CHAPITRE XV
La réTOlation françaiie.
L'Assemblée constituante et la législatWe consacrent rinyiolahflite é la propriété. — Doctrines sociales professées par le parti exalté jusqu'au 10 août.
Au moment où éclata la révolution française, toutes les doctrines anti-sociales, toutes les utopies subversives avaient été hautement professées. Le communisme avait trouvé (Thabiles interprètes dans Morelly et Mably ; la négation de la propriété avait été hardiment proclamée parBrissot ; Rousseau avait tour à tour nié et affirmé la légitimité de la société elle-même ; quelques encyclopédistes, devançant les disciples de Fourrier, avaient proposé des plans d'association domestique et agricole, et développé le petit nombre d'idées raisonnables qui se trouvent au fond des excentricités phalanstériennes. Enfin, on avait vu les Necker et les Liuguet diriger contre la propriété, la libre concurrence, l'inégalité des conditions, ces critiques vagues, ces déclamations sans conclusion et sans justesse qui caractérisent le socialisme de nos jours. Ainsi, toutes les idées fausses et dangereuses auxquelles il est donné d'occuper l'attention publique, les hommes de 89 les avaient connues ; et ce n'est pas un de leurs moindres titres de gloire que de les avoir méprisées. Parmi ces matériauj^ mélangés que leurs léguaient les écri-
vains du XVIII* siècle , ils surent faire un choix judicieux ; ils séparèrent l'or pur du vil alliage, et repoussèrent avec dédain ces doctrines exagérées et impuissantes, dont l'importance actuelle sera la honte de la génération présente aux yeux de l'avenir. Ce ne furent pas seulement les hommes d'élite dont était composée l'Assemblée constituante qui discernèrent ainsi les vrais principes sur lesquels devait reposer la société nouvelle ; ce fut la nation elle-même : non pas, il est vrai, cette minorité qui, coifiëe du bonnet rouge et la pique à la main, alla plus tard étaler sou patriotisme mercenaire dans les sections en permanence et au pied de la guillotine ; mais cette immense majorité qui arrosait le sol de ses sueurs, fécondait par son intelligente activité le commerce et l'industrie, et par sa moralité, ses lumières et ses talents, faisait la vraie force de la France. Les cahiers des états-généraux, tout en réclamant l'abolition des privilèges et des monopoles, l'afiranchissement du travail, maintinrent le principe du respect de la propriété. Les électeurs de Paris furent ceux cpii le formulèrent avec le plus d'énergie et de précision (1). On peut croire qu'étant mieux à portée d'apprécier les attaques dont la propriété avait été l'ob jet dans la capitale du mouvement intellectuel, ils voulurent ainsi protester contre elles.
La nuit du 4 août consomma la destruction des privilèges. Droits féodaux, servitudes personnelles, justices seigneu* riales ; vénalité des charges de magistratures, immunités pécuniaires, inégalité des impôts, dîmes, annates, bénéfices ; jurandes et maîtrises, entraves de l'industrie et du commerce : tous les abus furent supprimés d'un seul coup. Mais, en même temps qu'elle déblayait le sol de la France des vieux débris du moyen âge, l'Assemblée constituante posait
(1) Histoire parlementaire de la Révolution, t. l, p. 320-340.
252 HISTOIRE DU GOHHDNISXE.
d'une main ferme les fondements de l'ordre ncavean. Bk consacra la propriété, le droit semblable pour tous de joé et de disposer à son gré du fruit de son travail, de lliéritage de ses pères ; la liberté : non cette liberté turbulentCi rebdk à toute autorité, qui ne se plaît qu'aux tumultueuses émotioBS de la place publique ; mais cette liberté calme^ r^;iilière d pacifique, qui assure à chacun le complet développeffledi de ses facultés et sa légitime part d'influence. Elle étabA la véritable égalité, l'égalité devant la loi, qui permet i l'homme de faire sa place dans le monde suivant son mérite et ses œuvres, et non cette égalité envieuse qui veut rabaisser tout ce qui s'élève^ enchaîner sur le lit de Procuste te individualités vigoureuses qui forment l'élite de l'humamlé. Enfin, en consacrant le principe du partage égal des héritages, elle consolida la famille, et tarit la source des jalousies, des divisions, qui naissaient trop souvent de l'institution aristocratique du droit d'aînesse.
Cependant, si l'Assemblée constituante ne se trompa jamais sur le fond des choses ; si elle proclama avec une admirable sûreté de jugement les grandes vérités sur lesquelles repose la société , ses membres les plus célèbres errèrent quelquefois dans le choix des raisons qu'ils invoquèrent pour les établir. C'est ainsi que Mirabeau, dans le discours sur l'égalité des successions en ligne directe, qui fut le dernier monument de son éloquence, défendit une cause juste par de détestables arguments. Imbu de la doctrine de Rousseau, qui suppose un élat antérieur à la société, cl fait reposer celle-ci sur une convention, Mirabeau soutint que la propriété n'est point la manifestation d'une loi primitive de la nature, mais une création sociale.
< Si nous considérons l'homme dans son état originaire, et « sans société réijlée avec ses semblables, disait-il, il pai< raît qu'il ne peut avoir de droit exclusif sur aucun objet
« fie la nature; car ce qui appartient également à tous « n'appartient réellement à personne. 11 n'est aucune partie « du sol, aucune production spontanée de la terre qu'un « homme ait pu s'approprier à l'exclusion d'un autre ^ homme. Ce n'est que sur son propre individu, ce n'est « que sur le travail de ses mains, sur la catane qu'il a « construite, sur l'animal qu'il a abattu, sur le terrain qu'il « a cultivé, ou plutôt sur le produit même de sa culture, a que l'homme de la nature peut avoir un vrai privilège ; « dès le moment qu'il a recueilli le fruit de son travail , le (n fonds sur lequel il a déployé son industrie retourne au « domaine général, etredevientcommunàtousleshommes.
<c Voilà ce que nous enseignent les premiers principes « des choses. C'est le partage des terres fait et consenti « par les hommes rapprochés entre eux, qui peut être re- « gardé comme l'origine de la vraie propriété ; et ce parte tage suppose, comme on voit, une société naissante, une « convention première, une loi réelle...
« Nous pouvons donc regarder le droit de propriété tel « que nous l'exerçons, comme une création sociale. Les € lois ne protègent pas ,. ne maintiennent pas seulement la « propriété, elles la font naître en quelque sorte^ elles la « déterminent^ elles lui donnent le rang et l'étendue qu'elle m occupe dans les droits du citoyen. »
De ces principes^ Mirabeau tirait la conséquence ^ que la société qui avait créé le droit de propriété, pouvait à son gré en limiter l'exercice et en régler la transmission. Tronchet développa les mêmes idées. Cazalès, seul, se rapprocha de la vérité. « La propriété, s'écria-t-il, est fondée sur le tra- € vail. ]» Mais^ dominé par ses préjugés aristocratiques, il prétendit déduire de cette proposition l'exclusion des filles de la succession paternelle, les enfants mâles étante disaitil, seuls associés aux travaux de leur père.
234^ msTomE du commumsme.
Accepter sans examen les doctrines du discours sur Tinégalité, faire de la propriété une création sociale, attribuer à la société le droit absolu de disposer des biens à la mort du possesseur, c'était poser un principe plein de dangers. Dans ce système, en effet, la propriété et l'hérédité n'étaient plus des conséquenciBS nécessaires de la nature de l'homme, mais le résultat d'une convention hypothétique et susceptible d'être annulée par une convention nouvelle. Elles cessaient de reposer sur la base inébranlable du droit absolu, pour s'appuyer sur le terrain mobile de l'utilité sociale. Dès lors, la société, le pouvoir politique qui la représente, pouvaient à leur gré les modifier, les restreindre ou les détruire. Leur maintien ou leur abolition n'était qu'une question de convenance, d^opportunité. Le communisme de Morclly et de Mably était la dernière conséquence d'une pareille doctrine. Les logiciens ne devaient pas manquer pour la déduire , ni les fanatiques pour l'appliquer.
Dans la même discussion, Robespierre, invoquant le droit souverain de la société, proposa l'abolition absolue du droit de tester. Sa proposition n'eut pas de suite ; mais elle révèle l'esprit qui dès lors l'animait, et qui devait l'entraîner plus tard à nier la propriété, à la réduire à un simple usufruit réglementé par la volonté arbitraire du législateur.
Dès le commencement de 1791, la presse révolutionnaire avait commencé à attaquer la propriété, à déclamer contre les riches, à professer hautement les maximes de la spoliation, c Les pauvres ,♦ disait l'auteur des Révolutions de « Paris y ces honorables indigents qui ont fait pousser le « fruit révolutionnaire , rentreront un jour et peut-être « bientôt dans le domaine de la nature dont ils sont les « enfants bien-aimés (1). > Ce thèm'î était fréquemment
(I) îltsloire parlementaire , t. VIII, p. 422.
LA r^VOLUTÏON FRANÇAISE. 2^5
développé par les journalisles du parti ullrà démocratique. Les constitutionnels, les modérés, leur adressaient au sujet de ces déclamations de justes reproches ; ils les accusaient, non sans raison , de tendre à la loi agraire et au communisme. Robespierre crut devoir laver son parti de ces imputations qui n'étaient que trop fondées, et dans le quatrième numéro du Défenseur de la Constilution (juin 1792), il protesta contre elles dans ces termes :
c Nos ennemis, les oppresseurs de l'humanité... veulent « persuader que la liberté est le bouleversement de la so- « ciété entière. Ne les a-t-on pas vus, dès le commencement « de cette révolution , chercher à effrayer tous les riches « par ridée d'une loi agraire ; absurde épouvantail , pré- « sente à des hommes slupides par des hommes pervers ? « Plus l'expérience a démontré cette extravagante impos- « ture, plus ils se sont obstinés à la reproduire, comme si « les défenseurs de la liberté étaient des insensés, capables <r de concevoir un projet également dangereux , injuste et « impraticable; comme s'ils ignoraient que l'égalité des « biens est essentiellement impossible dans la société civile, « qu'elle suppose nécessairement la communauté, qui est « encore plus visiblement chimérique parmi nous ; comme « s'il était un seul homme doué de quelque industrie, dont « l'intérêt personnel ne fût pas choqué par ce projet extra- « vagant. Nous voulons l'égaHté des droits , parce que sans « elle il n'est ni liberté ni bonheur social : quant à la for- « tune, dès qu'une fois la société a rempli l'obligation « d^assurer à ses membres le nécessaire et la subsistance « par le travail^ ce ne sont pas des citoyens que l'opulence <r n'a pas déjà corrompus, ce ne sont pas les amis de la « liberté qui la désirent. Aristide n'aurait pas envié les « trésors de Crassus »
Ainsi, en juin 179^,Tlobespierre protestait Contre la loi
256 histoihe du coMinirnsME.
agraire, l'égalité absolue et le communisme. Il signalait la relation inévitable qui fuit naître la communauté du système égalitaire. Mais tandis qu'il semblait ainsi, d'une main, consolider le principe de la propriété, de l'autre, il le sapait dans sa base. Robespierre, en effet, proclamait la doctrine du droit au travail ; il imposait à la société le devoir d'assurer à ses membres le nécessaire et la subsistance. Pour la mettre à même de remplir cette effrayante obligation, il fallait de toute nécessité lui attribuer soit la disposition des instruments de travail, des terres et des capitaux, soit la faculté de prélever sur les produits du travail des uns, pour entretenir celui des autres. L'une et l'autre voie aboutissent à la destruction de la propriété, à l'absorption complète par l'État du fonds de productions ou du revenu social. On conçoit que les propriétaires n'eussent pas grande confiance dans de pareils défenseurs.
