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CHAPITRE XIV

Le communisme et le socialisme au XTIII* siècle.

Caractères généraux des écriToias de cette époque.

La doctrine de la communauté ne devait point manquer de défenseurs pendant ce XVIII® siècle qui agita tous les problèmes philosophiques, politiques et sociaux, et qui épuisa toutes les témérités de l'intelligence. Ce siècle succédait en France à une période pendant laquelle le principe d'autorité en matière de croyances et l'absolutisme politique avaient régné sans contestation, et atteint, dans le bien comme dans le mal, l'apogée de leur développement. Il avait à accomplir une œuvre de destruction gigantesque. Il s'agissait de renverser tout un monde, de préparer l'avènement d'une société nouvelle. Il fallait écraser le fanatisme intolérant, briser la domination oppressive du clergé et de la noblesse^ vaincre le despotisme des rois, extirper les monopoles et les privilèges, efEaicer les inégalités féodales et politiques, déraciner un nombre prodigieux de préjugés et d'abus. Malheureusement, les puissants ouvriers qui exécutèrent cette tâche immense dépassèrent quelquefois le but ; ils enveloppèrent dans leurs anathèmes des principes destinés à survivre à l'ancien ordre de choses, et méconnurent des vérit^ éternelles qu'ils avaient seulement à dégager d'un ixoplur

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alliage. Leurs marteaux déaiolisseurs, en remcnant les murs chancelants du vieil édifice, frappèrent trop soarent sur ces imposantes et inébranlables colonnes, qui devaient être réservées comme point d'appui de l'édifice nouveau.

Ce fut ainsi que les philosophes du dernier siècle^ qui avaioità faire triompher le principe de la Ubertédes cultes^ de l'inviolabilité de la conscience, méconnurent le sentiment religieux, et préconisèrent l'impiété et Fathéisme ; qu'en combattant les privil^es nobiliaires et cléricaux^ ils allèrent jusqu'à proclamer Tégaiité absolue ; qu'en flétrissant le despotisme, ils tendirent souvent à l'anarchie ; enfin, qu'en frappant les abus de la féodalité et du monopole, ils porté* rent la main sur la propriété.

Parmi les écrivains du XVm* siècle qui ont dirigé des attaques contre la propriété et montré des tendances communistes, on peut distinguer deux cat^ories : les uns, adoptant franchement le principe de la communauté, le défendent avec conviction, et manifestent la plus entière confiance dans la possibilité de son application. Tels sont Morelly, auteur de la BaHliade et du Code de la Nature^ et Hably. Les autres , et ce sont les plus nombreux, bien que continuant de se rattacher au principe de la propriété, se livrent à des déclamations contre l'ordre social auquel U sert de base^ et pose imprudemment des prémisses qui aboutissent au communisme. J.-J. Rousseau, Helvétius, Diderot, Linguet, Necker^ sont les plus éminents de ces écrivains, chez lesquels la justesse de la pensée n'accompagne pas toujours l'éclat du style. Enfm un homme qui devait jouer un rôle important dans la révolution française, Brissot-Warville, dirigea contre la propriété une attaque forcenée ; mais il s'abstint de conclure, et ne proposa aucun principe nouveau pour remplacer celui qu'il s'eflorçait de renverser.

Morelly. — Mably.

Le Code de la Nature de Morelly. — Projet de législation d'ane société communiste. — Mably répond aux physiocrates par ses Doutet sur V ordre naturel et essentiel des sociétés, — Il professe le eommunisrae. — Il s'inspire de Lycurguc, de Platon et de la constitution des cités antiques.

Ce fut en 1753 que Morelly publia sous ce titre : Les Iles flottantes ou la Basiliade^ un roman allégorique dans lequel il développait le tableau d'une société fondée sur la communauté des biens. Cette composition, que Fauteur appelait modestement < un poème aussi nouveau par son sujet que par sa construction, dans lequel la vérité était revêtue de toutes les grâces de l'épopée (1)^ » fut vivement attaquée par les critiques du temps. Mofelly répondit en 1755 par la publication du Code de la Nature (2), ouvrage dans lequel il résuma^ sous une forme dogmatique, les doctrines qu'il avait mêlées dans son premier écrit au récit d'aventures imaginaires.

