‹ Histoire du communismeChapitre 20 sur 57 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Las anabaplistei. — 3« Période.

Les anabaptistes de Munster. — Blathias. — Rothman. — Jean de Leyde, — - La guerre des rues à Amsterdam. — Chute de Munster.

Nous voici arrivés au dernier et au plus terrible épisode de rhistoire du communisme au XYI^ siècle, la domination des anabaptistes dans la ville de Munster. Bien que cette période de Tanabaptisme soit la plus connue, il n*est pas sans intérêt d'en retracer les détails, aujourd'hui que r£urope se trouve agitée par les mêmes doctrines.

Les anabaptistes, chassés de la Suisse, s'étaient répandus dans le nord-ouest de l'Allemagne et dans les Pays-Bas, où ils professaient leur doctrine, tantôt dans le secret, tantôt au grand jour, selon la rigueur ou la tolérance des gouvernements. Ce fut dans le comté de Frise qu'ils trouvèrent le plus de faveur. Melchior Hoffmann, l'un des apôtres les plus fanatiques de la secte, chassé de Strasbourg, où il avait prêché le nouveau baptême, se réfugia dans cette province, j prit le litre de prophète Élie, et fit de nombreux prosélytes.

C'était le temps où les communautés de la Moravie jetaient le plus vif éclat. Ce succès enflamma d'une nouvelle ardeur les anabaptistes de l'Allemagne et de la Hollande ; cependant, à leurs yeux, il était incomplet. Les frères de Moravie étaient restés soumis extérieurement au pouvoir politique; ils vivaient paisiblement au sein de l'ancienne société. L'ambition des vrais, des purs anabaptistes, tendait à constitaer

Les anabaptistes. 123

une république complètement indépendante des pdssances du siècle, c'est-i-dire à s'emparer de la souveraineté polir tique qui, selon eux, devait se confondre avec la discipline religieuse. Ils conçurent l'espoir de réaliser ce grand projet, et de reprendre l'œuvre de Thomas Mûnzer.

Strasbourg fut d'abord choisi pour devenir le siège du nouvel empire. Melchior Hoffmann y retourna pour se mettre à la tête de ses anciens disciples, en augmenter le nombre, et s'emparer du gouvernement. Des discussions publiques eurent lieu entre lui et les ministres luthériens de cette ville. Le sénat, alarmé par les prédications subversives de Hoffmann, le fit emprisonner, et coupa court ainsi à ses tentatives. Cet échec ne découragea point les anabaptistes, auxquels les prédictions de leurs prophètes promettaient le prochain établissement du règne du Christ.

Parmi les disciples que Melchior Hoffmann avait laissés en Hollande, un homme se faisait remarquer par sa hardiesse et sa faconde. U s'appelait Jean Hathias, était né à Harlem, et y avait longtemps exercé la profession de boulanger. Un amour déréglé le jeta dans l'anabaptisme. Mari d'une femme vieille et laide, il conçut une violente passion pour la fille d'un brasseur, brillante de jeunesse et de beauté. Suivant les anabaptistes, le nouveau baptême dissolvait le mariage antérieur. Cette doctrine sourit à Mathias. Il se fit rebaptiser, s'empressa de répudier sa femme, et contracta une nouvelle union avec la jeune fille à laquelle il fit partager son amour et sa religion. A la même époque, le roi d'Angleterr, Henri YIII, se séparait de l'Église catholique, afin de pouvoir, en sécurité de conscience, substituer dans le lit nuptial la jeune et belle Anne de Boleyn à la trop respectable Catherine d'Aragon. C'est ainsi qu'aux deux extrémités de l'échelle sociale les mêmes passions produisirent les mêmes effets. Do grands événements devaient être la conséquence

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de ces amours d'un artisan et d'un monarque (1531- 1532).

Bien que dépourvu de hautes connaissances littéraires, Halhias avait les qualités d'un hérésiarque populaire. Il avait lu l'Écriture en langue vulgaire et savait la cit^ i propos. Son audace, l'abondance naturelle de sa diction, l'adresse de sa conduite l'appelaient à jouer parmi ses coreligionnaires un rôle élevé.

Il se rendit à Amsterdam, où il ne tarda pas à acquérir une grande autorité et à prendre le titre d'Enoch, qui ne lui laissait de supérieur dans la secte que Hof&nanny investi de la dignité d'Élie, et alors prisonnier à Strasbourg. Pour activer la propagation de la doctrine anabaptiste, il choisit douze apôtres, qui allèrent partout réchauffer le zèle des rebaptisés, et recruter de nouveaux disciples. Enfin, il prit la plus grande part à la publication d'un livre fameux, qui devint le manifeste social^ politique et religieux de la secte.

Dans ce livre, intitulé le Rétablissement ^ on reproduisait la vieille opinion des millénaires ou chiliastes, des premiers temps de l'Église, suivant laquelle Jésus-Christ doit^ avant la fin du monde, régner temporellement sur les justes et les saints. Avant cette époque de régénération, les puissants de la terre et les méchants seront exterminés par le fer et la flamme . C'est aux anabaptistes, disait-on, qull appartient de préparer le règne du Christ; c'est à leurs prophètes seuls qu'il convient de conûer l'autorité arrachée aux mains de magistrats impies. Avant tout, la communauté des biens doit être établie dans la nouvelle cité, dont les membres régénérés seront élevés à un degré supérieur de sainteté et de perfection. Là régneront l'égalité parfaite et le bonheur commun ; là, plus de princes ni de magistrats, plus d'impôts, de dimes ni de corvées, plus de juges ni de force armée ; plus de crimes ni de procès. Enfin on n'hésitait pas

à déclarer que la pluralité des femmes n'était contraire ni à la loi divine, ni à la loi de nature.