Le retour des biens du clergé à l'État et les dispositions adoptées à l'égard des émigrés, qui formaient des corps armés sur les frontières, pouvaient paraître, aux yeux des partis extrêmes, des précédents favorables à leurs projets de spoliation. Ces mesures n'étaient cependant, ni par le principe qui les avait inspirées, ni par leur mode d'application, des atteintes au droit de propriété. En effet, les biens du clergé ne lui étaient attribues qu'à titre d'usufruit et comme rémunération d'un service public. La société, assurant par d'autres moyens l'exercice des fonctions du sacerdoce, était en droit de rentrer dans la possession des propriétés cléricales. Quant aux émigrés, en formant surles frontières des rassemblements armés, en forçant la France à entretenir des corps d'observation pour repousser leurs attaques, ils causaienlà la nation un préjudice qu'ils devaient réparer. Aussi, les triples impositions, le séquestre mis sur leurs biens, l'indemnité qui leur tut imposée envers la nation par l'Assem-
LA liÉVOLUTION FRANÇAISE. 257
blée législative, n'eurent-ils pas le caractère d'une peine^ d'une confiscation, mais celui de la réparation d'un dom« mage. Ce fut seulement sous la Convention, que les lois portées contre l'émigration devinrent spoliatrices, et d'autant plus injustes que l'expatriation trouvait alors son excuse dans les pillages, les assassinats, les massacres par lesquels un parti sanguinaire souillait le sol de la France au nom de la liberté (1). Les mesures adoptées à l'égard des biens du clergé et des émigrés, avant 1793, n'étaient donc pas attentatoires à la propriété, parce qu'elles étaient légitimées par des circonstances exceptionnelles. Hais le parti jacobin, en proposant d'appliquer ces mesures à ceux dont la richesse était le seul crime, faisait un premier pas vers la violation du respect des propriétés consacré par l'Assemblée constituante et la législative.
Période du 10 août au 9 thermidor. — La guerre au riches. — Imitations de Tantiquité. — Déclaration des Droits de Thonmie par Robespierre. — Vergniaud défend la propriété. — 31 mai. — Doctrines de Robespierre et de Saint-Just. — La Convention résiste à leurs tendances. — Caractère des mesures violentes qu'eUe adopta. — Constitution de l'an m.
Le 10 août, en renversant le trône et les dernières barrières de la légalité , ouvrit un libre champ aux doctrines
(1) Il Taut distinguer deux classes d'émigrés : Ceux qui^ animés de passions hostiles^ formèrent des rassemblements armés sur les frontières; et participèrent à la guerre contre la France ; et ceux qui, poussés par la crainte seule à chercher un refuge à l'étranger, s'abstinrent de tout acte d'agression contre leur pays. Les premiers étaient d'autant moins excusables qu'Us avaient émigré, pour la plupart, avant le 10 août, à une époque où leur sécurité n'était pas sérieusenaent menacée. Les seconds, dont la fuite est en général postérieure au 10 août, ne méritaient aucune peine.
258 UJSTÛ1U£ ou COJUUNISUE.
extrêmes et aux passions exaltées. Dans la lulle qui était sur le point de s'engager entre la Montagne et la Gironde, entre les jacobins et les partisans de la république modérée, ce n'étaient point seulement des questions politiques qui devaient s'agiter : les bases de l'économie sociale elles-mé* mes allaient se trouver en jeu. Pendant la fin de 1792 et le commencement de 1793^ la guerre aux riches fut poussée avec vigueur par le parti jacobin. Ses journaux, les tribunes de ses clubs retentissaient de déclamations contre la boiir« geoisie, que Robespierre signalait comme une aristocratie vaniteuse, despotique et hostile. On demandait que les patriotes pauvres qui délibéraient en permanence dans les sections fussent soldés aux dépens des riches. On proposait des emprunts forcés, des taxes de guerre sur les riches. On proclamait la nécessité de rétablir l'égalité par la puissance absorbante et arbitraire de l'impôt progressif. Chaque jour voyait éclore des plans de législation inspirés par les institutions de Sparte et les lois agraires de Rome, dont le caractère était, en général , complètement méconnu. Le girondin Rabaut lui-même écrivait dans la Chronique de Paris des articles en faveur de l'égalité des fortunes.
a On ne peut pas obtenir, disait-il, cette égalité par la c( force, il faut donc tacher de Tobtenir des lois et les char- « ger de deux choses : l°de faire le partage le plus égal des « fortunes ; 2*» de créer des lois pour le maintenir et pour (c prévenir les inégalités futures.
a Le législateur devra marcher à son but par des institu- (( tiens morales et par des lois précises sur la quantité de <( richesses que les citoyens peuvent posséder ; ou par des « lois qui en règlent l'usage de manière , !<> à rendre le « superflu inutile à celui qui le possède ; 2° à le faire tour- « ner à l'avantage de celui qui en manque ; 3° à le faire tour- « ner au profit de la société.
LA IIÉYOLUTION FRAriÇAlSE. SO
« Le législateur peut encore établir des lois précises sur <( le maximum de fortune qu'un homme peut posséder, et a: au delà duquel la société prend sa place et jouit de son <c droit (1). »
C'est la pure doctrine du livre des Lois de Platon. Rœderer la combattit dans le Journal de Paris. 11 s'éleva contre la limitation des fortunes, dont l'effet ne serait pas, dk*il, a l'égalité dans l'abondance, dans la richesse, dans la pros- « périté générale, mais l'égalité dans la misère, l'égalité <r dans la famine, l'égalité dans la ruine universelle. > Mais ces sages paroles se perdaient au milieu de la tourmente.
Bientôt les tendances à la violation de la propriété prirent un caractère plus tranché. Les sections les plus exaltées, Marat à leur tête, réclamèrent le maximum ; les Jacobins proposèrent de contraindre à recevoir les assignats au pair sous peine de mort. Le 25 février 1793 au matin^ Marat demanda a le pillage de quelques magasins, à la porte € desquels on prendrait les accapareurs. j> L'effet suivit de près ces excitations. Le soir même, les boutiques des épiciers furent pillées. Le 9 mars, la Convention, intimidée par les vociférations des tribunes, dut décréter, en même temps que l'établissement du tribunal révolutionnaire, celui d'une taxe de guerre sur les riches, et la suppression de la contrainte par corps. Le droit de tester avait été aboli quelques jours auparavant.
Le 21 avril, Robespierre vint lire à la tribune des Jacobins son projet de Déclaration des Droits de l'homme. Il y défînissait la propriété : a Le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de disposer de la portion de biens qui lui est garantie par la loi » (art. 7). C'était réduire la propriété à un droit précaire de possession, poser une pierre d'attente pour
(1) Article des Révolutions de Paris, no 19, janYicr 1793, Histoire parlementaire^ t. XXIII^ p. i(j7.
les systèmes de répartition les plus arbitraires. Robespierre ajoutait que la propriété ne peut préjudicièr ni à la sûreté^ ni à la liberté, ni à l'existence, ni à la propriété de nos semblables (art. 9) : maxime par laquelle on pouvait jusIîGer toute espèce dç spoliation, opérée sous le prétexte d'assurer l'existence et la propriété de ceux qui ne possédaient points Enfin, il posait les principes du droit au travail et à l'assistance :
<i La société, disait-il, est obligée de pourvoir à la subcc sistance de tous ses membres, soit en leur procurant du « travail, soit en assurant des moyens d'exister à ceux qui <r sont hors d'état de travailler > (art. H).
« Les secours nécessaires à l'indigence sont une dette c du riche envers le pauvre ; il appartient à la loi de déc terminer la manière dont cette dette doit être acquittée » (art. 12).
Robespierre ouvrait ainsi un double abtme, dans lequel la propriété devait s'engloutir. Enfin, pour en hâter la destruction, il ajoutait :
« Les citoyens dont le revenu n'excède pas ce qui est né- « cessaire à leur subsistance sont dispensés de contribuer « aux dépenses publiques. Les autres doivent les supporter « progressivement, selon l'étendue de leur fortune. »
Robespierre adoptait ainsi toutes les mesures qui, dans Tesprit de leurs inventeurs, comme dans la réalité^ constituent la transition de la propriété au communisme. Par l'application du traité des lois de Platon, il s'acheminait, sans le savoir, vers la réalisation de l'état social décrit dans le livre de la République,
Sa déclaration des droits fut accueillie par les applaudissements unanimes des jacobins (i). Bientôt Marat proposa
(1) Cependant le projet propose par Robespierre ne satisfit pas com-
de réduire MM. les riches à la condition des sans-culottes, en ne leur laissant pas de quoi se couvrir le derrière. Danton développa le projet de former deux armées de sansculolles entretenues au moyen d'emprunts forcés sur les riches, et de solder aux dépens des mêmes riches les patriotes des sections.
