CHAPITRE XVII
M. Gabet. — Le communisme icarien. ,
Oniineut M. Cabet a été conduit au communisme. — Il semble maintenir la famille. — Schisme sur ce point. — Organisation sociale et politique de Tlcaric. — Suppression de la liberté de la presse. -^ Thcophilanthropic. — Révolution'd'Icarie. — Ses rapports avec celle de février 1848. — État transitoire entre le régime de la propriété et la communauté.
Nous avons montré le communisme se cachant au fond des utopies de Fourier et de Saint-Simon , ces systèmes équivoques dont les auteurs ont tenté d'établir une alliance monstrueuse entre des principes opposés. Il était réservé à M. Cabel de le ramener à sa simplicité et à sa pureté primitives, et de renouer la chaîne des traditions des Morelly, des Mably et des Babeuf. Il n'est pas sans intérêt de constater quelle voie a suivie ce chef de secte pour venir se perdre ainsi dans la grande aberration du communisme.
Pendant les dix années qui s'écoulèrent de 1830 à 1840, M. Cabet appartint à la fraction la plus exaltée du parti républicain, à celle dont l'idéal a reçu de nos jours le nom de république rouge. La violence de ses attaques contre l'ordre de choses établi lui attira des condamnations qui eussent fait de lui l'un des coryphées de la révolution de 1848, s'il n'avait eu plus tard le tort ouïe mérite de se montrer trop bon logicien, de sortir des nuages dans lesquels se complaisent les ullrà-déniocrates, et de formuler nettementles conséquences communistes auxquelles ceux-ci s'efnt vainement d'échapper.
M. gàbet. 305
M. Cabet consacra les loisirs que lui avaient faits ses infortunes judiciaires à écrire une histoire populaire de la révolution française, ouvrage qui n'est qu'un panégyrique en quatre gros volumes des jacobins, des sans-culottes, de la Montagne et surtout des Couthon , des Robespierre et des Saint-Just, ces héros incompris de la terreur. Cependant, H. Cabet ne pouvait se dissimuler que ces sanglants réformateurs ne s'étaient jamais nettement expliqués sur le but qu'ils poursuivaient. Il sentait tout le vide des banalités classiques si pompeusement débitées par les hommes de 93 ; et, tout en admirant leurs déclamations, il ne pouvait se dissimuler qu'elles n'exprimaient que des passions ardentes, des sentiments vagues, sans formuler aucune théorie sociale. H. Cabet est en effet un esprit exact et rigoureux ; si, comme écrivain, il n'est pas doué de l'éclat de la forme; s'il ne possède pas Part d'élever ces entassements de mots à l'aide desquels on dissimule aux yeux éblouis du lecteur de grossières équivoques et de monstrueux sophismes ; du moins ne se fait-il point d'illusions à lui-mém^^ et appellet-il les choses par leur nom.
M. Cabet se mit donc à la recherche de ce plan d'organisation sociale à la réalisation duquel les grands révolutionnaires de la Montagne avaient sacrifié tant de victimes ; il s'efforça de retrouver cette panacée, dont le mystérieux Robespierre avait emporté avec lui le secret, et de dégager les conséquences des principes enveloppés dans la nébuleuse phraséologie du pontife de l'Être suprême. Il était dans ces dispositions, lorsqu'il prit lecture de Y Utopie de Thomas Morus (1). Ce fut pour lui un trait de lumière; il y vit la solution du problème qui fatiguait son intelligence, le but final des tendances des héros de l'histoire qu'il
(1) Voyage en Icarie, p. 547.
906 HISTOIRE DU comiimisiiis*
avait tracée. Dès lors H. Cabet fut communiste, et il eut le courage de se proclamer tel.
SacboQS-lui gré de sa franchise, que beaucoup d'autres se sont gardés d'imiter. Par sa. conversion au commnnÎMne, M. Cabet est venu prouver une fois de plus quelle intime liaison existe, pour quiconque sait raisonner, entre cette doctrine sociale et les principes de ht république ultri-dèmocratique. Tandis que d'autres écrivains plus hrillanU et meilleurs tacticiens s'engageaient dans la même voie, aani avouer leur véritable but, il a mis à nu Técueil caché vm lequel ces dangereux déclamateurs poussment la société, et rendu plus focile la tâche des hommes qui s'efforcent de la préserver du naufrage.
Comme Munis, son modèle, et la plupart des utopistes qui ont marché sur les traces de celui-ci, M. Cabet a adopté la forme du roman. Elle lui a semblé plus propre que toute Imtre à populariser ses idées, et à lui attirer les sympathies des femmes, qui seraient, dit-il, des apôtres bien persuasifs, si leur âme généreuse était convaincue des véritables intérêts de l'humanité. Il s'agit, dans le livre de M. Cabet, comme dans celui du chancelier d'Angleterre, d'un voyage à travers un pays imaginaire ou la communauté brille de tout son éclat. Seulement, tandis que le voyageur de Morus est un marin philosophe, vieilU au milieu des tempêtes, l'explorateur de H. Cabet est un lord anglais, jeune, beau et amoujreux, qualités de nature â lui concilier la bienveillance des lectrices. Le moderne apôlre du communisme a cru devoir ainsi
Mêler le grave au doux, le plaisant au séyère.
Nous n'avons pas à nous occuper des épisodes romanesques du Voyage en Icariey ni à juger la valeur littéraire de
de cet ouvrage ; les idées sérieuses qu'il renferme allireront seules notre attention.
