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royaume an profit du calvinisme et de la haute noblesse. La ligue se formait et devenait une arme formidable aux mains ambitieuses des Guise. A la vue de ces désordres qui mettaient en péril Punité et la nationalité de la France^ Bodin poussa un cri d'efiDroi. Armé du raisonnement et d'une vaste érudition, il rechercha les règles propres à assurer la prospérité et la stabilité des États. Il passa en revue les diverses formes de gouvernement, et s'efforça de montrer les rapports qui^ dans chacune d'elles, rattachent les lois civiles et politiques à un principe commun : dans cette voie, il eut la gloire d'être le précurseur de Montesquieu.
Bodin n'est donc pas un utopiste; il est avant tout l'homme desfaits, de la réalité.<ic Nous nevoulonspas, dit-il, figurerune € république idéale et sans effet, telle que Platon et Thomas € More, chancelier d'Angleterre^ en ont imaginé; mais nous € nous contenterons de suivre les règles politiques au plus c près qu'il sera possible (1). » Bien qu'il ait intitulé son livre : De la République , Bodin n'est pas non plus un républicain dans l'acception moderne du mot. Pour lui, l'expression de république était synonyme de celle d'État, de société politique. H accorde la préférence à la monarchie absolue, qui est à ses yeux le gouvernement le plus conforme à la nature^ le plus stable^ le plus propre à assurer aux hommes le bien-être et la sécurité. Il fait reposer toute société politique sur un double principe : la famille, qui implique la propriété héréditaire ; et la souveraineté, c'est-àdire l'existence d'un pouvoir dominant toutes les volontés particulières^ et les contraignant à suivre les règles prescrites pour le bien général.
On comprend que, placé à ce point de vue, Bodin ait fait une rude guerre aux défenseurs de la communauté. Il
(1) la République, lit. I^ chap. I, p. 3.
prend fréquemment à partie Lycurgue, Platon et Morus. c II « est impossible, dit-il^ que les biens soient communs, € comme Platon vouloit dans sa première Biblique ^ « jusqu'aux femmes et aux enfants, afin de bannir de la € cité ces deux mots, mien et tien, qui estoient, à son ad- < vis, cause de tous les maux et ruines qui adviennent aux « républiques... Une telle république seroit directement € contraire à la loi de Dieu et de nature, qui déteste non € 'seulement les incestes, adultères et parricides inévitables, c si les femmes estoient communes, ains aussi de ravir ny c mesme de convoiter rien qui soit d'autruy... Une telle € communauté de toutes choses est impossible et incompac tible avec le droict des familles. Car si la famille et la cité, « le propre et le commun, le public et le particulier sont € confus, il n'y a ni république, ni famille. Aussi Platon, € excellent en toutes choses, après avoir vu les inconvé- € nients et absurdités notables que tiroit après soy telle « communauté, s'en est sagement départi : renonçant taisic blement à sa première République, pour donner lieu à la € seconde. » (Le livre des Lois) (1).
Puis, Bodin s'attache à établir que chez les peuples où la communauté a été admise, elle n'a jamais pu être complètement réalisée; qu'il a fallu toujours laisser une certaine place à la propriété individuelle. Il cite l'exemple des Cretois et des Spartiates. Enfin, il fait remarquer que les seuls anabaptistes ont prétendu appliquer, dans toute son étendue, le principe de la communauté, et rappelle les déceptions auxquelles donna lieu cette tentative insensée. Us « pensèrent mieux entretenir l'amitié et concorde mu* « tuelle entre eux ; mais ils se trouvèrent bien loin de leur € compte. Car, tant s'en faut que ceux-là qui veulent que
(7) la R^blique, de Bodin, Ut. I, cb. I, p. il.
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(ic tout soit commun aient osté les querelles et inimitiés^ « que mesmes ils chassent l'amour d'entre le mari et la (c femme, l'affection des pères envers les enfants, la rêvéa rence des enfants envers les pères , et la bienveillance des € parents entre eux, ostant la proximité du sang qui les a: unit d'un plus estroit lien qui peut estre. Car on sait as- € sez qu'il n'y a point d'affection amiable, en ce qui est <i commun à tous : et que la communauté tire après soi <L toujours des haines et des querelles, comme dit la loi a (romaine). Encore plus s'abusent ceux-là qui pensent c que par le moyen de la communauté les personnes et les <K biens communs seraient plus soigneusement traités. Car « on voit ordinairement les choses communes et publiques « méprisées d'un chacun, si ce n'est pour en tirer un profit (L particulier, d'autant que la nature d'amour est telle que, € plus elle est commune, moins elle a de vigueur : et tout « ainsi queles gros fleuves qui portent les grands fardeaux, ^ estant divisés ne portent rien du tout : aussi l'amour es- « pars à toutes personnes et à toutes choses perd sa force a et sa vertu (1). »
Bodin ne combat pas avec moins d'énergie le partage égal des biens, les abolitions de dettes, les banqueroutes totales ou partielles, ces déplorables expédients de la démagogie : c L'équalité des biens est très-pernicieuse aux ré. € publiques^ lesquelles n'ont appui ny fondement plus a asseuré que la foy, sans laquelle ny la justice ny société i quelconque ne peut estre durable : or la foy gist aux a promesses des conventions légitimes. Si donc les obligaa. tions sont cassées, les contrats annulés, les debtes abolies, (C que doit-on attendre autre chose que l'entière éversion a d'un estât ? car il n'y aura fiance quelconque de l'un i
(i. In t 'piihliqu^-, Uv. I, fliap. T, p. 11 et 12.
