CHAPITRE XIII
L'âge d'or. — Les millénaires.
Identité de Tâge d'or des poètes et des rêves des utopistes. — Supériorité de la conception des poètes antiques sur celles des réformateurs modernes.
Millénaires ou chiliastcs des premiers siècles du christianisme -^ Leur origine. — Leurs croyances. — Millénaires anglais de 1048. — Échauffouréede Venncr en 1660. — Analogies et diOerences du millénarisme et du socialisme.
Avant d'aborder Télude de la période qui précède immédiatemenfrère contemporaine, il n'est pas sans intérêt de jeter un coup d'oeil sur d'anciennes croyances poétiques et religieuses, qui présentent de nombreux rapports avec les rêveries des utopistes. En effet, ce n'est pas seulement dans les temps modernes que l'on a vu des imaginations enthousiastes, frappées des imperfections des sociétés humaines, concevoir la pensée d'un monde exempt de crimes et de vices, de douleurs et de misères, brillant du double éclat de la vertu et du bonheur. A toutes les époques, les hommes ont été disposés à reconnaître que tout n'est pas pour le mieux ici-bas, à déplorer cette loi inexorable qui semble faire de la souffrance la condition de notre espèce ; de tout temps, ils se sont plu à imaginer une ère fortunée, réalisant leurs rêves de félicité. C'était dans les profondeurs du passé que l'antiquité plaçait cette heureuse époque. Tandis que les modernes considèrent Thumanité comme s'élevant par un progrès continu vers un état meilleur, les anciens incli-
l'âge d'or. — LES lOLLiNAmES. 183
liaient, au contraire, à croire que les générations suivent, surtout sous le rapport des mœurs, une marche rétrograde, et qu'elles sont en proie à une corruption toujours croissante.
Damnosa quid non imminuit dies?
jEtas parentum, pejor avis, tulit Nos ncquiores, mox daturos Progeniem vitiosiorem.
(Horace).
Le dernier terme de cette progression rétrospective, c'était Tâge d'or, dont la tradition se retrouve chez presque tous les peuples de l'antiquité^ soit qu'ils eussent conservé une notion confuse de l'Éden biblique, et attribué au genre humain tout entier une félicité que la religion nous enseigne avoir été le partage éphémère du premier couple d'où il est sorti, soit qu'ils aient aimé à reposer leur pensée sur l'hypothèse d'un état primitif, où les hommes étaient exempts de tous les maux sous le poids desquels ils gémissent, et qu'ils n'aient fait en cela que céder à ce sentiment naturel qui nous porte à chercher dans l'idéal une diversion et un soulagement aux tristesses de la réalité.
Les poètes ont chanté les merveilles imginaires de cette période d'innocence et de bonheur. Ils les ont opposées aux misères et aux crimes des époques suivantes. Dans leurs brillantes antithèses, ils ont devancé nos modernes socialistes. Les plaintes amères que ces derniers exhalent contre la constitution de la société ne sont que de pâles copies des sombres tableaux de l'âge d'airain et de l'âge de fer que nous a légués la littérature antique.
r Aurca prima sata est setas, quse, vindice nuUo>
Sponte suâ, sine legc, ûdem rectumque colebat. Pfôna metusquc aberant, ncc ycrba minacia fixe JErc ligabantuF; nec supplex turba timebat
iSi mStOlRË Dû COltmiNISItË.
Judicis ora sui^ sed erant sine judice tuti... Non galese, non ensis erat^ sine militis usu Mollia securse peragebant otia gentes.
... [Mias] de duro est ultima ferre.
Protinus irrupit venaB pejoris in sevum Omne nefas : fugere pudor, Terumque fidesque ; In quorum subierc locum firaudesque dolique, Insidiœque^ et vis^ et amor sceleratus habendi,
Jamque nocens ferrum^ ferroque nocentius aurum^ Prodicrat; prodit bellum^ quod pugnat utroque^ Sanguineâquc manu crepitantia concutit arma. Yivitur ex rapto ; non hospes ab hospite tutus, Nec socer à genero; fratrum quoque gratia rara est. Imminet exitio yir conjugis^ îlla mariti. Lurida terribiles miscent aconita noTercœ, Filius ante diem patrios inquirit in annos ; Yicta jacet pietas^ et Tirgo cœde madentes Ultima cœlestum terras Astraea reliquit (1).
(Ovide, Métam., lit. I).
