CHAPITRE XIX
tt. Proudhon.
Premier mémoire sur la propriété. — Analyse et réfutation de cet ouvrage — Il renferme la double négation de la propriété et de la communauté. — La possession proposée par M. Proudhon pour remplacer la propriété est inintelligible. — Principes politiques de M. Proudhon.
Autres ouvrages du même auteur. — Deuxième Mémoire sur la propriété. — Avertissement aux propriétaires. — De la création de l'ordre dans l'humanité.
Parmi les modernes écrivains qui ont répandu le désordre dans les intelligences et poussé les classes les moins éclairées à la subversion de la société, il n'en est aucun qui ait exercé une influence plus désastreuse que M. Proudhon. Dans Topinion générale, il est Tennemi le plus acharné de la propriété et l'un des principaux fauteurs du communisme, qui est, à bon droit, considéré comme la conclusion inévitable de la négation de la propriété.
C'est h M. Proudhon qu'appartient le triste honneur d'avoir jeté au milieu des populations^une maxime brève et tranchante, ramassée dans la fange de XVIII® siècle, et devenue la devise, le point de ralliement de foutes les haines, (le toutes les passions anti- sociales. Les masses qui lisent peu il pour lesquelles les ouvrages de cet auteur ne seraient d'ailleurs pas intelligibles , ne connaissent guère de lui que la funeste formule à laquelle nous faisons allusion.
U6 nistoiRE bti goMMuhisMë.
Ce n'est pas nous qui entreprendrons de combattre sttr ee point le sentiment pij)lic. Oui, H. Proudhon est le plus redoutable promoteur du socialisme et du communisme;; M. Proudhon est un des parrains de cette république démocratique et sociale baptisée en juin dans les flots de sang. J'ajoute que de tous les sophistes qui cherchent & égarer la foule, M. Proudhon est le plus coupable, parce qu'il s'est fait l'allié de partis qu'il méprise, le fauteur de doctrines auxquelles il ne croit pas. En efiet, à l'époque où l'on pouvait encore ne voir en lui qu'un esprit paradoxal et imprudent, un écononùste posant à la science des problèmes épineux ; lorsqu'il ne s'était pas laissé enivrer par les fumées d'une popularité de mauvais aloi, et qu'il se tenait en dehors des partis politiques, M. Proudhon a bafoué la république et les démocrates, flétri le socialisme, craché au visage des communistes ; il a déclaré qu'il préférait à l'impuissance des républicainsje^tofuftto; aux niaiseries du socialisme^ l'économie politique anglaise; aux turpitudes du communisme qui le croirait ! la propriété Et aujourd'hui^ H,
Proudhon est républicain démocrate et socialiste ; il encense les idoles qu'il a naguère insultées.
Tout le monde parle de H. Proudhon ; peu de gens ont lu tous ses ouvrages. Nous croyons donc utile de les résumer ici, et de faire connaître sous toutes ses faces celte singulière intelligence. Aussi bien Irouverons-nous, dans l'accomplissement de cette tâche, l'occasion de réfuter les doctrines du socialisme, du communisme et celles de M. Proudhon, sans sortir de notre rôle d'historien. Pour répondre à M. Proudhon, en effet, on ne saurait mieux faire que de citer M. Proudhon lui-même.
Le premier ouvrage de cet écrivain, celui auquel il doit sa réputation, c'est le Mémoire qu'il publia en 1840, sous ce
e : Qu'est-ce que la Propriété ? A cette question il fit la
réponse devenue fameuse : La propriété, c'est le vol. M. Proudhon attribue à cette proposition un grand mérite d'originalité ; et le public l'a cru sur parole. Comment douter, en effet, que l'honneur de l'invention n'appartienne à un homme qui s'écrie : « La définition de la propriété est mienc ne, et toute mon ambition est de prouver que j'en ai com- « pris compris le sens et l'étendue. La propriété, c'est le « vol I II ne se dit pas, en mille ans, deux mots comme ce- « lui-là. Je n'ai d'autre bien sur la terre que cette défmic tion de la propriété, mais je la tiens plus précieuse que « les millions des Rothschild, et j'ose dire qu'elle sera « l'événement le plus considérable du règne de Louis- « Philippe (i) ! »
Hélas! non, M. Proudhon, cette déflnilion de la propriété n'est pas même à vous. Soixante ans avant vous, Brissot avait dit : La propriété exclusive est un vol dans la NA.TURE ; à quoi il ajoutait par forme de complément, le propriétaire est un voleur. Ces belles maximes sont formulées et développées dans les Recherches philosophiques sur te droit de propriété et le vol (i).
Les raisons invoquées par M. Proudhon à l'appui de sa proposition sont-elles plus nouvelles que la proposition ellemême ? Nullement : ce sont toujours au fond les mêmes arguments qui, depuis Platon, Moruset Munzer, traînent dans les livres des adversaires de la propriété ; M. Proudhon n'ajoute rien de nouveau aux raisonnements des Morelly, des Diderot, des Mably, des Brissot et des Babeuf.
Et d'abord, il faut dépouiller l'argumentation de notre auteur des nombreuses digressions, dissertations, ^jtemples et explications sous lesquelles se trouvent cachées ses artifices
(1) Syitème des Contradictions économiques , t. lî, p. 329.
(2) Voir ci-dessus, chap. XIV, § 4, l'analyse de récrit de Brissot.
.lis HISTOIRïî DU COkBlUfîlSlIE.
de logique. Il faut ramener ses idées à leur expression la ptds simple, pour en contrôler la nouveauté et la justesse. M. Proudhon passe pour un grand dialecticien, et, à plusieurs égards, il mérite sa réputation ; mais il est plus logicien dans les détails que dans l'ensemble, dans les déductions que dans les principes. Or, c'est précisément dans les principes que se cache l'origine des dissidences et la source des sophismes. Il en est du raisonnement comme de Talgèbre : tout consiste dans la position de la question. Il faut le dire, rien n'est plus confus, plus embrouillé que la manière dont M. Proudhon poseuses problèmes, établit ses prémisses. Il se laQce dans des générahtés à perte de vue, fait des excursions dans le champ de la métaphysique, de la psychologie^ de la théodicée, du droit positif, de la philologie, de l'histoire et même des mathématiques. Puis, quand l'esprit du lecteur est suffisamment ébloui par ce rapide passage d'idées hétérogènes, M. Proudhon formule habilement les questions^ de telle sorte que l'énoncé renferme la solution qu'il désire ; il indique rapidement ses principes, les fait miroiter un instant à vos yeux, et vous entraîne tout haletant dans le labyrinthe de sa dialectique.
