Ëzéchiel, chap. XXXVIl, V
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tre, plutôt qu'à les interpréter dans un sens symbolique. Rapprochant les prédictions des prophètes des paroles par lesquelles le Christ annonçait son retour et son règne glorieux, ils en conclurent que le Messie viendrait dominer tem* porellement sur la terre pendant mille ans, et réaliser au profit des justes et des saints toutes les promesses d'Isaîe. Telle est l'origine, moitié hébraïque, moitié chrétienne, de cette croyance au millmiumy au r^e temporel du Christ, qui fut partagée par Papias^ disciple de saint Jean, évéque d'Héralde, par plusieurs Pères de l'Église, an nombre desquels on remarque saint Justin et saint Irénée, et par un grand nombre de confesseurs et de martyrs.
A partir du III* siècle, la doctrine des millénaires vit de jour en jour diminuer le nombre de ses partisans. Elle fut combattue par la plupart de Pères, qui fixèrent définitivement les dogmes et l'organisation de l'Église. Saint Jérôme la rejeta comme constituant une fausse interprétation de l'Écriture ; mais il n'osa pas la condamner absolument, par respect pour l'autorité des auteurs ecclésiastiques et des premiers fidèles qui l'avaient adoptée.
Quoi qu'il en soit, la croyance au millenium n'a jamais été complètement abandonnée. On la voit se reproduire à travers les âges sous des formes diverses^ et à chaque époque, ses partisans ont cru reconnaître dans les événements terribles ou extraordinaires dont ils étaient témoins^ les signes précurseurs de la grande rénovation, les indices de l'approche du règne du Souverain céleste. C'était une tradition du millénarisme primitif, que cette attente de la fin du monde pour le premier jour de l'an 1000 de l'ère chrétienne qui, dans les dernières années du IX* siècle, glaça l'Europe de terreur. Les rêveries du millenium se mêlèrent aux folies des anabaptistes du XVI° siècle. Elles furent portées en Angleterre par les anabaptiste hollandais qui s'y réfugièrent
après la ruine de leur parti à Munster et à Amsterdam. On les retrouve au nombre des dogmes de ces sectes exaltées qui contribuèrent à la révolution anglaise de 4648. C'étaient les millénaires que l'on désignait plus spécialement à cette époque sous le titre d'hommes de la cinquième monarchie, par dlusion au règne du Christ, qui devait, selon eux, succéder aux quatre empires prédits dans l'Apocalypse. Ces sectaires étaient partisans fanatiques de la forme républicaine^ et aspiraient à l'établir en Angleterre dans toute sa sincérité. D'accord avec les niveleurs, ils réclamaient une égale représentation du peuple, des parlements annuels, la substitution d'un code simplifié au dédale des statuts et des précédents de la loi commune, la diminution des frais de justice, la suppression de dtmes et une tolérance religieuse complète. Si l'abolition de la propriété, la communauté des biens ou la loi agraire furent professées, ce ne paratt avoir été que par une infime minorité, et c'est à peine si l'on trouve dans les historiens trace de l'existence de sectes aussi radicales.
Les millénaires trempèrent dans plusieurs conspirations tramées contre le pouvoir despotique de Cromwell. Après la restauration de Charles II, les plus exaltés continuèrent à se bercer des mêmes chimères. Leurs projets et leurs espérances vinrent expirer dans une tentative insensée. En 1660, un certain Yenner, enthousiaste furieux, connu par les complots qu'il avait formés contre Cromwell, surexcita jusqu'à la folie, par ses frénétiques déclamations, l'imagination de ses coreligionnaires. Suivi de soixante hommes bien armés, il se précipita dans les rues de Londres, bannières déployées, criant que le règne du Christ était arrivé, et appelant les saints à se joindre à lui. Les fanatiques parcoururent ainsi une partie de la ville. Ils se croyaient non seulement invincibles, mais encore invulnérables. Attaqués par quelques compaguies de milice bourgeoise, ils se retirèrent
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dans un petit bois où un détachement des gardes les corn* battit sans succès. Puis ils rentrèrent dans Londres, et se retranchèrent dans une maison dont il fallut faire le siège. Ils refusèrent obstinément de se rendre. Pour les réduire, on dut démolir la toiture et les chasser à coups de mouquet d'étage en étage. La plupart furent tués. Les survivants^ en très petit nombre, furent pris, condamnés à mort et exécutés.
Ainsi finit la seule tentative du fanatisme millénaire pour réaliser ses rêves insensés. La doctrine du millenium n'en a pas moins continué de subsister, et a trouvé, jusqu'à nos jours^ de nombreux et pacifiques interprètes. C'est surtout en Angleterre qu'elle s'est produite pendant le XYIII^' et le XIX« siècle. Elle s'est compliquée et corroborée par diverses interprétations de l'Apocalypse, ce vaste et obscur monument du mysticisme chrétien, cette incompréhensible énigme à la poursuite de la quelle on a vu s'égarer jusqu'au génie du grand Newton (1).
