CHAPITRE II
Le communisme de Lacédémone et de la Crète.
Organisation des cités antiques. — Aristocratie et esclaTage. — Ini tutions de Lycurgue. — Décadence de Lacédémone. — La comn nauté yaincne par la propriété. — Causes de l'admiration qu'c inspirée les lois de Lycw^e. — La Crète. — Les lois de Minot. Infamie de ces lois. «- L'insurrection consacrée.
Les plus anciens exemples de l'application des idées con munistes que l'histoire présente à nos regards, sont les h de rtle de Crète , attribuées à Minos , et celles de Laeéd mone (1). Les écrivains de l'antiquité ne nous ont transit que peu de détails sur les institutions Cretoises ; maisr no savons qu'elles servirent de modèle à celles de Sparte,* q nous sont beaucoup mieux connues. Ce sont donc ces éé nières qui appelleront d'abord notre attention,.
Bien que les lois de Lycurgue n'aient pas complèteme réalisé le système de la communauté, néanmoins elles 1 ont fait une si large part^ qu'on doit les considérer comn la source première de la plupart des utopies communiste L'influence déplorable qu'ont exercée pendant tant de siècl les institutions d'une bourgade du Péloponèse, influen qui se continue encore de nos jours, nous détermine à co: sacrer quelques pages à leur examen.
(1) On a présenté les institutions de l'Inde et de l'Egypte primiti comme reposant sur le principe du communisme. Cette opinion ne i parait pas fondée. Voir la note B à la fin du volume.
UCÉDÉMONIE. — * GltÈTE. 7
Une considération que Ton ne doit jamais perdre de vue quand on apprécie les lois civiles et politiques des anciens, c'est que la constitution de toutes les cités antiques était dominée par un grand fait social^ l'esclavage. La classe, la plus nombreuse, celle qui par son travail et son indus*» trie créait les produits indispensables à l'entretien de la vie, était exclue de l'humanité et rangée au nombre des choses. Au dessus d'elle , et du fruit de ses sueurs, vivait un petit nombre d'hommes libres, seuls investis des droits civils et politiques. Ces citoyens constituaient une aristocratie fai« néante et tyrannique, professant le plus profond mépris pour le travail industriel et commercial. Les exercices du gymnase^ les discussions politiques , par-dessus tout la guerre et la rapine : telles étaient les seules occupations dignes des nobles membres de la cité. Parmi les travaux utiles, il n'y eut que l'agriculture qui trouvât quelquefois grâce à leurs yeux. Quant aux lettres , aux arts et aux sciences, elles ne se développèrent qu'assez tard, et ne fleurirent que chez quelques peuples heureusement doués par la nature.
Dans les temps les plus anciens, la plupart de ces petites réunions d'hommes libres, qui constituaient les cités, furent soumises à des rois investis d'un pouvoir patriarcal. Ce fut l'âge héroïque. A la royauté succéda , dans presque toutes les cités de la Grèce , le gouvernement républicain , soit aristocratique^ soit démocratique, suivant que les plus riches ou les plus pauvres d'entre les citoyens vinrent à prédominer. Mais il n'existe aucune analogie entre la démocratie de l'antiquité et la démocratie moderne. La première, monopole exclusif des hommes libres , laissait toujours en dehors de tout droit divin et humain l'immense majorité de la population vouée à la servitude, tandis que la seconde embrasse dans une égalité commune l'universalité des ha* bitants d'un grand pays.
Or, vers le IX« siècle avant J.-C, il régnait de grandes dissensions parmi les gentilshommes (1) d'une petite bour« gade à demi sauvage de la Laconie, soumis jusque-là au pouvoir patriarcal de deux rois, prétendus descendants d'Her- <;ule. L'autorité des rois méprisée, des lois sans force ( si toutefois il existait des lois), la haine réciproque des riches et des pauvres : tel est le tableau que présentaient les hommes libres de Lacédémone. Quant aux esclaves , connus sous le nom d'Ilotes, leur condition y était plus déplorable que dans le reste de la Grèce. C'est à cette aristocratie grossière et farouche que Lycurgue entreprit de donner des lois, après s'être inspiré de l'exemple des institutions de l'ile de Crète.