Au milieu de ce débordement de propositions spoliatrices, d'idées fausses et de maximes subversives, de ces imitations inintelligentes de l'antiquité, un homme conserva la lucidité de sa pensée, le sentiment de la vérité, et proclama avec une admirable éloquence les principes sur lesquels doit reposer la société moderne. Cet homme fut Vergniaud, plus
plèteiiicnt les sans-culottes. Le 22 avril, le citoyen Boissel, jacobin et sans-culotte, monta à la tribune des jacobins, et s'exprima ainsi : (( Robespierre vous a lu hier la déclaration des droits de Thonmie^ et « moi Je vais vous lire la déclaration des droits des sans-culottes : Les « sans-culottes de la république française reconnaissent que tous leurs « droits dérivent de la nature, et que toutes les lois qui la contran rient ne sont pas obligatoires. Les droits des sanS'Culottes consistent « dans la faculté de se reproduire... (Bruit et éclats de rire). L'orateur « continue : de s'babiller et de se nourrir ; — dans la jouissance et « l'usufruit des biens de la terre, notre mère conunune ; — dans la « résistance à l'oppression ; — dans la résolution immuable de ne re- « connaître de dépendance que celle de la nature et de VÈtre suprô-
« me *. »
Il faut rendre aux jacobins cette justice, qu'ils ne manifestèrent aucune approbation. Mais cette cynique déclaration des droits des sansculottes était le terme logique où devaient aboutir les conceptions du vertueux Robespierre. Elle posait en principe la destruction de la propriété, remplacée par la jouissance et l'usufruit des biens de la nature ; proclamait la promiscuité, et afiFranchissait les passions brutales de toute entrave. Elle renfermait la pure substance des doctrines matérialistes du XVIlIe siècle, résumées dans les Recherches philosophiques sur le droit de propriété et le vol, de Brissot. Enfin, cette déclaration n'était que le manifeste anticipé du parti des Hébert, des Ghauinette et des Jacques Roux, qui n'eurent d'autre tort que de poursuivre avec une logique trop rigoureuse les dernières conséquences pratiques des principes posés par les adversaires de la propriété.
*■ Histoire parlementaire^ t. XXYI , p. 107.
262 HISTOIIIE DU COMMUNISME.
grand encore par la justesse et l'élévalion de ses vues, que parles merveilles de sa diction. Au sein des agitations par lesquelles le parli exalté préludait à Timmolation des girondins, ce grand orateur se recueillit dans le calme et la sérénité de sa raison, et développa devant la Convention, à la séance du 8 mai 1793, des considérations pleines de profondeur et d'éclat sur les divers projets de constitution proposés à cette assemblée.
Il insista d'abord sur la nécessité de faire cesser l'interrègne des lois, et ce gouvernement exceptionnel et de circonstance qui, sous le nom de liberté, pouvait bientôt fonder la tyrannie.
^ La constitution, ajoula-t-il dissipera les alarmes que des a discours insensés jettent dans Tâme de tous les propriétai* (( res... Elle fera cesser l'émigration des capitaux... Cha- « que déclamation contre les propriétés voue quelque terre « à la stérilité, quelque famille à la misère... »
11 protesta contre l'erreur de ces hommes qui cherchaient dans les républiques anciennes le modèle des institutions a donner à la France, et préconisaient une frugalité inconciliable avec le développement des facultés humaines et de la civilisation.
a Rousseau^ Montesquieu, et tous les hommes qui ont « écrit sur les gouvernements nous disent que Tégalilé de « la démocratie s'évanouit là où le luxe s'introduit; que les « républiques ne peuvent se soutenir que par la vertu, et « que la vertu se corrompt par les richesses. >
« Pensez-vous que ces maximes appUquées seulement « par leurs auteurs à des Étals circonscrits, comme les ré- « publiques de la Grèce, dans d'élroites limites, doivent « l'être rigoureusement et sans modification à la répubhque « française ? Voulez- vous lui créer un gouvernement ai^s(ère, « pauvre et guerrier comme celui de Sparte ?
LA UÉVOLUTION FRANÇAISE. 263
^ Dans ce cas, soyez conséquents comme Lycurgue; (L comme lui partagez les terres entre tous les citoyens; a proscrivez à jamais les métaux que la cupidité humaine « arracha aux entrailles de la terre ; brûlez même les. 9S6i« a gnats, dont le luxe pouVrait aussi s*aider, et que la latte « soit le seul travail de tous les Français. Etouffez leur in- € duslrie, ne mettez entre leurs mains que la scie et la ha« € che. Flétrissez par l'infamie l'exercice de tous les métiers <c utiles ; déshonorez les arts, et surtout l'agriculture. Que 4( les hommes auxquels vous aurez accordé le titre de ci-* « toyens ne payent plus d'impôts ; que d'autres hommes a auxquels vous refuserez ce titre soient tributaires et four-^ € mssent à leurs dépeuses. Ayez des étrangers pour faire «c votre commerce, des ilottes pour cultiver vos terres, et a faites dépendre votre susbsistance de vos esclaves.
« Il est vrai que de pareilles lois, qui établissent l'égalité € entre les citoyens, consacrent l'inégalité entre les hommes ; il que si elles ont fait fleurir pendant plusieurs siècles la « liberté de Sparte, elles ont maintenu pendant. plusieurs « siècles l'oppression des villes delà Laconie et la servitude « d'Hélos ; il est vrai que les institutions de Lycurgue^ qui € prouvent son génie en ce qu'il n'entreprit de les fonder « que sur un territoire d'une très médiocre étendue, et pour a un si petit nombre de citoyens, que le plus fort recense- « ment ne le porte pas au-delà de dix mille, prouveraient « la folie du législateur qui voudrait les faire adopter par « vingt-quatre millions d'hommes ; il est vrai qu'un partage <i des terres et le nivellement des fortunes sont aussi imposée sibles en France que la destruction des arts et de Tindusd trie, dont la culture et l'exercice tiennent au génie actif c que ses habitants ont reçu de la nature ; il est vrai que « l'entreprise seule d'une pareille révolution exciterait un « soulèvement général^ que la guerre civile pjirxïourrait tou-
264 HISTOIRE DU GOMHUMSME.
€ les les parties de la république; que tous nos moyens de « défense contre d'insolents étrangers seraient bientôt évac nouis ; que le plus terrible des ni velours, la mort, plane-
< rait sur les villes et les campagnes. Je conçois que la c ligue des tyrans puisse nous faire proposer, au moins iac directement, par les agents qu'elle soudoie, un système f d'où résulterait pour tous les Français la seule égalité du « désespoir et des tombeaux, et la destruction totale de la € république. >
Enfin, Yergniaud insista de nouveau sur la nécessité de raffermir la propriété ébranlée, sur les déplorables effets de sa violation.
f Si la constitution doit maintenir le corps social dans € tous les avantages dont la nature l'a mis en possession ,
< elle doit aussi, pour être durable, prévenir par des règle- « ments sages la corruption qui résulterait infailliblement « de la trop grande inégalité des fortunes; mais en même « temps, sous peine de dissoudre le corps social lui-même, « elle doit la protection la plus entière aux propriétés. Ce « fut pour qu'ils lui aidassent à conserver le champ qu'il * avait cultivé, que l'homme se réunit d'abord à d'autres « hommes auxquels il promit l'assistance de ses forces « pour défendre aussi leurs champs. Le maintien des pro- « priétés est le premier objet de l'union sociale ; qu'elles a ne soient pas respectées, la liberté elle-même disparaît. « Vous rendez l'industrie tributaire de la sottise, l'aclivilé « de la paresse, l'économie de la dissipation; vous établisse sez sur l'homme laborieux, intelligent et économe, la « triple tyrannie de l'ignorance, de l'oisiveté et de la débau-
< che. ^
Mais ces paroles si vraies et si belles se perdirent au milieu du tumulte des passions. C'était presque le chant du cygne. A vingt jours de distance, le 31 mai et le 2 juin
LA RÉVOLUTION FRANÇiOSE. 265
étouifèrent cette Toix éloquente, qui venait de faire entendre pour la dernière fois, sur ces grandes questions de Torga-^ nisation sociale et politique^ les accents de la justice et de la vérité. Désormais le champ allait rester libre aux théories de Robespierre, aux systèmes de Saint- Just, et aux frénétiques excitations de Marat.
S'il est un curieux sujet d'étude, c'est assurément de rechercher quelle organisation sociale prétendaient imposer à la France les hommes auxquels la défaite de la Girondt donna la dictature; de constater leurs principes, leurbui et leurs moyens d'application. Mais, si cette recherche est pleine d'intérêt, elle est hérissée de difficultés presque insurmontables. Rien de plus confus, en effet, de plus nébuleux, de plus contradictoire que les discours et les écrits de ces hommes qui sacriûèrent tant d'holocaustes sanglants aux idoles de leur pensée.
Nous avons vu Robespierre repousser, en 1 792, le reproche d'attenter à la propriété ; condamner le principe de l'égalité absolue et la chimère de la communauté ; mais en même temps imposer à la société l'obligation d'assurer par le travail la subsistance de tous ses membres. C'était poser en face l'un de l'autre deux principes contradictoires : celui de la propriété individuelle et celui du domaine éminent de l'Ëtat sur les biens des citoyens. Robespierre fit un pas de plus dans sa déclaration des droits. Il n'y maintint la propriété que de nom; il en subordonna complètement l'étendue et même l'existence à la volonté législative et battit encore en brèche cette possession individuelle, précaire et mutilée, par le triple bélier du droit au travail^ de la taxe des pauvres et de l'impôt progressif. Il avait ainsi posé la base du communisme, et tracé les moyens transitoires dont l'emploi devait, au bout d'un certain temps, assurer l'absorptioncomplèleparrÉtatdes capitaux et des revenus privés.
^ .;fV|ipiBE DU GOmWMlSIlK.
. Cepeadant, "Aobespierre ae se reodit pas compte das coDséqueûces de ses doctrines. Comme Rousseau, dont il adoptait avec enthousiasme les théories, il se flatta de ton* ciUer deux principes opposés, et il continua de proteati» contre la communauté et Tégaliié absolue vers lesquds il marchait. En même temps, il manifestait pour les riches et les richesses un mépris souverain, et repoussait la loi agraire, moins par sentiment de justice que par un dédain afiecté pour les dons de la fortune, et par enthousiasme pour la frugalité antique.