II ne restait plus qu'à choisir la ville destinée à devenir le centre du nouvel empire. Hoffmann avait échoué à Strasbourg. Mathias jeta les yeux sur Munster.

Capitale de la Westphalie, Munster se trouve située à peu de distance des provinces de Frise et de Hollande^ et au miUeu des contrées de l'Allemagne où l'anabaptisme avait fait le plus de progrès. Elle était vaste, populeuse et célèbre par son commerce et ses collèges, où l'enseignement littéraire était distribué à une nombreuse jeunesse. Depuis des siècles, elle était soumise à un évêque souverain^ élu par un chapitre composé de chanoines nobles. Un sénat municipal, formé des principaux bourgeois de la ville, tempérait le pouvoir de cet évéque.

À cette époque, l'antique constitution de Munster était profondément ébranlée. Le luthéranisme avait pénétré dans ses murs, et des troubles graves avaient signalé la lutte des catholiques et des réformés. Le siège épiscopal étant devenu vacant, le chapitre avait élu pour évéque François de Waldeck^ connu par sa fermeté et son dévouement au catholicisme. Les luthériens, qui dominaient dans la ville, s'en vengèrent en jetant les chanoines en prison.

Les principaux fauteurs du luthéranisme dans Munster étaient Bernard Rothman et Knipper-Dolling, qui jouèrent tous deux un rôle important lorsque cette ville fut envahie par l'anabaptisme,

Rothman , né dans la pauvreté, devait à la bienveillance des chanoines de Munster l'éducation littéraire et théologique. La nature lui avait donné cette éloquence brillante qui remue la foule; mais la versatilité de son esprit rendit ses talents funestes à sa patrie et à lui-même. Il erra d'opinions en opinions, servit successivement de héraut à toutes les

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doctrines, et finit par devenir l'instroment suballmie d'hommes méprisables, qu'il aurait dû dominer de toute la hauteur de la science et du talent. Après avoir entratén son pa;s dans un abime de maux, il périt misérablement, prouvant par son exemple que les facultés oratoires ne sont rien, sans la constance des convictions et la fermeté du caractère.

A peine revêtu de la prêtrise catholique, qu'il avait vivement ambitionnée, Rothman avait incliné vers le luthéranisme, et s'était rendu i Wittemberg pour y puiser les principes de la réformation à leur source. De retour à Munstar, il les répandit par la prédication, avec un grand succès, triompha de tous les obstacles qui lui furent suscités, et devint, par la seule puissance de la parole, Tarbitre des affaires religieuses et politiques. Bientôt il abandomui les doctrines de Luther pour celle de Zwingle, en même temps qu'il prêtait l'oreille aux propositions des anabaptistes, qui s'efforçaient de l'attirer dans leur parti.

Knipper-Dolling appartenait à la haute bourgeoisie de Munster. C'était un homme d'une vanité turbulente, audacieux, aimant le bruit et le mouvement, toujours prêt i provoquer à la sédition le bas peuple, sur lequel il avait acquis de l'influence par l'exagération de ses discours. Du reste, esprit médiocre, cédant aux suggestions de quiconque savait flatter son orgueil, et se croyant l'âme et le chef de toutes les entreprises, alors qu'il n'était qu'un instrument aux mains d'hommes plus prudents et plus habiles.

Sous l'influence des prédications de Rothman, le sénat de Munster avait successivement adopté les doctrines de Luther et celles des sacramentaires. Il trouvait d'ailleurs dans la nouvelle religion l'avantage de se soustraire au pouvoir de l'évêque, et de substituer le régime républicain au pouvoir monarchique. Il se forma un parti considérable, disposé à soutenir la république à tout prix.

Cependant des persécutions furent dirigées contre les catholiques. Des couvents furent pillés, des églises dévas« tées, des religieux dispersés. Knipper-DoUing était à la tête de ces expéditions. L'évêque de Waldeck, qui campait au« près de la ville avec quelques troupes, n'avait pas assez do forces pour s'y opposer.

II y avait donc alors à Munster deux partis : celui des sacramentaires républicains et des luthériens^ qui, ayant à leur tête le sénat et Rothman élevé au rang de prédicateur en chef, dominaient dans la ville, et celui des catholiques, qui, bien qu'humiliés et opprimés, n'étaient point compté* tement abattus, et conservaient l'espérance de voir l'évêque recouvrer son autorité. Cet état de division offrait aux anabaptistes une belle occasion pour se glisser entre les deux partis et s'emparer du pouvoir. Ils en profitèrent habilement.

Deux apôtres choisis par Mathias se rendirent à Munster (1534). C'étaient Gérard Boeckbinder, et ce Jean Bocold, devenu depuis si fameux. Leur tentative n'eut point d'abord de succès, et Bocold, suspect aux sacramentaires munstériens^ s'empressa de se retirer à Osnabruck. Les anabaptis* tes eurent alors recours à la ruse et à l'hypocrisie. Ils introduisirent dans Munster un des leurs, nommé Herman Stapréda, qui dissimulait ses véritables opinions sous le masque d'un luthéranisme exalté. Stapréda^ admis par le sénat comme prédicateur luthérien, s'insinua^ par son adresse et ses flatteries, dans l'esprit de Rothman, qui ne tarda pas à embrasser les principes de l'anabaptisme avec la même ardeur qu'il avait montrée pour la défense des doctrines de Luther et de Zwingle. Ainsi, Rothman, parti du catholicisme, avait parcouru la série entière des opinions religieuses de son temps.