Quels traits les utopistes modernes ont41s ajoutés à cette sanglante satire de la civilisation? Fraudes, mauvaise foi,
(1) Voici le sens de ces vers : Le premier âge fut Tâge d'or, qui, sans contrainte, sans lois, de lui-même, observait le droit et la bonne foi. On ne connaissait ni les peines ni la crainte. Des lois menaçantes n'étaient point inscrites et fixées sur des tables d'airain. La foule ne tremblait point à la yoix du juge. On -vivait en sûreté sans magistrats. Qn ne voyait ni casques ni glaives, les nations n'avaient point de soldats, et coulaient en sécurité de^ jours calmes et heureux.
Le dernier âge, c'est l'âge de fer. Aussitôt le mal envahit ce siècle désolé. Soudain s'enfuient la pudeur, la vérité, la bonne foi. A leur place apparaissent les fraudes, les ruses, les embûches, la violence et le criminel désir de posséder... Déjà le fer, et l'or plus funeste que le fer avaient tu le jour. Bientôt naît la guerre, qui combat â l'aide de ces deux métaux, et d'une main sanglante agite les armes au cliquetis sinistre. On vit de rapine. L'hôte est trahi par son hôte, le beau-père par son gendre. La concorde des frères même est rare. L'époux menace les jours de son épouse, la femme ceux de son mari. Les terribles marâtres mêlent les poisons livides. Le fils compte avant le temps les jours de son père. La piété est vaincue, et la vierge Astrée quitte^ la dernière des divinités célestes, cette terre arrosée de sang.
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ruse et violence; amour scélérat de la propriété; odieuse royauté de For; rapine universelle; guerres sanglantes de peuple à peuple; guerre d'homme à homme; divisions, haines et crimes au sein de la famille ; fils mesurant d'un œil jaloux les jours de leurs pères ; impiété^ injustice universelle : rien ne manque à cette effrayante énumération, que les socialistes de tous les temps se sont bornés à reproduire avec de prolixes développements. Ont-ils montré du moins une imagination plus féconde dans les plans de suprême félicité qu'ils aspirent à imposer aux nations ? Nullement, et tous leurs projets, toutes leurs promesses se résument dans cette phrase proférée par l'un des modernes coryphées de l'Utopie : c L'âge d'or qu'une aveugle tradition place dans « le passé est devant nous. > Ce règne de l'harmonie et de la fraternité universelles qu'ils se plaisent à nous annoncer; cette société où tout marchera de soi-même, parle libre essor des passions , où la loi n'inscrira point sur l'airain des dispositions menaçantes, où la sécurité régnera sans peines^ sans juges et sans bourreaux; ce monde fortuné où tous jouiront avec abondance des nécessités de la vie; cette paix étemelle qui devra confondre le genre humain dans une vaste unité : toutes ces magnifiques prophéties du socialisme, que sont^elles, sinon l'amplification des brillantes images que l'auteur des Métamorphoses a résumées dans quelques vers harmonieux, une simple interversion d'époques par laquelle on reporte dans l'avenir les merveilles que les poètes présentaient comme les souvenirs du passé? La communauté des biens elle-même, qui se trouve au fond de toutes les utopies, n'est qu'un emprunt fait à ces poétiques descriptions d'un bonheur imaginaire.
Antè JoTcm nulli subigcbanl orra coloni ; Ne 8igDare quidem aut portiri limite camptim
188 HISTOIRE DU COHlfUMISME.
Tùm Taris Tenere artes. Labor (mmia Tincit ImprobuS; et duris urgens in rébus egestas (1).
(VxBGiLE^ Géorg,, Ut. J),
Le poète a dit vrai. Tel est le rôle assigné à l'humanité; telle est la source de ces misères, mais aussi celle de sa grandeur. Oui, la souveraine puissance qui a placé l'homm^ sur la terre n'a pas voulu que la vie lui fût facile^ qu'il s'engourdit dans une indolente sécupté. Elle a voulu qu'il arrosât la terre de ses sueurs pour lui arracher sa subsistance; elle l'a entouré d'éléments rebelles, d'êtres souvent, hostiles^ et cela pour que les hautes facultés dont il est doué ne demeurassent pas inertes et à l'état virtuel. Elle l'a soumis au besoin, à la souffrance, aux soucis de Tavenir, pour qu'il triomphât par son travail assidu et son intelligente industrie de la parcimonie de la nature. De là les arts et les sciences; de là la propriété qui, assurant à chacun les fruits de son travail, stimule l'activité individuelle, l'accumulation de la richesse produite, la création des instruments de travail qui serviront à faire naître des richesses nouvelles.
(I) Tel est Tarrôt fatal da maftre dn tonnerre ;
Lui-même il força l'homme à cultiver la terre, Et, n'accordant ses fruits qu'à nos soins vigilants, Voulut que l'indigence éveillât les talents...