Par exemple, dans son premier Mémoire sur la propriété, M. Proudhon commence par expliquer sa méthode. De là, dissertation sur les lois générales de l'esprit, les catégories de Kantet d' Arislote, les formes catégoriques entachées d'erreur que l'habitude imprime à notre intelligence. Parmi ces préjugés invétérés, l'auteur cite les opinions de l'antiquilé sur la gravitation, et en tire argument pour ébranler l'autorité du sens commun ; puis il passe habilement à l'examen de l'influence de la religion sur la condition actuelle de l'humanité, touche la question du péché originel, se demande en quoi consiste la justice, et s'élance à ce sujet dans l'histoire, afin wjouver par le paganisme, le christianisme et la révolu-
^f. t>ROUDHON. 34Ô
tion française, que la notion de justice se détermine progrès* sivement, se perfectionne sans cesse dans l'esprit deThomme. Cette démonstration se complique d'élucubralions suf la souveraineté, légalité civile, le despotisme des rois et des majorités. Ce n'est qu'après ces longs détours que l'auteur arrive à la question de la propriété.
La société moderne, dit-il, repose sur trois principes fondamentaux : souveraineté dans la volonté de l'homme, en un mot despotisme, soit d'un seul, soit de tous ; inégalité des fortunes et des rangs ; propriété. Au-dessus de ces principes plane la justice, loi générale, primitive, catégorique de toute société. Le despotisme, l'inégalité, sont-ils justes en eux-mêmes ? Non, mais ils sont la conséquence nécessaire de la propriété. Donc, la question fondamentale est celle-ci : La propriété est-elle juste ? Non, la propriété n'est pas juste, répond M. Proudhon ; en effet la justice consiste dans l'égalité ; cela est si vrai, que tous les raisonnements que l'on a imaginés pour défendre la propriété,quels qu'ils soient, concluent toujours et nécessairement à l'égalité, c'est-à-dire à la négation de la propriété.
Les fondements que l'on assigne au droit de propriété sont au nombre de deux : l'occupation et le travail. Ils sont aussi fragiles l'un que l'autre. En effet,
1* Le droit d'occuper est égal pour tous.
La mesure de l'occupation n'étant pas dans la volonté^ mais dans les conditions variables de l'espace et du nombre, la propriété ne peut se former.
2» L'homme ne peut vivre qu'en travaillant. Il ne peut travailler qu'au moyen d'instruments de travail. Donc, tous ont un droit égal à la possession des instruments de travail; donc ces instruments ne peuvent devenir l'objet d'une propriété exclusive.
C'est sans doute à cette théorie que H. Proudhon faisait
:)50 nisToinE dû communisme.
allusion^ quand il disait dans une discussion récente, avec beaucoup de raison : le droit au travail implique la destruction de la propriété.
M. Proudhon ajoute à ces arguments une foule d'affirmations longuement développées, mais qui ne reposent sur aucune base, et ne forment qu'une continuelle pétition de principe. Par exemple, il soutient que le travailleur conserve, même après avoir reçu son salaire, un droit naturel de propriété sur la chose qu'il a produite. Les raisons par lesquelles il prétend démontrer cette bizarre proposition sont curieuses. Deux cents ouvriers travaillant pendant une journée produisent, dit-il, par leur ensemble, un résultat que n'aurait pu obtenir un homme en travaillant pendant deux cents jours. Cette force immense qui résulte de l'union et de l'harmonie des travailleurs, de la convergence et de la simultanéité de leurs efforts, le capitaliste qui a employé les deux cents ouvriers ne Ta point payée. Or, c'est cette force d'ensemble qui crée les valeurs reproductives ; c'est ce ferment reproducteur, ce germe éternel de vie, cette préparation d'un fonds et d'instruments de production que le capitaliste doit au travailleur et qu'il ne lui rend jamais. C'est cette dénégation frauduleuse qui fait l'indigence du travailleur, le luxe de l'oisif et l'inégalité des conditions.
Cette étrange théorie n'est pas, du reste, particulière à M. Proudhon. Elle est professée par la plupart des socialistes. Mais comment ne voient-ils pas qu'elle conclut précisément contre eux ? Celte force d'ensemble, qu'ils distinguent de la somme des efforts de chaque travailleur isolé, est-elle autre chose que la manifestation de la puissance productive du capital , qui permet de grouper, de réunir dans une action commune et simultanée, des ouvriers dont le travail considéré isolément eût été impuissant ? Ce capital , qu'est-il sinon le produit d'un travail antérieur épargné,
accumulé par l 'économie du propriétaire, comme la force mécanique est emmagasinée ))ar le volant d'une machine motrice ? Dès lors, en admettant la distinction fort contestable des socialistes, quoi de plus rigoureusement juste que d'attribuer le bénéfice de cette force d'ensemble dont ils font si grand bruit au créateur du capital, à qui elle doit son existence ?
H. Proudhon affirme encore que la rémunération de tous les travaux de même durée doit être égale. Les arguments qu'il invoque à l'appui de cette proposition sont pour la plupart inintelligibles. Ils se résument à peu près en ces termes : Dans une société dont les membres mettent toutes les forces en commun, la justice exige que l'égalité préside à la répartition des produits, car la matière exploitable étant limitée; et aucun associé ne devant être privé de travail, on ne peut faire autrement que de diviser la somme totale du travail parle nombre des travailleurs. Je demande pardon au lecteur de ne pouvoir rendre plus claire cette formule cabalistique. M. Proudhon ajoute que l'inégalité tles facultés est la condition nécessaire de l'égalité des fortunes ; l'inégalité des facultés ne révèle en ettei que des différences de fonctions, d'aptitudes, de capacités, d'où résulte la loi de la spécialité des vocations. Toutes les fonctions, toutes les vocations sont équivalentes, quoique variées.
C'est par de tels arguments que If. Proudhon prétend résoudre la question au point de vue du droit et de la philosophie. Ils sont assaisonnés de distinctions de légiste sur le jus ad rem et le;u^ in re, sur le pétitoire et le poiiessoire, enjolivés de citations du Digeile^ et égayés par des épigrammes à l'adresse des propriétaires. En lisant ces pa* ralogismes, qui ne soutiennent pas un instant l'analyse, ces ergotages de scolastique, où les idées ne s'enchatnent qu'en apparence et à l'aide des mots, on comprend dfflcilement
les éloges que plusieurs économistes ont accordés à Tennemi de la propriété. Sans doute, ces bienveillants adversaires se sont laissé éblouir par le jargon juridique et les subtilités syllogistiques de M. Proudhon. Mais, pour peu qu'on soit légiste et familier avec la philosophie, on ne«saurait trop s*étonner que la réputation de grand logicien puisse s'acquérir à si peu de frais.