La première partie du livre est consacrée à la description détaillée de la société icarienne. c Nous racontons , dit M. c Cabet dans sa préface, nous décrivons , nous montrons « une grande nation organisée en communauté; nous la c faisons voir en action dans toutes ses situations diverses , c nous conduisons nos lecteurs dans ses villes, ses campa* € gnes, ses villages, ses fermes; sur ses routes, ses che- € mins de fer, ses canaux , ses rivières , dans ses diligen- € ces et ses ommibus, dans ses ateliers, ses écoles, ses c hospices, ses musées, ses monuments publics, ses théà*
< très , ses jeux, ses fêtes, ses plaisirs, ses assemblées po- € litiques; nous exposons Torganisation de la nourriture, ( du vêtement, du logement, de l'ameublement, du ma-
< riage, de la famille, de l'éducation, de la médecine, du € travail, de l'industrie, de l'agriculture, des beaux-arts, c des colonies ; nous racontons l'abondance et la richesse,
< l'élégance et la magnificence, l'ordre et l'union, la con- € corde et la fraternité, la vertu et le bonheur , qui sont ( rinfaillible résultat de la communauté. »
Nous ne suivrons pas M.* Cabet dans les v^agons, les omnibus et les cuisines icariennes. Il est facile de donner carrière à son imagination pour décrire toutes les merveilles d'une société idéale. C'est là une vieille tactique à l'usage des novateurs, qui se sont toujours efforcés de se concilier les sympathies du vulgaire par la séduisante perspective d'une félicité matérielle sans bornes. H. Cabet a su du moins s'af. rêter, dans le tableau qu'il trace du bonheur des Icariens, aux Umites du confortable et de la gastronomie : il n'a pas suivi l'exemple de ces rêveurs qui ont cru devoir joindre aux délices du paradis terrestre toutes celles du paradis de Mahomet. Cette réserve, plus morale que logique^ ne man-
808 HISTOIRE OU GOMMDNISlIfi.
qoe pas d'ane certaine habileté. U y a des se&timenls que l'on ne saurait impunément méconnattre.Oa peut biai,à force de sophismes, fausser cet instinct d'équité nalurdle qui porte l'homme le plus grossier à respecter dans aulmi le droit de propriété ; mais il n'y a heureusement qu'on bien petit nombre d'être corrompus, qui ne soient pas réTottés parla violation des lois de la pudeur.
L'organisation de la communauté icarienne est fidèlement calquée sur celle de VOtopie^ du manifeste des égaux et da Code de (a Nature ; H. Gabet déclare que la communauté est^ comme la monarchie, comme la république, susceptible d'une foule d'oi^nisations différentes. On peut, dit-il, l'organiser avec des villes ou sans villes, etc... Il n'a pas la prétention d'avoir trouvé le système le plus parfait ; une fois la communauté appliquée sur une grande échelle, les générations suivantes sauront bien la modifier et la perfectionner (1). M. Gabet préfère, comme Morus, Gampanella et Morelly, la communauté avec des villes.
Autour de lasplendidelcara, capitale du pays, remarquable par ses rues à chemin de fer, ses trottoirs couverts, ses tunnels; ses fontaines, etc., se groupent cent villes provinciales dont chacune est entourée de dix villes communales, placées au centre de territoires égaux. Ces cités sont construites sur des plans modèles et réalisent, sous le rapport de la propreté, de la commodité et de l'élégance, les rêves du plus difficile des architectes-voyers. Des établissements agricoles non moins parfaits dans leur genre ornent et fé-' condent les campagnes. Dans ces magnifiques demeures, les Icariens vivent en communauté de biens et de travaux, de droits et de devoirs, de bénéfices et de charges. « Ils ne « connaissent ni propriété, ni monnaie, ni vente, ni achats ;
(i) Préface^ p. 4.
U. GAÈEf . 30d
c ils sont égaux en tout, à moins d'une impossibilité abso-
€ lue. Tous travaillent également pour la république ou la
« communauté. C'est elle qui recueille les produits de la
« terre et de l'industrie, et qui les partage également en*
« tre les citoyens ; c'est elle qui les nourrit, les vêtit, les
c loge, les instruit, et leur fournit à tous ce dont ils ont
c( besoin, d'abord le nécessaire, ensuite l'utile, et enfin
€ l'agréable, si cela est possible (page 99). »
On voit que M. Cabet ne fait que développer la maxime fondamentale de Morelly. Tout citoyen est homme public, nourri et sustenté aux dépens du public.
c C'est la république ou la communauté qui, chaque an*
€ née, détermine tous les objets qu'il est nécessaire de
c produire ou de fabriquer pour la nourriture, le vêlement,
c le logement et l'ameublement du peuple. C'est elle, et
m elle seule, qui les faits fabriquer par ses ouvriers, dans
« ses établissements, toutes les industries et toutes les ma*
c nufactures étant nationales, tous les ouvriers étant na-
c tionaux ; c'est elle qui fait construire ses ateliers, choi*
c sissant toujours les positions les plus convenables et les
( plans les plus parfaits, organisant des fabriques immen-
c ses, réunissant ensemble toutes celles dont la réunion peut
€ être avantageuse, et ne reculant jamais devant aucune
c dépense indispensable pour obtenir un résultat utile;
€ c'est elle qui choisit les procédés, choisissant toujours
c les meilleurs, et s'empressant toujours de publier toutes
c les découvertes , toutes les inventions et tous les perfec-
c tionnements ; c'est elle qui instruit ses nombreux ouvriers,
c qui leur fournit les matières premières et les outils, et
c qui leur distribue le travail, le divisant entre eux de la
c manière la plus productive, et les payant en nature au
c lieu de les payer en argent ; c'est elle enfin qui reçoit
€ tous les objets manufacturés et qui les dépose dans ses
âlO mSTOinE DU COMltUNISlfB.