II endurcit la terre, il souleva les mers, Nous déroba le feu, troubla la paix des airs, Empoisonna la dent des vipères livides, Contre l'agneau craintif arma les loups avides; Dépouilla de leur miel les riches arbrisseaux Et du vin dans les champs fit tarir les ruisseaux. Enfin, l'art \k pas lents vient adoucir nos peines ; Le caillou rend le feu que recelaient ses veines ;
Tout ccde aux longs travaux et surtout aux besoins.
{Traduction deDelille)
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De même, dans Tordre moral, le mal a été permis par la suprême sagesse, comme contraste nécessaire du bien, la possibilité du crime et du vice, comme la condition de la moralité et de la vertu. Si le cœur de l'homme est livré en proie aux passions, c'est pour que sa raison et sa volonté puissent lutter contre elles, les modérer, les diriger, et au besoin les dompter. C'est de cette lutte que résulte notre dignité morale; c'est dans les victoires remportées sur nousmêmes que réside le mérite de nos actions; mais ces victoires seraient-elles glorieuses et dignes d'être rémunérées dans un monde meilleur, si la difficulté n'en était attestée par la fréquence de la défaite?
Telles sont les conditions de notre existence matérielle et morale. Les utopistes méconnaissent les unes et les autres. Ils errent dans l'ordre économique, en substituant à la propriété la communauté, c'est-à-dire au principe du travail et de la richesse, celui de l'indolence et de la misère. Us errent dans l'ordre moral, parce qu'ils se méprennent sur la véritable fin de l'homme, qui n'est point le bonheur, mais le mérite. Au fond, toutes leurs erreurs proviennent d'une fausse doctrine sur la grande question philosophique de l'existence du mal, de ce mal qu'ils aggravent parce qu'ils ne savent ni s'y résigner ni le comprendre.
Du reste, les socialistes ne sont pas les premiers qui aient reporté l'âge d'or du passé à l'avenir, et qui aient promis à l'humanité une ère de bonheur sans nuage. Dès les premiers siècles du christianisme, il se répandit parmi les disciples de la nouvelle religion une croyance suivant laquelle le Christ devait régner temporellement sur la terre avec les saints, pendant une période de mille ans qui serait close par le dernier jugement. Cette opinion avait sa source dans les propliéties qui promettaient aux Juifs que Dieu^ après les avoir dispersés entre les nations, les rassemblerait un jour et les
190 mSTOlRE DU GOMHOmSHE.
ferait jouir d'un bonheur parfait. Isaïe avait annoncé qu'à lu fin des temps, le Seigneur créerait de nouveaux cieux et une terre nouvelle (1), où son peuple perdrait jusqu'au souvenir jles misères passées. Là on ne verrait plus d'enfants abortifs ni de morts prématurées ; l'homme atteindrait une longévité inconnue; son travail lui procurerait une inépuisable abondance. <r Les hommes bâtiront des maisons et y « habiteront, ils planteront des vignes et ils en mangeront le (c fruit. — Ils ne bâtiront pas des maisons afin qu'un autre « y habite , ils ne planteront pas des vignes afin qu'un
« autre en mange le fruit — Ils ne travailleront plus en
<L vain, et n'engendreront plus des enfants avec crainte ; car « ils seront la postérité des bénis de l'Étemel (2). — Et il c arrivera qu'avant qu'ils crient, je les exaucerai, et lors- « qu'ils parleront encore, je les aurai déjà entendus. — Le « loup et l'agneau paîtront ensemble, et le lion mangera de « l'herbe comme le bœuf, et la poussière sera la nourriture « du serpent ; on ne nuira point, on ne fera aucun demis: mage dans toute la montagne de ma sainteté, a dit l'Éter- « nel. » Ainsi avait prophétisé Isaïe.
Ëzéchiel ne faisait point de moins magnifiques promesses. Il annonçait aux Hébreux la résurrection générale des justes qui, sous la conduite de David, viendraient former dans le pays de leurs pères un empire puissant |et fortuné (3).
Parmi les Juifs qui embrassèrent le christianisme, un certain nombre appartenaient à cette école qui était toujours disposée à prendre les textes de l'Écriture au pied de la let-
(1) Isaïe, chap. LXV, f. 17-25.
(2) Si M. PromUion ne professait un souverain mépris pour rÈciitiire, il aurait probablement vu dans cette prophétie Tannouce de l'abolition du fermage et de la rente, la promesse du règue de la posse^ sion, et de la défaite définitive de Malthu?.