Il se mit aussitôt, avec son collègue, à prêcher au peuple le nouveau baptême, la communauté des biens et l'inutilité

128 mSTOlRE DU COMHONISIIE.

du pouvoir politique. Le sénat, efDrayé de ces maximes, tenta en vain de les faire réfuter dans une discussion publi* que par des docteurs prolestants et catholiques. Il rendit un décret de bannissement contre les anabaptistes ; mus, en présence de la populace soulevée, il fut impuissant pour le faire exécuter. L'émeute s'établit en permanence dans la ville. Knipper-Doliing, devenu furieux anabaptiste, en était l'organisateur. De concessions en concessions, le sénat finit par proclamer la liberté absolue des opinions ; mais la tolérance ne suffisait pas aux anabaptistes : ils voulaient la domination. Ils appelèrent dans la ville tout ce que les campagnes renfermaient de rebaptisés vicieux et fainéants, et les entretinrent dans l'oisiveté, pour servir d'instruments à leurs projets. Bientôt on vit des bandes de factieux parcourir les rues en poussant des cris de mort contre les ad« versaires du nouveau baptême.

Le moment était venu de frapper les coups décisifs.. Les grands prophètes de la secte accoururent à Munster. C'étaient Mathias et Jean Bocold. Ârrétons-nous un moment sur ce dernier^ qui allait jouer un rôle si extraordinaire.

Jean Bocold avait subi les tristes conséquences du désordre auquel il devait la naissance. Sa mère, jeune paysanne des environs de Munster, avait été séduite par le bourgmestre d'une ville de Hollande, où la pauvreté l'avait forcée d'aller chercher une condition. Son séducteur l'épousa dans la suite, puis l'abandonna. Réduite à la dernière misère, elle mourut au pied d'un arbre en regagnant son village.

Le jeune homme avait reçu, pendant la vie de sa mère, celte éducation litléraire, luxe de l'intelligence, qui, pour ceux à qui manquent les dons de la fortune n'est souvent qu'une misère de plus. Bocold, abandonné de son père, se vit réduit à apprendre le métier de tailleur. Pendant les premières années de sa jeunesse, il voyagea suivant l'habitude

des compagnons de sa profession. Comme il n^osait porter le nom de son père, à cause de l'illégitimité de sa naissance, il prit celui de la ville où il avait été élevé. On l'appela Jean de Leyde.

Au retour de ses voyages, il épousa la veuve d'un pilote^ et devint hôtelier dans la ville de Leyde. Doué d'une imagination vive que la culture avait développée, il s'adonna à la poésie, et composa en langue flamande des vers qui firent sensation. Bientôt sa demeure devint le rendez-vous de la jeunesse de Leyde, empressée de prendre ses leçons. On l'accuse d'avoir écrit des compositions licencieuses, et d'avoir fait de sa maison une école de débauches.

Jean de Leyde était dans tout l'éclat de la jeunesse : il n'avait que vingt-trois ans. Aux dons de l'intelligence il réunissait un extérieur remarquable. Sa taille était élevée, son visage noble, sa chevelure blonde et abondante. Il pos« sédait ainsi tous les avantages qui concilient à un chef de parti la bienveillance de la foule. Hais il était dévoré d'une soif ardente de jouissances, et manquait de cette moralité, de cette modération et de ce bon sens, sans lesquels les plus brillantes qualités sont funestes à la société et à celui qui les possède.

Tel fut Jean de Leyde. Il présente le type, devenu malheureusement trop commun, de ces hommes doués de quelques talents, chez lesquels une instruction mal dirigée a développé des goûts supérieurs à leur état, et qui n'ont ni assez d'énergie pour s'élever dans l'ordre social par des efforts persévérants, ni Tàme assez haute pour se résigner à la médiocrité de leur situation. Dévorés d'une ambition maladive, ces hommes sont toujours prêts à chercher dans les doctrines exagérées et les bouleversements politiques les satisfactions qu'une société régulière refuse à leurs passions et à leur orgueil.

lâO msToniE du coHiitncfsiffi.

Les principes de l'anabapdsine devaient plaire à Jean de Leyde; aussi devint-il un des plus fervents disciples déliathias. Il abandonna sa femme pour aller dogmatiser à Rotterdam. Nous l'avons vu une première fois à Munster, d'oà il dut s'éloigner. Lorsqu'il y revint en compagnie de Ha* thias, il avait reçu le titre d'Élie, qui lui conférait le premier rang parmi les prophètes de sa secte.

A leur arrivée, les deux prophètes stimulèrent par tous les moyens le fanatisme de leurs adhérents. Ils frappèrent l'imagination de la partie la plus grossière de la popolatioD, et surtout des femmes, par des prédictions terribles, des extases et des cérémonies mystérieuses. Enfin ils organisèrent une émeute, qui s'empara du palais de révèqœ et de l'arsenal.

 cette nouvelle, la ville fut saisie de stupeur. Tout le monde courut aux armes, et chaque parti se fortifia dans son quartier. De part et d'autre, les canons furent braqués sur les débouchés des rues, et l'on se tint prêt au combat. Les catholiques ayant reçu des secours de la campagne, les anabaptistes craignirent de n'être pas les plus forts. Ils proposèrent un accommodement, d'après lequel chacun demeurait libre d'exercer son culte dans sa maison. Cet arrangement fut accepté. Mais ce n'était là, de la part des rebaptisés, qu'un moyen de gagner du temps et de désorganiser leurs adversaires. Ils continuèrent leur propagande et ne négligèrent aucun moyen de se concilier la faveur d'une grossière populace. Les cérémonies du culte catholique devinrent l'objet de grotesques parodies. Les dépouilles des églises, les emblèmes épiscopaux furent profanés dans des processions scandaleuses, modèles de ces déplorables mascarades par lesquelles se signala, aux plus mauvais jours de 1793, le parti des Chaumette et des Hébert.  la vue de ces excès, le peu de noblesse qui restait encore â Mans-

LES ANABÂMlSTEâ. ISi

ter et une grande partie de la bourgeoisie quittèrent la ville. Le bas peuple accourut en foule au nouveau baptême.