Tous les raisonnements de M. Proudhon , si Ton peut appeler ses allégations des raisonnements, reposent sur cette proposition qu'il énonce, qu'il insinue à chaque page, mais qu'il n'établit point : La justice distributive consiste dans l'égalité. Cette proposition, je la nie, et l'humanité tout entière la nie avec moi. La justice distributive c'est la proportionnalité, et non l'égalité ; dans l'ordre moral, dans l'ordre matériel, la justice consiste à rendre à chacun suivant son mérite et ses œuvres. Cette idée est une notion primitive de notre intelligence, une intuition spontanée de notre raison, qu'aucun sophisme ne parviendra à détruire.
M. Proudhon n'est pas moins en contradiction avec le sens commun de Thumanilé, quand il présente l'idée de propriété comme postérieure et subordonnée à celle de justice. La notion de la propriété est dans Tordre économique et matériel, ou antérieur à celle de la justice ou tout au moins contemporaine. Elles sont aussi spontanées, aussi primitives l'une que l'autre. Cela est si vrai, que l'on ne saurait citer aucune définition de justice appliquée aux intérêts matériels, qui n'exprime ou n'implique l'idée de propriété.
Enfin, quand M. Proudhon soutient que l'occupation ne confère aucun droit privatif, parce que tous les hommes ont un droit égal d'occuper, il fait une confusion entre le droit et l'exercice du droit. Que tous les hommes aient un droit égal d'occuper, en ce sens que ce droit existe chez eux en puissance, qu'ils ont également la faculté de l'exer-
cer quand un objet libre el vacant se présente à eux, cela est incontestable ; mais cela ne veut pas dire qu'un homme ait le droit d'évincer ceux qui ont occupé avant lui, alors surtout que les objets possédés par eux sont le fruit de leur industrie^ deJeur travail, de leur épargne.
On le voit, les arguments de M. Proudhon ne sont que la reproduction de cette théorie menteuse de l'égalité abso* lue, de l'égaUté de fait^ étemel aliment des déclamations des démagogues, rebattue par les sophistes du XVIII* siè<cle, et point de départ de toutes les utopies communistes. La forme seule est nouvelle, et certes ce n'est pas à dire qu'elle soit meilleure, car M. Proudhon ne saurait être comparé, pour la méthode philosophique, l'ordre et la clarté des déductions, la vigueur, la simplicité et l'élégance du style, à Diderot, à Mably, à Brissot^ encore moins à Rousseau.
Il ne suffit pas à M. Proudhon d'avoir soutenu que la propriété est injuste; il prétend établir qu'elle est impossible. Il se met donc à prouver l'impossibilité de la propriété par l'économie politique, par la physique et la métaphysique, par les logarithmes et l'algèbre. La propriété, dit-il, c'est le droit d'aubaine; la propriété est impossible, parce que de rien elle exige quelque chose ; elle esl impossible» parce que là où elle est admise, la production coûte plus qu'elle ne vaut ; elle est impossible, parce qu'avec elle la société se dévore, etc. Voilà les propositions que l'auteur prétend prouver par axiomes^ théorèmes, corollaires et scolies. Il entasse donc chiffre sur chiffre, sophisme sur sophisme, mêle les notions les plus disparates, de manière à éblouir et à dérouter l'esprit du lecteur, car M. Proudhon n'ignore pas que beaucoup do gens admirent d'autant plus qu'ils comprennenf moins.
La seule idée claire qui ressorte de cas prétendues dé-
âSi HISTOIRE DU GOMllimiSIIB.
monstrationsi c*e8l que M. Proodhon a suctooi «a homv le fermage^ le loyer le prêt à inkiréii qui conelitiMiit i a« yeux le droit d'aubaine, Tiuure, le principe des extorMoni et de là rapine. C'est par rinlérèty le loyer et le fiNnnagei dit-ily que la propriété, exerce sur les trafaillenn sa pqiir sance déférante et qu'elle se ronge elto>ni6aie. Li, riride la cause première du paupérisme^ cette lèpre de la aodétéy qu'il sera impossible d'extirper tant que le droit d'aubaine, la propriété subsistera. L'objet de ranimadtersion de M. ProudhoD^ c'est donc le contrat de louage appliqué au choses.
Nous ne répondrons qu'un mot. Le louage est un de cas contrats primitifs, fondamentaux, ins|4rés par la nature dle-méme, qui se trouvent ches tous les peuples el daus tous les temps ; il est une manifestation inévitable de la liber té humaine. Un homme qui détient un objet pourrait le conserver pour lui-même ou l'anéantir ; au lieu d'agir ainsi, il consent à en céder à un autre l'usage temporaire, à la condition de recevoir une partie du bénéfice que l'emprunteur retirera de cet usage, et chacun trouve son avantage dans cal arrangement. On aura beau ajouter les raisonnements aux raisonnements, jamais on ne persuadera qn'une pareille convention soit un acte immoral, coupable, foneste à la société. En vain accumulera-t-on les prohibitions et lei peines; la liberté humaine saura toujours les élud^. Cette tâche a été souvent entreprise, et toujours inutilement. Qu'on se rappelle les dispositions du droit canonique, à l'époque de la toute- puissence de PÉglise; les édits da moyen âge contre les juifs. Tous ces obstacles opposés à l'exercice du droit naturel n'ont fait qu'entraver la production, jeter la perturbation dans toutes les relations sociales, et imposer aux emprunteurs des* charges plus onéreuses, sans avantage pour personne. Cette vieille queslioa
du prêt à intérêt est depuis longtemps jugée. Mais c'est le propre du socialisme de recueillir et de renouveler toutes les erreurs dont le bon sens générai avait fait justice.
A ces élucubrations économiques et mathématiques se mêlent les déclamations obligées sur la concurrence, le paupérisme, Malthus, le principe de la population, la contrainte morale, etc. Cet ensemble est couronné par des invectives et des satires très réjouissantes sur le propriétaire, < cet f animal essentiellement libidineux, sans vertu ni vei^ogne. . . « ce vautour qui plane les yeux fixés sur sa proie, et se € tient prêt à fondre sur elle et à la dévorer... ce lion qui « prend toutes les parts > (pages 147, 157, 160).