Morelly n'a rien ajouté au fond des idées développées par Morus et Campanella ; mais ce qui le distingue, ce sont les efforts qu'il a faits pour asseoir le système de la communauté sur une théorie morale et philosophique, pour réfuter les objections devant lesquelles ses devanciers étaient restés muets, enfin c'est la forme législative sous laquelle il a exposé le plan de la société régénérée.

C'est une vérité reconnue par les philosophes et les mo-

(1) Code de la Nature, page 1.

(2) Cet ouvrage fut longtemps attribué à Diderot.

ralistes de tous les temps^ que rhomme nait avec le sentiment de Tamour de soi, qui n'est autre chose au fond que l'instinct de conservation, sans lequel ni l'individu ni l'espèce ne pourraient subsister. Ce sentiment le porte à s'emparer des objets propres à satisfaire ses besoins ou ses désirs, à se faire sur la terre une place aussi large que possible. L'homme, s'il obéissait exclusivement à cette impulsion, deviendrait égoïste et envahisseur ; mais la raison intervient pour en régler et modérer l'influence : elle reconnaît des lois supérieures aux appétits naturels. De là naissent la morale, la science du droit, qui tendent non pas à détruire l'amour de soi^ mais à le contenir dans de justes limites^ à opposer une barrière à ses excès.

D'après ce système, sanctionné par l'assentiment général, l'homme se trouve sollicité par deux forces contraires, l'une instinctive et spontanée, l'autre réfléchie et raisonnée. C'est l'antagonisme des passions et du devoir. Il dépend de notre liberté de choisir entre ces deux mobiles, et de notre option résulte le mérite ou le démérite de nos actes.

Du sentiment de l'amour de soi découlent encore deux tendances opposées. L'une porte l'homme à épargner sa peine, à éviter la fatigue ; elle engendre l'indolence et la paresse ; l'autre le pousse à rechercher la plus complète satisfaction de ses besoins, la plus grande somme de jouissances. Celle-là seule peut mettre en jeu l'activité de ses facullés. Elle ne stimule suffisamment son énergie que lorsqu'il est assuré de posséder exclusivement le fruit de ses travaux. C'est là une vérité aussi généralement admise que la première.

Or ces deux principes sapent également le communisme par sa base. En effet, si l'amour de soi est l'un des éléments essentiels de la nature humaine, le communisme, qui exige l'abdication de la personnalité, est contraire à cette nature,

LE DlX-fitlTlÊME SIËCLfi. SOI

et ne peut subsister qu'à l'aide d'une compression systématique. Si les passions individuelles sont en état de lutte contre le droit et la morale, qui tendent à les régler, mais non non à les détruire, ne réagiront-elles pas avec une indomptable énergie contre un étal social qui prétend les supprimer ? En supposant donc que l'on soit parvenu à fonder une société communiste, ne verra-t-on pas la propriété se reconstituer par une tendance irrésistible ? Dès lors, à quoi bon préconiser la communauté, à quoi bon l'établir, si elle est fatalement destinée à périr sous les efforts du sentiment de la personnalité profondément enraciné dans le cœur de l'homme?

D'un autre côté, si l'aiguillon de la jouissance exclusive, le désir de la propriété peut seul stimuler l'activité productive, le communisme, qui anéantit ce mobile, conduit la société à la paresse, à la torpeur, à la misère. Pour entretenir dans son sein un reste de travail, il faut avoir recours à la contrainte légale, établir d'une part le despotisme, de l'autre la servitude.

Morelly sentit la difficulté. Pour la résoudre, il nia l'antagonisme de la passion et de la raison, il nia l'indolence naturelle deThomme.

