FAY CE QUE VOULDRAS
mais ils placent, dans ses profondeurs, des sépulcres pour y enterrer vivants ceux qui ne goûtent pas le bonheur tel qu'ils le comprennent.
Malgré ces contradictions, Morelly n'en est pas moins conv.iiiicu de rexcelleiico de ses lois et de sa doctrine. Dans une piélace ienlencieuse, il déploie toute roulrecuidance
LE D1X*HUIT1ÈHE SlÈaE. 21 1
propre aux réformateurs communistes et socialistes. Voici ce curieux morceau :
« Non est mora long a (Horace). Qu'on lise ce livre
« ou non, peu m'importe ; mais, si on le lit, il faut achever € avant toute contestation. Je ne veux point d'audience à « demi ni déjuge prévenu; il faut, pour ro'entendre, quit- « ter ses plus chers préjugés; laissez un instant tomber ce « voile, vous apercevrez avec horreur la source de tous maux, a; de tous crimes , là même où vous prétendez puiser la sa- « gesse. Vous verrez avec évidence les plus simples et les <r plus belles leçons de la nature perpétuellement contredi- « tes par la morale et la politique vulgaire. Si, le cœur et ^ l'esprit fascinés de leurs dogmes, vous ne voulez ni ne « pouvez en sentir les absurdités, je vous laisse au torrent « de l'erreur. Qui vult decipi^ decipiatur. »
Le digne pendant de cette préface, c'est l'hymne de triomphe par lequel M. Proudhon clôt son premier Mémoire^ et s'applaudit d'avoir porté le coup mortel à la propriété.
Nous avons exposé avec détail le Code de la Nature. C'est que ce livre est un écrit capital^ et la source d'où découlent immédiatement le communisme et le socialisme du siècle présent. C'est de lui que s'inspirèrent Babeuf et ses complices ; c'est à lui que H. Louis Blanc attache cette prétendue école delà fraternité (1) qui, pendant leXVIIP siècle et la révolution française, aurait lutté, selon cet écrivain, contre les tendances égoïstes de la bourgeoisie ; c'est par lui que VOrganisation du travail et le Voyage en Icarie se relient à V Utopie de Morus .
Mably, plus connu par ses travaux historiques que par ses clucubrations socialistes, est, après Morelly, celui des écri-
(I Voir M. Louis Blanc Histoire de la Révolution française^ tome 1^ page 533.
m HISTOIRE DU GOMiniNISME.
vains du XVIII^ siècle qui a le plus nettement formulé les principes du communisme. C'est dans l'ouvrage iolitulé Doutes sur l'ordre naturel essentiel des sociétés , publié en 1768, que cet écrivain invoque pour la première fois rhypothèse de la communauté. Il répondait au livre fameux dans lequel Mercier de la Rivière développait sous le titre d'Ordre naturel et essentiel des sociétés ^ les théories de l'école économique de Quesnay. Mercier professait avec la plupart des physiocrates, les maximes du despotisme, cil c est physiquement impossible, disait-il, qu'il puisse subsis- < ter un autre gouvernement que celui d'un seul. Qui est* « ce qui ne voit pas, qui est-ce qui ne sent pas que l'homme « est formé pour être gouverné par une autorité despotique? « Par cela seul que l'homme est destiné à vivre en société, € il est destiné à vivre sous le despotisme. — Cette forme € de gouvernement est la seule qui puisse procurer à la so- € ciété son meilleur état possible (ï). » Mercier proposait donc comme type d'une société parfaite l'empire de la Chine, où la propriété foncière se perpétue et l'agriculture fleurità l'ombre du pouvoir absolu (2).
A une exagération, Mably oppose une autre exagération ; à une fausse conséquence tirée du principe de la propriété, il réplique par la négation de ce principe. Pour établir que la propriété n'est pas le fondement nécessaire de la société, il cite l'exemple de Sparte, où la république donnait à chaque citoyen une certaine quantité de terre dont il n'était qu'usufruitier ; celui du Paraguay, où les jésuites avaient formé une société dans laquelle tous les biens étaient communs. € Là, dit-il, chaque habitant est destiné^ suivant ses <: talents, ses forces et son âge, à une fonction utile, et TE-
(1) Ordre naturel et essentiel des Sociétés, 1. 1, pages 199, 280 cl 281 .
(2) Ephémérides du Citoyen. Année 1767, t. III, IV. V et VI.
us DIX-HUITléME SIÈCLE. 218
€ tat, propriétaire de tout, distribue aux particuliers les
« choses dont ils ont besoin On dit^ il est vrai^ que les
€ jésuites ont tourné à leur avantage tous les profits de la m république, et qu'ils n'ont songé qu'à se faire des esclad ves qu'ils abrutissent sous le joug d'une.dévotion supers* <i titieuse. Mais si, se bornant à être missionnaires, et à € donner des mœurs aux Indiens, ils leur eussent appris à « se gouverner eux-mêmes, et à se faire des magistrats qui € seraient les économes de la république, qui ne désirerait (T de vivre dans cette société platonicienne (1) ? >
Les deux exemples deHably sont également malheureux. Le premier repose sur une fausse appréciation des institutions de Lycurgue : Mably perd de vue que tout le système Spartiate avait pour base l'esclavage des Ilotes (2). Le second montre la communauté compagne de l'abrutissement et de la servitude, et se réduit à une hypothèse qui est justement le point en litige. Mably n'est pas mieux fondé quand il invoque, à l'appui de son opinion, l'existence des comJlïunautés religieuses.
Cet écrivain reproduit les arguments développés contre la propriété par Morus, Campanélla et Morelly . c Dès que € nous avons eu le malheur d'imaginer des propriétés fon- « cières et des conditions différentes, dit-il, l'avarice Tam- € bition, la vanité, l'envie et la jalousie devaient se placer « dans nos cœurs pour les déchirer, et s'emparer du gou-* c vernement des États, pour les tyranniser. Ëtsèlissez la « communauté des biens, et rien n'est ensuite plus aisé que c d'établir l'égalité des conditions, et d'affermir sur ce dou-
(1) Doutei sur Vordre naturel et essentiel des Sociétés, lettro l»*, pages 8 et 9 ; édition de La Haye, 1768.
(2) Voir le chapitre II de cet ouvrage, sur le communisme à Sparte.
2U HISTOIRE DU GOMMUNiSHB.
c ble fondement le bonheur des hommes (1). Peut-on dou- € ter sérieusement que dans une société où l'avarice, la e: vanité et l'ambition seraient inconnues, le dernier des « citoyens ne fût plus heureux que ne le sont aujourd'hui « nos propriétaires les plus riches » (page 16)?
Mais la question est précisément de savoir si la propriété est la cause des passions humaines, ou si, au contraire, ces. passions ne préexistent pas à la propriété, ne sont pas inhérentes à notre organisation.
« Que je crains, dit ailleurs Mably, que votre ordre nacc turel ne soit contre nature ! Dès que je vois la propriété <i foncière établie, je vois des fortunes inégales, et de ces <( fortunes disproportionnées ne doit-il pas résulter des in- « téréts différents et opposés^ tous les vices de la richesse, <r tous les vices de la pauvreté, l'abrutissement des esprits,
<L la corruption des mœurs civiles ? Ouvrez toutes les
« histoires, vous verrez que tous les peuples ont été tour- <r mentes par cette inégalité de fortune. Des citoyens, fiers « de leurs richesses, ont dédaigné de regarder comme leurs ^ égaux des hommes condamnés au travail pour vivre; sur- « le-champ, vous voyez naître des gouvernements injustes « et tyranniques, des lois partiales et oppressives, et, pour « tout dire en un mot, cette foule de calamités sous lesa quelles les peuples gémissent. Voilàle tableau que présente e: rhistoire de toutes les nations ; je vous défie de remonter « jusqu'à la première source de ce désordre, et de ne la pas
« trouver dans la propriété foncière ( page 12 et 13 )
« Je ne puis donc consentir que la propriété foncière soit « d'une nécessité physique. La nature, au lieu d'être notre « mère, serait notre marâtre, si elle nous eût condamnés à c( faire cet établissement pernicieux » (page 32).
(1) Doutes sur l'ordre naturel, lettre l""*^, p. 21 et 22.
LE DlX-nUITIÈME SIÈCLE* 315
Dans le premier livre de son Traité de la Législation, publié en 1776, et dans celui des Droiis et des Devoirs du citoyen, Mably consacre de nouveau l'excellence de la communauté.
 l'objection qui présente l'intérêt personnel comme le stimulant nécessaire de la production^ il répond, avec Gampanella et Morelly, par les doctrines du dévoument et du travail attrayant. « Je sais, dit-il, tout ce que la propriété a inspire d'ardeur et de goât pour le travail ; mais si^ dans « notre corruption, nous ne connaissons plus que ce ressort « capable de nous mouvoir, ne nous trompons pas jusqu'au « point de croire que rien n'y puisse suppléer. Les hommes « n'ont-ils qu'une passion ? L'amour de la gloire et de la « considération, si je savais le remuer, ne deviendrait-il « pas aussi actif que l'avarice dont il n'aurait aucun des in- <i convénients ? Ne voyez-vous pas l'espèce humaine s'en- <L noblir sous cette législation, et trouver sans peine un a bonheur que notre cupidité, notre orgueil et notre molce lesse recherchée nous promettent inutilement ? Il n'a <L tenu qu'aux hommes de réaliser cette chimère de l'ûge « d'or (\).