Il commença par gagner quelques-uns des chefs les plus influents^ puis il descendit en armes avec ses partisans sur la place publique , et imposa par la terreur ses plans de rénovation , exemple qui n'a trouvé depuis que trop d'imitateurs (2).
Lycurgue se proposa un triple but : couper la racine des dissensions entre les riches et les pauvres ; assurer l'indépendance de la cité ; donner de la force et de la stabilité au pouvoir politique.
Pour mettre un terme aux dissensions nées de l'envie des pauvres et de l'orgueil des riches^ il résolut d'effacer toute inégalité de fortune. Il employa les moyens suivants : partage égal des terres, abolition des monnaies d'or et d'argent, repas en commun. Quant aux objets mobiliers, ils furent soumis à une sorte de communauté . En effet , il était permis à chacun d'user des esclaves, des chars, des
(1) Cette expression que le bon Amyot applique souTent aux Spartiates est parfaitement juste.
(2) Plutarque, Vie de Lycurgue ^ § yiii.
UCEDEMONE. — CRETE. 9
chevaux et de tout ce qui appartenait à un autre Spartiate. Les Ilotes , qui constituaient une classe analogue aux serfs actuels de la Russie, étaient considérés comme propriété publique. Ils affermaient les terres des citoyens^ et se livraient aux occupations industrielles et mercantiles, tandis que les esclaves étaient spécialement attachés au ser« vice domestique et personnel.
Le système économique de Lycurgue fut donc une com« binaison de la loi agraire avec le communisme. Au fond, le maintien de la propriété individuelle pour les terres ne dérogea point au principe de la communauté, puisque, dans Fesprit du législateur, les portions des citoyens devaient demeurer toujours égales^ et que la majeure partie des produits agricoles était mise en commun pour les repas publics. Nous ne connaissons pas les moyens que Lycurgue employa pour assurer le maintien de l'égalité des héritages, et faire suivre à la réparation du sol les fluctuations de la population. Il parait que ce fut la partie faible du système, ou celle qui tomba le plus promptement en désuétude.
AGn d'assurer l'indépendance de cette aristocratie communiste^. Lycurgue s'attacha surtout à faire de ses Spartiates de robustes et intrépides guerriers. On sait par quels moyens. Tous les enfants dont la complexion ne paraissait pas assez vigoureuse furent condamnés à périr dès leur
naissance; les survivants, arrachés à leurs familles dès l'âge le plus tendre, furent soumis à une éducation commune. Des exercices gymnastiques et militaires; des luttes où les adolescents se déchiraient avec les ongles et les dents ; le larcin érigé en art ; le fouet jusqu'à la mort, comme châtiment ou comme exercice de constance : voilà les procédés àl'aide.desquels on dressait la bète féroce appelée Spartiate. Le m^me système fut appliqué au sexe féminin. U fallait
iO HISTOIRE DU COMMUNISME.
donner aux durs soldats de Sparte des femmes ou plutôt des femelles au large flanc, dont Timpudicité patriotique se prêtât aux combinaisons de ce haras humain , où toutes les lois de la décence furent sacrifiées au chimérique espoir d'obtenir une race plus vigoureuse. Des jeunes filles sans amour ni modestie , des épouses sans tendresse ni chasteté, des mères sans entrailles; tel fut l'idéal féminin du sage Lycurgue.
Une fois parvenu à l'âge d'homme , le Spartiate dut passer sa vie dans une noble oisiveté , qui n'excluait pas une rigoureuse discipline. Son temps se partageait, entre le maniement des armes, les évolutions guerrières les délibérations de la place publique, les conversations et les promenades. Le principal plaisir de la jeunesse était la chasse, et surtout la chasse aux hommes. Quand le grand nombre des Ilotes inspirait des craintes, de jeunes Spartiates armés de poignards étaient lâchés dans les campagnes, et immolaient des milliers de ces infortunés.