« immenses magasins, pour les partager ensuite entre tous € ses travailleurs ou plutôt tous ses enfants.
€ Et cette république qui veut et dispose ainsi, c'est le « comité de l'industrie, c'est la représentation nationale, c c'est le peuple lui- même (page lOOj . »
Pour rendre possible au gouvernement l'accomplissement de cette tâche gigantesque, des statistiques cantonales, provinciales et nationales sont dressées chaque année, comme dans l'île d'Utopie. Le commerce est remplacé par des fonctionnaires publics, qui recueillent et répartissent tous les produits de l'agriculture et de l'industrie.
Le travail n'a rien de répugnant en Icarie. Des machines prodigieusement multipliées y dispensent l'homme de tout effort pénible. Des dispositions mécaniques ingénieuses, permettent de supprimer tous les métiers malpropres et insalubres. Un ordre et une discipline parfaits régnent dans les ateliers ; des chefs électifs les dirigent^ d'après des règlements fixes. Parmi ces règlements, ceux qui sont communs à tous les ateliers sont délibérés par l'assemblée nationale et ont force de lois ; les autres sont volés par les ouvriers de chaque profession. Dans cette ruche humaine on ne connaît point l'indolence. Comment y aurait-il des paresseux, quand le travail est si « agréable pour les Ica- « riens, quand l'oisiveté et la paresse sont aussi infômes « parmi eux que le vol l*est ailleurs (page <02) ? »
Toutes les professions sont également estimées ; chacun choisit la sienne suivant son goût ; s'il y a concurrence pour quelques-unes, l'admission a lieu au concours. Ceux qui se distinguent par leur activité, leur talent, leur intelligence, leur génie, ne reçoivent aucune rémunération matérielle supérieure à celles des autres (ibid). (c Toutes ces « qualités ne sont-elles pas, en effet, un don de la nature ? « Serait-il juste de punir, en quelque sorte, celui que le
ir. CABET. 3H
< sort a moins bien partagé ? La raison et la société ne doi- ( Yent-elles pas réparer l'inégalité produite par un aveugle ( hazard ? Celui que son génie rend plus utile, n'est -il pas K assez récompensé par la satisfaction qu'il en éprouve ?...» Cependant l'Icarien qui, par patriotisme fait plus que son ievoir, obtient une estime particulière, des distinctions puiliqaes ou même des honneurs nationaux. D'ailleurs, une Sdncation commune et bien dirigée inspire à tous le désir le se rendre de plus en plus utiles à la république. On voit jneH. Gabet considère le dévouement et l'émulation comme les mobiles suffisants de l'activité productive. Il nie, comme OQs les communistes, la nécessité de l'aiguillon de l'inté- M individuel. Dans cet ordre d'idées, l'attrait du travail loit suffire pour déterminer chacun à s'y livrer, et il est iiulile et contradictoire d'en faire une obligation rigoureuse. Pourtant, M. Cabet annonce qu'une fois la communauté comlélement établie, le travail sera obligatoire pour tous. Il est rai qu'il glisse légèrement sur cette idée, qu'il se borne à indiquer d'un mot ; mais c'est le dernier mot du système î la communauté, au fond duquel se trouvent toujours la mlrainte et le despotisme. Après avoir tracé les plus bril- Dts tableaux du bonheur dont on jouira sous ce merveilox régime, entonné des hymnes en l'honneur de l'égalité, ) la fraternité, et même de la liberté, tous les apôtres du tmmunisme finissent par condamner les populations en asse aux travaux forcés.
On le voit, le système économique de H. Cabet reproduit lëlement les données de ses devanciers. Les termes seuls nt changés et mis en harmonie avec les progr es de la techilogie et de l'économie sociale actuelle. Il n'offre pas une lalogie moins complète avec la trop célèbre organisation 1 travail de H. Louis Blanc. Ce rapport est rendu encore as frappant par l'identité des expressions. De part et
312 HISTOIRE bu COMMUNISME.
d'autre, il s'agit d'ateliers nationaux commandités et réglementés par l'État ; on retrouve dans les deux systèmes l'égalité des rémunérations et le dévouement à la chose publique substitué à l'intérêt individuel, comme mobile de l'activité industrielle. Cette analogie doit faire déjà pressentir la véritable portée de l'institution des ateliers nationaux préconisée par l'auteur de V Histoire de Dix ans^ institution que nous apprécierons plus complètement dans le chapitre suivanL
Si M. Cabet a déclaré une guerre à mort à la propriété, il n'a pas été jusqu'à prononcer anathème contre la famille. La logique inexorable de Platon et de Campanella l'a effrayé, et il a préféré l'inconséquence des auteurs de VUiO" pie et du Code de la Nature. Le mariage est donc admis et respecté en Icarie ; le célibat y est flétri de même qu'à Lacédémone. Comme on n'y connaît ni dot ni succession^ et que la plus entière liberté est laissée au choix des jeunes gens, les convenances personnelles président seules aux unions. Les Icariens jouissent d'une félicité conjugale sans nuage. Telle est la pureté des mœurs en Icarie, qu'on n'y voit pas un seul exemple d'adultère, de concubinage, ni même de faiblesse. Merveilleuse puissance de la communauté, à laquelle il est donné d'éteindre, dans le cœur de l'homme, la passion la plus capricieuse, la plus ardente, la plus indomptable !