€ ... Le travail qui accable les laboureurs ne serait qu'un « amusement délicieux si tous les hommes le partais geaient (2). »
Mably continue à invoquer, dans ses ouvrages, l'exemple de Sparte, qui prouve, selon lui, que nous ne pouvons trouver le bonheur hors de la communauté des biens, et qu'il faut voir dans la propriété la première cause de l'inégalité des conditions, et^ par conséquent, de tous nos maux (3).
(1) Traité des Droits et des Devoirs, chap. IV.
(2) Traité de la Législation ou Principes des lois, liv. I, chap. 1.
(3) Id., liv, I.
Hè mâlTOlRB DtJ COlâMtîNISliË.
Cependant, comme Platon, Mably n'ose pas proposer Tapplication immédiate et complète de Fégalité absolue et de la communauté. Faut-il rétablir Tégalité des conditions? avait dit Mercier de la Rivière? — Non. — « C'est aussi mon € sentiment, répond de son côté Mably. Le mal est aujoor- « d'hui trop invétéré pour espérer de le guérir (1). > • Mais, en s'exprimant ainsi, Mably n'entend nullement renoncer à ses théories communistes ; il en maintient toujours l'excellence^ et n'attribue les obstacles qui s'opposent à leur réalisation qu'aux préjugés enracinés de notre éducation, à l'orgueil et à l'avarice des grands et des riches. Désespérant de vaincre la propriété de vive force, de l'écraser d'un seul coup, il affecte pour elle certains ménagements. La propriété, dit-il, étant devenue un fait générai, il faut la respecter et se borner à l'épurer. Mably recherche donc une organisation sociale qui, sans détruire complètement la propriété individuelle, « préparera les citoyens d'un État cor- « rompu à se rapprocher des lois de la nature (S). > Il consacre à cette recherche les trois derniers livres de son Traité de la Législation. Ce prétendu respect pour la propriété n'est, comme on va le voir, qu'une ruse pour la frapper plus sûrement. Le communisme, personnifié dans Mably, la prend en traître. On peut lui appliquer ce vers célèbre:
« J'embrasse mon rival^ m&is c'est pomr rétouffer.»
Mably s'attache à retracer le c caractère des lois nécessaires pour réprimer l'avarice, ou prévenir du moins une partie des maux qu'elle produit, dans les États où la propriété est connue (3).' 7> Il fait un éloge emphatique de la
(1) Boules sur l'otdre naturel et essentiel des Sociététy p 2-i.
(2) Traité de la Législation^ liv. 111.
(3) Id.^ Uy. II^ cliap. II.
pauvreté, de la frugalité des républiques anciennes, et se livre à de fastidieuses amplifications sur le thème de la prosopopée de Fabricius. Ce sont les institutions de Sparte qui excitent surtout son enthousiasme. Faut-il citer une autorité sans réplique ? Il invoque le grand nom de Lycurgue^ partout et toujours Lycurgue. La Rqpublique et le Traité des Lois de Platon sont aussi l'une des sources où il puise ses inspirations. A vrai dire, son livre n'est qu'un commentaire ampoulé de la constitution de Lacédémone et des ouvrages politiques du philosophe de l'Académie.
Ainsi que son devancier athénien^ Mably proclame la né** cessité de limiter les fortunes. On devra faire des lois agrai* res, pour fixer les maximum des terres que chaque citoyen pourra posséder; des lois sur les successions, pour empêcher les biens de passer d'une famille dans une autre. On supprimera le droit de tester ; on proscrira le commerce et la finance. Des lois somptuaires imposeront une rigoureuse simplicité. Mably ne laisse point échapper cette occasion de débiter, contre le luxe et les arts^ ces déclamations si familières à son siècle. Il n'est point partisan des grands États modernes; il voudrait revenir au système des cités antiques, plus favorable, selon lui, à la Uberté et à la vertu.
Tous les enfants recevront une éducation égale et commune. Quant aux femmes, il faudra en faire des hommes, comme à Sparte, ou les condamner à la retraite. Mably reproche à Platon d'avoir voulu les rendre communes. Il ne comprend point la nécessité logique par laquelle ce phi-* losophe a été conduit à ce résultat.
La république ne souffrira point d'athées. Elle imposera à tous la croyance à l'Être suprême, Mably fait l'éloge du catholicisme et préconise l'alliance de la religion et de lu philosophie.
Les trois derniers livres du Traité de la Législation de
ai 8 ËISTOltŒ Db COlCMCNISltâ.
Mably, dont nous venons de tracer une rapide analyse, sont inspirés par la même pensée qui porta Platon à écrire le Livre des Lois. Pour Mably, comme pour Platon, la limitation des fortunes, la prohibition des arts, de l'industrie et do commerce, ne constituent qu^un état social imparfait et transitoire. La communauté seule réalise, à leurs yeux, Tidéal de la perfection; seule elle permet d'établir cette égalité absolue des conditions qui est l'objet de leurs vœux. Ainsi, le système du Livre des Lois^ reproduit par Mably et par d'autres écrivains de la même école, n'est qu'un acheminement vers la communauté, un moyen d'affaiblir le principe de la propriété, pour arriver à sa suppression définitive. Les socialistes égalitaires, qui réclament des lois restrictives de la propriété et de l'hérédité, la limitation des fortunes^ la suppression du droit de tester, les impôts progressifs et somptuaires, se rattachent tous au second Traité politique de Platon, de même que les communistes sont issus du Livre de la République. Mais parmi ces partisans de Tégalilé, il en est beaucoup qui, tout en suivant la grand'roule du communisme, se flattent de n'y point aboutir. Cetle prétention ne prouve que le peu d'étendue de leur esprit. Les grands maîtres du socialisme, qu'ils copient servilement, ont eu plus de longueur de vue et plus de franchise. Ils n'ont pas hésité à montrer dans le communisme le terme inévitable des institutions qu'ils proposaient pour restreindre la propriété. Nous verrons que cette conclusion des théories égalitaires n'a pas échappé à la logique des partis qui, dans la pratique, ne s'arrêtent point aux capitulations de conscience de quelques rêveurs inconséquents.
Lfi DI^-HUITIÉHE SiécLE. 2^9
ni.
Rousseau.
tl condamne et justifie tour à tour la civilisation. — n ne conçoit pas la société sans la propriété. — Il se rattache aux théories égalitaires du Livre des Lois. — Erreurs où l'entraîne son admiration pour les républiques anciennes. — La plupart de ses contemporains les partagent.— Imprudentes déclamations de Necker et de Linguet.
Parmi les écrivains du XYIII* siècle^ J.-J. Rousseau est celui qui a donné la plus puissante impulsion à ce mouvement intellectuel d'où est issue la révolution française, et qui nous agite encore aujourd'hui. Ses ouvrages, singulier mélange de brillantes vérités et de graves erreurs, de nobles inspirations et de déplorables paradoxes, sont un arsenal dans lequel les doctrines les plus fausses et les plus funestes, comme les plus pures et les plus utiles, trouvent également des armes. L'une des questions sur lesquelles Rousseau a été le plus souvent invoqué est celle de la propriété. Les communistes modernes, cherchant partout des autorités à l'appui de leur système, se sont efforcés de l'enrôler sous leur bannière (1). Cependant, l'étude attentive de ses écrits prouve que, loin d'être partisan de la communauté^ Rousseau ne comprend point la société sans la propriété, que société et propriété sont, dans son esprit, deux termes pour ainsi dire identiques.
Les ouvrages de Rousseau présentent deux sortes d'idées dislinctesetcontradictoires.Tantôtil prononce anathème con* tre la société, il préconise un prétendu état de nature dans
(1) MM. Gabet, Voyage en Icarie, — Villegardelle, Histoire des Idées sociales avant la Révolution française.
lequel rhomme, livré au seul instinct, aurait mené une existence purement bestiale ; il maudit le jour où l'espèce humaine sortit des forêts pour former le premier établissement fixe, et où sa curiosité, aidée par l'invention des langues^ donna naissance aux arts et aux sciences, sources de malheurs et de corruption. Tantôt, au contraire, Rousseau accepte la société comme un fait inévitable, et rapporte à son institution le développement des plus nobles attributs de l'humanité ; il recherche les conditions du pacte fondamental sur lequel elle repose suivant lui, et les règles légitûnes de son administration ; il trace les préceptes qui doivent diriger l'éducation de l'homme destiné à vivre sous l'empire des lois sociales et former l'âme du citoyen.
C'est surtout dans le discours sur l'origine de Tinégalité que Rousseau a exhalé ses colères contre la société. Ecoutons-le :
€ Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : <( Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le « croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de « crimes, de guerres^ de meurtres, que de misères et d'hor- « reurs n'eût point épargnés au genre humain celui qui, ar- € rachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses sem- « blables : Gardez- vous d'écouter cet imposteur ; vous êtes « perdus si vous oubliez que les fruits sont à touSj et que « la terre n^est à personne (i) . »
Dans ce passage célèbre, Rousseau établît le rapport intime qui existe entre la propriété et la société elle-même. Il résume en une phrase énergique le principe de la communauté ; mais il ne veut parler que de cette communauté primitive et sans règles, qui règne entre des sauvages errants
(i) Discours sur l'origine de l'inégalité, 2« partie, au commencemeiit.
