‹ Histoire du communismeChapitre 35 sur 57 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Owen. — Saint-Simon. — Charles Fourier.

Caractère général des doctrines de ces réformateurs. — Leurs rapports avec le communisme. L'idée du phalanstère n'est pas nouyeûe. -* Influence de ces ut<^ies.

Le communismQ violent et révolutionnaire venait d*élre vaincu dans la conjuration de Babeuff le parti ultra-démocratique^ abattu par cette défaite et par l'échauffourée du camp de Grenelle , avait vu ses derniers chefs livrés aux exécutions militaires ou déportés dans de lointaines colonies. Le sentiment unanime d'horreur inspiré par les projets des démocrates communistes, la vigueur déployée par le gouvernement dans leur répression , devaient pendant longtemps détourner les esprits audacieux de nouvelles tentatives de ce genre. Alors on vit se reproduire le même phénomène qui s'était manifesté après la première explosion de l'anabaptisme. L'utopie , chassée de l'ordre politique, se réfugia dans la religion et la*science. Elle prit des allures pacifiques, des formes pastorales et innocentes. Elle engendra le système rationnel de M. Owen; les théories sociétaires de Charles Fourier et la religion saint-simonienne.

Nous ne prétendons pas retracer ici les plans et la vie de ces réformateurs. Cette tâche a été remplie avec talent par un écrivain contemporain. Qu'il nous soit seulement permis de montrer les rapports qui existent entre ces doctrines et le communisme, cette utopie mère d'où dérivent toutes les aulresutopies.

En ce qui concerne les théories de M. Owen, ce rapport est celui d'une parfaite identité. Les sociétés coopératives du fondateur de New-Harmony ne sont que la reproduction des cités communistes dont Morus , Campanella^ Horelly et Mably ont tracé les plans. De part et d'autre on voit poser en principe l'abolition de la propriété individuelle, lé-, galité absolue^ la communauté des biens, des travaux et des jouissances, la suppression des monnaies, l'uniformité d'éducation. M. Owen emprunte encore à Morelly la hiérarchie des fonctions par ordre d'âge, la suppression de tout culte extérieur. Le dogme de la nécessité des actions humaines et de l'irresponsabilité, sur lequel il fait reposer la bienveillance universelle, se rattache à cette théorie, si chère aux communistes, qui attribue à la société la perversion de l'homme créé bon par la nature. C'est, au fond, la même doctrine que celle qui fut proclamée par les anabaptistes sous le nom d'Impeccabilité. Ainsi, le système rationnel, cette prétendue découverte qui, suivant son auteur, devait généraliser le bonheur ici-bas dans le présent et dans l'avenir, n'est que la reproduction de ces vieilles erreurs de Tégalilé absolue et du communisme, qui furent professées par les rêveurs de tous les temps. Les prétentions de M. Ovren à la nouveauté sont d'autant plus singulières, que les combinaisons économiques de son système rationnel sont précisément celles dont Babeuf et ses complices venaient de poursuivre la réalisation. Seize ans à peine séparent la tentative des égaux du moment où M. Owen éleva à la hauteur d'un système social l'heureuse exception de New-Lanark. De part et d'autre le but était le même, les moyens seuls différaient.

Les doctrines saint-simoniennes semblent, au premier abord, se séparer nettement du communisme. En effet, elles repoussent le principe de l'égalité absotne, qui en est le

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point de départ, et y substituent la cél^ure formule : A chacun suivant sa capacité, à chaque capacité suivant ses œuvres. La réalisation de cette formule implique la possession individuelle des instruments de travail et des produits. Hais, quand on va jusqu'au fond du système, on ne tarde pas i reconnaître qu'il n'est qu'une modification du communisme. Il débute en effet par un grand acte d'expropriation, il abolit l'hérédité et la famille. Il attribue à un pouvoir réputé infaillible et irresponsable le droit souverain de disposer des choses et des personnes, ce qui est l'essence du communisme. Il ne diffère de celui-ci que par sa loi de répartition des capitaux et des produits entre les individus. Le communisme adopte la. loi la plus simple, celle de l'égalité ; le saint-simonisme n'en adopte en réalité aucune : il s'en remet à l'arbitraire d'un homme^ à la volonté d'un pape industriel. Ainsi, il descend encore un degré plus bas dans la progression du despotisme. Enfin, par ses théories sur la femme libre, reproiiucUon des dogmes impurs des carpocra liens et des anabaptistes , le saint-simonisme ouvre la porte à la promiscuité des sexes qui, dans tous les temps, a été la conséquence naturelle du principe de la communauté. Ainsi, la doctrine sainl-simonienne qui, par l'adoption purement nominale de la proportionnalité des rémunérations jiux capacités et aux œuvres, semblait se rattacher aux principes sur lesquels repose la propriété, n'est au fond qu'une variété du communisme.