Quelle avait été cependant la conduite du sénat? Nous l'avons vu adopter d'abord le luthéranisme, puis devenir sacramentaire et républicain. Au commencement des troubles suscités par Tanabaptisme, la crainte de l'anarchie le ramena vers l'évêque, auquel il demanda des secours que celui-ci ne put donner, parce qu'il n'avait point encore réuni des forces suffisantes. Lorsque sou armée fut rassemblée, le mal avait fait dans Munster d'effrayants progrès. Le prélat envoya au sénat un député pour lui offrir de faire entrer ses troupes. C'était le seul moyen de prévenir le triomphe imminent de Tanabaptisme. Mais dans cet intervalle, le parti sacramentaire et républicain avait repris des forces. Il voulait à tout prix conserver la forme républicaine. Il fit donc repousser l'offre de Tévêque. •

Dès lors les anabaptistes purent tout oser. Ils s'emparèrent de tous les postes, et parcoururent les rues l'épée à la main, en criant : Le nouveau baptême ou la mort t La seule grâce qu'ils firent à ceux qui refusèrent de se joindre à eux, fut de les laisser sortir de la ville sans rien emporter. On vit, spectacle digne de pitié, des troupes d'hommes^ de femmes et d'enfants, appartenant à la bourgeoisie, chassés l'épée dans les reins et errant à travers la campagne dans le plus affreux dénûment. Le sénat fut dissous par la force, et ses membres obligés de s'enfuir au milieu des menaces et des insultes.

Ainsi, cette assemblée, pour avoir voulu sauver à tout prix la forme républicaine, perdit l'ordre social lui-même, et péril écrasée sous ses ruines.

Les anabaptistes nommèrent un nouveau sénat de vingtdeux membres^ et choisirent deux consuls. Le fougueux Knipper-DolUng était l'un d'eux. Des discussions tumultueuses

i32 HISTOmE DU cottnmisME.

eurent lieu entre les nouveaux magistrats. Chacun voulait faire prévaloir son opinion, qu'il prétendait dictée par l'Esprit divin. On ne s'accorda que sur un point, le pilbp immédiat des églises et des couvents qui ayaient échappé aux premières dévastations. La résolution fut aussitôt ôicutée. Les statues et les tableaux, chefs-d'œuvre des arts, furent brûlés sur la place publique. On brisa les vitraux couverts de magnifiques peintures. On fondit des canons avec les cloches, et des balles avec le plomb des toitores. Les Églises ravagées furent transformées en magasins oo en écuries. C'est ainsi qu'à toutes les époques le fanatisme révolutionnaire se signale par le même yandalisme.

La science et la littérature ne furent pas plus épargnées que les beaux-arts. Hathias^ renouvelant le fameux raisonnement attribué au calife Omar, fit livrer aux flammes tons les livres qui se trouvèrent dans la ville, à l'exception de la Bible en langue vulgaire. Ainsi périt la biliothèque du savant Rudolphe Langius, composée des manuscrits les plus rares (1). Un auteur contemporain évalue à plus de 20,000 écus d'or la valeur des livres détruits en quelques heures. Les communistes des âges suivants ont hérité de la haine de Mathias contre les monuments de l'intelligence et da génie.

Cependant, la division et l'anarchie continuaient de régner dans les conseils des anabaptistes. Au dehors, l'évêqae de Waldeck rassemblait des forces et menaçait la ville d'un sicge. Mathias résolut de concentrer en lui seul toute l'autorité. Il déclara aux magistrats récemment élus que leur pouvoir était contraire aux principes de la nouvelle religion, qui condamnaient toute autorité temporelle; que les fidèles rebaptisés devaient vivre sous le régime de la

(1) MeshoviiLS Uist. anabapt., lib. VII, p. 1C7.

tES ANAÉAPTlêTEà. 133

plus parfaite égalité , et n'avoir d'aatres conducteurs que les prophètes inspirés par l'Esprit divin. Ces raisons parurent concluantes : le sénat et les consuls se démirent de leur fonctions, et le pouvoir échut de fait à Hathias^ auquel son audace et son talent prophétique assuraient la plus grande influence.

Aussitôt, le prophète enrégimenta les sectaires, les exerça au maniement des armes , et fit élever autour de la ville, avec une incroyable rapidité, de formidables retranchements. Tous ceux qui, cachés dans leurs maisons, s'étaient soustraits au nouveau baptême, furent contraints, le poignard sur la gorge, à le recevoir. La communauté des biens fut établie (i), et un système d'espionnage organisé contre ceux qui auraient voulu retenir quelques objets. Les provisions de bouche furent rassemblées de toutes parts, et de vastes cuisines, érigées dans les divers quartiers, distribuèrent à chaque famille les aliments nécessaires à sa subsistance. Des diacres furent nommés pour surveiller les distributions, des ministres institués pour l'exercice du culte. Rothman occupa l'un des premiers rangs parmi ces derniers. Tout en prêchant à une aveugle multitude la liberté et l'égalité chrétienne, Mathias exerçait un pouvoir d'autant plus despotique, qu'il était le suprême dispensateur des objets nécessaires à la vie. Son autorité ne souffrait point de contradiction. Un malheureux artisan ay.ant proféré quelques paroles contre lui, le prophète l'abattit d'un coup d'arquebuse. Telle était la liberté des communistes.

Cependant, le dominateur de Munster se préparait à étendre par les armes l'empire de la nouvelle Sion. II adressa aux anabaptistes des Pays-Bas une proclamation enthousiaste , pour les exhorter à vendre leurs biens , à quitter

(1) Herésbachius, c. 4.

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peuple assemblé, et déclara que, par l'inspiration da Père céleste, il avait fait choix de douze juges, semblables i ceux d'Israël, qui administreraient la république de la noufdle Sion. Il mit entre les mains de chacun des juges un glai?e, emblème du pouvoir souverain^ et 1^ exhorta à en user suivant la parole du Seigneur. Rothman, par une contradi& tion nouvelle, justifia, dans un discours éloquent, rétablissement de ces magistrats. Des prières et des cantiques teN minèrent la cérémonie.