LE DIX-HUlTléME glËCLE. 221
au sein des forêts. Pour lui, la communauté n'est que la négation de toute société.
Ce n'est donc point la propriété seulement que Rousseau poursuivit de ses attaques, c'est la société, c'est la civilisation elle-même^ dont la propriété est à ses yeux la base nécessaire. Il n'isole point ces deux idées l'une de l'autre, il ne prétend point que l'on puisse détruire la propriété et constituer un nouvel ordre social fondé sur l'indivisibilité du fonds de production, ce qui est le caractère distinclif de la doctrine communiste. Il se borne à gémir sur les maux inévitables qu'entraîne, pour l'humanité, le passage du prétendu état de nature à l'état civil, sur les misères au prix desquelles l'homme achète le développement de son intelli^ gence et la connaissance du bien et du mal moral.
Là est l'originalité de Rousseau; il ne fait point une théo« rie ; il ne conclut pas à un changement radical des bases de la société. Il pousse un cri de désespoir, il adresse une plainte amère à cette puissance inexorable qui a fait de si dures conditions d'existence à notre espèce. Alors il trace le sombre tableau de la destinée humaine ; il développe, dans des pages pleines d'éloquence^ ses griefs contre cette civilisation que nous impose une irrésistible fatalité. C'est par là qu'il se rapproche des socialistes modernes, bien que ses critiques soient inspirées par une pensée toute différente.
Qu'on relise la deuxième partie du discours sur l'origine de l'inégalité et surtout la note neuvième à la suite de ce discours^ et l'on y trouvera, formulés dans un admirable style, la plupart des reproches que nous entendons journellement adresser à l'ordre social. Rousseau impute à la civilisation la dépravation de l'homme, créé boïi par la nature. C'est, suivant lui, la société qui fait naître entre les individus des intérêts opposés et des haines réciproques. « Il n'y a (c peut-être pas, dit-il, un homme aisé à qui des héritiers
222 HISTOIRE DU GOmnJllISIfB.
<c avides^ et souvent ses propres enfants, ne souhaitent h € mort en secret ; pas un vaisseau en mer dont le naufrage € ne fût une bonne nouvelle pour quelque négociant ; pas € une maison qu'un débiteur ne voulût voir brûler avec tons « les papiers qu'elle contient ; pas un peuple qui ne se € réjouisse des désastres de ses voisins... Les calamités « publiques font l'attente et l'espoir d'une multitude de parti- « culiers. Les uns veulent des maladies, d'autres la morta- « lité, d'autres la guerre, d'autres la famine (1) • > D expose ensuite les effets désastreux du travail excessif des pauvres et de la mollesse des riches, des fraudes et des falsifications commerciales. Il met sur le compte de la propriété établie, et par conséquent de la société, les assassinats, les vols, les empoisonnements et la cruelle nécessité des peines. Enfin, il semble deviner Halthus, et combat par avance les doctrines qui cherchent dans la contrainte morale un préservatif contre l'excès de la population. «Combien de moyens « honteux, s'écrie-t-il, d'empêcher la naissance des hom- (c mes et de tromper la nature !... Que serait-ce si j'entre- (c prenais de montrer l'espèce humaine attaquée dans sa « source même et jusque dans le plus saint de tous les liens, « où l'on n'ose plus écouter la nature qu'après avoir consulté « la fortune, et où le désordre civil, confondant les vertus « et les vices, la continence devient une précaution crimi- « nelle, et le refus de donner la vie à son semblable un acte « d'humanité ?» H. Proudhon, attaquant, dans son premier Mémoire sur la Propriété, les théories du célèbre économiste anglais, a-t-il fait autre chose que répéter, en termes
(1) Discours sur V origine de l'inégalité, note 9, pag« 120, édition deRey, Amsterdam, 1772. — On peut comparer ce morceau à un passage deFourier, cité par M. L. Reybaud, Études sur les Réforma' teurs, t. 1, page 340, édition Guiilaumin Fourier n'a fait que reproduire, en la développant. Vidée de Rousseau.
cyniques, ces idées que Rousseau a su du moins rendre to« lérables par Inélégance et la chasteté de Texpression.
Après ces amères critiques de la société et de la propriété, identifiées Tune avec l'autre, frappées des mêmes coups, quelle va donc être la conclusion de Rousseau ? La voici :
« Quoi donc ! faut-il détruire la société^ anéantir le tien (X. et le mien, et retourner vivre dans les forêts avec les ours? (c Conséquence à la manière de mes adversaires, que j'aime « autant prévenir que de leur laisser la honlede la tirer. 0 (c vous à qui la voix céleste ne s'est pas fuit entendre, et qui <K ne reconnaissez pour votre esprit d'autre destination que « d'achever en paix cette courte vie; vous qui pouvez laisser « au milieu des villes vos funestes acquisitions, vos esprits <i. inquiets, vos cœurs corrompus et vos désirs effrénés, re* € prenez, puisqu'il dépend de vous, votre antique et pre- 5 mière innocence, allez dans les bois perdre la vue et la (c mémoire des crimes de vos contemporains, et ne craignez « point d'avilir votre espèce en renonçant à ses vices. Quant < aux hommes semblables à moi, dont les passions ont dé« « truit pour toujours l'originelle simplicité, qui ne peuvent « plus se nourrir d'herbe et de gland, ni se passer de lois (C et de chefs ; ceux qui furent honorés dans leur premier € j)ère de leçons surnaturelles ; ceux qui verront dans l'in- (C tention de donner d'abord aux actions humaines une mo- « ralité qu'elles n'eussent de longtemps acquise, la raison a d'un précepte indifférent par lui-même et inexplicable <( dans tout autre système ; ceux en un mot qui sont condc vaincus que la voix divine appela tout le genre humain aux (( lumières et au bonheur des célestes intelligences : tous « ceux-là lâcheront, par l'exercice des vertus qu'ils s'obliq: gent à pratiquer en apprenant à les connaître, de méri- <c ter le prix éternel qu'ils en doivent, attendre. Rs respectent ront les sacrés liens des sociétés dont ils sont le$ mem-
224 HisToinE DU communisme.
« bres ; ils aimeront leurs semblables et les serviront de € tout leur pouvoir ; ils obéiront scrupuleusement aux lois « et aux hommes qui en sont les auteurs et les ministres ; ( ils honoreront surtout les bons et sages princes qui sau- « ront prévenir, guérir ou pallier cette foule d'abus et de « maux toujours prêts à nous accabler. Ils animeront le zèle « de ces dignes chefs, en leur montrant sans crainte et sans « flatterie la grandeur de leur tâche et la rigueur de leurs « devoirs (1)... »
Ainsi, Rousseau, après avoir maudit la société et la propriété, déclare que Ton ne peut songer à les abolir ; il leur attribue une divine origine ; il voit en elles la source de la moralité des actions humaines, l^indice et la condition de destinées supérieures à cette vie terrestre. A vous, matérialistes, à vous, hommes sans croyances, de retourner, si bon vous semble, à la primitive barbarie, de travailler à la destruction de la société. Aux hommes vraiment dignes de ce nom, à ceux qui croient aune autre vie, à un Dieu juste dispensateur des peines et des récompenses, il appartient d'élever la dignité de leur nature par le culte des vertus sociales. Voilà le langage de Rousseau (2).
Dès lors, ces mordantes satires de la société, que sontelles, sinon le cri d'une âme blessée, l'expression hyperbolique de l'indignation qu'inspire à une haute intelligence le spectacle de la corruption humaine, un effort violent tenté pour ramener les hommes à ces principes de morale sans
(1) Origine de l'inégalité, note 9, p. 126 et 127.
(2) Dans le chapitre VIII du Contrat social, intitulé de l'État cIyU, Rousseau fait de nouveau justice de ses déclamations contre l'établissement de la société. C'est à lui qu'il rapporte la naissance de la notion du devoir^ la liberté morale et le développement des sentiments et des facultés de Tàme qui^ d'un animal stupidc et borné^ font un être intelligent et ua bomme.
LE DlX-nUITlÉME SIÈCLE. 225
lesquels aucune société, quel qu'en soit le mode d'organisation, ne saurait subsister? Pourrait-on oublierjd' ailleurs à quel siècle s'adressait Rousseau ? C'était au milieu des honteuses saturnales du despotisme, delà dépravation des classes supérieures, des déclamations d'une philosophie matérialiste et sensuelle, qu'il venait faire entendre les aspirations du spiritualisme et proclamer la loi du devoir. Il fallait frapper les esprits par un étonnant paradoxe, faire honte aux hommes de leur corruption. C'est pour cela que Rousseau en vint à proclamer la supériorité de l'état sauvage et bestial sur une civilisation déshonorée par une immoralité si profonde.