Mais les principes ne se laissent pas ainsi mutiler. Vainement s'efforce-t-on de rompre la chaîne des conséquences, il se trouve toujours des esprits rigoureux, des raisonneurs inflexibles pour la renouer. Dès l'origine de la secte icarienne, un chisme éclata dans son sein. On reprocha à M. Cabet de lâches nénagements pour les préjugés pudibonds d'une civilisation arriérée ; on proclama la communauté des femmes, l'abolition du mariage et de la famille, comme les conséquences rigoureusement logiques du principe icarien.
It. CABËT. 313
Vaumanitaire, journal de la fraction dissidente, soutint hautement ces idées, et prétendit qu'un parfait communiste doit voyager et changer fréquemment de femme, afin d'o* pérerle mélange le plus complet des races humaines, et d'é* viter les attachements individuels et la formation de la fa-* mille, qui ramènerait infailliblement la détestable propriété. C'est la doctrine des anabaptistes qui, dénaturant la pensée de l'apôtre saint Paul, soutenaient qu'il faut avoir des femmes, comme si l'on n'en avait point. M. Cabet se borna d'à* bord à répondre que les idées de V Humanitaire étaient peut-être vraies, mais qu'il les croyait folles, du moins pour le moment. Sommé de s'expliquer catégoriquement, il fit une réponse pleine d'aigreur, dans laquelle il ne traita guère que la question d'opportunité. « Quoi donc, s'écria-t-il est- « ce que la communauté ne pourrait d'abord exister pendant « un nombre d'années plus ou moins grand avec le mariage « et la famille, sauf à les abolir quand on le voudrait et < quand la nécessité s'en ferait impérieusement sentir ? « Est-ce qu'il n'y a pas déjà assez de difficultés pour faire € admettre l'idée de la communauté ? Est-ce que ce n'est « pas la plus gigantesque des révolutions intellectuelles ? « Est-ce que l'idée de l'abolition de la famille facilitera l'a* « doption de la communauté ? Est-ce que ce n'est pas au € contraire l'idée qui effraie le plus les adversaires de la com- « munauté ? Est-ce que ce n'est pas l'idée qui présente le € plus l'apparence de la débauche et de l'immoralité (l'appa' « rence seulement !), et contre laquelle s'élève le respecta- 4 ble et redoutable hourra des défenseurs de la morale et € de la pudeur 7 Est-ce que ce n'est pas l'idée qui a tué les « saint-simoniens ? Est-ce que ce n'est pas celle que les € ennemis de la communauté exploitent le plus pour la noir- € cir et pour l'entraver (i) ? » Enfin, M. Cabet exprima la (1) Réponse à V Humanitaire, 1841^ p. 6.
crainte que la proclamation d'une doctrine aussi radicale ne fournit à la police et au parquet des armes contre le communisme. Quelque confiance que nous ayons dans b sincérité du dévouement de M. Cabet aux principes du mariage et de la famille, il aurait pu, ce nous semble, trouver en leur faveur de meilleurs arguments que l'inopportanité des attaques et la peur de la police.
Mais c'est assez nous occuper de ces dissensions par lesquelles se révèlent de nouveau toutes les odieuses conséquences qui découlent du principe de la communauté. Arrivons à la constitution politique qui couronne l'organisation économique et sociale de l'Icarie.
Cette constitution oflTre un certain intérêt, parce qu'elle développe Tidéal des plus ardents démocrates. Elle présente la combinaison de celle que les législateurs de 93 voulaient appliquer à la France, et des institutions municipales de l'Amérique du nord.
Une assemblée nationale unique, composée de 2,000 membres élus par le suffrage universel , et divisée en 15 comités, sous-divisés eux-mêmes en un grand nombre de commissions spéciales, est investie de l'autorité législative, pour tout ce qui concerne l'intérêt général. Il n'y a point de sénat ou corps conservateur de la constitution. Chaque province a également son assemblée provinciale , délibérant sur ses intérêts spéciaux. Enfin, dans chaque commune, tous les citoyens se réunissent en assemblées primaires, pour discuter les questions d'intérêt local et celles qui sont renvoyées par l'assemblée nationale à l'examen du peuple.
C'est par centaines que se comptent les lois émanées chaque année de l'assemblée nationale. On ne s'en étonnera point , si l'on songe que celte auguste réunion décide non seulement les grandes questions politiques, mais règle encore les moindres détails de la vie privée, tels que l'a-
M. GàSET. 315
meublement , le logement , le vêlement , et le mena de h cuisine officielle.
Le pouvoir exécotif est confié à un exéctUoire naiional composé de quinze ministres et d'un président da conseil, car il n'y a point de président de la république icarienne. Ces ministres ou exécuteurs généraux sont nommés par le peuple, sur une triple liste de candidats que lui présente l'assemblée nationale. H y a de même des exécutoires provinciaux et communaux.
Les fonctionnaires publics sont nommés les uns par l'assejsiblée nationale, les autres par l'exécutoire général. Les directeurs d'ateliers, les collecteurs et les répartiteurs des produits de l'agriculture et de l'industrie sont élus directement par le peuple, pour une année seulement, à l'expiration de laquelle ils doivent rendre compte de leur administration. Du reste, les fonctionnaires , depuis le dénier d'entre eux jusqu'au plus élevé, n'ont ni gardes, ni liste civile, ni traitement. Ce sont des ouvriers qui, souvent, ne sont pas dispensés des travaux de l'atelier. Par exemple, au moment du voyage de lord Garisdal, le Christophe Colomb de ce nouveau monde^ un maçon était président du conseil des ministres de la république. On ne saurait pousser plus loin la bassesse de l'adulation envers les classes adonnées aux travaux manuels.