Enfin, après un dissertation en l'honneur de l'égalité absolue, M Proudhon célèbre par un hymne de triomphe la défaite de la propriété. < J'ai accompli l'œuvre que je m'étais € proposée, la propriété est vaincue; elle ne se relèvera « jamais. Partout où sera lu ou communiqué ce discours, « là, sera déposé un germe de mort pour la propriété ; là 4( tôt ou tard, disparatlront le privilège et la servitude. Au € despotisme de la volonté succédera le règne de la raison » (page 249).
Voilà donc qui est entendu. La propriété n'est pas encore défunte ; mais elle n'en vaut guère mieux : elle est frappée à mort : Hceret lateri lethalis arundo. Par quoi M. Proudhon la remplacera-t-il? C'est ici que l'obscurité redouble.
M. Proudhon déclare que l'égalité absolue des conditions est la loi suprême de l'humanité ; elle est de droit social, de droit étroit; l'estime, l'amilié, la reconnaissance, l'admiration, tombent seules sous le droit équitable ou proportionnel. D'un autre côté, il affirme que nul ne peut s'approprier le fruit de ses épargnes, se créer un capital et s'en attribuer la jouissance exclusive ; car tout capital est propriété sociale. Bien ! direz-vous, il est communiste. Point du tout.
La haine de M. Proudhon contre la propriété n'est surpassée que par l'exécration qu'il a vouée au communisme.
(c Je ne dois pas dissimuler, dit-il, que, hors de la pru- <( priété ou de la communauté, personne n'a conçu de se- (( ciété possible. Cette erreur à jamais déplorable a fait tonte a la vie de la propriété. Les inconvénients de la commu- € nauté sont d'une telle évidence que les critiques n'ont « jamais dû employer beaucoup d'éloquence pour en dé- <L goûter les hommes. L'irréparabilité de ses injustices, la c violence qu'elle fait aux sympathies et aux répugnances, c le joug de fer qu'elle impose à la volonté, la torture mo« « raie où elle tient la conscience, l'atonie où elle plonge la € société, et, pour tout dire enfin, l'uniformité béate et € stupide par laquelle elle enchaîne la personnalité libre, ( active, raisonneuse, insoumise de l'homme , ont soulevé € le bon sens général, et condamné irrévocablement la « communauté (i)- Jf
Quelle sera donc la nouvelle forme sociale, également éloignée de la propriété et de la communauté?
M. Proudhon, qui mêle aux subtilités de la scolastique les nébulosités de la métaphysique allemande^ répond : D'après Kant et Hegel, l'esprit humain procède en formulant successivement une idée positive, puis une idée négative contraire à la première. C'est la thèse et l'antithèse. Ki l'une ni l'autre de ces deux idées n'est complètement vraie. La vérité se trouve dans une troisième notion plus élevée, qui concilie les deux autres, en un mot, dans la synthèse. Or, dans l'ordre des idées sociales, la propriété est la thèse, et la communauté, négation de la propriété, l'antithèse. Quant à la synthèse, troisième forme de la société, c'est la liberté.
{Vf Qu'est-ce que la Propriété? p. 226.
Sous l'empire de la nouvelle forme sociale, la possession est substituée à la propriété. Elle n'a point les inconvénients de la communauté, parce qu'elle est individuelle, ni ceux de la propriété, parce qu'elle exclut le fermage et l'intérêt des capitaux, autrement dit l'usure, source des rapines et des brigandages propriétaires. Enfin, elle assure le règne de l'égalité.
J'entends, direz- vous; H. Proudhon veut le partage éga} des biens. Chacun travaillera pour soi au moyen des terres ou des instruments de travail mis à sa disposition. Ces terres, ces instruments ne seront possédés que viagërement, et retourneront, après la mort du possesseur, à la masse commune, qui aura soin d'entretenir l'égalité de répartition. En un mot, M. Proudhon veut la loi agraire, l'interdiction du fermage, du loyer, du prêt à intérêt, Tabolition de l'hérédité, et l'attribution à l'Étal, devenu seul propriétaire, de la disposition de tous les biens. C'est le communisme, moins l'exploitation commune du fonds de production.
Erreur! M. Proudhon en niant la propriété, admet l'hérédité. « La liberté, dit-il, n'est point contraire aux droits de € succession et de testament : elle se contente de veiller à € ce que l'égalité n'en soit point violée. Optez^ nous ditc elle, entre deux héritages, ne cumulez jamais. »
Quant à l'État, au gouvernement^ dont l'intervention semble nécessaire pour répartir les instruments de travail et maintenir l'égalité, voici comment H. Proudhon le con- <;oit. « Quelle forme de gouvernement allons-nous préférer? € — Et pouvez-vous le demander, répond sans doute € quelqu'un de mes plus jeunes lecteurs : Vous êtes répu- € blicain? — Républicain, oui, mais ce mot ne précise « rien. Respublica, c'est la chose publique ; or, quiconque « veut la chose publique, sous quelque forme de gouverne nement, peut se dire républicain. Les rois aussi sont ré-
368 BisToiBB DU cmuniosm.
c publicaiiis. ~£h bien I vont Mat dteocnlMT -^ Hon. « — Quoi ! vous seriei monardûque ? — Non. — - Conlic luiionnel ? — D|eu m'en garde ! — Von êtes dime «itc tocrate ? — Point du tout. -^ Vous voulei mi gooieniec ment mixte ? — Encore moios. «- Qu*ttea-T0us donc ?
€ — JE SUIS ANABCmSTE (1).
€ Anarchie, absence de maître» de souverain, teUa est h f forme du gouvernement dont nous ap[irochoii8 tons In c jours, et que Thabitude invétérée de prendre 1*1 ^ pour r^le et sa volonté pour loi, nous fait regarder € me le comble du désordre et TeipreBaioa du chaos^.. € Tout ce qui est matière de législation et de poliliiiMa art c objet de science, non d'opinion ; la pqjasance UgÛaliia « n'appartient qu'à la raison, méthodiquemenl reeonna at € démontrée.. • La science du gouvemanent appartiflat di « droit à l'une des sections de rAeadémie des scieiieeii c dont le secrétaire perpétuel devient néceasairemaBl p» « mier ministre, et puisque tout citoyen peut adresser « « mémoire à TAcadémie, tout citoyen est législateur... Le <( peuple est le gardien de la loi, le peuple est le pouvoir « exécutif (â) . »
Sous l'empire bienfaisant de l'anarchie, « la liberté est « essentiellement organisatrice : pour assurer l'égalité en^ 4( tre les hommes^ l'équilibre entre les nations, il faut que « l'agriculture et l'industrie, les centres d'instmetion, de c commerce et d'entrepôt, soient distribués selon les condi- <i lions géographiques etclimatériques de chaque pays,res- « pèce des produits, le caractère et les talents naturels des <( habitants, etc.... dans des proportions si justes, si savan- < tes, si bien combinées, qu'aucun lieu ne présente jamais
(1) Qu'est-ce que la Propriété? p. 237.