Rousseau n'est donc point un communiste, du moins sciemment et de propos délibéré. Ceux qui, invoquant quelques phrases isolées extraites de ses ouvrages, ont prétendu le ranger au nombre des partisans de la communauté, ont complètement méconnu sa pensée. Loin de là, dans ses écrits les plus importants, Rousseau se montre l'éloquent défenseur de la propriété et de la famille. C'est ainsi que, dans les chapitres VIIl et IX du premier livre du Contrai socialy il range la propriété au nombre des droits primitifs et fondamentaux dont la société assure la jouissance à l'individu, et qu'il s'attache à en légitimer l'origine. Ailleurs, il indique les moyens d'enseigner à l'enfance la nature et la sainteté du droit de propriété, qu'il fait reposer sur ses véritables bases, l'occupation et le travail (1). 11 résume dans un exemple ingénieux et charmant les idées les plus profondes et et les plus justes qui aient été émises sur ce sujet. Rousseau ne se sépare pas moins profondément des doctrines communistes, quand il traite les grandes questions morales et philosophiques qui dominent tous les problèmes de la politique et de l'économie sociale. Tandis que le communisme abou-
(I) Emile, t. I, p. 140.
tu, par une pente fatale, à l'abolition de la famille, proclame la légitimité des passions, surexite les appétits physiques, et n'assigne à l'homme d'autre fin que le bonheur terrestre, Rousseau défend la sainteté du lien conjugal, célèbre le triomphe du sentiment du devoir sur les impulsions du désir, exalte les inspirations de la conscience^ le mépris des jouissances matérielles, et montre, dans la perspective d'une autre vie, le plus noble mobile de nos actions et l'explication des soufirances physiques et des douleurs morales qui nous assiègent ici-bas.
Cependant, Rousseau n'est pas sans reproche. S'il défendit souvent les saines doctrines de la famille et de la propriété, d'un autre côté il posa des principes incompatibles avec le maintien de ces grandes institutions. Il fit reposer l'existence de la société sur un prétendu contrat qui laissait l'indépendance individuelle sans garantie contre le despotisme des masses. Il soutmt que la propriété, mconnue dans l'état de nature tel qu'il l'entendait , n'était qu'une création sociale. Il attribua donc à la société, représentée par le pouvoir politique, un droit souverain sur les biens de ses membres. C'était autoriser toutes les violations de la propriété, pourvu qu'elles fussent couvertes du manteau de la légalité; c'était frayer la voie au communisme, qui n'est autre chose que l'absorption de la propriété individuelle par la société, le plein et entier exercice du droit que Tauteur du Contrat social accordait à l'État.
Enfin, Rousseau fut l'un des principaux fauteurs de cet enthousiasme classique pour les répubUques de l'antiquité, qui entraîna la plupart des écrivains du XVIII® siècle dans les plus déplorables erreurs. Dominé par le souvenir des institutions de Lycurgue et des lois agraires de Rome, dont le véritable caractère lui échappait, il rêva une égalité de fortunes inconciliable avec la liberté du travail et le dévçr
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loppemenl de Tinduslrie (1). Pour la faire régner, il proposa d'enlever à tous les citoyens les moyens d'accumider ; d'établir l'impôt progressif, et d'en aggraver la rigueur au point d'absorber tout le superflu; de frapper le luxe d'impôts somptuaires (2). Il est certain qu'avec de pareils moyens, l'égalité absolue ne tarderait pas à régner ; mais ce serait l'égalité dans la misère. Qu'on se figure une société dont les lois feraient systématiquement obstacle à l'accumulation, à la formation des capitaux, ôteraient aux citoyens l'espoir de jouir du fruit de leur travail et d'améliorer leur situation, enûn auraient pour but avoué la spoliation de quiconque dépasserait la moyenne de la pauvreté commune : une telle société ne tarderait pas à être envahie par l'insouciance et la paresse ; elle retournerait rapidement à la barbarie. La poursuite de l'égalité absolue des fortunes pouvait encore se concevoir dans les cités antiques, où il ne s'agissait que de répartir, entre les membres d'une aristocratie guerrière, le produit du travail des esclaves et le butin fait sur l'ennemi. C'était l'égalité des brigands partageant les dépouilles. Mais, dans une société fondée sur la liberté du travail, prétendre établir une telle égalité, c'est conunettre un monstrueux anachronisme, c'est détruire le mobile de l'activité, l'aiguillon de l'industrie. Si vous supprimez le fouet et les chaînes de l'esclave, il ne reste plus qu'un stimulant capable d'éveiller et d'entretenir l'énergie productive : c'est, pour chaque homme, le légitime espoir de jouir des fruits de son travail, de transmettre à ses enfanls le produit de ses épargnes. Je ne parle point de l'ascétisme qui a pu, dans quelques communautés monasti({ues , suppléer, jusqu'à un certain
(1) Contrai soc'ud, liv. l, cliap. IX, note.
(2) Discours sur l économie politique^ p. 30, 55 et 61 ; édition Roy^ Amsterdam, 1772.
228 HISTOIRE DU GOMUUiaSME.
points rintérèt personnel et de famille. C'est un sentiment qui n'est accessible qu'à un petit nombre de natures exceptionnelles.
Le système préconisé par Rousseau n'est autre que celui dont Platon a posé les bases dans le Lit? re des Loisy ce résumé des utopies égalitaires de l'antiquité. C'est une transaction entre deux principes inconciliables, la propriété individuelle et l'égalité absolue^ transaction qui doit se résoudre ou dans la communauté, qui seule assure l'alité, ou dans la propriété franchement acceptée. Platon avait présenté ce système bâtard sous son véritable jour, quand il le déclarait inférieur à la communauté et destiné à y aboutir. Horus, Campanella etHorelly en avaient constaté l'impuissance; ils avaient montré dans l'abolition de la propriété la conséquence nécessaire du principe de l'égalité absolue. Rousseau, esprit moins philosophique, logicien moins profond, n'a pas aperçu le résultat final de ses théories ; il a cru de bonne foi à la possibilité de faire passer sur toutes les existences un inflexible niveau, sans sacrifier la propriété. Pour lui, les lois agraires et limitatives ont été le dernier terme dans la voie de Tégalité, tandis qu'elles ne sont qu'une étape sur celle du communisme. Mably, qui s'inspira des écrits du philosophe do Genève, qui puisa, comme lui, aux sources de l'antiquité, a vu plus loin et plus juste lorsqu'il a conclu à la communauté.
Enfin, dans l'ordre politique, Rousseau, dominé par ses préoccupations classiques, commit d'autres erreurs non moins graves que celles qu'il avait professées en matière d'organisation sociale. Il méconnut la valeur du gouvernement républicain représentatif ; il ne comprit d'autre liberté que celle qui convie le peuple à délibérer éternellemeet sur la place publique, et restreint la société poHtique aux étroites limites d'une ville. Il poussa l'anachronisme jusqu'à regretter l'es-
clavage, qui lui semblait être la condition de la liberté des citoyens, et à proposer de substituer le fédéralisme qui perdit la Grèce antique à la puissante unité des nations modernes (1).
Cet engouement pour les républiques de l'antiquité, si remarquable chez Rousseau etMably, fut un caractère commun à un grand nombre d'écrivains du XVIIP siècle, habitués à contempler la Grèce et Rome à travers le prisme trompeur de l'éducation classique . C'est ainsi qu'Helvélius préconisa la loi agraire, l'abolition des monnaies, l'éducation commune et la division de la France en petites républiques confédérées, et que Montesquieu lui-môme, malgré l'étendue de son génie, paya son tribut d'éloges à l'austérité Spartiate. Les lois de Lycurgue se retrouvent au fond de la plupart des projets de réforme proposés à cette époque, et dont la réalisation, vainement tentée pendant la révolution française parles partis les plus exaltés, eût fait rétrograder l'humanité de vingt siècles et tari la source de la civilisation.
Mais Rousseau et ses contemporains s'inspirèrent d'exemples plus étranges encore que les institutions d'un petit peuple du Péloponèse. Les découvertes faites par Cook et Bougainville dans la mer du Sud^ les récits des mœurs des sauvages du Canada, exercèrent sur les esprits les plus éminents de cette époque une influence extraordinaire. Les Otaïtiens et les Hurons partagèrent avec les Spartiates le privilège de servir de modèles aux doctrines sociales du siècle dernier. On connaît l'enthousiasme du philosophe de Genève pour la vie sauvage. Diderot écrivit un Supplément au Voyage de Bougainville , dans lequel il professa sur l'amour libre les plus extravagantes théories. Selon lui, la nature nous invite à la plus complète promiscuité. Nos idées sur le
(1) Contrat social^ liv. 111, chap. XV.
230 UISTOIUE DU COMMUNISME.
mariage et la chasteté ne sont que de ridicules préjugés. Les habitants d'Otaïli^ ces hommes primitifs , nous enseignent que la seule loi des rapports des sexes doit être l'impulsion du désir. Beaucoup d'autres s'engagèrent dans la même voie, et déclamèrent, au nom de la nature manifestée par la sauvagerie , contre les institutions les plus respectables. Étrange aberration que celle qui portait ces intelligeih ces, développées par la civilisation, à chercher le type de la perfection humaine chez des peuplades plongées dans les ténèbres de la barbarie !