De tous les novateurs qui forment la transition entre le babouvisme et le socialisme actuel, Charles Fourier est celui qui présente, au premier aspect, le caractère le plus original. Cependant, cette originalité est plus apparente que réelle, et réside dans la forme plutôt que dans le fond. Sur la plupart des points capitaux de sa doctrine, Fourier trouve des devanciers parmi les défenseur^ de la communaut^i

On connaît les bases de son système : il propose de former des phalanges, ou réunions d'environ deux mille personnes de tout âge et de tout sexe, vivant dans un vaste bâtiment appelé phalanstère, et se livrant en commun à l'exploitation agricole et aux professions industrielles. A la loi du devoir, que les philosophes et les moralistes avaient présentée jusqu'ici comme la règle suprême de l'humanité, Fourier prétend substituer celle de l'attraction passionnée; il identifie la vertu avec la jouissance, le mal moral avec la douleur. Selon lui , ce que nous appelons immoralité et crime n'est que l'effet des obstacles qu'un ordre social radicalement vicieux oppose à l'essor naturel et légitime de nos passions. Qu'on leur rende la liberté, la spontanéité de leurs développement, et l'équilibre naîtra de lui-même, l'homme jouira sur la terre d'une félicité sans nuages. Fourier trouve dans cette théorie des passions la solution du problème industriel. Selon lui, le travail n'est pénible, répugnant, qu'à cause de sa monotonie et du défaut d'accord entre les fonctions et les aptitudes. Dans le nouvel ordre social, toutes les vocations pourront se faire jour; le travail, divisé en courtes séances, deviendra, par la variété des occupations, par les rivalités et les intrigues des travailleurs luttant d'adresse et de rapidité, le plus grand plaisir de la vie. Quant aux relations des sexes qui sont^ dans notre société civilisée, une cause si fréquente de troubles et de désordres, elles seront affranchies, dans le nouveau monde harmonien, de toutes les entraves qui les faussent et les dénaturent. Le mariage et la famille continueront de subsister; mais le mariage sera tempéré par la polygamie et la polyandrie. Les enfants, nourris et élevés par le phalanstère, trouvant dans son sein un avenir assuré, cesseront d^étre une charge et un sujet d'inquiétude pour les parents. Ceux-ci n'auront plus que les plaisirs de la paternité. £t que l'on ne craigiie

point que, sous un tel régime, la misère et la pénurie ne naissent de l'excès de la population. La nourriture succu* lente des harmoniens, chez lesquels la gourmandise s'élèvera , sous le nom de gastrosophie , à la hauteur d'une science, le développement des facultés gastriques et Tobésité générale qui en sera la conséquence, enfin la ployandrie et la ploygamie auront pour effet, suivant Fourier, de réduire singulièrement la fécondité des femmes exagérée par nos habitudes frugales et monogames.

Jusqu'ici le système phalanstérien n'a fait que reproduire les données du communisme. La communauté d'habitation, d'existence , de travaux et de plaisirs ; l'exploitation en commun des terres et des ateliers industriels ; l'éducation commune des enfants, qui constituent, aux yeux de Fourier, les principaux avantoges du phalanstère, se retrouvent dans VUtopiCy la Cité du Soleil et le Code de la Nature. La doctrine qui rejette tous les vices et les crimes des individus sur le compte de la société est essentiellement communiste. La réhabilitation des passions a été professée par Morelly. La théorie du travail attrayant est formulée dans le Code de la Nature et dans le Traité de Législation de Mably. L'abolition de toute loi répressive, la négation du mal moral reproduisent Timpeccabilité des anabaptistes ; la sanctification de la jouissance n'est que l'exagération de répicurisme utopien. Enfin, le régime phanérogame n'est qu'un mot honnête pour désigner la communauté des femmes.

Comme les saint-simoniens , Fourier ne se sépare du communisme proprement dit que sur la question de la répartition des produits. Il reconnaît les droits du capital et du talent, il repousse le principe de l'équivalence des fonctions et des travaux, il rejette le dop;iTie de régalilc absolue. Dans le phalanstère, chacun est rémunéré en proportion de