Nous n'entreprendrons pas de discuter, au point de vue religieux et rationnel, les théories des millénaires,, sur lesquelles les plus savants théologiens eux-mêmes n'ont pas osé se prononcer. De semblables idées, placées sur l'extrême limite qui sépare la foi de la superstition, sont évidemment hors de la sphère de la raison humaine. Aussi nous bornerons-nous à signaler les frappantes analogies qu'elles présentent^ sous certains rapports, avec les utopies socialistes et les profondes différences qui les en distinguent sous d'autres points de vue.
L'attente d'une ère de régénération où le mal sera complètement banni de la terre, d'une période de félicité maté-
(1) Yo\r à la fin du volume, note H, quelques détails sur les écrivains modernes qui ont continué la tradition de cette doctrine.
rielle et rordre parfait, est une espérance commune aux millénaires et aux socialistes. Les rêves les plus hardis de Charles Fourier lui-même ont été devancés par ceux des interprètes du millenium. On a fuit remarquer avec raison que les doctrines de la fraternité et de la solidarité universelle^ de la fusion des nationalités et de la paix perpétuelle, de la régénération du christianisme, ont été dès longtemps professées par les mystiques partisans du règne temporel du C4hrist. Mais là s'arrêtent les analogies. Les millénaires, eu effet, ne se sont rattachés à aucun plan déterminé de réforme sociale; ils ont complètement négligé les questions économiques qui jouent un si grand rôle dans les utopies communbtes et socialistes. Ils se bornent à prédire à l'humanité une période de bonheur sans nuage, due à Tintervention surnaturelle de la souveraine puissance. Cette intervention de la Divinité les dispense de toute autre explication.
Les croyances des millénaires appellent le sourire sur les lèvres des rationalistes^ et sont même taxées de folie par l'immense majorité des croyants^ soit catholiques, soit protestants. Cependant, ses opinions, quelques contraires qu'elles paraissent au bon sens, n'en sont pas moins beaucoup plus raisonnables que les espérances et les projets du socialisme. Celui-ci, en effet, se flatte de parvenir, par des moyens purement humains, à réaliser sur la terre le règne de la justice absolue et du bonheur parfait^ à en bannir «empiétement le mal moral et physique. Il ne s'agit pom* cela, selon ses partisans, que de remanier complètement les lois civiles et politiques, de renouveler de fond en comble les bases de la société. Que si on leur objecte qu'il faudrait aussi changer le cœur humain et les lois de la nature, ils répondent que les passions , excellentes en ellesmêmes, ne sont faussées que par le vice de nos institutions; qu'il faut imputer la misère non à la parcimonie de la
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nature , mais à la mauvaise organisation du travail humain.
Les millénaires, au contraire, subordonnent cette grande rénovation à un acte spécial de la souveraine puissance. Ils avouent que l'Auteur des choses peut seul modifier aussi profondément les conditions d'existence de l'humanité. Ils ne voient pas dans une révolution politique ou sociale la panacée qui doit guérir tous les maux dont elle souffre. Us reconnaissent que ce prodigieux résultat ne peut être atteint que par une révolution divine. Tout cela est parfaitement raisonable. Quant au point de savoir si l'intervention de la Divinité, telle qu'ils l'espèrent, doit se réaliser un jour, c'est une question placée hors des limites de la raison. Mais cette intervention admise par la foi ou la crédulité, toutes les conséquences qu'en déduisent les millénaires n'ont rien d'absurde ni de contradictoire.
Enfin les millénaires se distinguent profondément du socialisme par le caractère éminemment moral et religieux de leurs croyances. Ils ne prétendent pas, comme la plupart des utopistes, abroger la morale, code suranné de l'abstinence et de la résignation ; ils n'émancipent pas les passions; ils n'appellent pas le règne d'une promiscuité patente ou déguisée; on ne les voit pas tantôt s'abîmer dans un vague panthéisme, tantôt nier la Divinité^ tantôt ne la reconnaître que pour la blasphémer ; ils n'enferment pas nos espérances dans le cercle étroit de cette vie terrestre, et ne rejettent point comme une vaine fable l'attente des peines et des récompenses d'une autre vie. Le bonheur qu'ils espèrent et qu'ils appellent de leurs vœux, c'est surtout celui qui résultera de l'observation des lois de l'Évangile, de la perfection morale, de l'exercice de la piété et de toutes les vertus. Ils reconnaissent et bénissent la Divinité, cl attendent avec respect qu'elle se manifeste de nouveau à la terre.
Enfin, dans les dernières profondeurs de l'avenir, ils montrent le souverain Juge venant rendre à chacun suivant son mérite et ses œuvres. Si donc il est vrai de dire que les idées des partisans du millenium se rapprochent sur certains points des rêves du communisme et du socialisme, on doit reconnaître qu'elles s'en éloignent, sur les questions les plus importantes, de toute la distance que sépare la foi de l'incrédulité, le sentiment religieux de l'athéisme, la morale de l'audacieuse négation des lois qui ont été l'étemel objet du respect des hommes.
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