Il serait trop long d'énumérer tous les écrivains du siècle dernier qui, en poursuivant avec trop d'ardeur le redressement des abus ^ le perfectionnement de la société, ont dépassé les limites d'une sage critique^ et prêté, par d'imprudentes parx)Ies, des armes aux adversaires de la propriété. Ce ne fut pas seulement parmi les admirateurs des cités antiques que se produisirent ces exagérations. On vit un panégyriste du despotisme et un partisan de la monarchie représentative s'abandonner aussi à cette fâcheuse tendance, qui pousse les promoteurs d'idées nouvelles à frapper fort plutôt qu'à frapper juste. Tels furent Linguet et Necker. Animés d'une généreuse sympathie pour les classes vouées aux plus humbles travaux, ils répétèrent les plaintes que Morus avait le premier fait entendre sur leur sort. Ils tracèrent de la condition des prolétaires des tableaux chargés des plus sombres couleurs, et proférèrent de ces paroles amères qui, recueillies par les masses, se traduisent en épouvantables excès.
Dans sa Théorie des Lois cicileSy publiée en 1767, Linguet reproduit les déclamations paradoxales de Rousseau .contre la société, et déplore Tinévitable inégalité des conditions. Il présente les pauvres commes soumis par les riches à une exploitation systématique et à un odieux despotisme.
Il compare la situation du prolétaire moderne à celle de Tesclave antique, et n'hésite pas à donner la préférence à celle-ci (1). L'idée de Linguet a été reproduite et développée de nos jours par les écrivains ultrà-démocratiques.
Necker fit entendre des récriminations analogues, dans son célèbre livre sur le commerce des grains. Comme Mably, il cherchait à réfuter les doctrines de l'école de Quesn^y , qui tendaient à constituer au profit de la propriété foncière un monopole dangereux, et à compromettre^ par la liberté illimitée de l'exportation des céréales, la sécurité de l'approvisionnement national. Necker protesta éloquemment, au nom de l'intérêt des masses, contre cette application excessive du principe de la liberté commerciale ; mais il se laissa entraîner à présenter sous l'aspect d'une épouvantable tyrannie les droits résultant de la propriété, qu'il proclamait cependant la seule base possible de l'ordre social. Il devança la fameuse théorie de l'exploitation de l'homme par l'homme, et il contribua ainsi à soulever des haines et des passions terribles, devant lesquelles devait éclater toute l'impuissance de ses bonnes intentions.
Les communistes et les socialistes modernes se sont emparés des imprudentes déclamations de Necker, de Linguet, et de quelques autres écrivains de cette époque, qui se sont engagés dans la même voie. Us en ont cité les passages les plus véhéments , en les isolant de ceux qui pouvaient leur servir de correctif, heureux de trouver des arguments contre la propriété dans les ouvrages mêmes de ses défenseurs. Cet exemple doit faire comprendre aux hommes véritablement dévoués aux principes d'ordre et de liberté, combien il faut apporter de prudence et de réserve dans la critique des iiistiutions sociales et politiques. Trop souvent il arrive qu'en
(i) VoirUnguet, Théorie (fciXoii«iVtlM,.Uf .1, etUt. T,cliap, XXX.
combattant l'abus d'un principe bon en soi , Pon compromet ce principe lui-même par une ardeur irréfléchie. Alors, au lieu de travailler à l'amélioration de la société , on prèle involontairement appui aux passions subversives, aux doctrines anarchiques. Tel a été le sort des écrits que nous venons de signaler. Dirigés seulement contre les abus de la propriété, ils sont devenus une arme redoutable entre les mains de ceux qui aspirent, non à perfectionner, à épurer le principe de la propriété, mais à le détruire.
Brissot de Warville. — Recherches philosophiques sur le droit de propriété et le vol.
Brissot résume toutes les mauvaises doctrines du XVIIIe siècle. — U nie la propriété et développe les théories professées depuis par M. Proudhon. — Il nie la famille. — Il préconise le retour à la barbarie. — Il conclut par Texcitation au pillage et au meurtre. — Il renonce à ses erreurs.
Nous avons vu Morelly et Mably proclamer le communisme, Rousseau proférer sur la civilisation des anathèmes contradictoires et sans portée, faire le panégyrique de la sauvagerie, préconiser Tégalité absolue et poursuivre la restauration des républiques de l'antiquité. Nous avons vu plusieurs de ses contemporains professer des doctrines analogues ; Diderot se livrer sur le mariage et la famille aux débauches de l'imagination ; enfin des partisans de la propriété, cédant à un vain amour du paradoxe, parler d'elle comme ses ennemis.
Il devait se trouver un homme qui prît à tâche de recueillir et de résumer toutes ces erreurs, de les combiner avec le grossier matérialisme des d'Holbach et des Lamet*
trie, et de concentrer ces poisons dans un pamphlet, où la violence n'est égalée que par le cynisme. Cet homme fut Brissot de Warville, depuis si fameux dans larévolution française; ce livre, ce sont les Recherches philosophiques sur le droit de propriété et le vol.
C'est en 1 780 que parut pour la première fois ce déplorable écrit. Son auteur en développa le texte primitif dans une édition subséquente, la seule que nous ayons pu consulter (1). La rareté de cet ouvrage, l'analogie qu'il présente avec certaines déclamations modernes auxquelles il semble avoir servi de modèle, donnent de l'intérêt à son analyse; aussi n'hésitons-nous pas à le citer avec quelque étendue.
La sévérité excessive des lois contre le vol et la nécessité de les adoucir sont le prétexte qu'invoque Brissot pour diriger les plus virulentes attaques contre la propriété, le mariage et tous les principes de morale sur lesquels repose l'ordre social. « Les erreurs enseignées par nos anciens ju- « risconsultes et publicistes, dit-il dans son introduction, « celles débitées par une secte moderne qui a beaucoup écrit (L sur la politique (2), m'avaient engagé i rechercher l'ori- « gine de la propriété. Je me suis convaincu par mes re- « cherches que, jusqu'à présent, on avait eu de fausses idées « sur la propriété naturelle; que la propriété civile lui était a contraire; que le vol, qui attaque cette dernière, ne doit a point être puni lorsqu'il est conseillé par le besoin naturel; <( que nos lois sur ce crime doivent être plus humaines. « Peut-être m'accusera- t-on de vouloir détruire ces lois.
(1) Cette deuxième édition a été réimprimée dans la coUection intitulée Bibliothèque philosophique du Législateur, Berlin, 1782, t. VI, p. 266.
(2) Brissot veut parler des économistes de l'école dd Quemay/ que Ton a caractérisés par le nom de physiocrates. ' '
234 HISTOIRE DU GOHHUrdSaiS.
€ Ma réponse est simple : on ne les rendra respectables et <c solides que quand elles seront justes; elles seront justes <c lorsqu'elles ne passeront pas les bornes de la nature. « Je montre ces bornes ; pourrais-je être coupable? Si mes ^ opinions sont extraordinaires, est-ce ma faute ? n'est- « ce pas plutôt celle de ceux qui se sont écartés de la <i nature?...»
Brissot se pose donc d'abord cette question : Qu'est-ce que la propriété dans la nature ?
Il distingue la propriété naturelle et la propriété telle qu'elle existe dans la société. Celle-ci n'est, selon loi, fondée que sur le caprice des premiers législateurs ; elle est mobile et changeante. La propriété primitive , au contraire, est un droit immuable, inaliénable, dont l'existence des êtres est le titre et le but. Il faut remonter à l'origine de ce droit par l'observation et le raisonnement, au lieu de s'éga* rer dans les routes tortueuses tracées par les jurisconsultes.
Pour remonter à cette origine, Brissot se livre à une dissertation abstraite sur le mouvement essentiel et accidentel à la matière, et le mouvement spontané qui constitue la vie. Il arrive à cette conclusion <ic que la propriété est la faculté € qu'a l'animal de se servir de toute matière pour conserver « son mouvement vital > (page 274). Il voit dans cette formule l'expression d'une loi générale de la nature, qui fait de la destruction des corps les uns par les autres, la condition du mouvement.
Brissot se place donc, dès le début, sur le terrain du plus grossier matérialisme. Il assimile l'espèce humaine aux animaux; il méconnaît la vraie source de la propriété, qui réside dans la liberté et la raison de l'homme, dans le respect dû au travail par lequel se manifeste la puissance créatrice de son intelligence. La propriété est essentiellement spiritualiste ; elle a ses racines dans les profondeurs de
'âme humaine. On comprend que les matérialisles soient fatalement entraînés à sa négation.
Après avoir donné cette définition de la propriété^ l'auteur se demande pourquoi Ton est propriétaire ? Quels sont les propriétaires? Sur quoi le droit de propriété peut être exercé? Quel est le terme de la propriété naturelle?