Que l'on ne croie point, du reste, que le pouvoir soit en Icarie chose fort désirable. En effet, si les citoyens doivent obéir sans résistance aux fonctionnaires, ils ont toujours le droit de les traduire à la barre du peuple.
On se demandera peut-être comment l'ordre pourra être maintenu par ces magistrats revêtus d'une autorité dérisoire. La réponse est simple : l'ordre ne sera jamais troublé, car, par un heureux privilège, il n'y a, sous l'empire de la communauté, ni partis politiques, ni discordes civiles, ni
816 HISTOIRE DU GOMMUlflSllE.
émeutes , ni conspirations. Là, point de rivalités, de jekmsies^ de haines ni de cupidité, point de meurtres, de larcnu ni de violences. Aussi y les juges et les hommes de loi sontils inconnus en Icarie. A quoi serviraient-ils, puisqu'il n*y a ni crimes à réprimer ni procès à juger ? A peuie a-t-on besoin de recourir quelquefois à des arbitres amiables pour décider de légères contestations. »
Hais c'est en vain que H. Cabet s'^orce d'établir une alliance contradictoire entre le communisme et les principes d-une liberté politicpe illimitée. Le despotisme et la contrainte ne tardent pas à reparaître sous leur forme la plus odieuse et la plus raffinée. C'est Fûitelligence elle-même que le législateur d'Icarie s'est proposé d'enchaîner.
La liberté de la presse est supprimée ; il n'y a en learie qu'un seul journal national, un journal provincial poor chaque province, un journal communal par commune. Ces journaux ne contiennent que les procès-verbaux des délibérations des assemblées législatives y les nouvelles officielles et les tableaux statistiques. Toute discussion leur est interdite, la rédaction en est confiée à des fonctionnaires publics élus par le peuple ou par ses représentants.
c Certainement , dit un néophyte icarien, la liberté de la « presse est nécessaire dans les aristocraties et les royautés ; « c'est un remède à d'intolérables abus ; mais quelle liberté c menteuse^ et quel effroyable remède que celui des jour- « naux de certains pays ! »
Cette liberté est remplacée par le droit d& proposition dans les assemblées populaires.
La censure règne en souveraine dans la meilleure des républiques. Nul ne peut faire imprimer un ouvrage sans y élre autorisé par une loi. Bien plus, il y a en Icarie des savants nationaux, des écrivains, des poètes^ des artistes nationaux, travaillant dans d'immenses ateliers littéraires et
M. GiBET. 317
artistiques, lesquels sont également nationaux. C'est à eux que la république commande les productions qu'elle juge utiles ; ils font des chefs-d'œuvre par ordre.
Il n'y a d'autre histoire que l'histoire officielle écrite par les historiens nationaux. Un tribunal juge la mémoire des personnages historiques , et décerne sans appel la gloire ou l'infamie.
Une langue destinée à devenir universelle a été créée en Icarie. On a traduit dans cette langue nouvelle les anciens ouvrages jugés utiles. Les autres ont été supprimés. Tous les grands communistes se rencontrent : M. Cabet ne fait que suivre les traces de Mathias condamnant au feu les bi* bliothèques de Munster, et de Morelly proscrivant tous les livres hostiles à la communauté.
Les disciples actuels de ces grands maîtres ont été plus loin encore. N'avons-nous pas entendu de modernes Vandales boire, dans un banquet fraternel, à la destruction des musées comme étant trop aristocratiques? N'avons-nous pas vu, spectacle douloureux ! des chefs-d'œuvre artistiques, honneur de la peinture française, livrés aux ilammes par une rage aveugle? c Périssent, s'il le faut tous les arts, s'éc criait l'auteur du manifeste des égaux, pourvu qu'il nous « reste l'égalité réelle ! » Ah ! si des insensés poursuivent dans l'avenir la réalisation de ces effroyables paroles, qu'ils nous laissent du moins les monuments des arts que nous a légués le passé.
Il ne suffit pas à M. Cabet de refaire les langues, la littérature, les arts et les sciences, il refait encore la religion. Un concile assemblé par Icar, législateur de l'Icarie^ a tracé les dogmes nouveaux, qui se résument dans une effrayante négation. Suivant le catéchisme icarien. Dieu existe, mais ses attributs nous sont inconnus ; il n'y a point de révélalion ; la Bible et l'Évangile sont des œuvres purement h*-
318 HISTOIRE DU GOMMUNISME.
mnines. Jésus-Christ n'est qu^iin homme; mais il mérite le premier rang pour avoir proclamé les principes de l'égalité, de la fraternité et de la communauté. Quelle est la raison du mal moral et physique ? On l'ignore. Ëxiste-t-il un paradis pour les justes ? — On félicite ceux qui ; croient ; — Un enfer? Comme il n'y a en Icarie ni tyrans, ni criaiinels, ni méchants, on n'y croit pas à un enfer qui serait parfidtement inutile.