(2) Id. page 242.
M. pnotîDHON. 359
< ni excès ni défaut de population, de consommation et de € produit. Là commence la science du droit public et du « droit privée la véritable économie politique. C'est aux e jurisconsultes, dégagés désormais du faux principe de la c propriété, de décrire les nouvelles lois et de pacifier le € monde. La science et le génie ne leur manquent pas ; le c point d'appui leur est donné. »
Voilà certes une manière commode de se tirer d'affaire. M. Proudhon rejette sur les jurisconsultes la tâche d*organiser la société nouvelle, et, voyez la flatterie ! il reconnaît de la science et du génie à ces hommes qu'il accuse ailleurs de n'avoir su que collectionner les rubriques propriétaires et réglementer le vol.
Est- il besoin de répondre à dételles aberrations ? Ne suffit-il pas de les exposer, de les dégager des développements, accessoires qui les atténuent et les dissimulent^ pour en faire ressortir l'extravagance et le néant? Cette possession, que H. Proudhon préconise, sera-t-elle ou non susceptible d*aliénation ? Si elle est aliénable, elle n'est autre chose que la propriété telle qu'elle existe actuellement. M. Proudhon se flatterait en vain de proscrire le prêt à intérêt et le fermage ; ils se dissimuleraient sous la forme de la vente. Pour les supprimer, il faut absolument frapper d'inaliénabilité les fonds de terre et les capitaux. Or, cette possession, séparée, du droit de disposer, est-elle, je ne dis pas réalisable, mais seulement intelligible ? Conçoit-on que la société puisse subsister sous un régime qui parque chacun dans sa cellule, comme l'abeille dans sa ruche, et lui interdit d'en sortir ? Où sera la limite de i'inaliénabilité ? car^ enfin^ la société ne peut subsister sans échanges, à moins que chacun ne doive subvenir seul à sa propre consommation, ce qui nous ramène à la sauvagerie. Comment distinguer les capitaux inaliénables des produits échangeables ? L'échange étant admis
360 msTOiRt.BV GôMummote.
pour ces dernien, répargnA loMrée^ eômiÉeiit conserm l'égalité ? comment la concilier aartonl afae rhërédilé' de l# possession ? Qui ne vmt que cette posseflBion héiédiUiife n'est antre chose que la propriété matilée, défigurée, gn- ▼ée, d'une substitution éternelle, enchalliée par rinaBéoÉbîlité, ramenée i un état pire que la barbarie IKédab^ prî- Tée de la liberté, de la mobilité, qui la ficondent et h nritiplient ?
Quant à l'anarchie, cet objM des tobux de M. ProudlM/ cet état vers lequel il s'applaudit de nous Toir progrêsasr, auquel il nous pousse de toutes ses forces, (car ilfnt M rendre la justice de reconnaître qn'3 pratique ses maxiaès), ne suffit-il point d'inyoquer le sentiment et l'usage ceiislant de l'humanité, l'expérience contemp<vaitte eUe-mème, pôir établir l'impérieuse nécessité d'un pouvoir politique Art et respecté ? Om, sans doute, la meilleure sorîété sorail esle od le gouvemem^t serait inutile, od les passions senôeat muettes et la voix de la rsiison toujours écoutée. Mais une telle société serait une société d'anges. Or, Pascal l'a dit, il y a longtemps : l'homme n'est ni ange ni béte ; et le malheur est que, qui veut faire l'ange fait la béte (!)•
Du reste, c'est en vain que M. Proudhon se flatte d'être, dans cette quesUon, neuf et original. Sa négation du pouvoir, du gouvernement civil, n'est qu'un plagiat, et le lecteur en a sans doute déjà reconnu T origine. L'anarchie de M. Proudhon qu'est-elle, sinon la destruction de l'autorité temporelle, la suppression des magistrats civils proclamées parles anabaptistes dès i525, écrites dans leur profession de foi commu* niste de Zolicone, réalisées, on sait comment, à Mulhausen et à Munster ? Sur ce point, comme sur tant d'autres, ^e^ reur n'a plus même le mérite de la nouveauté.
(1) Pascal, Pemées, art. 10, n« U.
tt. phoudhon. 361
Ainsi, possession, égalité absolue, anarchie : telle est la formule que M. Proudhon oppose à celle de la société actuelle, qui est propriété, proportionnalité, souveraineté : telles sont les bases incompréhensibles et contradictoires sur lesquelles devra reposer, selon lui^ l'édifice de l'avenir. Il termine son manifeste anti-propriétaire en prophétisant la fin prochaine de l'antique civilisation. Enfin, il adresse au Dieu d'égalité et de liberté une invocation passionnée, il le supplie d'abréger le temps de notre épreuve, et de hâter le jour où grands et petits, savants et ignorants, riches et pauvres s'uniront dans une fraternité ineffable et relèveront ses autels. Étrange prière dans la bouche de celui qui devait, quelques années plus tard, réduire la notion de la Diyinité à une simple hypothèse, proférer les plus effroyables blasphèmes qui soient sortis d'une poitrine humaine^ et tourner en dérision la fraternité et la charité !
Malheureusement, le caractère religieux et pacifique de cette péroraison n'est pas celui qui domine dans l'ensemble de l'ouvrage dont nous venons de donner l'analyse. Trop souvent les paroles de l'auteur sont empreintes de haine et de colère, distillent le fiel et le sang, c Que m'importe^ à « moi prolétaire, s'écrie- t-il, le repos et la sécurité des rit ches ? Je me soucie de l'ordre public comme du salut des « propriétaires. Je demande à vivre en travaillant, sinon je c mourrai en combattant » (page 84). Et ailleurs : c J'ai c prouvé le droit du pauvre, j'ai montré l'usurpation du c riche ; je demande justice, l'exécution de l'arrêl ne me c regarde pas. Si, pour prolonger de quelques années une « jouissance illégitime^ on alléguait qu'il ne suffit pas de « démontrer l'égalité, qu'il faut encore l'organiser, qu'il <c faut surtout l'établir sans déchirements, je serais en droit « de répondre : Le soin de l'opprimé passe avant les em- 4; barras des ministres ; l'égalité des conditions est une loi
362 HISTOIRE DU GOUMUKISHE.
« primordiale de laquelle réconoroie publique et la jorisc prudence relèvent. Le droit au travail et la participation c égale des biens ne peuvent fléchir devant les anxiétés du
pouvoir... (216).
