi les frères, et par un re<

tour à cette propriété individuelle si rigoureusement proscrite dans le principe.

Dès 1531, la discorde éclata entre Hutter et Gabriel; le premier, oubliant son ancienne prudence^ s'était remis à soutenir dans toute leur rigueur les dogmes de l'égalité absolue et de la non obéissance aux magistrats. Gabriel, plus modéré, pensait qu'il fallait se soumettre aux lois civiles des pays que Ton habitait. Deux partis se formèrent, et se chargèrent réciproquement d'anathèmes. Hutter se retira devant son rival, et alla prêcher ses rigides doctrines en Autriche, où il périt dans les supplices, par ordre de Ferdinand. Gabriel fonda de nombreuses colonies en Silésie , et réunit tous les rebaptisés de la Moravie sous son autorité. Leur nombre s'éleva jusqu'à soixante-dix mille vivant tous en communauté.

Hais ce brillant résultat ne fut pas durable. Aussitôt que les richesses des communautés augmentèrent, on vit leurs membres se départir de leur première simplicité. Le goût (Je la parure, naturel aux femmes, les porta à rejeter peuà peu la primitive uniformité des vêtements. Chacune voulut se distinguer par la richesse et la variété des étoffes. Pour satisfaire à ce penchant de leurs femmes, les maris détournaient souvent de la masse commune quelques portions du produit de leurs travaux, ou faisaient, sur les subsistances qui leur étaient fournies, des épargnes qu'ils échangeaient contre d'autres objets. Ils s'efforcèrent eux-mêmes de se procurer des ameublements plus commodes et plus somptueux, et de se créer un pécule dont ils pussent librement disposer. Ainsi, le système de la communauté succombait devant l'explosion des sentiments naturels de l'homme inutilement comprimés, et la propriété individuelle se reconstituait avec une force invincible.

Cependant, les vices que Hutter et Gabriel s'étaient flat-

tés de bannir de leur société l'envahissaient de toutes parts. L'ivrognerie devint fréquente parmi les anabaptistes monves, et la licence des mœurs s'introduisit entre les deux sexes^ grâce aux tentations et aux facilités de la vie commune. L'unité de doctrine ne put pas davantage se maintenir, et la liberté de l'intelligence se manifesta par de nombreux schismes. Gabriel s'efforça en vain de rétablir la règle primitive. Ses anciens disciples se réunirent contre lui, et le firent bannir de la Moravie. 11 se réfugia en Pologne, où il mourut dans la misère et l'abandon.

Parmi ceux qui étaient venus peupler les colonies de la Moravie, un grand nombre se dégoûtèrent de ce genre d'existence et regagnèrent leur pays natal. On vit un spectacle inverse de celui qu'avait offert la grande émigration vers la terre promise. Les provinces de l'Allemagne se remplirent de ces pèlerins qui, tristes et découragés, retournaient dans leur patrie en mendiant le pain de l'aumône. Comme ils avaient vendu leurs biens avant leur départ pour la Moravie, ils se trouvaient à leur retour dans une misère profonde. Le sénat de Zurich crut devoir rendre un édit pour interdire de nouvelles émigrations. € Nous avons éprouvé, est-il ^ dit dans cet acte législatif, que les émigrants reviennent

« ensuite dans nos Etats, et qu'ils y sont à charge à leurs « parents. i>

Ainsi, parmi ceux qui s'étaient laissé prendre aux séduisantes promesses de la vie commune, beaucoup n'y trouvèrent que la ruine et une amère déception. Grande leçon, que devraient méditer certains sectaires modernes qui révent une nouvelle Moravie (J).

(1) Quand nous écrivions ces lignes, nous no nous attendions pas à \oir nos prévisions si proniptenicnt confirniées par la déplorable issue éditions icariennos.

^^^Kpé

Michel Feldhaller succéda à Gabriel Scherding dans la direction des communautés moraves, qu'il parvint à soutenir pendant quelque temps. Après lui, elles tombèrent dans une rapide décadence, et moins d'un siècle après leur fondation, à peine en restait-il quelques débris (i).

(1) Nous croyons devoir rappeler ici la distinction que nous avons établie page 71, entre les communautés des anabaptistes de la Moravie^ appelés huttérites^ du nom de Hutter^ l'un de leurs premiers chefs, et les établissements des frères moraves proprement dits, ou hcrrnhutters, qui subsistent encore. Ces deux classes d'établissements pourraient être aisément confondues, parce que les uns et les autres ont eu leur principal siège en Moravie, et qu'on a donné également à leurs membres, par cette raison, le titre de frères moraves.

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