Cependant, il existe des temples et des prêtres ; ceux-ci sont de simples prédicateurs de morale, des conseils, des guides, des amis consolateurs. Ils doivent être mariés. Il y a aussi des prêtresses pour les femmes. Les temples sont beaux et commodes, mais dépourvus de tout emblème ; on s'y réunit pour entendre des instructions morales et philosophiques, et adorer en commun le mystérieux auteur des choses. Le culte est éminemment simple. Il ne comporte aucune pratique ni cérémonie qui sente la superstition ou qui confère aux prêtres un pouvoir quelconque. Tout cela n'est guère qu'une reproduction du culte de la raison et de la Ihéophilanlhropie, inférieure encore à ces modèles.
Du reste, toutes les religions sont tolérées en Icarie. La république donne des temples à toutes les sectes qui réunissent un nombre suilîsant d'adhérents. M. Cabet veut, comme Morelly, que jusqu'à l'âge de 16 ou 17 ans, les enfants n'entendent point parler de religion. La loi défend même aux parents de les entretenir de la Divinité. C'est seulement quand leur raison est formée, qu'un professeur de philosophiCj et non un prêtre, leur expose tous les systèmes religieux, pour qu'ils choisissent en connaissance de cause. Voilà qui s'appelle respecter la liberté de conscience.
Telles senties institutions sociales^ politiques et religieuses de ricarie. Avant de les posséder, ce pays avait longlemus gémi sous Taffreux régime de la propriété. Par quelle
transition ia communaaté a-t-elle succédé à ce régime ? M. Gabet nous l'apprend, et la partie de son livre dans laqudle il trace le tabl au de cette grande transformation, est, sans comparaison, la plus originale et la plus curieuse.
M. Gabet a déclaré fréquemment dans son ouvrage et ailleurs que la communauté ne doit point, ne peut point s'établir par la violence ; que son admission ne saurait résulter que d'une propagande pacifique et de convictions librement formées. Cependant, c'est à une révolution violente qu'il rapporte l'établissement de la communauté en Icarie ; de sorte que l'on en est réduit à douter si ces protestations pacifiques sont l'expression d'une conviction sincère ou un masque.
Avant de tracer l'histoire de la révolution icarienne, Tauleur expose les vices de l'ancienne organisation sociale, on devine qu'il s'agit encore de ces amères censures de la civilisation moderne, dont les écrivains communistes se transmettent^ depuis Morus, le monotone héritage. La propriété, la monnaie, l'inégalité des fortunes, sont présentées comme les causes de tous les maux de l'humanité. De cette boite de Pandore sortent la misère, l'abrutissement des masses, le prolétariat pire que l'esclavage, la concurrence, le désordre industriel^ l'influence dévorante des machines, l'injustice, la fraude, l'usure, l'usurpation, la filouterie, le vol, l'assassinat, le parricide, les dissensions, les haines, les procès, le jeu, le concubinage, l'adultère, la prostitution, etc..
Rien ne manque à cette effrayante liste, tracée avec toute l'acrimonie qui distingue les modernes apôtres de la fraternité.
Vient ensuite la critique de l'ancienne organisation politique c'est-à-dire de la monarchie représentative. La royauté l'aristocratie, le budget, la corruption^ les ouBurs piriemen-
320 HISTOIRE DO COMmiXIBWE.
Imrea, la milice bourgeoise^ les prêtres, les frères ignonatins et les jésuites offrent une ample carrière aux déch* mations de l'auteur.
Enfin, la révolution de 1 782 éclate en loaria. Après nus sanglante guerre de rues et de barricades, la reine Gloramide est détrônée ; le perfide ministre Lixdox et ses complices sont livrés, selon l'usage, à la justice nationale. lear, le chef de l'opposition démocratique, le héros de l'insorrectioD, est nommé dictateur.
Ce grand homme, auquel l'Icarie doit le bienfait de h commmiaulé, était fils d'un charretier, et fut longtemps charretier lui-même. Après avoir embrassé, pais abandonné la profession ecclésiastique, il se jeta dans la politique, et fut condamné par les tribunaux de l'aristocratie poor avoir déclaré Jésus-Christ le plus hardi révolutionnaire et leplus grand propagandiste. L'examen réfléchi de tous hi plans d'èi^nisation sociale, de profondes méditations sar la doctrine de Jésus-Christ, l'amenèrent à reconnaître l'excellence de la communauté, à laquelle, malgré la persécution, il conquit de nombreux prosélytes.
Tel est le fondateur de la communauté icarienne. Dans les antécédents qu'il lui attribue, M. Cabet reste fidèle à son système de flatterie envers les classes ouvrières. L'exercice des professions manuelles est pour lui la condition du génie politique. Tout à l'heure, un maçon était le président de sa république ; maintenant un charretier en est le législateur.
A peine investi du pouvoir, Icar s'entoure d'un conseil de dictature, et publie adresses sur adresses, décrets sur décrets. Chose étrange ! ces décrets semblent être le modèle de ceux que le gouvernement provisoire de la république française a légifères avec une si foudroyante rapidité. Telle est l'analogie, que si Ton ne savait que le livre de M. Cabet est publié depuis plusieurs années, on croirait que l'histoire
de la révolution icarienne n'est qu'une parodie de celle des premiers mois de 1848. Qu'on en juge :
Aussitôt après la révolution, Icar choisit des ministres et des commissaires à envoyer dans tonte les provinces.
Il organise une foule de commissions spéciales dans lesquelles sont distribués les nombreux citoyens qui s'empres* sent, comme toujours, d'offrir leurs services.
Il publie une adresse qui incorpore tous les citoyens, sans exception, dans la garde populaire, et leur confie des armes. ^
Ceux qui manquent de travail sont soldés, armés et vêtus (1).