< c Âmes de boue ! qui n'estimez qœ Tor, s'écriait^il en
< proposant à la Convention son projet de déclaration des « droits , je ne veux point toucher à vos trésors , quelq^ € impure qu'en soit la source. Vous devez savoir qœ cette « loi agraire , dont vous avez tant parlé, n'est qu'un figmtôme « créé par les fripons pour épouvanter les imbéciles; il ne € fallait pas une révolution, sans doute, pour apprendre à <i l'univers que l'extrême disproportion des fortunes est la « source de bien des maux et de bien des crimes; mais « nous n'en sommes pas moins convaincus que l'égalité des « biens est une chimère. Pour moi, je la crois moins né- «c cessaire encore au bonheur privé qu'à la félicité publi- ^ que. Il s'agit bien plus de rendre la pauvreté honorable « que de proscrire l'opulence. La chaumière de Fabricius ((• n'a rien à envier au palais de Crassus. >
. Ainsi , Robespierre faisait le plus étrange amalgame d'idées contraires. Il préconisait la pauvreté, et il déclarait TégaUté des biens chimérique; il injuriait l'opulence, et il se défendait de porter la main sur ses trésors ; il frappait au cœur la propriété, et il protestait de son respect pour elle. Pour atténuer, jusqu'à un certain points ces contradictions , du moins aurait-il fallu tracer certaines limites aux droits redoutables que Robespierre posait en face de la pro-
LA DÉVOLUTION FRAMÇ^MK* 867
priété comme une chimère à la gueule béante, prèle à Tengloutir, si toutefois de pareils droits étaient susceptibles d'être contenus par des restrictions. En proclamant l'assistance illimitée, l'impôt progressif, le droit au travail , il fallait préciser les conditions et l'étendue des secours, la limite de l'impôt, le mode d'exécution des engagements de la société envers le travailleur inoccupé. Il ne suffit point , ea effet, d'inscrire de magnifiques promesses au frontispice d'une constitution, de faire contractera la société d'onéreux engagements: l'important et le difficile, c'est de trouver les moyens de les accomplir, de combiner les éléments d'une organisation nouvelle , qui puisse résister à l'examen de la théorie et à l'épreuve de la pratique. Avant tout, Robespierre aurait dû faire connaître comment il empêcherait ^assistance de devenir une prime à la paresse; l'impôt progressif de nuire à la formation des capitaux , et d'en provoquer l'émigration; le droit au travail, d'engloutir les richesses du pays, et de ruiner l'industrie particulière. Où trouver les ressources nécessaires pour fournir des instruments de travail à ceux qui en manquent, pour payer les salaires de ceux qui réclament de l'emploi , sans aggraver incessamment les charges de l'emprunt et de l'impôt? Comment donner à chacun de ceux qu'atteint le chômage une occupation en rapport avec ses connaissances? En supposant ces difficultés résolues , comment utiliser les produits du travail fourni par l'État? Comment éviter que ces produits jetés dans la circulation ne créent sur d'autres points un nouveau manque de travail , et que le chômage toujours renaissant ne s'aggrave par les moyens mêmes employés pour y remédier? Voilà les questions dont la solution devait précéder la proclamation du droit au travail. Ces questions, Robespierre n'en soupçonna même pas l'existence. En vain chercherait-on dans ses longues et prétentieuses déclama-
tiens une idée pratique, un moyen d'application. Il crut qu'il suffisait de proférer de belles maximes , de se lif rer à de froides antithèses sur la fraternité et la vertu. Cette vertu, dont il se faisait Tapôtre, qui formait dans sa bouche Tun des éléments d'une alternative dont l'autre terme était réchafauri , qui pourrait se flatter de la comprendre? Quoi de plus vague , de plus creux que les phrases de rbé* teur par lesquelles il prétendait la définir !
€ Nous voulons^ disait-il, un ordre de choses où toutes « les passions basses et cruelles soient enchaînées^ toutes A les passions bienfaisantes et généreuses éveillées par les <L lois; où l'ambition soit le désir de mériter la gloire et de <ic servir la patrie;' où les distinctions ne naissent que de ( l'égalité même; ou le citoyen soit soumis au magistrat, le a magistrat au peuple et le peuple à la justice ; où la patrie « assure le bien-être de chaque individu, et où chaque indi- « vidu jouisse avec orgueil de la prospérité et de la gloire de «i la pairie; où toutes les âmes s'agrandissent par la commun nication continuelle des sentiments républicains et par € le besoin de mériter l'estime d'un grand peuple; où les (( arts soient les décorations de la liberté^ qui les ennoblit ; « le commerce la source de la richesse publique, et non « pas seulement de l'opulence monstrueuse de quelques a maisons.
« Nous voulons substituer dans notre pays la morale à l'é- « goïsme, la probité à l'honneur, les principes aux usages, (( les devoirs aux bienséances, l'empire de la raison à la « tyrannie de la mode , le mépris du vice au mépris du « malheur, la fierté à l'insolence, la grandeur d'âme à la « vanité , l'amour de la gloire à l'amour de l'argent , les boncc nés gens à la bonne compagnie, le mérite à l'intrigue, « le génie au bel-esprit, la vérité à l'éclat, le charme du cbooheur aux ennuis delà volupté, la grandeur de l'homme
Lk RÉVOLUTION FIlA^ÇÀISff. 269
(( à la petitesse des grands, un peuple magnanime, puissant, « heureux, à un peuple aimable, frivole et misérable, tf c'est-à-dire tous les miracles de la république à tous les « vices et à tous les crimes de la monarchie (1). >
Dans ces oppositions recherchées d'expressions symétriques, on ne reconnaît point le sens pratique , la netteté de pensée qui doivent caractériser le fondateur d'un nouvel ordre social. Robespierre aspirait moins à donner à la France des institutions fixes et praticables , qu'à lui imposer un code de morale , disons mieux , à changer le cœur humain. Cette morale elle-même n'était qu'un idéal vaporeux, uu rêve aux formes indécises. Il ne posa d'une main ferme aucun principe nouveau; il ne se rattacha franchement à aucun de ceux qui avaient été proclamés avant lui ; mais il se perdit dans une espèce de syncrétisme mystique et sans portée. Si, par ses protestations en faveur de l'humanité et de la fraternité, il se rattacha au dogme de la charité chrétienne, il s'en éloigna, dans la pratique, par les sanglants sacrifices qu'il provoqua et qu'il toléra. Tantôt il se rapprocha des doctrines ascétiques par ses éloges de la pauvreté et de la frugalité antiques ; tantôt, au contraire , il déclara qu'il ne prétendait point jeter la république française dans le moule de celle de Sparte , qu'il ne voulait lui donner ni l'austérité , ni la corruption des cloîtres. Ses idées politiques et sociales , morales et religieuses , furent toujours enveloppées de nuages , ou plutôt il n'eut pas d'idées ; car on ne saurait donner ce nom à des sentiments vagues , à des utopies sans précision. Robespierre , n'est si incompré-
(1) Rapport sur les principes de morale politique qui doivent guider la Ck)nYention nationale dans l'administration intérieure de la répnbliquC; fait par Robespierre au nom du comité de salut public, à la séance du 5 février (17 pluviôse) 1794. mstoire parlementaire, t. XXXI> p. 269.
270 BJSTOIRB DU CailMUHl&IIE.
hensible pour la poslérilé que parce qu'il ne se couipreaait pas liii*mème.
Disciple et admirateur de Robespierrei SaintpJost reproduisit, en les exagérant, les doctrines de son maître. C'était l'Ali du nouveau Mahomet (1). Les aspirations de Robespierre revêtaient, sous la plume de son adepte fismatique^ un caractère plus absolu, plus sentencieux, plus' systématique. Cependant, à n'apprécier Saint-Just que sur ses discours et ses rapports officiels, il serait difficile de se former une idée précise du but qu'il poursuivait; mais ses Fragmmts iur lei institutions républicaines trouvés dans ses papiers, et publiés en 1831 par Ch. Nodi^, nous ont initiés aux secrets de sa pensée. Ces fragments renferment-ils les éléments d'un système commun i Robespierre et à SaintnJust, ou ne sont^ils que l'expression des rêves politiques de ce dernier ? C'est une question qu'on ne . saurait complètement résoudre. Cependant, si les détails ap« parliennent à l'élève, il est probable que l'inspiration supérieure venait du maître auquel il avait voué un culte passionné.
Ce qui domine dans les fragments de Saint-Just, c'est encore la prétention de changer violemment les moeurs d'une nation, et de réformer le cœur humain. € S'il y avait <L des mœurs, s'écriait-il, tout irait bien; il faut des.ins- 4c titutions pour les épurer. Il faut tendre là, tout le reste f s'ensuivra...
(1) On sait qu'au début de ses prédications^ Mahomet réunit quarante Hashémites^et leur demanda lequel d'entre eux l'aiderait à porter son fardeau^ voudrait être son compagnon et son visir. Tous gardaient le silence. Ali, jeune homme de quatorze ans, plein d'ardeur ot de fanatisme, se leva seul et s'écria : « Prophète, je suis cet borner me; si quelqu'un ose s'élever contre toi, je lui briserai les dents, je i arracherai les yeux, je lui casserai les jambes, et je lui ouvrirai ▼entre. Prophète, je serai ton visir. » Gibbon, t. X, page 81.
LA nSVOLUTlÛM FRANÇAMS. ^1
€Le Stoïcisme, qui est la vertu deTesprit et de l'âme, peut € seul empêcher la corruption d'une république marchande, <c ou qui manque de mœurs... — Un gouvernement repuc blicain a la vertu pour principe, sinon la terreur...
« Le jour où je me serai convaincu qu'il est impossible de <c donner au peuple français des mœurs douces, sensibles c et inexorables pour la tyrannie et l'injustice, je me poi« € gnarderai. »
.Cette prétendue réforme morale, Saint- Just la poursuivait avec toute l'obstination d'une intelligence étroite, toute la fureur du fanatisme et de l'orgueil. Dès le mois de juillet 1792, ces sentiments fermentaient dans son âme avec une incroyable violence. Retenu loin de Paris, où le parti républicain ne l'avait pas estimé à la valeurqu'il s'attribuait luimême, il écrivait : c II est malheureux que je ne puisse <( rester à Paris. Je me sens de quoi surnager dans le siè- « cle... 0 Dieu ! faut-il que Brutus languisse oublié, loin « de Rome ! Mon parti est pris, cependant : si Brutus € ne tue point les autres, il se tuera lui-même... — Je suis ^ au-dessus... du malheur. — Vous êtes tous des lâches qui « ne m'avez point apprécié. Ma palme s'élèvera pourtant, et « vous obscurcira peut-être. Infâmes... arrachez-moi le « cœur, et mangez-le; vous deviendrez ce que vousn'éte^ € point, grands (1) !> Cette expression du délire d'un orgueil féroce explique l'homme de 93.