Jean de Leyde conserva, comme prophète suprême , tout son ascendant. Les juges ne furent entre ses mains qu'on docile instrument et les éditeurs responsables de son infaillible pensée.

Avant de se faire investir de la royauté, Bocold mit un autre projet à exécution. Dévoré d'une passion frénétique pour les femmes, il méditait longtemps d'établir la polygamie^ qui seule pouvait légitimer la satisfaction de ses désin. Il fit part aux juges de son dessein, en l'appuyant de l'exemple des patriarches et des monarques juifs. Il méconnaissait ainsi l'un des principes fondamentaux de l'anabaptisme , qui repoussait l'autorité de l'Ancien Testament pour suivre la seule loi de l'Évangile. Néanmoins, la proposition fut admise après une faibL opposition, et un décret des douze juges autorisa la pluralité des femmes.

Mais le nouveau dogme ne fut pas aussi facilement accepté par les prédicateurs et les rebaptisés qui avaient appartenn aux classes élevées de la société. Les prédicants soulevèrent contre la polygamie les plus formidables objections. Bocold ne put les lever que par un coup d'autorité. Il déclara aoi ministres assemblés qu'aucun d'eux ne sortirait vivant de la salle s'il ne souscrivait au décret. Us cédèrent lâchement à ces menaces.

Jean de Leyde s'empressa de donner l'exemple de la plu-

LES ANABAPTISTES. i37

ralité des mariages. Il épousa les deux filles de Knipper* Dolling, remarquables par leur beauté, auxquelles il joignit bientôt la veuve de Mathias, plus belle encore. Celle*-ci devint la sultane favorite, et domina sur les autres épouses du prophète, dont le nombre fut successivement porté à dix-sept. Cet exemple ne manqua pas d'imitateurs. De toutes parts les jeunes filles furent arrachées aux bras de leurs mères, pour devenir la proie des plus furieux anabaptistes. La faculté du divorce se combinant avec la polygamie^ Munster devint le théâtre d'une effroyable promiscuité. Toutefois, ces prostitutions ne s'accomplirent pas sans ré* sistance. Ceux qui, parmi les anabaptistes, avaient encore conservé le sentiment de la pudeur et de la sainteté du mariage, ne purent voir de sang-froid leurs foyers souillés par d'infâmes ravisseurs. Ils s'armèrent et investirent les demeures des principaux chefs, en s'écriant qu'il était temps de mettre un terme à la domination d'un insolent étranger. Mais la stupide multitude accourut au secours de ses idoles. Les défenseurs de la morale chrétienne furent saisis, désarmés et livrés à la rage de Knipper-Dolling, qui se réjouit d'exercer sur eux son office de bourreau. Il décapita les uns après les avoir mutilés, et tua les autres à coups d'arquebuse. Le poétique Jean de Leyde lui-même, le prophète inspiré^ sentit la soif du sang s'éveiller dans son âme ; il s'arracha aux bras de ses concubines pour venir fendre le ventre à quelques-uns des malheureux prisonniers. Les prophètes inférieurs ne restèrent pas en arrière , et se disputèrent l'honneur de participer aux massacres.

Quant aux femmes et aux jeunes filles qui refusèrent de se soumettre au nouveau régime, elles eurent à souffrir tous les.excès de la brutalité et de la barbarie.

Le triomphe de Jean de Leyde était complet. Il avait réussi à détruire la famiUe, et à réaliser ainsi, dans ses con-

t38 HISTOIRE DU GosniuifisirE.

séquences les plus radicales, le principe commimiste. H esl permis de croire que^ dans cette circonstance, il n'atait pas été seulement inspiré par la soif des impadiqaes volupûs, mais qu'une pensée politique présida aussi à sa détermiution. Il avait sans doute compris combien la communauté des biens est antipathique au maintien de la famille, qui stimule si puissamment chez l'homme le sentiment de la propriété personnelle et héréditaire. Cette considération fat peut-être celle qui le détermina à généraliser la polygamie et le divorce, qu'il lui eût été facile d'obtenir pour loi seul, comme un privilège propre à Péminence de son rang. L'habileté et la profondeur perverse qui se montrent dans tous les actes du prophète autorisent cette interprétation de sa codduité.

Il ne restait plus à Jean de Leyde qu'à poser sur son front la couronne royale. Il y parvint par ses voies ordinaires, b ruse et l'imposture. Il feignit, pendant quelques jours, une grande tristesse, et se tint renfermé dans son sàrail. L'esprit de Dieu, disait-il, et le don de prophétie l'avaient abandonné, et sans doute le Seigneur favorisait quelque autre fidèle de sa présence. Le nouvel oi^ane de la Divinité ne se fit point attendre. Un orfèvre de Warmdorp, nommé Tuiscosurer, annonça que Dieu lui avait révélé de grandes choses^ qu'il ne pouvait divulguer que devant la réunion des fidèles. Aussitôt on s'assemble pour l'entendre, et Bocold se confond dans la foule. Tuiscosurer monte sur l'estrade, imite les contorsions et les extases des prophètes ; puis, d'an air inspiré, il annonce que le Seigneur l'a choisi pour établir un nouveau pouvoir sur Israël. S'adressant alors è Jean de Leyde : « C'est vous, s'écrie-t-il, que le Seigneur m'or- «c donne de reconnaître pour mon souverain; c'est par ma « bouche que le ciel vous déclare roi de Sion. Prenez donc ' le glaive que je vous présente en son nom. » Il -termine

en exhortant le peuple à l'obéissance^ et le monarque à la justice et à la piété.