Un décret destitue en masse tous les fonctionnaires du parti vaincu. — Une adresse exhorte l'aristocratie et la bourgeoisie à la résignation. Le peuple magnanime, qui pouvait leur appliquer la peine du talion, leur a fait grâce. Toute résistance serait inutile de leur part; à tout prix, le peuple veut marcher au progrès sans résistance.
Le dictateur convoque une assemblée nationale de deux mille membres, élus par le suffrage universel et salariés. Il adresse au peuple une proclamation pour lui faire comprendre ses devoirs électoraux. Ici, tout l'avantage est du côté d'Icar. Il professe pour la liberté des élections un respect que nos modernes dictateurs auraient dû imiter.
Dès le second jour, Icar organise une commission de . publication composée de cinq écrivains pris parmi les plus populaires et les plus estimables, pour rédiger un journal officiel qui doit être distribué gratis et en un grand nombre : en un mot, un Bulletin de la Bépublique.
Il passe une grande revue de l'armée et de la garde populaire, qui présentent sous les armes, tant dans la capitale que
(1) Institution de la garde mobile.
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dans les provinces, deux cent nulle soldats et deux nùUioBi de citoyens revêtus d'une nniforme démocratiqiie (1).
Enfin, il soomet i la coqurnission de conslilotion et n peuple le projet d'une- r^ttft/tçue démœratifue destinée i servir de transition i la communauté, l'établiasement dece dernier r^me ne devant avoir lien qu'au bout da cinquanb années.
Or, voici en quoi consiste la république déoiocritiqiie de M. Gabet :
Les fortunes actuelles seront respectées, quelque inégales qu'elles soient ; mais, pour les acquisitions futures, b système de l'inégalité décroissante et de l'égalité progrès sive servira de transition entre l'ancien système d'inégalité illimitée et le futur système d'égalité parfaite et de comnunauté.
Donc, toutes les lois auront pour but de diminuer le sih perflu, d'améliorer le sort des pauvres, et d'établir piogressivement l'égalité en tout.
Le budget pourra n*étre pas réduit (ce mot est cbarmant) ; mais l'assiette et l'emploi en seront diflérents.
La pauvreté, les objets de première nécessité et le travail, seront affranchis de tout impôt.
La richesse et le superflu seront imposés progressif' menL
Le salaire de l'ouvrier sera réglé, et le prix des objets de première nécessité taxé, de manière que chacun puisse vivre convenablement avec le produit de son travail et de si propriété.
Cinq cents millions au moins seront consacrés chaque année à fournir du travail aux ouvriers et des logements aux pauvres.
(1) Revue et distribution des drapeaux du 20 avril 1848.
naine populaire sera transformé en villes, villages «, et livré aux pauvres.
lillions seront consacrés annuellement à l'éducation traction des générations nouvelles.
m tarissant les sources du revenu national, le grand ligue les millions avec cette facilité qui n'appartient iictateurs provisoires. C'est sans doute pour subvei largesses, que les ministres et les opulents préirs du régime déchu ont été condamnés à un milidemnité envers le peuple. — Voilà le fameux sur les riches.
B venir au secours des pauvres , on taxe le prix des , des vêtements et des logements; on augmente les m assurant du travail; on fait des distributions paie subsistances et d'argent. Une taxe des pauvres, runts et de larges émissions de papier monnaie metdisposition de la république un énorme capital, pour toutes ses dépenses.
ne de mort est abolie. Les forçats, les voleurs, tous us, ces infortunées victimes des aristocrates et des ont mis en liberté et admis dans les armées et les le la république...
'est trop longtemps s'arrêter à ces déplorables dii. Nous en avons dit assez pour faire apprécier la des protestations pacifiques du pontife du commut la valeur des moyens qu'il propose pour réaliser grande nation ses détestables doctrines. Rançons sur tout ce qui possède, taxes écrasantes, emprunts apier-monnaie, maximum ; en un mot, la spoliation es ses formes, la dilapidation dans tous ses excès : it les voies innocentes et bénignes par lesquelles il établir le bonheur commun.
:e tableau de lu république démocratique, telle que
au HISTOIRE DU . GoioroifmK.
Tentend H. Cabet, ne reconnalt-on pts cette r^nUiqne démocratique et sociale qui a nagaire ensanglanté nos mei, et dont les passions subversives ponraÛTent eneore la réalisation? Qu'on le sache bien, Tautear da Voyage mi Icêrii à tracé le programme fidèle et complet de cette répaUiqne, et il l'a présentée sous son véritable caractère. Si jamais, es ethij elle pouvait triompher^ elle ne serait que k prépm- Uon au communisme.
Jusqu'ici» M. Cabet s'est borné i décrire et à racontar. U s'est adressé à l'imagination, car il n'ignore pasque, dia la plupart des hommes, c'est elle surtout qa'il finit firappar. Mais il ne s'en tient pas là, et il aspire i con vaincre la raison de ceux qui ne seraient point séduits par Tédat de stf tableaux. Les dernières parties de son livre sont donc eoasacrées à prouver l'excellence de la communauté par le ru* sonnement et l'autorité des exemples, par la philoaoplne «I l'histoire, et à réfuter les objections.