Par quelle voie Saint-Just prétendait-il réaliser cette grande rénovation des mœurs ? Quelles institutions sociales proposait-il pour l'assurer ? Quelles étaient ses vues pratiques, ses moyens d'exécution ? Respectait-il la propriété, ou tendait-il au communisme? voilà ce qu'il importe d'examiner.
(l)LettredeSaint-JuslàDaubigny, Histoire parlementaire ^i, XXXV, p. 271.
Saint'Just se rattachait plas fraoehement que Robes* pierre au système platonicien de Fégalité, de la limitation (les fortunes, à la doctrine de la loi agraire.
« Pour réformer les mœurs, disait-il^ il faut commencer c par contenter le besoin et l'intérêt; il faut donner quelf ques terres à tout le monde;... je déûe que la liberté € s'établisse, s'il est possible que l'on puisse soulever les m malheureux contre le nouvel ordre de choses; je déûe c qu'il n'y ait plus de malheureux, si l'on ne fait eu sorte c que chacun ait des terres. Il ne peut exister de peuple « vertueux et libre qu'un peuple agriculteur... Un métier c s'accorde mal avec le véritable citoyen ; la main de l'homme c n'est faite que pour la terre ou pour les armes.
« Là où il y a de très gros propriétaires, on ne voit que € des pauvres, rien ne se consomme dans les pays de grande c culture.
« Un homme n'est fait ni pourles métiers ni pour l'hopi- <c tal, ni pour des hospices. Tout cela est affreux. Il faut que «: rhomme vive indépendant, que tout homm e ait une femme « propre et des enfants sains et robustes. Il ne faut ni riches « ni pauvres.
« Un malheureux est au-dessus du gouvernement et des <i puissances de la terre; il doit leur parler en maître... Il « faut une doctrine qui mette en pratique ces principes, et « assure Taisance au peuple tout entier.
« L'opulence est une infamie; elle consiste à nourrir moins « d'enfants naturels ou adoptifs qu'on n'a de mille livres de « revenu.
« 11 faut détruire la mendicité par la distribution des biens a nationaux aux pauvres.»
Le travail devait être obligatoire pour tous. « Il faut, écrire vain Saint-Just, que tout le monde travaille et se respecte... Tout propriétaire qui n'exerce point de métier, qui
^ n'est point magistrat, qui a plus de. vingt- cinq ans, est € tenu de cultiver la terre jusqu^à cinquante ans. >
Saint-Just voulait, en outre, un vaste domaine public et des revenus en nature. Les produits de ce domaine devaient être consacrés à réparer l'infortune des membres du corps social, et à soulager le peuple du poids des tributs dans les temps difficiles. Il n'admettait que l'hérédité en ligne directe et celle entre frères et sœurs^ les autres successions collatérales étant abolies au profit de la république. La faculté de déshériter et de tester devait être supprimée.
Voici commentSaint-Justdéfinissait le mariage : cL'homme € et la femme qui s'aiment sont époux. S'ils n'ont point € d'enfants, ils peuvent tenir leur engagement secret; mais € si l'épouse devient grosse, ils sont tenus de déclarer au « magistrat qu'ils sont époux. Nul ne peut troubler l'incli- « nation de son enfant, quelle que soit sa fortune. > Celait consacrer le dérèglement, sous bénéfice de 'stérilité.
Le divorce devait être toujours admis, et même obligatoire, lorsque les sept premières années de l'union n'avaient point été fécondes.
L'éducation commune est déclarée nécessaire. Les enfants appartiennent h leur mère jusqu'à cinq ans, si elle les a nourris, et à la république ensuite jusqu'à la mort. Ils sont soumis à une discipline plus que Spartiate.
« Les enfants sont vêtus de toile dans toutes les saisons, <( ils couchent sur des nattes et dorment huit heures. Ils « sont nourris en commun, et ne vivent que de racines, de « fruits, de légumes, de laitage, de pain et d'eau. — Ils ne f peuvent goûter de chair qu'après l'âge de seize ans. * Voilà , certes , un régime éminemment propre à former des populations saines et vigoureuses.
Saint-Just ne s'en tient pas là dans ses imitations de l'antiquité. Il renchérit sur elle. Il accorde aux vieillards un
iH HisfOIRE DU GOMMUNTSUe.
droit de censure ; il établit des censeurs, délateurs soldés à six mille francs par an, pour sur? ciller les fonctîonnaires,les magistrats, et les dénoncer au peuple. Le. peuple luimême ne peut être censuré, car suivant les doctrines de Robespierre et des jacobins, il est incorruptible, de même que les anabaptistes se proclamaient impeccables. Les hommes âgés de vingt-cinq ans seront tenus de déclarer tous les ans , dans le temple , les noms de leurs amis ; celui qui abandonne son ami sans raison suffisante sera banni. Le premier jour de chaque mois sera une fête consacrée à quelque vertu ou à quelque abstraction morale, etc.
A ces projets de législation, Saint-Just mêle des considérations économiques sur les impôts^ les finances et les monnaies, où se montre le peu d'étendue de ses connaissances. 11 prend le numéraire et les assignats pour la richesse, et s'écrie : « Combien ne doit-il par exister de riches, puis- « qu'il y a en circulation quatre fois plus de signes qu'au- « trefois ! » El pourtant, à celte époque, les Law, les Quesnay, les Turgol, les Adam Smilh avaient tracé les véritables théories des monnaies et du crédit.
Les Fragments de Sainl-Just sont pleins d'incohérences et d'affirmations inconciliables. Par exemple, après avoir posé en principe que l'agriculture est la seule occupation digne d'un peuple libre, il veut que l'industrie soit protégée, que la répubHque honore les arts et le génie. Il déclare que l'opulence est une infamie, qu'il ne doit y avoir ni pauvres ni riches ; et plus loin il invite les citoyens à consacrer leurs richesses au bien public. Il établit que tous les ans, dans chaque commune, un jeune homme riche et vertueux, désigné par le peuple, épousera une vierge pauvre en mémoire de l'égalité humaine. Il semble admettre ainsi celle inégaité des fortunes qu'il vient de proscrire. Ces détails ne font
LA REVOLUTION rtlANÇAlSK. 276
que manirestcr les inconséquences radicales qui se cachent au fond des utopies de ce révolutionnaire.
Saint- Just fait un bizarre mélange des principes les plus opposés. Il croit maintenir la propriété, et il la détruit par la loi agraire et ses tendances à l'égalité absolue.Il consacre nominalement le mariage et la famille, et il les annule en autorisant le concubinage secret et le divorce, en restreignant l'hérédité, en supprimant, dans le droit de tester et d'intervenir au mariage des enfants, les deux appuis de l'autorité paternelle. Il pose en face des individus réduits à un droit précaire de possession, l'État propriétaire, envahissant le sol et les capitaux par la dévolution des successions collatérales, et entretenant par la distribution de ses revenus à l'indigence la plaie d'un paupérisme dévorant. Il inaugure ainsi l'établissement partiel du communisme. Enfin, tout en proclamant la liberté, en jurant haine â la tyrannie, il pro^ pose de soumettre les actes les plus spontanés de l'homme au despotisme de la loi, au contrôle de la censure publique. Chez lui tout est donc contradiction, manque de logique, absence du sentiment de la réalité.
On a dit que Robespierre et Saint-Just se proposaient, une fois qu'ils auraient eu triomphé de leurs ennemis, de détendre la terreur, de rétablir l'ordre, d'organiser la démocratie, de constituer la société de l'avenir. Sans doute, si ces hommes étaient parvenus à obtenir une dictature incontestée, ils se seraient efforcés de réaliser leurs vagues utopies ; mais, en présence des résistances qu'eût soulevées cette entreprise impossible, ils auraient fait encore couler des flots de sang. C'est le propre de l'orgueil ot du fanatisme de s'irriter contre les obstacles, d'attribuer à la haine et au mauvais vouloir la cause de difficultés qui ont leur source dans la nature même des choses, et de demander à la vio- Içhcç les iftoyens de les trancher. Tels s'étaient montrés Ro-
i% HIStOillE DU CûUUUNtSIlE.
bespierre, Saint-Just et leur école. Leurs tentatives d'orga^ nisalion n'eussent donc été qu'une torture infligée à la société, et leur clémence qu'une accélération des supplices. S'il leur eût été donné d'épuiser la série de leurs inconséquences, de manifester à leurs propres yeux leurs contradictions par des applications pratiques^ ils auraient fini par se mettre d'accord avec eux-mêmes ; ils auraient conclu, ils auraient trouvé et dit leur dernier mot, qu'ils ignoraient encore. Heureusement, la France échappa à cette cruelle expérience. Cependant, comme il faut que toute doctrine aboutisse à une conclusion, que tout principe porte ses conséquences, le parti de Robespierre et de Saint-Just, vaincu et forcé de se replier sur lui-même, accomplit ce travail logique dans le silence des prisons, qu'il dut peupler à son tour, et le mystère de secrets conciliabules. Il chercha l'organisation qui répondait complètement à son idéal et résolvait toutes ses contradictions. Il dit son dernier mot ; il fit sa dernière tentative : cette tentative fut la conjuration de Babeuf, ce dernier mot fut le communisme.
C'était aussi au communisme qui devait aboutir ce parti impur et forcené d'Hébert et de Ghaumette qui, sous prétexte d'écraser les ennemis de la révolution, réclamait la spoliation générale et de nouveaux massacres ; et qui, au nom de la Uberté et de la raison, préconisait une licence de mœurs effrénée et un grossier naturalisme. Au fond, ce parti ne voulait qu'assouvrir ses haines, sa rapacité et ses passions brutales. Il n'avait aucune idée, aucun plan d'organisation. Mais, après qu'il aurait eu détruit la propriété par le pillage, la famille par la débauche et la promiscuité, la société devait revenir forcément à cette communauté bestiale et sans règles que l'on suppose avoir précédé sa formation. Tandis que Robespierre, Sainl-Just et leur école tendaient
une espèce de communisme mystique et théocratique, les
Là Révolution française. 277
hébertistes se précîpilnient vers un coramunisme anarchique et alhée. Ils s'inspiraient des prédications matérialistes du XVIII® siècle, et poursuivaient la destruction de toute société^ plutôt que Fédification d'une société nouvelle. Ces deux partis qui s'étaient réciproquement décimés en mars 1 794 et au 9 termidor (1), arrivaient au même abîme par des voies différentes. Ils devaient se rencontrer et expirer l'un et l'autre dans le babouvisme.