« Pour moi^ j*en ai fait le serment, je serai fidèle à mon « œuvre de démolition, je ne cesserai de poursuivre la véc rite à travers les ruines et les décojoobres... »
Vraiment, ne dirait-on pas une page arrachée du manifeste des égaux ? M. Proudhon, répondant depuis aux critiques bienveillantes, peut-être trop bienveillantes, de H. Blanqui, a protesté de ses intentions pacifiques, et déclaré qu'il n'avait point voulu descendre des hautes et calmes régions de la science. Si tels étaient ses sentiments, il faut convenir que ses expressions ont bien mal servi sa pensée.
Le premier Mémoire de M. Proudhon, véritable manifeste de guerre contre la propriété, a été le point de départ de nombreuses publications, dans lesquelles cet écrivain a continué à développer les mêmes doctrines. Dès Tannée suivantes (1841), il fit paraître un deuxième Mémoire sur la propriété, intitulé : Lettre à M. Blanqui et un Avertissement aux Propriétaires. Dans ce nouveau Mémoire, dont la forme est beaucoup plus modérée, M. Proudhon appelle l'histoire au secours de ses théories. Il s'efforce de prouver que la propriété n'est point une institution fixe et immuable, mais qu'elle a été dans le passé essentiellement variable et mobile. Il passe rapidement en revue la législation romaine, les lois des barbares, les institutions féodales et le droit moderne. Il montre la propriété violée à Lacédémone et à Athènes par les abolitions de dettes, qui furent le prélude des réformes de Lycurgue et de Selon ; il rappelle les banqueroutes et les confiscations qui suivirent les guerres civiles de Marins et deScylla, de César et de Pompée, d'Octave et d'Antoine. Des profondes modifications que le droit de
M. PROUDRON. 363
propriété a subies à travers les âges, de ses fréquentes violations, il conclut à la certitude de son extinction définitive. Revenant à la dialectique, l'écrivain anti-propriétaire attaque avec son âpreté accoutumée les théories de M. Troplong sur la prescription, et en tire de nouveaux arguments contre la propriété. li s'attache ensuite à établir que les doo trines de M. Pierre Leroux sur l'organisation sociale sont conformes aux siennes. Enfin, il exerce sa verve mordante contre les systèmes et les partis qui ont le malheur de lui déplaire. Les journaux, en général, et le iVa^tonoi en particulier, M. Considérant et les fouriéristes, sont les principaux bbjets de ses sarcasmes. « Le National n'est, dit-il, qu'un c séminaire d'intrigants et de renégats (1). Le système de c Fourier répugne aux amis de l'association libre et de l'éc galité, par sa tendance à efi*acer dans l'homme la distincc tion et le caractère, en supprimant la possession, la c famille, la patrie, triple expression de la personnalité c humaine... (page 139). Nul ne sait, ajoute-t-il, tout ce que € renferme de bêtise et d'infamie le système phalanstérien. c C'est une thèse que je prétends soutenir, aussitôt que c j'aurai réglé mes comptes avec la propriété > (page 145). Nous ne pouvons qu'applaudir à ce louable projet. VAveriissement aux Propriétaires, lettre à M. Considérant, en est un commencement d'exécution. Mais M. Proudhon, après avoir surtout attaqué le disciple de Fourier comme défenseur de la propriété, se détourne et se rejette avec fureur sur le National. Il reproche aux rédacteurs de ce journal des iendaîncesdespotiques et exclusives. Il les accuse de n'avoir aucun système politique, d'aspirer à la tyrannie, etc. M. Proudhon n'avait alors pas plus de sympathies pour les républicains que pour les propriétaires.
(l) 2« Mémoire, p. 231.
364 HISTOIRE DU GOMMUmSlIE.
Un des caractères les plus saillants de la manière de M. Proudhon, c'est^ il le reconnaît lui-même dans son deuxième Mémoire, cson dogmatisme outrecuidant; celte présomp- « tion effrénée qui ne respecte rien, s'arroge exclusivement c le bon sens et le bon droit, et prétend attacher au pilori € quiconque ose soutenir une opinion contraire. > Il ea donne des raisons qui sont trop curieuses pour que nous nous abstenions de les reproduire. Les voici :
<L Lorsque je prêche l'égalité des fortunes, je n'avance pas c une opinion plus ou moins probable, une utopie plus ou c moins ingénieuse, une idée conçue dans mon cerveau c par un travail de pure imagination : je pose une vérité ab- € solue sur laquelle toute hésitation est impossible, toute « formule de modestie superflue, toute expression de doute € ridicule... — Qui me l'assure? Ce sont les procédés ioc giques et métaphysiques dont je fais usage, et dont la « certitude m'est à priori démontrée ; c'est que^e possède € une méthode d'investigation et de probation infaillible, et ^ que mes adversaires n'en ont pas; c'est qu'enfin, pour c tout ce qui concerne la propriété et la justice, j'ai trouvé « une formule qui ren'd raison de toutes les variations lé- <sc gislalives et donne la clef de tous les problèmes... »
Tels sont les novateurs. Ils abondent avec plénitude dans leurs opinions, méconnaissent l'autorité du sens commun de l'humanité, et s'abandonnent au délire de l'orgueil intellectuel.
Ce n'est pas tout ; M. Proudhon nous divulgue un redoutable secret : c'est qu'il est, lui quatrième, conjuré à une révolution immense, terrible aux charlatans, aux despotes, à tous les exploiteurs de pauvres gens et d'âmes crédules, etc. Tout le mal du genre humain vient de la foi à la parole extérieure et de la soumission à l'autorité. Les conjurés prétendent achever la défaite du principe d'autorité, et ramener les hommes au rationalisme le plus radical.