En conséquence, il proclama l'absurdité de notre morale, qui n'est fondée, selon lui, que sur des préjugés invétérés. Il déclara que tous les préceptes des moralistes anciens et modernes sont erronés et pernicieux, c Écoutez-les tous, dit-il, 9 ils vous poseront pour principe incontestable et pour base € de tous leurs systèmes, cette importante proposition : « L'homme naît vicieux et méchant. Non, disent quelques- € uns, mais la situation où il se trouve dans celte vie, la « constitution même de son être l'exposent inévitablement € à devenir pervers. Tous prenant ceci à la rigueur, aucun « ne s'est imaginé qu'il en pouvait être autrement ; aucun « ne s'est avisé qu'on pouvait proposer et résoudre cet ex-

â02 nisTomE du communisme.

c cellent problème : trouver une situation dans laquelle il c soit presque impossible que l'homme soit dépravé ou mé- € chant^ ou du moins minima de malis (1). »

Morelly pose donc en principe que Thomme est bon eç sortant des mains du Créateur ; que ses passions sont légitimes dans leurs tendances. Ce sont, suivant lui^ nos institutions vicieuses et compressives qui les exaspèrent et les rendent mauvaises. Notre triste morale et notre lugubre éducation sont cause de tout le mal. L'auteur poursuit de ses invectives et de ses sarcasmes les législateurs et les moralistes, qui, depuis six à sept mille ans, ont méconnu ces importantes et précieuses vérités, c Ces guides, aussi aveugles que « ceux qu'ils prétendaient conduire, ont éteint tous les mo- « tifs d'affection qui devaient nécessairement faire le lien

<( des forces de l'humanité Ils ont allumé l'incendie

« d'une ardente cupidité : ils ont excité la faim, la voracité « d'une avarice insatiable. Leurs folles constitutions ont « exposé l'homme au risque continuel de manquer de tout. « Est-il étonnant que, pour repousser ces dangers, les pas- « sions se soient embrasées jusqu'à la fureur ? Pouvaient- <r ils mieux s'y prendre pour fairejque cet animal dévorût- « sa propre espèce?... Que naît-il de leurs travaux? De voir lumineux traités de morale et de politique qui, sous le « titre de remèdes, recèlent des poisons. Beaucoup de ces « ouvrages peuvent donc s'intituler, les uns : L'art de rendre «: les hommes méchants et pervers sous les plus spécieux c prétextes, et à l'aide même des plus beaux préceptes de « probité et de vertu ; l'étiquette des autres sera : Moyens € de policer les hommes par les règlements et les lois les « plus propres à les rendre féroces et barbares » (page 163).

Quel est donc le principe social qui doit remplacer l'an-

al) Code de la Nature page 48.

LE DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 2Ôâ

cienne organisation si contraire à la nature ? C'est celui de l'unité indivisible du fonds de production. Sous Fempire de ce principe, l'homme développera ses sentiments naturels de bienveillance et de sociabilité, et ne connaîtra point les vices et les crimes qui naissent de l'égoïsme. « Le seul vice « que je connaisse dans l'univers, dit Horelly, est l'avarice; o: tous les autres, quelque nom qu'on leur (ionne, ne sont (L que des tons, des degrés de celui-ci ; c'est le Prêtée, le 4 Mercure, la base, le véhicule de tous les vices. Analysez c la vanité, la fatuité, l'orgueil, l'ambition, la fourberie, l'hy- € pocrisie, le scélératisme ; décomposez de même la plu- <i part de nos vertus sophistiques, tout cela se résout en ce <!c subtil et pernicieux élément, le désir d'avoir ; vous le re- « trouverez au sein même du désintéressement.

« Or, celte peste universelle^ l'intérêt particulier, cette € fièvre lente, cette étisie de toute société, aurait-elle pu € prendre où elle n'eût jamais trouvé non seulement d'ali* « ment, mais le moindre ferment dangereux ?

a: Je crois qu'on ne contestera pas l'évidence de cette pro- (n position : Qiie là où il n'existerait aucune propriété^ il c ne pourrait exister aucune de ses pernicieuses consé- € quences. ^

Abordant l'objection tirée de la nécessité du sentiment de l'intérêt personnel comme stimulant de l'énergie humai* ne, Morelly soutient que l'homme est naturellement actif ; qu'un travail monotone et prolongé rebute seul son ardeur» c La paresse n'est engendrée que par les institutions arbi- « traires, qui prétendent fixer pour quelques hommes seue: lementun état permanent de repos que l'on nomme pros- € périté, fortune, et laisser aux autres le travail et la peine, c Ces distinctions ont jeté les uns dans l'oisiveté et la mola lesse, et inspiré aux autres de l'aversion et du dégoût pour € les devoirs forcés » (page 79).