Jean de Leyde feignit de n'accepter qu'à r^et le pesant fardeau de la royauté. Il se jeta la face contre terre en gémissant, et protesta de son insuffisance. C'étai} lui, pourtant^ qui avait arrangé la scène, et dressé secrètement l'orfèvre de Warmdorp à l'art des prophéties. Telle est la comédie que jouent, avec le même succès, les ambitieux de tous les temps.

Le nouveau roi de Sion monta, aux acclamations du peuple, sur un trône élevé au milieu de la principale place de la ville, n s'empressa de nommer les grands officiers de la couronne, et l'on vit ceux qui, naguère, étaient les plus fougueux partisans de l'égalité absolue, s'affubler des titres pompeux de la nouvelle cour. Rothman fut créé grand chancelier et orateur d'Israël, Knipper-Dolling gouverneur de la ville. Il y eut un grand trésorier, dépositaire de tous les biens de la communauté considérés comme étant la propriété du prince, un grand maître de la maison du roi, un grand écuyer, un grand pannetier, et des conseillers d'État. Des pages, des gardes-du-corps et des estafiers complétèrent la suite du souverain.

Le roi de Sion déploya la plus grande magnificence ; les étoffes les plus précieuses, l'or et les pierreries furent prodigués pour ses vêtements et ceux de ses nombreuses épouses. Parmi elles brillait au premier rang la veuve de Mathias, éblouissante de parure et de beauté. Les équipages du prince, les habits des ofSciers de sa maison, étalaient le même luxe. Pour y subvenir , Jean de Leyde avait fait apporter dans son palais l'or, l'argent, les pierreries et tous les objets précieux qui se trouvaient dans la ville, ainsi que les provisions de bouche destinées aux besoins des habitants. La plus grande simplicité fut prescrite, sous des

140 uiETOuiB DU coHiniinniE.

peioes BéTères, à tous ceux qui n'appartenaieiU cour.

Chaque semaine, le roi se rendait en grande pi la place publique, et s'asseyait sur un trâne élevt touraient les reines et les grands digoilaires ; là, les affaires relatives aux mariages, qui, par suite de semenl du divorce et de la polygamie, donnaient plus scandaleux débats. Les séances se terminaient danses religieuses que Bocold conduisait avec ses fe l'imitation de David dansant devant l'arche du Seign procëscriminelsétaientjugés an conseil d'État, et lo sentence capitale était prononcée, le monarque n g nait pas de la mettre lui-même à exécution. En v sang humain, il sentait mieux sa laute-pnissance

Voilà où avaient abouti les dogmes delà liberté i de l'égalité absolue, de l'impeccabilité des rebapi l'aboUlion des lois pénales, et de la suppression desD tures !

Ce n'était point assez pourBocoId de concentr personne la souveraineté politique, le pouvoir de la propriété de tous les biens. Pour compléter soi tismc, il voulut réunir sur sa tële la tiare du poi couronne du monarque, il se fit donc proclamer p GOsurer, son prophète de conûance, chef de la T6 suprême ministre du culte. Dans un repas public assistèrent tous les munstériens, il administra la ses sujets remplis d'une religieuse ferveur; puis i vingt-huit apétres qu'il lit immédiatement sortir de pour aller annoncer l'Ëvangile par toute la terre. T rer fut de ce nombre. Son influence bi les secreb était dépositaire rendaient sa présence odieuse au nu

Cependant l'évoque de Munster avait refu des re repris les travaux du siège. Un nouvel assaut fu

mais les anabaptistes, animés par le fanatisme, résistèrent à tous les efforts des assiégeants. Pendant quatre jours consécutifs, on se battit sur la brèche ; les cadavres de quatre mille épiscopaux jonchèrent les fossés de la place. L'évèque dut renoncer à prendre la ville de vive force, et construisit autour d'elle une ligne de redoutes pour la faire succomber par la famine.

Bientôt les vivres commencèrent à devenir rares dans Munster ; les anabaptistes ne perdirent cependant pas courage. Jean le juste (c'était le surnom que Bocold avait pris) attendait le secours d'une armée que ses émissaires s'effor*' çaient de rassembler en Hollande. II s'entretenait avec ses officiers des plus flatteuses espérances; à sa cour on ne parlait que de la conquête de l'Europe, et l'on se partageait d'avance les provinces et les royaumes.

Mais l'armée qui devait arriver de Hollande pour débloquer Munster ne parut pas. Jean de Gélen, habile capitaine que le roi de Sion avait chargé de la recruter dans la Frise, vit ses premières bandes exterminées par le gouverneur de la province, et ne parvint lui-même qu'avec peine à se réfugier dans Amsterdam, où il fut recueilli par ses coreligionnaires.

Ce fut un échec terrible pour les munstériens, qui ne pouvaient attendre leur délivrance que d'une diversion extérieure. Jean de Leyde parvint à communiquer avec Gélen^ caché en Hollande, et l'exhorta à tenter un coup désespéré. Celui-ci trama aussitôt^ pour s'emparer d'Amsterdam, une conspiration dans laquelle il déploya toute l'astuce et la violence qui distinguent le parti communiste du XYI^ siècle. Elle semble être le premier modèle de ces émeutes sanglantes par lesquelles des minorités factieuses ont tenté, dans d'autres cités, de conquérir la domination.

Gélen se rendit à la cour de Marie , reine de Hongrie,

142 niSTOlRE DU GOMMUlflSlIE.

gouvernante des pays-Bas pour Charles-Qulnl. Là il avoua le crime qu'il avait commis en réunissant des bandes années, feignit de renoncer à l'anabaptisme, et sollicita un panlon qui lui fut accordé. Il proposa aux ministres de la reine de soumettre Munster à l'empereur, et eut l'adresse d'obtenir l'autorisation de lever des troupes pour cette expédition. Aussitôt il revint à Amsterdam, où il parut le front levé, et put faire au grand jour ses préparatifs militaires. Sa prétendue entreprise contre Munster n'était qu'on odieux mensonge, destiné à masquer le complot qu'il tramait pour s'emparer de la capitale de la Hollande, d'où il comptait marcher avec une armée au secours de Bocold.