C'est entre le philosophe icarien Dinaros et un inquisiteur espagnol, le seigneur Antonio^ que s'agite le débat. Les discours que Tauleur met dans la bouche de ces dmix athlètes ne manquent pas d'un certain mérite d'ordre et de clarté, qualités rares chez les modernes socialistes. On doit même lui rendre cette justice, qu'il a exposé avec assex de franchise les arguments théoriques invoqués contre la communauté. Parmi ces arguments il en est deux contre lesquels viennent se briser les efforts de Dinaros, savoir : l'inconH patibilité du communisme avec la liberté, et la nécessité de l'intérêt personnel comme mobile de l'activité industridie. Le défenseur de l'organisation icarienne est obligé de convenir que « la communauté impose nécessairement des gènes c et des entraves, car sa principale mission est de produire « la richesse et le bonheur ; et pour qu'elle puisse éviter < les doubles emplois et les pertes, économiser et décupler
« la production agricole et industrielle, il faut, de toute <c nécessité, que la société concentre, dispose et dirige tout; € il faut qu'elle soumette toutes les volontés et toutes les € actions à sa règky à son ordre et à sa discipline > (page 403). Que pourrions-nous ajouter à cet aveu ? Ecoutons encore le sage : « Le besoin de s'enrichir, dit-on, le désir de c la fortune, Tespérance d'en acquérir, la concurrence, c l'émulation et l'ambition même sont l'âme de la produc- « lion. — Non, non ! car tout est produit sans eux en Ica- « rie... "» Voilà, certes, un exemple concluant. A la même objection, Morus répondait aussi : Que n'avez-vous été en Utopie !
Battu sur ce terrain, Dinaros se rejette sur l'éloge de l'égalité et de la démocratie, qu'il s'efforce de confondre avec la communauté. 11 retrace, à ce point de vue, l'histoire générale des nations, il montre les progrès de l'industrie et de la production favorisant le développement des institutions démocratiques ; il oublie seulement de faire remarquer que ces progrès se sont accomphs sous le régime de la propriété, et qu'ils ont été d'autant plus rapides qu'elle a été plus respectée. Puis, il conclut en présentant l'inauguration de la communauté comme le but fmal de la marche progressive de l'humanité.
A l'histoire des faits, Dinaros joint le tableau des doctrines morales et religieuses. Il présente à sa manière les opinions des législateurs , des philosophes et des principaux écrivains des temps anciens et modernes, depuis Confucius, Zoroastre, Lycurgue et Platon, jusqu'à MM. Cousin, Guizot, Villemain, deTocqueville, etc.. A l'entendre, tous sont com« munistes. 11 suffit d'avoir tracé quelques lignes en faveur de l'égalité et de la démocratie pour être enrôlé sous la bannière du communisme. M. Cabet n'hésite même pas à ranger au nombre des partisans de la communauté des
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vains qui l'ont au contraire formellement coœbattae (1). Jésus-Christ et ses ap6tres, les chrétiens des premiers siècles et les pères de l'Église sont enveloppé» dans ces étranges assimilations. C'est là un des thèmes favoris de H. Cabet. n le développe dans sa préface, dans maint endroit de son livre, et conclut en proclamant que la communauté, c*est le christianisme (2).
- Le Voyage en Icarie, sauf l'inconséquence de Tadmission de la famille, présente le résumé complet de la doctrine communiste. Il réfléchit et résume les utopies précédentes, accommodées aux progrès actuels de l'industrie et de la politique. Son auteur n'a point le mérite de l'invention . 11 n'y prétend pas, et s'efforce au contraire de se rattacher au passé, de se présenter comme le continuateur d'une antique tradition. La seule création originale qu'il revendique, c'est le régime transitoire destiné à faire passer une grande nation de la propriété à la communauté. Ce régime n'est cependant pas nouveau. Il est facile de reconnaître son identité avec l'idéal poursuivi^ dès 1793, parla république uUrà-démocratique. Mais, à M. Cabet appartient l'honneur d'avoir reconnu et avoué son véritable caractère, ses dernières conséquences.
Quelle a été l'influence du Voyage en Icarie sur les classes ouvrières ? Nous la croyons considérable. Sans doute, parmi les prosélytes du communisme icarien, il n'en est qu'un petit nombre qui soient assez profondément convain-
(i) Nous citerons notamment parmi les contemporains^ M. de Laniennais qui, dans son livre Du passé et de l'avenir du Peuple, a écrit une admirable réfutation du communisme.
(2) M. Cabet a consacré, en outre, à la démonstration de cette thèse un volume intitulé Le Vrai Christianisme. C'est une compilation indigeste de textes de TEcriture détournes de leur véritable sens et in* lerprétés arbitrairement.
H. CÂBEt. âîl
eus pour aller au delà des mers tenter rapplication de cette utopie; mais il en est beaucoup plus qui prendraient volontiers la France pour matière à expérience^ et qui songent à réaliser chez elle la révolution d'Icarie. D'autres, reculant devant la franchise des conclusions de l'auteur, voudraient faire une halte sur la pente du communisme, et s'accommoderaient de l'organisation sociale transitoire, qui leur semble un état définitif fort convenable. Comme tous les livres du même genre, l'ouvrage de M. Cabet a été funeste, moins par le nombre des convictions qu'il a complètement ralliées, que par les sentiments haineux, les idées fausses, les espérances vagues, les sourds désirs de bouleversement qu'il a répandus dans les masses. Cependant, on doit reconnaître que la netteté et la précision de ses doctrines sont moins dangereuses que les vagues déclamations de ces écrivains nébuleux qui poursuivent le même but, sans le savoir ou sans l'avouer.
àii HISTOIRE bÙ GOMlftUNISlCE.