S'il est un spectacle douloureux^ un enseignement terrible^ c'est celui que nous présentent ces hommes promenant la hache à travers une génération, sans but déterminé, sans projet de réorganisation sérieusement élaboré. P^rmi les victimes qu'ils livrèrent aux massacres et aux supplices, on peut prétendre qu'un certain nombre furent immolées de bonne foi au salut de la patrie menacée de l'invasion étrangère ; mais il est certain qu'un plus grand nombre encore furent sacrifiées à des haines de sectaires, à des rivalités de doctrines, au fanatisme des idées. Or, ces doctrines n'avaient rien de précis, ces idées rien d'arrêté ni de positif. C'était aux fantômes de l'imagination qu'on sacrifiait des hécatombes humaines. Cependant, si jamais il pouvait être permis, ce qu'a Dieu ne plaise ! de poursuivre une rénovalion sociale par de si cruels moyens, du moins faudrait-il qu'elle fût clairement définie, rendue intelligible pour tous. Quand on marche les pieds dans le sang, on ne doit pas perdre soii front dans les nuages. Quand on périt à l'œuvre, on ne doit pas emporter son secret dans la mort, et léguer une énigme à la postérité. Le sacrifice de soi-même. n'est
(1) Cest en mars 1794 que Robespierre et Saint-Just envoyèrent les hébertistes àréchafaud. Les membres des comités qui firent le 9 thei midor se rattachaient en majeure partie aux impures doctrines d('S hébertistes. Ils furent eux-mêmes renversés ensuite par la réaction modérée et girondine.
ÎIS HISTOIKE DU COtfMUmSME.
alors qu'un stérile et coupable suicide. On a cru excuser les vaincus de thermidor, en faisant remarquer qu'ils n'ont pas dit leur dernier mot. Étrange excuse, en vérité ! comme si, lorsque des hommes aspirent à présider aux destinées d'une société, leur dernier mot n'était par le premier qu'ils dussent prononcer !
La convention, tant qu'elle fut libre, s'opposa énergiquement aux doctrines attentatoires à la propriété. Le 18 mars 1793, elle avait décrété la peine de mort contre quiconque proposerait la loi agraire. Après le 31 mai^ bien que décir roée et asservie, elle n'accepta point les théories de Robespierre et de Saint- Just. Dans la déclaration des Droits de l'homme placée en tête de la constitution de \ 793, elle définit la propriété : c Le droit qui appartient à tout citoyen e: de jouir et de disposer de ses biens, de ses revenus^ du a fruit de son travail et de son industrie. > Elle fit justice des théories de l'égalité absolue et du droit au travail ; elle ne proclama que Tégalité devant la loi. Les mesures violentes et spoliatrices que prit celte assemblée lui furent ou imposées parla force, ou inspirées par les terribles nécessités de la défense nationale. Elle viola les grands principes sur lesquels repose la société , mais du moins elle ne les nia point. Lorsque la réaction thermidorienne l'eut soustraite à la domination du parti Jacobin, elle s'empressa de les proclamer dé nouveau, en inscrivant dans la Constitution de l'an 111 ces remarquables paroles : « C'est sur le maintien « des propriétés que reposent la culture des terres, toutes « les productions, tout moyen de travail, et tout l'ordre so- « cial. }) Ainsi cette assemblée posa d'une main ferme la véritable base de la démocratie. Son décret sur la loi agraire, la netteté de ses définitions du droit de propriété, le soin qu'elle mit à le consolider dans son dernier acte constituant, prouvent qu'elle avait compris que lo négation
de ce droit était le terme fatal auquel devait aboutir la faction fanatique dont elle avait trop longtemps subi la tyrannie. Les faits subséquents montrèrent qu'elle ne s'était pas trompée.
Conjuration de Babeuf.
Origine de la secte des égaux. — Babeuf et Anionelle. — La coiyuration s'organise. — Les anciens montagnards de la Convention s'aUient aui communistes, — Plans et système social des coigurés. — Réflexions sur l'ensemble de la réyolution française.
Le parti de la république sanglante avait inutilement tenté de reconquérir la domination dans les journées de prairial. Ses derniers chefs avaient péri à la suite de ce mouvement ; la plupart de ses meneurs secondaires, jetés dans les prisons, n'en sortirent qu'au moment où la Convention crut devoir chercher dans les restes des terroristes un point d'appui contre la réaction royaliste de vendémiaire. Ce fut là que se forma le premier noyau de cette conspiration fameuse, à laquelle Babeuf donna son nom. Les jacobins incarcérés se mirent à rechercher l'organisa-* tion sociale qui pourrait réaliser définitivement leurs théories d'égalité et de bonheur commun^ et leur permettre de renverser sans retour ce qu'ils appelaient la domination des riches et des enrichis. C'était s'y prendre un peu tard pour procéder à cette recherche. Jusqu'alors leurs vues ne s'étaient pas étendues au delà du papier-monnaie, du maximum , des emprunts forcés, des réquisitions et des taxes révolutionnaires. Amar, l'ancien conventionnel, l'ancien membre du comité de sûreté générale, vantait encore cette manière d'enlever le superflu qui encombrait, disait-il, les
canaux trop remplis, pour le rendre à ceux qui n'étaient pas suffisamment alimentés. Mais les fortes têtes du parti avaient fini par s'apercevoir que le papier-monnaie était un instrument de spoliation dont la puissance s'épuisait par son usage même ; que le maximum venait échouer contre l'inertie du producteur et du marchand, préférant fermer ateliers et magasins, plutôt que de produire et de vendre à perte : que les emprunts forcés, les taxes de guerre les réquisitions frappées sur les riches n'avaient qu'un temps, parce que le moment devait arriver où l'on ne pourrait plus rien prendre à qui n'aurait plus rien ; qu'ainsi tous ces expédions étaient semblables à celui des sauvages qui coupent l'arbre par le pied pour en cueillir le fruit. D'autres organisateurs proposaient le partage des terres^ des lois somptuaires, l'impôt progressif ; mais , après examen, les meilleurs logiciens reconnurent que c'étaient là de simples palliatifs; qu'admettre, même avec des restrictions, Tinégalité des fortunes, c'était laisser aux riches la faculté d'éluder les lois, et de continuer à machiner l'asservissement et l'exploitation du peuple. Détruire V inégalité est la tâche de tout législateur vertueux^ tel fut donc le principe admis par une secte dont les membres s'appelèrent entre eux les égaux. Ils recherchèrent les moyens de réaliser cette égalité.
Il y avait parmi les prisonniers un certain Bodson, jacobin forcené, qui s'était nourri de la lecture du Code de la Nature de Morelly, ouvrage que Ton attribuait alors à Dide rot (1). Bodson avait adopté complètement les idées développées dans ce livre. Il les exposa à Babeuf, comme lui
(1) Ce livre, dont plusieurs éditions furent publiées sans nom d'auteur, fut pendant longtemps attribué à Diderot. Laharpc, qui crut devoir le réfuter, partagea cette erreur.
ancien jacobin , et à quelques autres membres du parti qui se décernait à lui-même le titre exclusif de patriote. Il n'eut pas de peine à leur démontrer qu'elles étaient les conséquences nécessaires du principe de l'égalité absolue. Ceux-ci acceptèrent cette doctrine avec enthousiasme, et n'hésitèrent point à reconnaître dans la communauté des biens et des travaux le terme de la perfection de l'état social, le seul moyen d'assurer le bonheur commun. Cependant, un certain nombre d'initiés, tout en admettant l'excellence théorique de la communauté, pensèrent que son établissement soulèverait d'insurmontables résistances, et qu'il fallait se borner, pour le moment, à créer des institutions propres à ramener progressivement la société à l'égalité parfaite.
Les patriotes furent compris dans le bénéfice de la loi d'amnistie du 3 brumaire an IV, et mis en liberté. Les égaux s'empressèrent d'en profiter pour essayer de réaliser leur doctrine. Ils établirent un centre de direction, dont les principaux membres furent Babeuf, Ph. Buonarotti, originaire de Toscane, ancien jacobin et familier de Robespierre, Anlonelle, ancien membre de l'Assemblée législative et juré du tribunal révolutionnaire, Sylvain Maréchal, l'auteur du Dictionnaire des Athées. On s'occupa d'abord de former ut\e société publique , destinée à devenir la pépinière d'une société secrète , à agiter l'opinion des masses , et à couvrir les menées clandestines des conjurés. Cette société fut établie au Panthéon. Les anciens jacobins y accoururent plus nombreux que jamais. Aux termes de la constitution de l'an III, alors en vigueur, ils ne pouvaient avoir ni bureau, ni tribune ; ils formaient donc des groupes tumultueux, vociférant tous à la fois jusqu'à une heure fort avancée de la nuit. A la fin de leurs séances, ils chantaient en chœur des complaintes sur la mort de Robespierre. Insensiblement, ils reprirent les caractères d'un club, et se donnèrent un
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présidant, «uie tribune^ des signes de reconnaissance, dépassant ainsi les limites constitutionnelles du droit de réunion. Là, dit M. ThierSi ils déclamaient contre les émigrés et les prêtres, les agioteurs, les sangsues du peuple^ les projets 4e banque, la suppression des rations, Tabcdition ûoê assignats, et les procédures instruites contre les patriotes.
£n même temps, Babeuf répandaitfses doctrines par son journal le Tribun du Peuple. U y développait, dans un style aussi dépourvu de modération que d'él^nce, les principes du Code de la Nature ; il déclarait que la propriété individuelle est la cause de l'esclavage ; que la société doit être une communauté de biens et de travaux, et avoir pour butrégalité absolue des conditions et des jouissances. Dans la signature qu'il apposait au bas de ces feuilles incendiaire», il prenait le surnom de Gaïus Gracchus.