Les anabaptistes étaient nombreux à Amsterdam et dans les environs. Les théories du communisme avaient séduit beaucoup d'artisans et quelques boui^eois minés ou animés d'un esprit turbulent et fanatique. Les succès de Bocold à Munster faisaient fermenter les têtes des sectaires, qui brûlaient d'assurer le triomphe de leur héros. Gélen n'eut pas de peine à les faire entrer dans la conspiration. Yoici quel en était le plan : au milieu de la nuit, un certain nombre de conjurés devaient s'emparer de l'hôtel de ville et y sonner le tocsin. A ce signal, tous les anabaptistes répandas dans la ville devaient descendre en armes dans les rues, massacrer les principaux habitants, s'emparer des barrières et introduire, au point du jour, leurs coreligionnaires des campagnes. On aurait établi aussitôt un gouvernement semblable à celui de Munster. Le complot avait des ramifications dans Wesel et Devanter, deux des plus importantes villes delà Hollande à cette époque.

Le 10 mai 1535, par une nuit obscure, les conjurés, rassemblés dans la maison d'un de leurs chefs, se précipitent sur la place publique, forcent l'hôtel de ville et en égorgent les gardes, L'un de ceux-ci s'enfuit dans le clocher, fait re-

monter la corde de la cloche, et se barricade dans cet asile. Cet incident sauva la ville. Les conjurés ne purent sonner le tocsin, et leurs complices, n'entendant point le signal, ne sortirent point des maisons où ils s'étaient réunis pour l'attendre. Les bourgmestres convoquèrent à la hâte la milice bourgeoise, et firent occuper les rues qui aboutissaient i la place de l'hôtel de ville, sur laquelle les insurgés avaient élevé des barricades. On tenta vainement de les y forcer pendant la nuit

Au point du jour, l'attaque recommença. Chassés de leurs barricades, les rebelles se réfugièrent dans l'hôtel de ville. Le canon ouvrit la brèche dans ce magnifique monument. Enfin, les anabaptistes, poursuivis de poste en poste, furent tous tués ou faits prisonniers.

Jean de Gélen tenta de se sauver en grimpant dans un campanille qui surmontait le clocher ; mais ce campanille était ouvert de toutes parts. Le fugitif fut aperçu de la place, et un coup d'arquebuse l'abattit.

Telle fut l'émeute que le communisme excita dans Amsterdam. Elle présente, sur une petite échelle, une certaine analogie avec celle qui a naguère ensanglanté la capitale de la France. La guerre des rues est moins nouvelle qu'on ne le pense ; au XVI* siècle, comme auXIX% les mêmes erreurs et les mêmes passions ont mis en œuvre les mêmes moyens.

Le gouvernement des Pays-Bas résolut d'écraser une secte obstinée qui, par la perfidie et la violence, poursuivait la destruction de l'ordre social. Les anabaptistes furent recherchés avec une grande rigueur et livrés aux plus afireux supplices. Tout en regrettant l'atrocité des peines qui leur furent infligées on ne saurait méconnaître que des mesures sévères ne fussent nécessaires pour extirper cette lèpre du communisme^ qui menaçait de dévorer en Europe la civilisation à peine renaissante.

144 HISTOIRE DU COMlCUmSltC.

La destruction des anabaptistes de Hollande renversait h dernière espérance de leurs frères de Munster, dette ^e éprouva bientôt toutes les horreurs de la famine. Jean de Leyde et sa cour seuls continuaient à vivre dans rabondance, au moyen des provisions rassemblées dans le palais, dont ils s'attribuaient la meilleure part. Une espèce de gendarmerie organisée par le despote, et privilégiée dans la distribution des vivres, fut chargée de réprimer les plaintes des aflamés et de rechercher les conspirateurs. Bocold s'efforçait de soutenir l'enthousiasme par des discours et des prophéties. Après avoir repoussé insolemment les ouvertures conciliantes que lui fit le landgrave de Hesse, il répondit par de ridicules bravades aux sommations que l'évèque de Hunster loi adressa de rendre la ville par capitulation. En vain le parlementaire le conjura-t-il d'épargner le sang des malhenrem habitants ; Jean de Leyde fut inflexible, et détermina les plus fanatiques et les moins éclairés de ses sujets à prolonger une résistance inutile. Alors se passa une scène effroyable.

La belle veuve de Malhias, devenue l'épouse favorite da roi de Sion, avait plus d'une fois arraché des malheureux i sa férocité. Elle ne put contempler sans pitié les souffrances d'une population aflamée, et elle eut l'imprudence de manifester ces sentiments. Bocold résolut de l'en punir. Il se rend sur la place publique, entouré de sa cour. Là il ordonne à la reine de fléchir les genoux, lui reproche des crimes imaginaires, et s'armant du glaive de justice, il tranche la tête de celle qu'il avait aimée. Après cette horrible exécution, il se met à conduire autour du cadavre le chœur de la danse sacrée.

Il semble que Jean de Leyde fut saisi de ce vertige qol atteint souvent les hommes investis de la toute-puissance. Semblable à Néron par la jeunesse, la beauté et le don da

la poésie, il tomba comme lui dans la frénésie de la débauche et de la cruauté.

Tant d'horreurs ne devaient pas rester longtemps impa-> nies. Après avoir souffert tout ce que la famine a de plus épouvantable, la ville fut livrée par un transfuge aux troupes de Févèque. Quatre cents hommes d'élite y pénétrèrent la nuit par escalade, et ouvrirent, au jour, les portes au reste de l'armée. Le massacre fut horrible. Rothman trouva dans la mêlée la mort qu'il y cherchait. Jean de Leyde fut pris vivant en combattant devant la porte de son palais.