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€ Tautre. D'avantage, telles abolitions générales nuisent « bien souvent aux pauvres et en ruinent beaucoup, car les « pauvres veuves, orphelins et menu peuple, n'ayant autre € bien qu'un peu de rentes, sont perdus advenant l'aboli* € tion de debles (1). >
Etemelles vérités, qui, pour être exprimées dans le naïf langage de 1576^ n'en ont pas moins un certain à-propos en 1848 !
Enfin Bodin avait parfaitement vu que l'un des principaux éeueiis de la démocratie, c'est la tendance au communisme, l'affaiblissement du respect de la propriété, qui peut être la conséquence de l'esprit d'égalité^ s'il est mal dirigé (2). C'est même là un des principaux motifs qu'il invoque contre le gouvernement populaire.
On le voit^ le communisme n'a point d'adversaire plus déclaré que Bodin. Cependant, chose étrange, cet écrivain^ peu lu de nos jours, a été rangé au nombre des partisans de cette doctrine par l'un des hommes qui ont le plus habilement soutenu la cause de la société contre les rêveries des modernes utopistes. Dans le remarquable chapitre qu'il a consacré aux sectes communistes^ l'auteur des Etudes sur les Réformateurs contemporains place le livre de Bodin à côté de YUtopie de Morus, de la République de Platon, de la Cité du Soleil de Campanella, du Code de la nature de Morelly. H. Reybaud se contente de faire remarquer que Bodin ne pousse pas les choses aussi loin que le chancelier d'Angleterre ; mais il ajoute que, sur bien des points il y a encore imitation. C'est là une grave erreur qu'il importait de relever. Les citations qui précèdent prouvent que, loin d'avoir imité Morus, Bodin l'a toujours com-
{1} La République, liv. t, chap. 2, page 545. (2; 1(1., liv. VI, chap. 4, p. 683.
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battu^ et qu'il doit être rangé au nombre des plus vigoureux champions de la famille et de la propriété. C'est faire la part trop belle au communisme, que de classer ainsi ses adversaires parmi ses défenseurs.
Ce fut vers 1630 que Thomas Campanella vint renouer, par la publication de sa Cité du Soleilj la chaîne des traditions communistes. Né à Stilo, en Calabre, élevé dans un couvent et devenu membre de Tordre des Dominicains^ Campanella rêva une rénovation sociale fondée sur Taboli* tion de la propriété et de la famille. Il s'inspira évidemment de Y Utopie de Morus; mais il resta à une immense distance de son modèle. L'œuvre de Morus se rattache par une foule de points au monde réel ; elle renferme des idées sensées et pratiques, des vues profondes sur la politique et la religion. Rien de tel dans la Cité du Soleil. On sent en la lisant que Campanella n'est pas sorti de l'enceinte du cloître, et qu'il n'a vu les hommes et les choses qu'à travers l'étroite ogive de sa cellule. Le monastère est le type de l'oganisation sociale qu'il préconise ; le pouvoir pontifical et la hiérarchie ecclésiastique servent de base au gouvernement de sa nouvelle société. Les villes sont chez les Sohiriens des groupes de vastes couvents, dans lesquels hommes et femmes vivent sous l'autorité d'une règle inflexible* La société toutentière fait vœu de ihigalité et de pauvreté. Quatre heures de travail par jour imposées à chacun suffiront pour satisfaire à des besoins aussi restreints. Le reste du temps est consacré à l'étude des sciences et de la philosophie; car les habitants de la cité du Soleil vivent surtout par l'intelligence. Grâce à un bon système d'instruction , ils embrassent l'universalité des connaissances humaines. Le magistrat suprême est l'homme le plus éminent par la science; il prend le titre de soleil, ou de grand métaphysicien. II est nommé par l'élection et à vie ; cependant ses fonctions ces-
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sent si un génie supérieur vient à se révéler et & réunir les suffrages des citoyens. Trois magistrats, correspondant aux trois facultés essentielles de l'être métaphysique, administrent les affaires publiques sous la direction du grand métaphysicien. Ce sont, puissance, sagesse et amour. Le premier a dans ses attributions ce qui concerne la guerre, le second préside aux sciences, aux arts et à l'industrie. Le troisième à la génération, à l'amélioration physique de la race humaine, des animaux domestiques et des végétaux utiles. Ces trois ministres sont le centre d'une vaste hiérarchie de fonctionnaires : € Ceux qui se sont distingués dans telle ou telle € science ou dans un art mécanique, sont faits magistrats, c et chacun les regarde comme des maîtres et des juges. c Alors ils vont inspecter les champs et les pâturages des € bestiaux. Celui qui connaît un plus grand nombre de « métiers et les exerce le mieux, est le plus considéré. Ils c rient du mépris que nous avons pour les artisans, et de « l'estime dont jouissent chez nous ceux qui n'apprennent € aucun métier, vivent dans l'oisiveté, et entretiennent une € multitude de valets pour servir leur paresse et leur dé- € bauche (1). >
Ces magistrats inférieurs sont choisis par le grand métaphysicien et ses ministres.