Jusqu'ici, M. Proudhon ne s'est occupé que de nier tous les principes admis comme vrais par l'assentiment des nations, de détruire les bases de la société. Va^t-il enfin édifier, jeter les fondements d'un nouvel ordre social ? On pourrait le croire, à en juger par le titre d'un ouvrage que cet écrivain a publié en 1844, et qui porte cette imposante suscription : De la création de Vordre dans l'humanité* Mais la lecture de ce livre ne vous fait éprouver qu'une déception amère. M. Proudhon continue son œuvre de démolition. Il passe successivement en revue la religion, la philosophie, l'histoire, l'économie politique, et partout il porte le même esprit de dénigrement et de négadon. Il s'attache à ébranler toutes les croyances, à obscurcir toutes les vérités, à flétrir tous les sentiments. La notion de la Divinité n'est pour lui qu'un des hochets de l'enfance de l'esprit humain, un fantôme, une hallucination de l'intelligence encore faible et rêveuse. Les idées de cause et de substance, ces deux pivots autour desquels gravitent toutes nos perceptions, ces révélations de la nature intime de l'Être, ne sont que de vaines formules qui ne correspondent i aucune réalité ; elle n'expriment que des rapports de postériorité ou de concomitance. Les méthodes découvertes par le génie des plus grands philosophes, l'analyse et 1 a synthèse, l'hypothèse, le raisonnement et l'induction, n'ont aucune valeur ; elles sont fausses ou incomplètes. Abordant l'économie politique, M. Proudhon s'attache à détruire et à dénaturer les notions fondamentales sur lesquelles repose cette science, le principe de l'incommensurabilité des valeurs, la loi de l'offre et de la demande, la liberté du travail ; il reprend ses arguments contre la propriété, le prêt à intérêt, le loyer et la rente, mais il ne développe aucun plan d'organisation. Enfin, il porte dans l'histoire ces tendances exagérées à l'abstraction dont Hegel a poussé si loin l'abus, et il transforme )é tableau
des manifestations de l'activité en une vaine fimtasmagorie. Ainsi, cet ouvrage^ où l'on s'attendait à rencontrer des idées positives^ des principes féconds, ne présente que le triste spectacle du scepticisme, delà confusion, du chaos. Dans le titre qu'il lui a donné, l'auteur ne s'est trompé que d'un mot. U Ta intitulé : De la création de F ordre dans F humanité. — C'est du désordre qu'il aurait dû dire.
Système des Contradictiors ÉcoNonotnis. — OBavre capitale de M. Proudhon. — U met en lutte Téconomie politique et le flodalisme.
— U réfute tous les systèmes socialistes et les ramène au communisme. — 11 flétrit ce dernier. — Il continue ses attaques contre la propriété.
— Méthode de M. Proudhon. — Ses yices. — M. Proudlion n'est, au fond, qu'un communiste.
Ce n'est pas ici le lieu de s'étendre sur les spéculations purement philosophiques de M. Proudhon. J'ai hâte d'arriver à son œuvre capitale, à celle dans laquelle il a traité avec le plus de développement les questions théoriques et pratiques qui s'agitent entre l'économie politique et le socialisme. Je veux parler du Système des ContradicHons économiques ou Philosophie de la misère, publié en i846. C'est ici que le sujet devient palpitant d'intérêt et que M. Proudhon va nous faire marcher de surprise en surprise.
En effet, si dans cet ouvrage il poursuit la guerre qu'il a déclarée à la propriété, il attaque plus violemment encore le socialisme en général, les théories de rorgai\isation du travail et du droit au travail, le communisme, les fouriéristes, les partisans de l'association, les républicains et les démocrates. Enfin, après avoir réfuté et raillé toutes les opinions, flétri et bafoué tous les partis politiques^ il tourne
sa fureur contre Dieu lui-même, le met en question, le prend à partie, et le poursuit d'invectives forcenées.
M. Proudhon commence par établir l'éternel antagonisme du fait et du droit, de l'économie politique et du socialisme. « Deux puissances, dit-il, se disputent le gouver- € nement du monde, et s'anathématisent avec la ferveur <( de deux cultes hostiles : l'économie politique ou la tra- € dition, et le socialisme ou l'utopie (1 ).
« La société se trouve donc, dès son origine, divisée en € deux grands partis, l'un traditionnel, essentiellement € hiérarchique, et qui s'appelle tour à tour royauté ou déc tiocratie, philosophie ou religion, en un mot propriété. « L'autre qui, ressuscitant à chaque crise de la civilisa- € tion, se proclame avant tout anarchique et athée, réfracc taire à toute autorité divine et humaine. C'est le socialisme. »
L'économie politique, continue M. Proudhon, simple collection de faits, a le tort d'affirmer la légitimité, la perpétuité de ces faits. Elle se borne à sanctionner ce qui est tandis que l'objet de la véritable science sociale consiste à recomiattrece qui sera, à constater la marche progressive de rhumanité. L'économie politique n'est donc pas la science i mais elle en renferme les éléments ; car, toute science repose sur des faits, sur des données expérimentales. Or^ l'économie politique a recueilli ces données ; elles sont entre ses maiiis comme les matériaux préparés d'un édifice, qui attendent que la pensée de l'architecte vienne les réunir en un ensemble harmonieux.
Le socialisme n'a jusqu'à présent de valeur que comme critique de l'économie politique, comme négation. Dès qu'il sort de ce rôle critique, qu'il prétend édifier, il tombe dans le ridicule et l'absurde, il méconnaît les faits pour se lancer
(1) Tome 1, p. 5.
368 HiSToms MT csonanuBiiB. * ' -^
dans le dûOMiae da fantastiqM al de riapéMUe. < àâri,
€ legodaliiaaeaétéjqgédiymloBgtimpe
c ni8 en na seid mot : utopie, non Ues, chnsèr». »
Dans tout le coura de son fine, M. Proudlmi ceirtina ce parallèle entre réconomie poiitiqiie etTuloiM,. Dleanal en Inlte et les contrôle l'une par Taolre. Le aedaBan» ■$ résbte pas i cette ^raufe ; il eatéenaé, aaétnti,
H. Proudhon pose d'abord e» prinâp^ que teal le locialiame vient fatalement se résoudre danarolopie eoauMniste. Cette idée se reproduit fréquemment dus aoB Une, tant est grande la puissance de la vérité I
Or, M. Proudhon résume son opinion sur l'eiiaensbhidB sodalisme dans un mot : c Le sedalisBe. est um tefamc due. » Ailleurs, il écrit à son ami^ M. Vilietaidaik, communiste : c Quant au fidte et gestea do rMiali—wt^ je renonce à vous en entretenir, la tâche aandt au deasnide ma patience, et ce serait dévoiler trop de miaèreai trop de turpitudes. Comme homme de réalisation et de progris, je répudie de toutes mes forces le socialisme vide d'idées, impuissant, immoral, propre seulement à faire des dupes et des escrocs. N'est*ce pas ainsi qu'il se montre depuis vingt ans, annonçant la science et ne résolvant aucune difficulté ; promettant au monde le bonheur et la richesse, et lui-même ne subsistant que d'aumtaeset dévorant, sans rien produire, d'immenses capiteux. c Pour moi , je le déclare, en présence de cette propagande souterraine qui, au lieu de chercher le grand jour et de déûer la critique, se cache dans l'obscurité des ruelles ; en présence de ce sensualisme éhonté, de cette littérature fangeuse, de cette mendicité sans frein, de cette hébétude d'esprit et de cœur qui commence à gagner une partie des travailleurs, je suis pur des infamies socialistes (l)... »
(i) Tome U, p. 396-
Voilà le jugement que M. Proudhon porte sur le socialisme en général, dont il s'efforce en vain de séparer sa cause. Il ne s'en tient pas là ; il s'attache à renverser les principes sur lesquels le socialisme édifie ses théories ; enfin, il combat successivement ses représentants Iqs plus fameux. Suivons-le dans cette voie.