â04 HISTOIRE DU GomniNisitfi.

Les théories de Morelly ont cela de remarquable, qu^elles ôontiennent les principales idées invoquées depuis par le fondateur de l'école phalanstérienne. On y retrouve la réhabilitation des passions, qui n^est au fond que le fameux dogme de Timpeccabilité soutenu par les anabaptistes, le principe du travail attrayant, la condamnation des doctrines morales admises depuis l'origine des siècles par l'humanité. Les déclamations de Morelly contre la morale et l'état social fondé sur la propriété sont le type de ces grotesques emportements, de ces anathèmes excentriques auxquels se livre Fourier contre les préceptes de la tempérance et de la résignation, le système d'exploitation morcelée, et la civilisation perfectible et perfectibilisante, comme il l'appelle.

La quatrième partie du livre est intitulée : c Modèle de c législation conforme aux intentions de la nature. » Elle contient les décrets organiques de la société communiste. Le premier est ainsi désigné : c Lois fondamentales et sacrées a qui couperaient racine aux vices et à tous les maux d'une société. » Il ne se compose que de trois articles ; mais ces articles renferment tout le communisme. Les voici :

<sc 1° Rien dans la société n'appartiendra singulièrement «c ni en propriété à personne, que les choses dont il fera un « usage actuel, soit pour ses besoins, ses plaisirs ou son « travail journalier. »

« 2° Tout citoyen sera homme public, sustenté et entre- « tenu aux- dépens du public. »

« 3° Tout citoyen contribuera pour sa part à Futilité pu* « blique, selon ses forces, ses talents et son âge ; c'est sur d cela que seront réglés ses devoirs, conformément aux lois « distributives. »

Voilà le principe de M. Louis Blanc : les droilâ soilt pro* portionnels aux besoins, les devoirs aux facultés.

Les lois distributive6 ou économiques établissent ùti mode

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de répartition des produits semblable à celai de YUtopie. Elles divisent la nation en familles, tribus, cités et provinces. Afin d'éviter l'accumulation, elles interdisent aux citoyens la vente et l'échange, ces contrats que la législation romaine, si fortement empreinte d'un caractère national et exceptionnel, considérait cependant comme les liens essentiels du genre humain, et protégeait môme en faveur de l'étranger, de l'ennemi.

La loi agraire établit une espèce de conscription agricole : Tout citoyen, sans exception, depuis vingt ans jusqu'à vingtcinq, est obligé d'exercer l'agriculture.

La loi édile règle le plan des cités communistes, la disposition des quartiers, des bâtiments d'habitation et d'exploitation, rétablissement des hôpitaux, des asiles pour la vieillesse et des prisons pour les malfaiteurs, car il y a des prisons sous le règne de la nature.

D'autres décrets organisent le travail et la hiérarchie des fonctions industrielles, établissent l'uniformité et la simplicité des vêtements (lois de poUce, lois somptuaires).

Morelly, par la même inconséquence que Horus, admet le mariage et la famille. Aux termes des « lois conjugales qui (n préviendront toute débauche, » tout citoyen devra se marier, sitôt l'âge nubile accompli. Le célibat ne sera permis à personne qu'après l'âge de quarante ans. Le divorce pourra être autorisé après dix ans de mariage. Des lois d'éducation préviennent les suites de l'aveugle indulgence des pères pour leur progéniture. Les mères doivent allaiter elles-mêmes leurs enfants, et ne peuvent s'en dispenser que pour cause de santé dûment prouvée. A l'âge de cinq ans, tous les enfants de l'un et l'autre sexe sont soumis à une éducation commune, dans un vaste gymnase. Les pères et les mères de famille remplissent à tour de rôle les fonctions d'instituteurs ; ils sont relevés tous les cinq jours. A dix ans, les enfants pas-

206 HISTOIRE DtJ COMMUNISME.

sent dans les ateliers, où ils reçoivent l'instruction professionnelle.