Comme l'ajustement fait remarquer M. L. Reybaud, Campanella semble avoir pressenti le saint-simonisme. Qui ne reconnaîtrait , en effet, dans le grand métaphysicien le Père suprême, le pape industriel *, et, dans ces fonctionnaires, classés suivant l'étendue de leurs connaissances, l'application du fameux principe de la hiérarchie des capacités ?
(1) Cité du Solfil, dans la Collection des Œuvres choisies de Campanclla, par madame ÎAHiise CoK't^ I vul, iii-12, Paris, Ijivigne, |844. p. 178.
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Ces divers magistrats sont investis d'un grand pouvoir. Us sont juges de leurs subordonnés, et les punissent par la mort, Texil, le fouet^ la réprimande, la privation de la table commune, et l'interdiction du commerce des femmes. On peut appeler de leurs jugements aux triumvirs et au grand métaphysicien. La justice est sommaire et rapide, l'exécution des sentences immédiate. Au pouvoir exécutif et judiciaire, les magistrats réunissent l'autorité religieuse. Le grand métaphysicien est en même temps souverain poiH tife ; chaque fonctionnaire est revêtu du caractère sacerdotal^ et reçoit de ceux qui lui sont subordonnés une confession auriculaire, qu'il transmet à ses supérieurs^ avec l'aveu da ses propres fautes. Campanella comprend admirablement les conditions de la communauté. Pour la maintenir, il combine tous les instruments d'oppression imaginés psûr le despotisme politique et monacal, et invente un système de tyrannie tel que l'humanité n'en a jamais subi de pareil.
Rien n'arrête ce logicien inflexible. Il ne recule pas, comme Morus , devant la communauté des fenunes. Sur ce point, il suit les traces de Platon et reconnaît l'intime con« nexité qui existe entre l'abolition de la propriété et celle de la famille. « L'esprit de propriété, dit-il, ne grandit en a nous, que parce que nous avons une maison, une femme « et des enfants en propre. De là vient l'égoisme, car pour « élever un fils jusqu'aux dignités et aux richesses^ et pour (L le faire héritier d'une grande fortune, nous dilapidons a le trésor public , si nous pouvons dominer les autres par (c notre richesse et notre puissance *, ou bien^ si nous som* « mes faibles, pauvres et d'une famille obscure, nous de* (L venons avares, perfides et hypocrites > (page 110).
La promiscuité des sexes règne donc dans la cité du Soleil. Mais Campanella n'abandonne pas les unions au ha-
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sard et an caprice. La génération devient dans son système une haute fonction sociale^ dont l'exercice a pour but le perfectionnement progressif de l'espèce humaine. Campatiella s'étonne que l'on consacre à l'amélioration des races d'animaux des soins que l'on refuse à celle du genre humain. Il veut donc que des magistrats président à l'assortiment des couples, et il s'abandonne sur cet objet à des dissertations d'un incroyable cynisme. Ainsi, la liberté se trouve bannie même de l'amour.
Inutile d'ajouter que Gampanella , continuant à s'inspirer de Lycurgue et de Platon , impose aux femmes l'obligation de se livrer sans voiles aux exercices du corps, et de se rendre propres à partager avec les hommes les fatigues de la guerre.
De même qu'en Utopie, tout est commun dans la cité du Soleil, maisons^ appartements, repas, lits et travaux. Tous les six mois, les magistrats désignent à chacun le cercle , la maison et la chambre qu'il doit occuper, sans doute afin d'éviter que l'appropriation des logements ne naisse d'un trop long séjour. Tous les arts mécaniques et spéculatifs sont communs aux deux sexes. Seulement^ les travaux qui exigent le plus de vigueur sont exécutés par les hommes. Les produits du travail sont répartis par les magistrats en proportion des besoins de chacun. Les repas sont pris dans de vastes réfectoires , où l'on garde le silence comme dans les couvents et l'on entend des lectures instructives. Les jeunes gens des deux sexes font le service domestique. Sur les questions économiques et administratives, Gampanella n'ajoute rien aux solutions données par ses devanciers. Ses successeurs ont dû se traîner dans la même ornière , car le système de la communauté est un moule inflexible dont toutes les épreuves se ressemblent.
Gampanella n'a pu se dissimuler l'objection fondamentale
BODIN» ^ CÀMPAKELLA. {"iQ
qui frappe au cœur le communisme. Voici en quels (ero)» il l'expose et la résout :
L*H0SPrrALIER (!)•
€ Hais, dans un pareil état de choses, personne ne t^mh « dra travailler , chacun s'en remettant au travail d'autnii € pour vivre, ainsi qu'Aristote l'objecte à Platon*