Alors fut mis de nouveau en lumière le véritable rôle des théories qui, sans détruire complètement la propriété, prétendent la mutiler au profit de l'égalité. La division qui avait existé dès l'origine dans la secte des égaux, dont les uns avaient adopté le principe de la communauté, et les autres le système des lois restrictives, se manifesta au grand jour. En face de Babeuf, soutenant le système dont la République de Platon est le premier modèle, se posa Antonelle, défendant celui qui est formulé dans le livre des Lois. Une curieuse polémique s'engagea entre ces deux chefs de secte. Antonelle développa son opinion dans deux lettres insérées, l'une au numéro 9 de l'Orateur Plébéien ^ l'autre au numéro 144 du Journal des Hommes libres. Gracchus Babeuf répondit dans son Tribtm du Peuple.
Antonelle convenait avec Babeuf que le droit de propriété était la plus déplorable création de nos fantaisies. Il admettait eu théorie l'excellence de la communauté, mais il ne croyait point à la possibiUté de son application.
hk REVOLUTION FRANÇAISE. 283
€ Babeuf et moi^ disait- il, nous parûmes un peu tard au « monde l'un et l'autre^ si nous y vînmes avec la mission « de désabuser les hommes sur le droit de propriété. Les « racines de cette fatale institution sont trop profondes et € tiennent à tout : elles sont désormais inextirpables chez « les grands et vieux peuples.
a Tout ce qu'on peut espérer d'atteindre, c'est un degré € supportable d'inégalité entre les fortunes, et des lois cona tre l'ambition et l'avarice. :»
Après avoir fait l'éloge de la communauté théorique, Âutonelle ajoutait : « Cela ne veut pas dire assurément qu'il «c faille aujourd'hui voter l'abolition effective de la propriété « et la conquête de la communauté des biens : car, évia demment, on ne pourrait y marcher que par le brigandage c( et les horreurs de la guerre civile, qui seraient d'abord a d'affreux moyens, uniquement propres, d'ailleurs^ à déa truire la première, sans pouvoir jamais nous donner Tauce tre. Où retrouver, en effet, ces vertus et cette simplicité « nécessaires pour rentrer et se maintenir dans un ordre « de choses naturel et pur, dont il ne nous serait plus donné « d'apprécier les douceurs (1) ? »
Ainsi, Autonelle^ bien que professant pour la communauté un amour platonique, reculait devant l'impossibilité de violenter les mœurs d'une nation et la perspective de lu guerre civile. Ce dernier motif l'honore, et a lieu de surprendre de la part d'un homme qui, élu concurremment avec Pache candidat à la mairie de Paris , avait préféré à cette magistrature une place de juré au tribunal révolutionnaire.
Babeuf fit à Anlonelle une réponse étendue. Il soutint qu'il n'était point trop tard pour désabuser les hommes de
(I) Antonelle, no 144 du Journal dti Hommes libres.
i86 HISTOIRE DU 9inpmVOt-.
BuooaroUii Derlhé et quelques ^f^ rotyogyant à catte époque le comité insurrecteiir. .. Aijf^r^
On sait que le Directoire^ alarmi^Ptinportaiice que prenait la société du Pauthéon, en ordonna la disBoialion, let que Bonaparte, alors général de l'armée de rinlérieur, procéda à sa dispersion et fit sceller les portes du li^ ie$ séances. Le comité babouviste résolut de frapper i^i graiMl coup, pour opérer ce qu'il appelait k délivrance II i[il|ablier l'analyse de la doctrine de Babeuf, et accélérais préparatifs. Les historiens de la réTolotion firançaise ont décrit la formidable organisation du complot. Agents cfavgés de préparer l'insurrection dans les divers quartiers. et de pousser les troupes à la révolte ; agitateurs parcooraat les cafés et les lieux publics^ provoquant des attroupements et haranguant la foule ; feuilles à la main et brochures ré^ pandues dans le pubUc ; journaux à bon marché et ea sljle cynique, propageant la doctrine dans les classes pauvres : tous les moyens qui forment Tarsenal des conspirateurs furent mis en usage. On y joignit les raffinements de mystères inventés par les sociétés secrètes (1). Enfin le complot eut des ramifications dans les principales villes de France, pour éclater partout à la fois.
Le comité secret entra en relations avec les anciens conventionnels montagnards non réélus, qui, de leur côté, voulaient préparer un mouvement. Après quelques difficultés, on s'entendit. Pour satisfaire les plus timorés des montagnards, les égaux insérèrent dans leur manifeste insurrec-
(1) Histoire parlementaire, t. XXXVîl, p. 155. — Ph. Buonarotti, Conspiration de V égalité dite de Baleuf, suivie du procès auquel dU donna lieu et des pièces à Vappui. — Bruxelles, 1828, 2 vol. in-S*». — Ce liyre est Thistoire de la Conjuration, racontée par Tuu de ses principaux acteurs. Buonarotti, qui mourut dans un à^ fort ayancé, conserva jusqu'à la Oa 508 croyances communistes.
lionnel un article qui metlait les propriélcs publiques el privées sous la sauvegarde du peuple. Mais ce n'était que pour la forme : ils avaient l'inlenlion de ne point exécuter cette partie du programme après le succès. Le nombre des anciens conventionnels montagnards qui s'unirent ainsi à la conspiration s'élevait à plus de soixante. Parmi eux, on remarquait Amar, ancien membre du comité de sûreté générale, Robert Linded , Javoques, Rîcord, Laignelot, Choudieu, Félix Lepelletier et Drouet (1) ; ce dernier venait d'être élu au conseil des Cinq-Cents. Il paraît que Barrère et Vadier n'ignoraient rien du complot. Parmi les chefs militaires figurait Rossignol, ancien général, de l'armée de l'Ouest ; cinq cents oiTiciers destitués, ayant presque tous appartenu à l'armée révolutionnaire de Ronsin, devaient agir sous ses ordres. Ainsi, tous les éléments de l'ancienne faction terroriste se trouvaient réunis dans In conjuration.
Voilà donc où en était arrivé le parti de la Montagne et des Jacobins. Parmi ses membres, les uns n'avaient trouvé que dans le communisme la conclusion de leurs vagues théories ; les autres, toujours aussi dépourvus d'idées et de logique, venaient, dans le vain espoir de ressaisir la domination, s'associer aux communistes, qui ne voyaient en eux que des niais politiques, des instruments qu'ils briseraient après la victoire. Il est vrai que cette dernière fraction des montagnards nourrissait aussi la pensée de se débarrasser de ses alliés et de profiter seule du succès. Elle oubliait que tout
(1) Félix LepeUetier était le frère cadet de LepeUetier-Saint-Fargeau> qui avait été assassiné par Paris, en janyicr 1793. Drouet était Tliommc qui avait arrêté Louis XVI dans la fuite à Varennes. Nommé représentant du peuple à la Convention, el envoyé en misison à Tarméa du nord, il fut fait prisonnier par les Autrichiens, Apres une longud et cruelle captivité, il fut échangé, ainsi que les autres coiivcntionnels prisonuicrs, contre? la fille d« Louis XVI, depuis duchesse d'Aug^oukMne.
288 Histoit\£: DU communisme.
parti qui s'unit à une faction plus exallée que lui-même abdique au profit de celle-ci. Tel sera toujours le sort da parti ultrà-démocratique. Il doit aboutir au communisme, ou lui servir de marche-pied.
Les moyens d^action des conjurés étaient formidables : 4,000 anciens sans-culottes des plus solides, 4,500 membres des anciennes autorités révolutionnaires, i ,000 canonniers, 500 officiers destitués, 1 ,000 révolutionnaires des départements accourus à Paris, 1,500 grenadiers du Corps législatif, 500 militaires détenus, 1,000 invalides ; enfin 6,000 hommes formant la légion de police, composée d'anciens sans- culottes, gendarmes révolutionnaires et gardesfrançaises, en tout 17,000 hommes habitués aux armes; formaient le noyau auquel devait se joindre la population des faubourgs. Des combinaisonshabiles et terribles devaient présider à l'emploi de ces forces. Elles sont consignées dans un acte d'insurrection qui se trouve au nombre des pièces du procès de Babeuf. Au signal donné pas le tocsin et le son des trompettes, les citoyens et les citoyennes en armes devaient se précipiter en désordre de tous les points à la fois, et se rallier sous la conduite des généraux du peuple distingués par les rubans tricolores flottants autour de leurs chapeaux. Les insurgés devaient s'emparer des mairies, de la trésorerie nationale, de la poste aux lettres, des ministères et de tout magasin public ou privé contenant des vivres ou des munilionsde guerre, garder les barrières et le cours de la Seine, ne laisser sortir personne, et n'admettre à l'entrée que les courriers et les voitures de comestibles. Les deux conseils et le Directoire, usurpateurs de l'autorité populaire, seraient dissous, et leurs membres immédiatement jugés par le peuple.
L'acte d'insurrection portait :
AuT. 12. « Toute opposition sera vaincue sur-le-champ
€ par la force. Les opposants seront exterminés. > En conséquence, ceux qui auraient battu ou fuit battre la générale, tous directeurs, fonctionnaires ou députés qui auraient donné des ordres contre Tinsurrection devaient être immédiatement misa mort.
Art. 14. c Des vivres de toute espèce seront portés gra- € tuitement au peuple sur les places publiques. >
Art. 17. « Tous les biens des émigrés, des conspirateurs c et de tous les ennemis du peuple seront distribués sans « délai aux défenseurs de la patrie. — Les effets appartec nant au peuple, déposés au Hont-de-Piété, seront sur-le- € champ gratuitement rendus. — Les malheureux de la € république seront immédiatement meublés et logés dans c les maisons des conspirateurs (1). > Les conspirtaeurs étaient ceux qui ne conspiraient pas.
art. 19. fc Le soin de terminer la révolution sera confié € à une assemblée nationale composée d'un démocrate par € déparlement, nommé par le peuple insurgé sur la présen- € tation du comité insurrecteur. >
C'est ainsi que les babouvistes entendaient la fraternité et la liberté électorale.