€ Les maîtres et maîtresses, ainsi que les chefs de profes- € sion, joindront aux exercices mécaniques les instructions « morales. On attendra que l'idée de la Divinité naisse spon- « tanément chez les enfants, par suite du développement nae lurel de la raison. On se gardera bien de leur donner de cet « être ineffable aucune idée vague, et de prétendre leur en exf pliquer la nature par des termes vides de sens. On leur dira « tout nûment que l'auteur de l'univers ne peut être connu « que par ses ouvrages, qui ne l'annoncent que comme un « être infiniment bon et sage, mais qu'on ne peut compai*er à « rien de mortel. On fera connaître aux jeunes gens que les « sentiments de sociabiUté qui sont dans l'homme sont les n seuls oracles des intentions de la Divinité > (page 171).

« Tous les préceptes, toutes les maximes, toutes les ré- « flexions morales seront déduits des lois fondamentales et <i: sacrées, et toujours relativement à l'union et à la tendresse « sociale.

« Les magistrats veilleront avec soin à ce que les lois et <i: règlements pour l'éducation des enfants soient partout « exactement observés, et surtout à ce que les défauts de l'en- 9 fance qui pourraient tendre à l'esprit de propriété soient e: sagement corrigés et prévenus. Ils empêcheront aussi que « l'esprit ne soit imbu dans le bas âge d'aucune fable, conte a. ou fiction ridicule > (page 172).

Un fait qui mérite d'être signalé, c'est que le plan d'éducation proposé par Morelly renferme les principales idées que Rousseau développa dans V Emile. L'allaitement des enfants parleurs mères ; le silence gardé à l'égard du jeune âge sur la notion de la Divinité; la religion réduite à un étroit déisme ; la proscription de ces fictions ingénieuses, qui font les délices de l'enfance, sont, en effet, les bases du système sou-

tenu avec tant d'éclat par Jean-Jacques, sept ans après la publication du Code de la Nature (1).

Comme presque tous les communistes, Morelly a horreur des hautes spéculations philosophiques. Il trace donc des € lois des études qui empêcheront les égarements de l'es- « prit humain et toute rêverie transcendante (2).* Voici à quoi se réduisent, sous le règne de la communauté, la morale et la métaphysique.

« Il n'y aura absolument point d'autre philosophie morale « que sur le plan et le système des lois; les observations et a les préceptes de cette science n'appuieront que sur l'utilité <c et la sagesse de ces lois...

€ Toute métaphysique se réduira à ce qui a été précédem- € ment dit de la Divinité. A l'égard de l'homme, on ajoutera « qu'il est doué d'une raison destinée à le rendre sociable ; € que la nature de ses facultés, ainsi que les principes natu- « rels de leurs opérations, nous sont inconnus ; qu'il n'y a ^ que les procédés de cette raison qui puissent être suivis et ^ observés parune attention réfléchie de cette même faculté; « que nous ignorons ce qui est en nous la base et le soutien (c de cette faculté, comme nous ignorons ce que devient ce <r principe au trépas : on dira que, peut-être, ce principe in- « teliigent subsiste-t-il encore après la vie, mais qu'il est « inutile de chercher à connaître un état sur lequel l'auteur oc de la nature ne nous instruit par aucun phénomène : telles « seront les limites prescrites à ces spéculations. >

e: Il y aura une espèce de code public de toutes les science ces, dans lequel on n'ajoutera rien à la métaphysique ni € à la morale au-delà des bornes prescrites par les lois : on « y joindra seulement les découvertes physiques, mathéma-

(1) Le Code de la Nature parut en 1755; YEmile en 1762.

(2) Id., 40 partie, page 173.

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€ tiques ou mécaniques, confirmées par Texpérience et le € raisonnement. »

Ainsi, le législateur du communisme relègue l'idée de Dieu dans les profondeurs de l'inconnu^ et réduit l'immortalité de rame à une simple possibilité , dont il est inutile de se préoccuper. Il interdit à l'homme les plus nobles études^ et enchaîne son intelligence aux choses de la terre. Tous les despotismes se ressemblent : la communauté, comme l'empire du sabre^ supprime l'académie des sciences morales et politiques.

Horelly règle par un décret spécial la forme du gouvernement de la société communiste. Elle repose sur un système de roulement qui investit chacun à son tour des fonctions publiques. Chaque famille donne alternativement un chef à la tribu dont elle fait partie. Ce chef est à vie. Les cités sont gouvernées par un sénat composé de tous les pères de famille âgés de plus de cinquante ans, et par un magistrat annuel investi du pouvoir exécutif. Les chefs de tribu sont revêtus successivement de cette magistrature. Chaque cité donne à son tour un chef annuel à sa province, et chaque province donne de même un chef à vie à tout l'État.