On est propriétaire, dit-il, parce qu'on a des besoins. Mais il y a diverses espèces de besoins : les besoins naturels, et les besoins factices, de caprice. Quels sont les besoins naturels ? — La nutrition, — l'exercice des membres^ — l'union des sexes. Brissot^ se faisant l'écho de Diderot, critique amèrement les entraves que la société apporte à la satisfaction de ce dernier besoin, c Homme de la nature, e: s'écrie-t-il, suis donc son vœu, écoute ton besoin; c'est «c ton seul maître, ton seul guide. Sens-tu s'allumer dans (k tes veines un feu secret à l'aspect d'un objet charmant ? <c Sens- tu dans ton être un frémissement, un trou- <;: ble ? Sens-tu s'élever dans ton cœur des mouvements K impétueux (1)?... La nature a parlé; cet objet est à toi; (( jouis. Tes caresses sont innocentes, tes baisers sont purs. « L'amour est le seul titre de la jouissance, comme la faim a l'est de la propriété (2). > A l'appui de ces révoltantes doctrines, Brissot invoque l'exemple concluant des sauvages nouvellement découverts dans la mer du Sud.
Après quelques phrases consacrées à établir que les choses nécessaires à la vie varient suivant les climats , l'auteur aborde ce qu'il appelle les besoins du luxe.
€ Ce n'est point, dit-il, pour satisfaire ces besoins créés € par le caprice ou le luxe, que la nature nous a conféré le « droit de propriété concentré dans les seuls besoins natu-
(1) Je supprime un passage par trop cynique.
(2) Bibliothèque philosophique du LépsUUmr, t. Yl, p. 284.
236 HISTOIRE DU GOMMUNISME.
(T rels. C'est violer ce privilège, c'est en outre*passer les « bornes que de l'étendre plus loin.
(L Homme superbe, à ta porte des malheureux meurent « de faim j et tu te crois propriétaire ! tu te trompes ; les vins <c qui sont dans tes caves, les provisions qui sont dans ta <c maison, tes meubles, ton or, tout est à eux, ils sont mai* « très de tout. Voilà la loi de la nature.
« En pourrait-on douter lorsqu'on jette les yeux soit sur (L les animaux, soit sur les mœurs de ces sauvages qui n'ont <9[ pas le malheur d'être civilisés... Chez la plupart de ces (L petites peuplades de sauvages errantes dans l'Amérique, € les provisions de chasse, de pêche, sont en communau- « té. Un Otahitien pressé par le besoin de l'amour, jouit « aujourd'hui d'une Otahitienne, et le lendemain la voit « passer avec indifférence dans les bras d'un autre. Ces <r peuples, jetés dans une île à l'extrémité du monde, ont c conservé les notions primitives du droit de propriété, « entièrement effacées en Europe. Persuadés que ce droit « finit où le besoin cesse^ ils se regarderaient comme indi* c gnes d'exister^ s'ils dérobaient à leurs semblables des cho^ <r ses dont ils n'ont pas besoin. Yoilà pourquoi ils offrirent « avec tant de bonne foi leurs femmes à nos Français qui « débarquèrent dans leur île. En Europe ces mœurs parais** <( sent bizarres. Les femmes ne sont pas toujours à ceux qui ^ en ont besoin, mais à ceux qui les achètent. Ils veulent (L jouir seuls ; comme si un ruisseau n'était pas destiné à a désaltérer le loup et l'agneau, comme si les arbres ne « produisaient pas leurs fruits pour tous les hommes. >
Pour confirmer cette théorie , l'auteur invoque encore l'exemple des Spartiates, et celui de quelques peuples sauvages des Indes orientales, qu'il ne nomme pas.
« Cependant , continue Brissot ^ ce serait tomber dans «L l'erreur que de croire que, dans la nature, il doit y avoir
LE DlX-ËUlflÉHE SlÊOÉé ^31
(d égalité parfaite entre les propriétés. Tous les animaux <r n'ont pas une égale quantité de besoins ; les uns sont plus « forts, les autres plus faibles ; ceux-ci digèrent plus promp- « tement, ceux-là ont plusieurs estomacs et les ont fort « larges. La nourriture étant proportionnée aux besoins, il en ce résulte que le droit de propriété est plus grand, plus étendu € dans certains animaux. Le système de l'égalité des pro- « priélés est donc sous ce rapport une chimère que Ton « voudrait en vain réaliser parmi les hommes. Quoiqu'ils « soient semblables par leur organisation, elle diffère sous <i beaucoup d'aspects. Leurs besoins ne sont pas les mêmes. « Puis donc que les besoins des hommes diffèrent soit en « qualité, âoit en quantité, ils ne peuvent pas être égalées: ment propriétaires. Ainsi, ce système de l'égalité des for- <x tunes que certains philosophes ont voulu établir est faux « dans la nature.
« Cependant on peut dire qu'il est vrai sous d'autres râper ports. Il est, par exemple, des financiers enrichis par le « pillage de l'État, qui possèdent des fortunes immenses. Il « est aussi des citoyens qui n'ont pas un sou en propriété, ce Ces derniers ont pourtant des besoins, et les autres n'en « ont sûrement pas proportionnément à leurs richesses. « Double abus conséquemment. La mesure de nos besoins « doit être celle de notre fortune ; et si 40 écus sont suffire sants pour conserver notre existence, posséder 200,000 « écus est un vol évident, une injustice. On a crié contre « la petite brochure de l'homme aux AO écus (i). L'auteur y « prêchait de grandes vérités. Il y prêchait l'égalité des for- « tunes, il y prêchait contre la propriété exclusive, car la « propriété exclusive est un vol dam la nature.
(1) Vîlomme aux quarante écus est un conte satiricitie de Voltaire, dirige contre le système exclusif des économistes,
â38 tltiSTôitiË Dti Goitatnmsitc.
« On a rompu l'équilibre que la nature a mis entre totis « les êtres. L'égalité bannie, on a vu paraître ces distinctions « odieuses de riches et de pauvres. La société a été partagée « en deux classes : la première de citoyens propriétaires^ « la deuxième, plus nombreuse, composée du peuple, et, pour « affermir le droit cruel de propriété, on a prononcé des « peines cruelles. L'atteinte portée à ce droit s'appelle vol, € et pourtant le voleur dam Vétat naturel est le riche , « celui qui a du superflu. Dans la société le voleur est celui « qui dérobe ce riche. Quel bouleversement d^idées ! »
Qui ne reconnaît dans ce passage deux formules données de nos jours comme nouvelles, et devenues tristement célèbres : celle de la proportionnalité des droits aux besoins professée par M. Louis Blanc, et celte définition deH. Prondhon :
LA. PROPRIÉTÉ c'est LE VOL ?
Mais ce n'est point là le seul emprunt que M. Proudhon ait fait à son devancier. Tous les paradoxes qu'il a développés dans ses Mémoires sur la propriété, Brissot les avait soutenus avant lui. La négation de la légitimité de l'occupation primitive , la proscription du loyer et du fermage. In possession substituée à la propriété : toutes ces prétendues nouveautés se trouvent exposées dans les Recherches philosophiques sur le droit de propriété et te t?o/. Pour s'en convaincre, il sufOt de rapprocher les passages suivants de l'analyse que nous donnons plus loin des doctrines proudhoniennes.
€ Jacques se dit propriétaire d'un jardin. Y a-t-il plus de « droit que Pierre? Non, certainement. Les parents de c Jacques lui ont, à la vérité, transmis cet héritage ; mais en « vertu de quel titre le possédaient-ils eux-mêmes ? Re- « montez si haut que vous voudrez, vous trouverez toujours « que le premier aiû s'est dit propriétaire n'avait aucun ti- « tre.
LG Dlï-mJîîIËHE SIÈCLE* ^39
a iPous les jurisconsultes partent de la règle primo oc- « cupanti. Quelques-uns l'ont adoptée ; peu l'ont trouvée « satisfaisante. Où est écrite cette règle ? Qu'on nous montre « un droit de la nature où elle l'ait consacrée. Si le possesc seur n'a aucun besoin, si j'en ai, voilà mon titre qui dé- <K truit la possession. Si tous deux nous sommes sans besoin, « aucun de nous n'y a droit. Dans le cas contraire, c'est e: une question de statique.
^ Le besoin est donc le seul titre de notre propriété. Il « résulte de ce principe que, lorsqu'il est satisfait, l'homme « n'est plus propriétaire. Il résulte que le droit de propriété « est si intimement lié avec l'usage de cette propriété, qu'on « ne peut les supposer séparés. Car supposer un homme « propriétaire sans exercer la propriété, c'est supposer que <r ses besoins sont satisfaits... Or, à ce point finit son titre « de propriété.
« D'un autre côté, comment supposer un homme se ser- « vant de la matière sans en être propriétaire ? Ce serait « une contradiction dans les termes. Si l'homme n'est pro- « priétaire que lorsqu'il fait servir la matière à ses besoins, ce c'est supposer l'absurdité la plus révoltante que de le sup- « poser se servant de la matière sans en être propriétaire.
^ Ces observations démontrent palpablement combien « les principes reçus sur la propriété civile sont antinalu- « rels. Car, le moyen de concevoir dans la nature un être a qu'on appelle fermier ? Le moyen de concevoir l'existence « d'un individu à deux cents lieues de ses terres, qui s'an- « nonce le propriétaire dfe trois cents arpents, dont il ne ^ connaît pas même la situation ? ...