On sait comment leurs projets furent déjoués. Grisel, officier de Tarmée de Tintérieur, qu'ils avaient tenté de s'associer^ les dénonça au Directoire. Arrêtés le 21 floréal , les chefs de la conjuration furent renvoyés devant la haute cour siégeante Vendôme. Babeuf et Darthé, condamnés à mort^
(1) Un autre projet de décret porté : « Le directoire insurrecteur, « considérant que le peuple a été bercé de Taincs promesses et qu'il <c est temps de pourvoir à son bonheur, arrête ce qui suit : Art i*'. A « la fin de l'insurrection, les citoyens pauvres qui sont actuellement « mal logés ne rentreront pas dans leurs demeures ordinaires : ils « seront immédiatement installés dans les maisons des conspirateurs. « — Art. 2. On prendra chez les riches ci-dessus les meubles néces- « saires pour meubler avec aisance les sant^ulottes. »
tentèrent inutilement de se soustraire au supplice par le suicide. Ils moururent avec le courage du fanatisme. Cinq de leurs complices furent condamnés à la déportation, les autres acquittés faute de preuves. Les pièces saisies chez les conjurés et publiées pendant le procès ont révélé les détails de l'organisation sociale qu'ils prétendaient imposer à la France. Parmi elles, on remarque le manifeste des égaux, déclamation furieuse écrite par Sylvain Maréchal en faveur de l'égalité absolue et delà communauté, c Nous voulons l'égalité réelle € ou la mort, s'écrie Maréchal... Malheur à qui ferait résis- € tance à un vœu aussi prononcé ! — La révolution fran- € çaise n'est que l'avant-courrière d'un autre révolution c bien plus grande, bien plus solennelle, et qui sera la € dernière... Périssent, s'il le faut, tous les arts, pourvu « qu'il nous reste l'égalité réelle. > L'auteur repousse avec indignation le reproche de tendre à la loi agraire, reproche que la plupart des historiens ont répété depuis, c La loi
< agraire ou partage des campagnes fut le vœu instantané de e: quelques soldats sans principes, de quelques peuplades « mues par leur instinct plutôt que par la raison. Nous ten- « dons à quelque cliose de plus sublime et de plus équita- « ble : le bien commun ou la communauté de biens. Plus « de propriété individuelle des terres ; la terre n'est à « personne. Nous réclamons, nous voulons la jouissance
< communale des fruits de la terre : {^s fruits sont à tofit « le monde. i>
L'analyse de la doctrine de Babeuf, publiée par le comité insurrectionnel, est la déclaration des droits des égaux, la profession de foi du communisme. Chaque article est suivi de preuves qui résument la discussion à laquelle se livra le comité. On y retrouve touslesarguments par lesquels Platon, Morus, Morelly, Mably et les autres écrivains communistes ont attaqué le principe de la propriété individuelle. Cette
LA RÉVOLUtlON mANÇAlSÈ. 291
pièce est pour ainsi dire le canal par lequel ces arguments se sont transmis aux socialistes actuels. Ceux-ci n'ont fait que reproduira et paraphraser les propositions et les démonstrations de Babeuf. L'art. 1«' pose en principe que : c La nature a donné à chaque homme un droit égal c à la jouissance de tous les biens. » Nous avons déjà montré, en analysant les doctrines de Brissot, la fausseté de celle formule, qui renferme l'erreur radicale du communisme. Les autres articles ne sont que le développement de cette erreur.
Des décrets économiques, préparés par le comité insurrecteur, devaient régler l'organisation du nouveau régime. Le premier établissait une grande communauté nationale, comprenant tous les biens de l'État, des communes et des hospices, et ceux à provenir des confiscations ; abolissait le droit de succession ab intestai et par testament ; prescrivait la formation d'ateliers communaux, dirigés par des chefs électifs, sous la surveillance des municipalités, et autorisait l'administration suprême à déplacer les travailleurs d'un lieu à l'autre. De vastes magasins devaient recevoir les produits de l'agriculture et de l'industrie, et des ma* gislrats spéciaux en opérer la répartition. La communauté nationale assurait à chacun de ses membres une médiocre et frugale aisance. Des repas communs devaient être éta*^ blis, comme en Crè:e et à Lacédémone. D'après les mêmes décrets, le commerce intérieur et extérieur est supprimé. Le territoire est divisé en régions, et l'administration est chargée de combler le déficit des unes par l'excédant des autres. Elle procure à la communauté les denrées et marchandises exotiques, au moyen d'échanges en nature faits avec les peuples étrangers. — Des magistrats spéciaux sont chargés de diriger les transports. Tout le monde n'est pas de pleiu droit membre de la communauté nationale. Ceux
292 HISTOIRE DU GOMMUNISlffi.
qui restent en dehors demeurent seuls soumis à l'impôL Leurs contributions sont doublées; elles doivent être acquittées en nature au profit de la communauté nationale. De plus, les contribuables peuvent être requis^ en cas de besoin, de livrer tout leur superflu en denrées e|; objets manufacturés. L'abolition des dettes publiques et privées, la suppression des monnaies , la prohibition de l'importation de l'or et de l'argent complètent la série des mesures économiques. Enfin les bons citoyens sont invités à entrer dans la grande communauté nationale, et à lui faire l'abandon de leurs biens. On va voir comment sont traités ceux qui n'accèdent pas à cette touchante invitation.
Un décret de police prive de tous droits politiques qui* conque ne sert point la patrie par un travail utile (1) ; cette exclusion s'applique à tous ceux qui vivent de leurs revenus. « Ce sont^ dit le décret, des étrangers auxquels la républic que accorde l'hospitaUté.» Or, voici en quoi consiste celte hospitalité: <!: Les étrangers sont sous la surveillance directe « de l'administration suprême, qui peut les reléguer hors « de leur domicile et les envoyer dans des lieux de correc- « tion. — Ils déposeront, sous peine de mort, les armes « dont ils sont possesseurs entre les mains des comités rée: volutionnaires. — L'administration suprême astreint à « des travaux forcés les individus des deux sexes dont l'in- « civisme, l'oisiveté, le luxe et les dérèglements donnent à c( la société des exemples pernicieux. Leurs biens sont ac- « quis à la communauté nationale. — Les îles Marguerite
(1) « Art. 3. La loi considère comme travaux utiles : ceux de l'agriculture, de la vie pastorale^ de la pêche et de la naTigation.
— Ceux des arts mécaniques et manuels. — De la vente en détail.
— Du transport. — De la guerre. — De renseignement et des sciences. »
La littératuTd et les beaux-arts sont exclus do cetto liste.
li RÉVOLUTION FllANÇAlSE. 293
« et Honoré, d'Hyères, d'Oleron et de Ré, seront conver- « lies en lieux de correction où seront envoyés, pour être « astreints à des travaux communs, les étrangers et les in- « dividus arrêtés. — Ces îles seront rendues inaccessibles. »
Ainsi, surveillance de la police, désarmement, travaux forcés, relégation dans des îles solitaires, confiscation, tel est le sort réservé aux propriétaires qui ne s'empresseront pas de se soumettre au régime communiste. Il eût été bien plus simple de décréter immédiatement l'expropriation gé« nérale ; mais les égaux voulaient sans doute que l'accession à la communauté parût volontaire ; ils pensaient, avec les plus subtils des jurisconsultes romains, que la contrainte n'annulait pas le consentement ; ils faisaient des prosélytes, comme Tinquisition des convertis.
Tels étaient les plans de Babeuf et de ses complices. Leurs projets d'organisation sociale reproduisent fidèlement les utopies communistes de Morus, de Mably et surtout de Morelly, dans le livre duquel ils puisèrent leurs doctrines. Leurs sentiments semblent inspirés par les Recherches philosophie ques sur la propriété et le wly ce résumé des passions anti-propriétaires ; leurs moyens d'action sont ceux des anabaptistes, dont ils auraient sans doute renouvelé les horreurs. Leur succès eût été le signal de la plus effroyable guerre civile, de l'invasion étrangère et de Tanéantissement de notre nationalité. La France accueillit avec stupeur la révélation de cet horrible complot. Elle en conserva un long et profond souvenir. Il y eut de cette impression dans le sentiment qui la porta, quatre années plus tard à se jeter entre les bras de Bonaparte, et à sacrifier la liberté à la sécurité de l'ordre social. Dans le vainqueur de Rivoli et des Pyramides elle voyait aussi l'homme qui avait fermé les portes du club du Panthéon.
L'histoire de la révolution française déroule à nos yeux^
294 nisTome Dt gohhumshe. !
dans un cadre gigantesque, le tableau des redoutables consê quences qui dérivent, dans l'ordre social et politique, di l'admission d'un faux principe. Mirabeau et Tronchet avaieni proclamé, â la tribune de l'assemblée constituante, que Ie propriété est une pure création sociale, sans racines dans la ' nature ; ils avaient attribué à la société sur les biens de ses membres un droit souverain et illimité. Mais, guidés pac leur bon sens, ils avaient restreint à l'égalité dans les partages et à l'établissement d'une réserve au profit des hérilîera du sang, les applications de celte dangereuse doctrine(l). Robespierre en déduisit d'abord la suppression absolue du droit délester, et plus lard la restriction delà propriété àuneposseniêBpr6(»dre, éoite ftaBasadéelanSwdflilInÂtsibi'bMBine. Il proclama rimp6lpRq;i«Hif,ktaiedea,p«i*Tesetl| dnst sa (favail. Sais Wosl, {mBUt le mAaiepoûtt de d^wt, lAva l'i^Mlitioii dei mccessiona «dbtéralss, lu frmcsijrtw de l'opnUace, l'étaMusesunt d'im *tsl«-(U>imiae comam, Enfln, Babeuf, et A u suite les restes des Jacobins, lirèni( la d^vière conséquence du faux principe posé par Hirabtaa, en proclamant le communisme. La conjuration qu'ils tramèrent forme le nœud et la péripéUe de l'existence du parti ullrà-démocratique ; elle nous montre le terme de la peale fatale sur laquelle il est entraîné. Puisse cet éclatant exemple senir de leçon, et porter la lumière dans l'esprit des hommes de bonne foi qui partagent les illusions dont ce parti se berça â son origine. En politique, tout dépend d'une première erreur. Quand on commence à s'écarter de la UgBe de la vérité, la déviation paraît d'abord insensible. Hais elle
(1) Mirabeau et Tronchet se trompaient en faisant repoier l'égililà des partages et la réserve an profit des hériliera du sang sur le droit absolu de lu société. Ce stnit là des conséquences du principe de la Btmille. A l'égard de la régerte, le droit romain nous en Tait compie*dre l'eaprit et l'ori^e.
LA RÉVOLUTION FaAKÇÂlSe. !i95
s'accroît à chaque pas et finit par conduire àTablme. Vainement les timides voudraient-ils s'arrêter sur le bord ; les plus hardis se précipitent et les entraînent à leur suite. Trop souvent c'est la prospérité, c'est l'existence d'une grande nation qui s'engloutit avec eux.
296 uiSToiBB i)K comurasME.