Il y a un sénat suprême de la nation, annuellement composé de deux ou de plusieurs députés du sénat de chaque cité ; chaque membre de ces derniers sénats est député à son tour.

A coté des sénats municipaux, il y a des conseils composés des chefs de famille n'ayant pas atteint l'âge sénatorial. Un conseil suprême, recruté parmi les conseils particuliers par le même mode que le sénat national, siège auprès de celui-ci. Ces conseils n'ont que voix consultative.

Le pouvoir des sénats est borné à la confection des règlements relatifs à l'exéculion des lois. Ces lois étant le née plus ultra de la perfection, enchaînent à tout jamais les

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générations futures. Il est défendu, sous les peines les plus sévères de les changer. On voit que le législateur met de côté toute fausse modestie.

Telle est cette bizarre constitution qui livre le pouvoir au hasard de la longévité, et place le despotisme de la loi sous la sauve-garde d'une anarchie organisée.

Morelly couronne son œuvre par des lois pénales « aussi <c peu nombreuses que les prévarications^ aussi douces « qu'efficaces. » Les fautes graves sont punies par la réclusion dans les prisons cellulaires, bâties au milieu d'affreuses solitudes et hérissées de grilles impénétrables. Le meurtrier et tout citoyen, quel que soit son rang, qui aurait tenté par cabale ou autrement c d'abolir les lois sacrées pour m introduire la détestable propriété, t> après avoir été convaincu et jugé par le sénat suprême, c sera enfermé pour « toute sa vie, comme fou furieux et ennemi de l'humanité c dans une caverne bâtie , comme il a été dit Loi Edile c XI (1), dans le lieu des sépultures publiques. Son nom a sera pour toujours effacé du dénombrement des citoyens; <K ses enfants et toute sa famille quitteront ce nom, et seront c( séparément incorporés dans d'autres tribus, cités ou pro- <i vinces. »

Les condamnés n'ont point de rémission à attendre. Le droit de grâce et de commutation est proscrit.

Le lecteur aura* sans doute été frappé des prodigieuses inconséquences de Morelly. Dans la partie dogmatique de son livre, il pose en principe la bonté naturelle de l'homme,

(1) Loi Edile XI. — Près de la prison sera le champ da la sépulture, environne de murailles, dans lequel seront séparément bâties, de très fortes maçonneries, des espèces de caTcrncs assez spacieuses et fortement grillées, pour y renfermer à perpétuité, et servir ensuite de tombeaux aux citoyens qui auront mérité de mourir civilement, c'està-dire d'être pour toujours séparés de la société.

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la légilimilé de ses passions. Il attribue tous les crimes, tous les vices, à rinfâme propriété qui sert de base à nos institutions sociales. Un tel principe aboutit logiquement, sous Tempire de la communauté, qui doit tarir la source du mal moral, à l'abolition de toute contrainte, de toute loi pénale, à Timpeccabilité et à l'anarchie des anabaptistes, à l'irresponsabilité humaine proclamée par Owen. Et voilà que Morelly inflige des châtiments, bâtit des cachots, comme sous le règne de notre détestable civilisation ! Ce n'est pas tout. Il déclare que la communauté est l'état le plus conforme à la nature, la source de toute béatitude. Ce régime doit donc se maintenir de lui-même, au bruit des chants d'allégresse de ses bienheureux adeptes. Cependant son législateur invente , pour en assurer la durée, des supplices sans nom !

C'est que la vérité, en vain méconnue, se fait jour au travers des sophismes ; le raisonnement ne peut complètement étouffer la raison. Quand ils approchent de la pratique, les communistes sont forcés, pour peu qu'ils aient conservé le sentiment de la réalité, de donner des démentis à leurs propres théories, de reconnaître la nécessité de la répression, et l'impuissance de la communauté à se défendre contre le sentiment de la personnalité humaine. Ils inscrivent sur le fronton de leur édifice la maxime que Rabelais met sur la porte de l'abbaye de Thélème :

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