Amené devant Waldeck, il ne perdit rien de son arrogance. On le promena de ville en ville pour l'exposer à la curiosité du peuple, comme il l'avait lui-même ironiquement proposé à son vainqueur. Enfin il fut conduit sur un échafaud dressé an milieu de la place de Munster, à l'endroit même où son trône avait été érigé, et périt par le glaive, après avoir subi de cruelles tortures. Il avait régné pendant les deux années 4534 et 1535, et n'avait que vingt-six ans. Son corps, renfermé dans une cage de fer, fut élevé sur le clocher de h cathédrale de Saint-Lambert, où ses ossements restèrent pendant les siècles suivants, comme un horrible monument de cette effroyable histoire.

Tels sont les événements auxquels donna naissance la développement de la secte anabaptiste. Paidant les qo^ torze années qui s'écoulèrent de 1521 i 1535, cette secte a formulé tous les principes professés par le communisme et le socialisme modernes. Réhabilitation de la chair et des passions ; destruction de la famille ; abolition de la propriété ; communauté des biens ; liberté illimitée ; égïdiié absolue ; suppression de toute autorité répressive ; proscription des lettres, des arts et des sciences : toutes ces doctrines se trouvent consignées dans les prédications des Stork, des Carlostadt et des Mûnzer, danis la proGossion de foi de

146 ttlSTOIRË DU coumunismë.

Zolicone et le livre du Rétablissement, Il a été donné aux anabaptistes de les appliquer à Mulhausen, en Moravie et à Munster; et partout leurs tentatives ont abouti à des avortements, ou i. des abominations sans exemple et à un despotisme monstrueux. Il semble qu'au moment où l'Europe allait s'eiptgiager dans les voies de la civilbation moderne, la Providence ait voulu lui faire expérimenter les doctrines anarchiques qui nient les conditions essentielles de cette civilisation. L'épreuve a été décisive , et désormais on ne peut plu^ professer ces déplorables erreurs sans méconnaître les enseignements de l'histoire.

En vain essaierait-on de rejeter les folies et les horreurs commises par les anabaptistes sur le fanatisme religieux qui les apimait. Ce sentiment était, au contraire, de nature à atténuer les funestes effets de leurs doctrines sociales et politiques. Les anabaptistes respectaient du moins la notion de la Divinité et de l'immortalité de l'âme ; ils croyaient aux peines et aux récompenses futures ; ils admettaient la révélation chrétienne, et se rattachaient à TÉvangile. Ils n'a« valent donc pas rejeté tout frein moral ; mais, de nos jours, les restaurateurs de leurs opinions ajoutent à leurs erreurs la négation de la Divinité et de la vie future ; ils éteignent dans l'homme les sentimens religieux pour le plonger dans un grossier matérialisme. Si les idées spiritualistes et religieuses ont été impuissantes pour arrêter les anabaptistes sur la pente fatale où leurs faux principes sociaux les ont entraînés, que devrait-on attendre de la réalisation des utopies modernes? Les saturnales de Munster seraient sans doute dépassées (1).

(1) Les catastroi^es d'Amsterdam et de Munster n*éteignirent point complètement la secte anabaptiste. Elle continua de subsister en Mo* rayie^ en Suisse^ et surtout dans les Pays-Bas. Elle fut divisée par de nombreux achianies^ La fraction la plus considérable, connue sous le

LES ANAbAPTIStEd» 14l

titre de mennonites^ du nom de Menno, son premier pasteur^ renonça définitiTement à Tespoir de la domination temporelle^ et ne professa que des dogmes purement religieux. D'autres^ beaucoup moins nombreuses^ conservèrent toutes les illusions des fanatiques munstériens^ et subirent de longues persécutions. Quelques-uns de ces derniers sectaires passèrent de Hollande en Angleterre^ où ils firent des prosélytes et se maintinrent malgré les édits des Tudor. Leurs successeurs jouèrent un rôle dans la révolution anglaise de 1648^ et constituèrent la portion la plus exaltée du parti républicain. Ils rêvaient le renversement de toutes les institutions civiles^ la liberté illimitée, le règne du Christ. Outre leur véritable nom d'anabaptistes^ on leur donnait^ par allusion à leurs hallucinations apocalyptiques, ceux de millénaires^ d'hommes de la cinquième monarchie. Ils eurent pour chefs Harrison, Hewson, Overton et un grand nombre d'autres officiers de Tannée parlementaire (Hallam, Histoire constitutionnelle d'Angleterre^ t. Ill^ p. 137). CSette faction fanatique fut Tun des instruments de l'élévation de Gromwell. Cependant^ les craintes qu'elle lui inspira lorsqu'il lut parvenu au protectorat contribuèrent à l'empêcher de poser sur son flront la couronne royale. Les anabaptistes avaient conservé leurs opinions anti-royalistes, et, sous le despotisme de Gromwell, ils avaient encore là naïveté de croire à l'existence de la république. Après la restauration, les anabaptistes furent enveloppés dans la commune persécution des sectes dissidentes. Ils se sont perpétués, quoique en petit nombre, sous des noms divers, dans les colonies anglaises de rAmërique du Nord, en Hollande et même en Angleterre; mais ils tmt cessé d'aspirer à jouer un rôle politique. Quelques auteurs considèrent la secte des quakers comme, issue de l'anabaptisme. On peut voir de curieux détails sur ces diverses sectes et leurs nmnbreuses subdivisions dans le savant ouvrage de l'abbé Grégohre^ iotitulé ; Hiitoir€ ies Sectei religieuses.

lis HISTOIRE DO COUMUMIâiœ.

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