la nature et de la qualité de son travail, du talent qu'il a déployé, des capitaux qu'il a apportés à l'association. Fou* rier se rapproche ainsi du système de la propriété indivis duelle, il tourne l'écueii contre lequel sont venus se briser les saints-simoniens : le despotisme. Mais en consacrant la liberté illimité, l'anarchie, Fourier méconnaît les véritables conditions de la vie commune, que les disciples de Saint* Simon avaient bien comprises^ lorsqu'ils cherchaient à se rattacher au mobile religieux, et qu'ils consacraient le pou* voir souverain d'un homme sur la pensée, sur la volonté de tous. Le phalanstère, avec son principe d'émancipation des instincts et des passions, ses dignitaires sans pouvoir réel, sans force coercitive ; le phalanstère d'où doivent être bannies les notions de bien et de mal moral, d'autorité et d'obéissance; où nul n'observe d'autre loi que son bon plaisir, ne poursuit d'autre but que son amusement et ses jouissances ; le phalanstère ne saurait subsister un seul instant. Si jamais un essai complet de réalisation venait à être tenté , si dans une réunion de deux ou trois mille individus , toutes les passions étaient abandonnées à elles-mêmes sans règles et sans frein, on verrait, au lieu de l'harmonie^ les plus effroyables discordes, au lieu de l'activité et de la richesse, la paresse et la misère, rendues plus hideuses par un cortège de vices sans nom.

L'utopie phalanstérienne a été jugée en général avec une indulgence que ne justifie guère sa profonde immoralité. On a accordé à Fourier le mérite d'avoir le premier proclamé la formule de l'association domestique et agricole, dans laquelle beaucoup d'esprits sérieux voient l'espérance de l'avenir. Rien de moins fondé que cette opinion. L'association domestique est une vieille idée, non seulement dans la théorie, mais encore dans la pratique. Les frères moraves, qui conservent la propriété individuelle, se rap-

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prochent bien plus du régime de l'associatioa que de celui de la communauté. Pendant de longues années, il a existé en Auvergne des familles de laboureurs qui vivaient en société et cultivaient leurs terres en commun. Dans le XVIII* siècle, plusieurs écrivains proposèrent de fonder, sur le modèle de ces réunions et des congrégations moraves restaurées par Zinzendorf, des associations laïques, composées de familles exerçant toutes les professions agricoles,. industrielles et artistiques. Tel est, entre autres, le projet présenté par Faiguet, dans l'Encyclopédie (1), à propos des moraves. D'après ce projet, chaque société devait avoir un pécule distinct et partager les produits de son travail avec la société, suivant une proportion déterminée. Les membres de l'association demeuraient toujours libres de se retirer en emportant leur pécule. Des dispositions sagement combinées devaient entretenir le bon ordre dans ces réunions. Ni Faiguet, ni les auteurs d'autres projets analogues ne prétendaient que les règles de la morale dussent être abrogées, les passions sanctifiées, les jouissances sensuelles préconisées, les lois répressives et l'autorité politique supprimées, lis ne sollicitaient pas de la générosité des particuliers des capitaux destinés à s'engloutir dans de coûteuses tentatives ; ils n'aspiraient point à disposer de la fortune publique pour la propagation et la réalisation de leurs idées. Â leurs yeux, il suffisait de l'union libre et spontanée de personnes laborieuses et convaincues. Les membres de ces associations devaient rester soumis aux principes de la religion et de la morale, aux lois civiles et politiques, et ne demander qu'à leurs propres ressources et à leur travail les moyens de fonder et de développer leurs établissements. Renfermés dans ces limites, ces projets n'avaient rien que de légitime. Cepen-

(1) Encyclopédie, t. XXII, p. 24to, édition de Genète, 1779.

OWEN. — - SAUfT^SmON. — CHARLES FOURIER. 903

dant, ils ne déterinmèrent aucune tentative.de réalisatiM. L'homme éprouve pour la vie en commun une répugnance que le sentiment religieux, l'exaltation d'un ascétisme mys* tique peuvent seuls surmonter.

M. Owen, Saint-Simon, Charles Fourier et leurs premiers diciples, se sont distingués par le caractère padGque de leurs prédications. Les uns et les autres auraient rougi de demander à la force le succès de leurs doctrines ; ils n'as* piraient qu'à régner par la conviction. Cependant, l'in* fluence de ces novateurs n'en a pas été moins funeste. Ils ont puissamment contribué à répandre dans les âmes une fâcheuse disposition à critiquer les bases de l'ordre social, à en contester la légitimité, à en provoquer h destruction. Ils ont ébranlé les fondements de la morale, altéré la notion du devoir, le respect de l'autorité, le sentiment de l'obéissance. Ils ont fourni des aliments spécieux et des prétextes commodes à toutes les faiblesses, à tous les vices, à tous les crimes. Leurs doctrines ont agi sur la société comme un dissolvant d'autant plus redoutable, que son action était lente et inaperçue. Le jour devait vriveroùles sourdes haines , les espérances impossibles qu'ils contribuaient à entretenir s'allumeraient au souffle ardent du communisme révolutionnaire , et s'associeraient i ses violentes tentatives de destruction. C'est une dispoôtioa malheureusement commune à presque toutes les minorités en France, que la tendance à poursuivre par la force le triomphe de leurs opinions. Chez nous, les adeptes d'une doctrine eu deviennent aussitôt. les soldats.

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