€ D'après les principes que nous avons posés, que penc sera-t-on d'un pareil droit de propriété, invoqué par tous « les hommes dans la société, prôné par tous les écrivains « de nos jours; de ce droit précaire auquel les rois ne peu-
240 HISTOIRE DU COHimmStfK.
« venl porter la main sans exposer leur télé ? Oa croit qu'il « découle de la nature ; tous les politiques le crient au « oreilles du vulgaire. Hommes justes, comparez et jugez.
a Le droit de propriété que la nature accorde aux hom- (L mes n'est restreint par aucune borne que celle du besoin « satisfait; il s'étend sur tout et à tous les êtres. Ce droit « n'est point exclusif ; il est universel. Un Français a dans « la nature autant de droits sur le palais du Mogol^ sur le « sérail du sultan, que le mogol et le sultan lui-même. Point « de propriété exclusive dans la nature. Ce mot est rayé de « son code. Elle n'autorise pas plus l'homme à jouir <c exclusivement de la terre que de l'air, du feu et de l'eao. < Yoilà la vraie propriété, la propriété sacrée, la propriété € que les rois doivent respecter, qu'ils ne doivent jamais « violer impunément. C'est en vertu de cette propriété que « ce malheureux affamé peut emporter, dévorer ce pain, « qui est à lui, puisqu'il a faim. La faim, voilà son litre. Ci- « toyens dépravés, montrez un titre plus puissant. Vous « l'avez acheté, payé ; malheureux! il n'est ni à vous ni a h vos vendeurs, puisque ni l'un ni l'autre vous n'aviez « besoin.
« Quelle est cette autre propriété sociale, qui a emprunté « les traits de cette propriété naturelle, et qui, sous ce mas* « que imposant, a su s'attirer une vénération qu'elle ne mé- « rite pas, des défenseurs aveuglés par le désir de la jouis- « sance exclusive ? C'est celte propriété que réclame ce « riche financier qui a bâti de superbes palais sur les rui- (c nés de la fortune publique ; ce prélat avide qui nage dans A l'opulence ; ce bourgeois oisif, qui jouit paisiblement « tandis que le journalier malheureux souffre. C'est celte « propriété que réclame ce seigneur jaloux de ses droits , « qui ferme de murs ses parcs, ses jardins. C'est cette pro- ^ priété qui a créé les serrures, les portes, et mille autres
LE DlX-BVITIÈlfE SIÈCLE. 241
« invenlions qui cantonnent l'homme, l'isolent, protègent les « jouissances exclusives, fléau du droit naturel. Le carac- « 1ère, en effets de la propriété naturelle, c'est d'être uni- € verselle. Les propriétés sociales sont individuelles, parti- « culières ; ces deux droits sont donc absolument contraia: res : et on leur donne la même origine, les mêmes attri- « buts !
<r Si le besoin est le seul titre de propriété de l'homme, « si la satisfaction en est l'unique terme, ne doit-on pas « rejeter les systèmes de ces écrivains qui l'ont fait reposer « dans la force ou dans l'antériorité de possession ? > (pages 322-24).
Quelle organisation sociale Brissot va-t-il donc préconiser ? Qui reconnaîtra les besoins de chacun ? Si le besoin de plusieurs hommes concourt sur le même objet, qui jugera celui dont les appétits doivent être satisfaits de préférence ? Ne faut-il pas une loi de répartition, une règle, une autorité destinée à maintenir le bon ordre, à assurer le respect du droit résultant des besoins de chacun ? Dès lors reparaît l'attribution exclusive et personnelle de certains objets à chaque individu, et la propriété se reconstitue par la garantie accordée à la possession (4). Pour échapper à cette
(1) On a objecte aTcc raison aux communistes que la suppression absolue de la propriété ne saurait même se concevoir. Sous le régime de la communauté la plus complète, l'individu est au moins propriétaire des objets qui lui sont distribués, dans Tintervalle qui s'écoula entre le moment où il les reçoit et celui où il les consonmie. C'est la bizarre question des moines cordeliers et des franciscains du XIV<> siècle. Les cordeliers renonçaient, par leurs vœux, h. toute espèce do propriété. Le cordclicr qui recevait son pain de chaciue jour, en était*» il propriétaire? Oui, disaient les franciscains. Donc, le cordelier qui mange viole la constitution de son ordre; il est infidèle à ses vœux; donc il est en état de péché mortel par cela seul qu'il existe. Les cordeliers répondaient de leur mieux^ et de part et d'autre on entassait des montagnes de syllogismes. — « L'empereur et les gibeliBS se dccla-
m tilSTOIRE DU COIÉHUNISMÊ.
nécessité, il faut nier la sociabilité de l'homme, le ramena à la yie sauvage, le faire descendre au niveau de la brute. Brissot n'hésite pas. Il proclame que, pour l'homme, la vie sauvage est seule légitime, seule conforme à la nature. Plus raisonnable et plus logique dans ses aberrations que les modernes partisans des mêmes doctrines, il reconnaît que la conséquence de ses principes, c'est la destruction de la civilisation, le retour à la barbarie.
<r L'homme, s'écrie-t-il, a droit sur tout ce qui peut sa- € tisfaire ses besoins. Leur extinction, voilà leur borne... € L'homme est de tous les pays, maître de toute la terre, a maître d'en asservir tous les êtres à son besoin. 11 coio- ( mande à l'univers entier. Les airs^ la terre, les eaux, le € feu, tous les éléments s'empressent d'exécuter ses ordres, € de satisfaire ses goûts. Rien n'arrête sa marche puissante,
« rien ne s'oppose à ses droits. Us s'étendent sur tout
« Tel est l'homme dans l'état de nature. Celui des sociétés, « abâtardi par nos institutions, dégradé de sa pureté pri- <i: mitive, ne respire plus que l'esclavage. Plongé dans les <( horreurs de la faim , il demande Taumône humble- <xi ment, et il est aussi propriétaire que celui qui la lui ^ donne.
« Mais, si nous voulons voir l'homme vraiment grand, <r vraiment propriétaire, considérons ce sauvage né dans les « forêts du Canada. :»
L'auteur trace alors un brillant tableau des charmes (le la vie sauvage. Il montre le chasseur poursuivant le gibier dans la profondeur des forêts, et promenant dans de
« rcTcnt pour les cordclicrs, le pape et les guelfes contre les cordcliers. « De là, une guerre de cent ans ; et le comte du Mans^ qui fut depuis « Philippe de Valois, passa les Alpes pour défendre TÉ^lise contre les « Visconti et les cordeliers. » — Chateaubriand, Analyse raisonnét de l'histoire de France.
LE DIX-HUITIÈME SIËaE. 243
vastes solitudes sa fière indépendance, c Là , point de mu- « railles, de parc, de garde-chasse, de seigneurs jaloux. (S. Tout est à lui, il est maître de tout.
^ La nature allume dans son cœur le feu de l'amour. S'il « se présente à ses yeux un de ces objets charmants qui a Tembellissent, si le même feu l'embrase, ils sont époux ; (T ils ne se font point de serment, ils s'aiment parce qu'ils « ont besoin de s'aimer. Ce besoin satisfait, le titre d'époux « disparaît. 3>
Nous ne réfuterons pas longuement les sophismes et les erreurs que Brissot accumule sur le rôle de l'homme dans la nature et les conditions de la vie sauvage. Jeté nu sur la terre nue (1), l'homme n'est point ce dominateur superbe qu'il nous représente comme exerçant sur les éléments un empire souverain. La nature ne se courbe point devant lui docile et obéissante, elle se montre rebelle et hostile , et ne se manifeste d'abord à lui que par l'aiguillon de la douleur et du besoin. Ce n'est que par une lutte acharnée, à force de travail et de persévérance, qu'il parvient à la soumettre en partie à son empire. La matière brute ne devient susceptible de satisfaire ses besoins, n'acquiert de valeur utile, qu'autant que sa main l'a recueillie, façonnée, humanisée pour ainsi dire. En l'absence du travail humain, il n'y a point de biens dans la nature. Donc, soutenir que la nature a prodigué tous les biens à l'homme, c'est proclamer une contrevérité, un non-sens. L'homme ne reçoit rien gratuitement d'elle ; il ne possède, il ne consomme que ce qu'il a conquis, ce qu'il a créé. De là naît la propriété. L'individu qui, saisis-
(1) Natura... hominem nudum^ et in nudâ humo^ natali die abjicit ad va^tus statim et ploratum... (PUnii, Naturalhistor., lib. Vil). — Pline avait bien jugé la condition de Thomme : « La nature, dit-il, « vend bien cher à rhomme les grands dons qu'eUe lui fait ; peut-être (( même est-elle pour lui moins mère que mar&tre. » Ibid»
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sant un fragment de matière, a mis en loi une utilité qd qui n'y était pas, a sur lui un droit exclusif et souverain ; celui qui, arrachant les broussailles et les ronces^ déchirant péniblement le sein de la terre, a fait succéder la fécondité à sa stérilité primitive, celui-là doit jouir seul d'une fertilité conquise au prix de ses sueurs.
Cette fausse idée de la libéralité de la nature envers l'homme, est la source première de l'erreur des conununistes et des adversaires de la propriété. Tous partent de ce principe formulé par Babeuf dans le premier article du manifeste des égaux : la nature a donné à tous les hommes un droit égal à tous les biens. Principe dont la fausseté devient manifeste^ dès que l'on substitue au mot biens son équivalent. Les biens, c^est-à-dire les choses susceptibles de servir à nos besoins, n'étant que le produit du travail individuel, l'argument des communistes se traduit ainsi : La nature a donné à tous les hommes un droit égal sur le produit du travail de quelques-uns. Proposition dont l'absurdité n'a pas be« soin de démonstration.