La donnée fondamentale du socialisme est cette proposition empruntée à Rousseau : L'homme est né bon^ mais la société le déprave. M. Louis Blanc n'a fait que traduire cette phrase en d'autres termes, lorsqu'il s'écrie : On accuse de presque tous nos maux la nature humaine ; il faudrait en accuser le vice des institutions sociales : c L'immense mac jorité du socialisme (c'est H. Proudhon qui parle), Saintc Simon, Owen, Fourier et leurs disciples, les communis- € tes, les démocrates, les progressites de toute espèce ont c solennellement répudié le myte chrétien de la chute, pour c y substituer le système de l'aberration de la société.
c De là, on a déduit que la contrainte est immorale ; que « nos passions sont saintes ; que la jouissance est sainte, et € doit être recherchée comme la vertu même, parce que f Dieu, qui nous la fait désirer, est saint (i). »
H. Proudhon fait remarquer que cette idée n'est que le renversement de l'hypothèse antique. Les anciens accusaient l'homme individuel, Rousseau accuse l'homme collectif. Notre auteur repousse et flétrit cette doctrine, qui tend à affranchir l'homme de toute responsabilité, à éteindre en lui tout sens moral. Il reconnaît, avec la tradition unanime de l'humanité, la culpabilité native, Tinclination au mal de notre espèce. Tel est, dit-il, le sens du dogme de la chute, de la prévarication originelle. Mais l'homme est raisonnable, libre, susceptible d'éducation et de perfectionnement. Il
(1) Tome I, p. 370 et nu
870 HlSTOllII BO
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•peut vainere rammaiité qui fobsède^ k UgiM iiitenile 4r»- Jours prête à le dévorer. Telle eet w ttch»/»oa tratail «a^ tant, travail diffldle et doohmieiDL La dealtfiée aoâale, la mot de VinignB hamaine se trouve^one dMVoae aift : éàh cation, progrès. Celte édncatiott aéra de toolMMlr» 'vie H de toute la vie de l'humanité. Les coDindIdîeM dé Mona^ -mie^politique peuvent être réadloet ; b Mrtftdieiianiitime >de notre être ne le sera jamais, v ' ' •'
€ Chose monstrumBO i s'écrieM; Prondlioo^ Hioantiefri € vît dans la misère, dont Tâme, parceaiéipMilyMittbiê^as c voisine de la diarité et 4ie ThoBnew, «et bomoie firtaga c la corruption de ion mettre ; tsemnae lai, fl àMMie tout i c Torgueil et à la luxwe ; et si parMa itie Téeriâ eontra ■€ rinégaHlé dont il souffire, c'est moina eneoie par aêle de € justice que par rivalité de concupiseenee. Lé ptas grand € obstacle que réalité ait A vaincre n'est peint dbms Tor- « gueil aristocratique du riche : il est dans l^égoisnM iiMlia' c cipiinable du pauvre. Et vous comptiez sur sa bonté native € pour réformer tout à la fois et la spontanéité et la préméc dilation de sa malice ! »
Ainsi, aux socialistes qui disent : le mal est dans la société, H. Proudhon répond avec M. Guizot : le mal est en nous !
Il ne s'arrête pas là. Presque toutes les sectes réformatrices, et le communisme proprement dit à leur tête prennent pour point de départ la substitution du dévouement à l'intérêt personnel comme mobile de l'activité productive, comme base de l'organisation sociale. D'un autre côté, elles aspirent à remplacer l'activité, l'initiative individuelle par l'action collective de la société, à faire de l'État le distributeur du capital et du crédit, le régulateur suprême de rindustrie. C'est à ces idées que se rattachent les théories
l'organisation du travail, du droit au travail, de Forga*
nîsation du crédit par l'Étal, etc.. Or, M. Proudhon réduit à néant ces prétendus principes régénérateurs.
« Quelques socialistes, très malheureusement inspirés par € des abstractions évangéliques, dit-il, ont cru trancher la « difficulté par ces belles maximes : L'inégalité des capaci- « tés est la preuve de Tégalité des devoirs ; vous avez reçu « davantage de la nature, donnez davantage à vos frères ; « et autres phrases sonores et touchantes qui ne manquent € jamais leur elfel sur les intelligences vides^ mais qui n'en « sont pas moins tout ce qu'il est possible d'imaginer de plus « innocent. La formule pratique que l'on déduit de ces mera veilleux adages, c'est que chaque travailleur doit tout son « temps à la société, et que la société doit lui rendre en « échange tout ce qui est nécessaire à la satisfaction de ses « besoins, dans la mesure des ressources dont elle dispose.
c Que mes amis communistes me le pardonnent ! Je « serais moins âpre à leurs idées si je n'étais invinciblement « convaincu, dans ma raison et dans mon cœur, que la com. « munauté, le républicanisme et toutes les utopies sociales, « politiques et religieuses, qui dédaignent les faits et la cri- « tique, sont le plus grand obstacle qu'ait présentement à € vaincre le progrès... Comment des écrivains à qui la lanc gue économique est familière oublient-ils que supériorité « de talents est synonyme de supériorité de besoins ; que^ <c bien loin d'attendre des personnalités vigoureuses quelque « chose de plus que du vulgaire, la société doit constamment « veiller à ce qu'elles ne reçoivent plus qu'elles ne ren- « dent?...
« Supposer que le travailleur de haute capacité pourra « se contenter, en faveur des petits, de moitié de son salaire « fournir gratuitement ses services, et produire, comme dit « le peuple, pour le roi de Prusse, c'est-à-dire pour celle « abstraction qui se nomme la société, le souverain, ou