Quant aux déclamations de Brissot sur la vie sauvage, qui ne sont qu une ampliûcation et une exagération de celles de Rousseau, elles ne méritent point qu'on s'y arrête. Qui ne voit que ces prétendus hommes de la nature ne sont que des êtres de fantaisie, le rêve d'imaginations malades ? Le sauvage lui-même est propriétaire ; il l'est de ses terrains de chasse, de ses armes, de son chétif mobilier et de ses troupeaux. Le sauvage ne s'unit pas au hasard à sa femelle, comme les brutes. Il est époux, il remplit les devoirs de la paternité; il a une famille et conserve religieusement le souvenir de ses ancêtres ; dans ses migrations lointaines il emporte leurs os. Ainsi , l'homme plongé dans la barbarie reste encore fidèle à ces deux grandes lois de la propriété et de la famille qui, suivant la belle expression
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de Cicéron, forment partout et toujours le lien, le traité d'alliance du genre humain (1).
Pour épuiser les conséquences de son principe matéria* liste, Brissot devait aller jusqu'à placer l'homme au niveau de la brute. Il n'a point reculé devant ces excès de folie.
« Les animaux , dit-il , sont propriétaires ainsi que « l'homme. Organisation, besoins, plaisirs, sensations tout <c dans eux ressemble à notre être ; et nous voudrions les « priver du droit que la nature leur a donné sur toute la « matière ! Homme injuste, cesse d'être tyran ! L'animal <ic est ton semblable, oui, ton semblable ; c'est une vérité « dure ; peut-être même est-il ton supérieur. Il l'est s'il « est vrai que les heureux soient les sages. II n'éprouve (L point les maux cruels que tu te crées dans la société. ]»
Quelle conclusion Brissot tirera-U de ces odieuses théories ? Vers la fin de son livre, il semble renoncer aux principes subversifs qu'il a préconisés, et faire amende hono* rable à la propriété. On peut croire un moment que ses déclamations n'étaient, dans l'intention de leur auteur, qu'un jeu d'esprit, une hyperbole dont le correctif se serait trouvé dans son exagération même.
« Ce n'est pas, dit en effet Brissot, que je prétende con- « dure de là qu'il faille autoriser le vol , et ne pas respec- ^ ter les lois sur la propriété civile ; ces lois sont éta- (c blies, ces propriétés circulent sous leurs auspices. Si le « propriétaire n'était pas certain de retirer ses avances, si a le cultivateur n'était pas sûr de recueillir, toutes lester- « res resteraient en friche ; et que ie maux résulteraient a de là ! Sans doute, il faut que celui qui a travaillé jouisse <i( du fruit de son travail. Sans cette faveur attachée à la « culture, point de denrées, point de richesses, point de
(1) Fœdera generis humani.
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<( commerce. Défendons, protégeons donc la propriété ci- (( vile, mais ne disons pas qu'elle ait son fondement dans a. le droit naturel, mais sous le faux prétexte que c*est un « droit sacrée n'outrageons pas la nature, en martyrisant € ceux qui violent ce droit de propriété ^ (page 333).
Mais cette explication, qui n'excuserait point d'ailleurs tout ce qu'un jeu d'esprit aussi dangereux eût présenté d'imprudent et de coupable, ne saurait être admise. Le pamphlet de Brissot ne se réduit point aux proportions d'une protestation contre l'atrocité des supplices infligés aux voleurs. Les pages suivantes prouvent que ces quelques phrases en faveur de la propriété civile sont une simple précaution oratoire, un passe*port destiné à mettre i l'abri des rigueurs de la censure un ouvrage inspiré en réalité par cette haine furieuse, qui germe dans certaines âmes que dévorent la soif des jouissances et l'amer ressentiment de l'orgueil et de l'ambition déçue. Brissot renouvelle, dans son dernier chapitre, l'anathème qu'il a prononcé sur la propriété, et il termine par une provocation au pillage et à l'assassinat.
^ Si l'homme, dans la société même, s'écrie-il, conserve « toujours le privilège ineffaçable de la propriété que la na- « ture lui a donnée » (et par cette expression dérisoire, il entend le prétendu droit qu'aurait chacun de s'emparer de ce qu'il juge nécessaire à la satisfaction de ses besoins) « rien ne peut le lui ôter, rien ne peut l'empêcher de l'exerce car. Si les autres membres de cette société concentrent « dans eux seuls la propriété de tous les fonds de terre; « si, dans cette spoliation^ ceux qui en sont privés, forcés (( de recourir au travail, ne peuvent, par ' son moyen, se prov< curer leur entière subsistance, alors ils sont les maîtres a d'exiger des autres propriétaires de quoi remplir ces / besoins : ils ont droit sur leurs richesses ; ils sont mattres
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(f d'en disposer en proportion de leurs besoins. La force (f qui s'y oppose est violence. Ce n'est pas le malheureux (( affamé qui mérite d'être puni ; c'est le riche assez baror bare pour se refuser au besoin de son semblable ^ qui est (( digne de supplice. Ce riche est le seul voleur; il devrait c( seul être suspendu à ces infâmes gibets, qui ne semblent cr élevés que pour punir l'homme né dans la misère d'avoir a des besoins; que pour le forcer d'étouffer la voix de ^< la nature; le cri de la liberté; que pour le contraindre « à se jeter dans un dur esclavage, pour éviter une mort « ignominieuse. »
Le livre de Brissot se résume dans ce cri de haine contre tout ce qui possède^ dans cette excitation forcenée à la spoliation et au supplice des coupables du crime de propriété. Quant à tracer le plan d'un nouvel ordre social, Brissot n'y songe point. Ne lui demandez pas s'il est partisan de la communauté, ou de l'association, ou de la loi agraire, ou du droit au travail. Il ne pense qu'à détruire, il conclut à l'anéantissement de la civilisation, à la restauration de la barbarie.
Les affreuses maximes résumées dans les Recherches philosophiques sur le droit de propriété et le voly dernier mot du matérialisme du XVIII» siècle, devaient trouver un écho dans la révolution française. Le pillage en permanence, une brutalité impudente introduite dans les relations des sexes, l'athéisme et la proscription du dogme de l'immortalité de l'âme devinrent le programme de ce parti, dont le père Duchêne fut le cynique organe et les filles-mères les impudiques divinités. Que le livre de Brissot ait exercé une influence directe sur ce parti, on ne saurait en administrer la preuve; mais il est évident qu'il concourut puissamment, avec d'autres publications incendiaires, qui lui étaient en général inférieures sous le rapport du talent à enflammer
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les passions cruelles et cupides de ces hommes pervers, sur lesquels retombe en grande partie la responsabilité des atrocités commises pendant la terreur.
Cependant, il faut rendre cette justice à Brissot, qu'il ne persista point dans les déplorables erreurs et les dispositions haineuses qu'il avait contribué à répandre. Lorsque l'âge eut donné de la maturité à sa pensée, et qu'il se mêla au mouvement politique^ lorsqu'il lui fut donné de parler da haut de la tribune de la Convention, il né proféra plus d'invectives contre la propriété et la morale. Loin de là ; devenu l'un des chefs du parti girondin, il fut du nombre de ces éloquents, mais impuissants défenseurs de l'ordre social, qui s'efforcèrent d'opposer une digue au débordement des passions subversives. Il donna la main à cet illustre Vergniaud, qui devait réfuter en termes impérissables les fausses doctrines des niveleurs et des communistes de 93. EIn mourant pour cette noble cause^ Brissot expia ses premiers égarements .
C'est que Brissot subit l'influence qu'exerce inévitablement sur les esprits que le fanatisme n'a pas complètement aveuglés, la diff'érence des points de vue où ils se trouvent placés. Autre chose est d'étudier la société du sein delà foule et des bas-fonds de la médiocrité et de l'inexpérience, ou d'en contempler le vaste ensemble des hauteurs du pouvoir, et avec la perspicacité que donne l'habitude des affaires. Aussi, la plupart des hommes qui, après avoir professé des doctrines hostiles aux principes d'ordre et d'autorité, sont arrivés à participer au gouvernement, ont-ils ou renoncé à ces idées ou reculé devant leur réalisation.
Que de fois encore n'a-t-on pas vu des théoriciens intrépides s'efforcer de retenir leur disciples dans la voie des applications, et reconnaître, mais trop tard, le danger des prédications exagérées et des principes absolus ? Le XVUl"
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nous présente un remarquable exemple de ce dernier mène moral. Raynal, l'un des patriarches delà philoj de cette époque, l'un des plus fougueux adversaires du ir absolu, ne put voir sans effroi les restrictions impo- 3ar l'Assemblée nationale à l'autorité royale. Il crut • adresser à cette assemblée une lettre contenant sur nt des représentations et des conseils. Ce sont là des ;nements qui devraient rendre plus circonspects les s aventureux qui, sans s'être jamais trouvés aux prises es difficultés de la pratique, prétendent jeter la société in moule nouveau.
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