Le meurtre des nouveau-nés et regorgement des Ilotes étaient des moyens expéditifs de prévenir l'excès de population, et constituaient une solution éminemment simple de ce terrible problème posé depuis par Malthus, et devenu la pierre d'achoppement de l'économie politique moderne.
Cette organisation sociale fut couronnée par une constitution politique qui , au fond , n'était qu'un affreux despotisnie. Deux rois, généraux des armées et chefs de la religion, réunis à un sénat de vingt-huit membres, administraient les affaires ordinaires. L'assemblée générale des citoyens statuait sur les points importants. Mais audessus des rois et du sénat planait le terrible tribunal des éphores , composé de cinq magistrats élus par l'assemblée générale, et investis du droit de juger et de condamner à mort les citoyens et les rois. Ce tribunal devint, comme le Conseil des Dix de Venise, le pro*
LACÉUÉMo^E. — CIŒTE. il
mier, le seul pouvoir de TElat, et exerça sur la vie publique et privée des particuliers, des magistrats et des rois, l'autorité la plus tyrannique.
Telle fut cette constitution de Lacédémone, pour laquelle une éducation classique trop souvent dépourvue de critique et d'intelligence inspire, depuis des siècles, à nos jeunes générations, une admiration si peu motivée. L'aristocratie belliqueuse et ignorante de Sparte ne put, comme toutes celles du même genre, se soutenir qu'en dévorant la sub* stance d'une autre société infiniment plus nombreuse, celle des Ilotes- voués à la servitude et au travail agricole et indus* triel. Son législateur s'étudia à développer en elle au plus haut degré tous les caractères qui distinguent les aristocraties guerrières des peuples sauvages et barbares : mépris des travaux utiles, oisiveté, ignorance, superstition, débauche et férocité de mœurs. Mais en même temps, il la soumit à une forte discipline, et s'efforça d'inspirer aux individus l'abnégation la plus complète et le dévouement absolu à la cité. C'est pour atteindre à ce dernier but que Lycurgue imposa à la noblesse Spartiate le régime de la loi agraire et de la communauté.
Quels furent, cependant, les résultats de ce régime? Tant que la civilisation ne se fut point développée dans le reste de la Grèce, il paraît que les institutions de Lacédémone se maintinrent sans notables altératioAs. Hais, après la guerre du Péloponèse, la frugalité Spartiate ne put résister au contact des richesses acquises au prix de la dévastation de la Grèce. L'or, l'argent et toutes les valeurs mobilières se concentrèrent entre les mains de quelques citoyens qui, n'osant braver ouvertement l'antique discipHne, dissimulèrent leurs richesses, et joignirent l'hypocrisie à la cupidité. Bientôt, le système des successions établi par Lycurgue, dans le but de maintenir l'égalité des héritages rui*aux, fut abuU; on
kl \
rétablit le droit d'aliéner et de disposer par donation et testament ; les terres^ comme les richesses mobilières, déviarent la propriété de quelques familles. Des lois antiques, il ne resta qu'une incurable paresse, une ignorance hon« teuse et une profonde immoralité dans les rapports des sexes. Devenue le siège d'une épouvantable corruption, Çparte fut, par son orgueil et son avarice, la principale cause des dissensions et de la ruine de la Grèce. Sa belliqueuse aristocratie dépérit, moins par les ravages de la guerre que par l'effet de ses vices et de son barbare système d'éducatîim. Les armées lacédémoni^nes durent se recruter dans la classe des Ilotes qui, malgré l'oppression et les massacres, se maintenait nombreuse efr conservait sa vigueur, de fut même parmi des affranchis sortis de cette classe que -se rencontrèrent quelques*u|is des plus grands hommes de Sparte. Tels furent, au dire d'Ëlien, Callicratidas, Gjlippe et Lysandre. La décadence de l'aristocratie iacédémonienne fut telle, que, vers les derniers temps, il n'y eut rien de plus rare à Sparte qu'un Spartiate d'origine.
En vain les rois Agis et Cléomène essayèrent-ils de rétablir l'antique discipline et de renou>eIer la loi agraire. Cette tentative de restauration n'aboutit qu'à la perte de ses auteurs, et bientôt Sparte dpt, comme ses anciennes rivales, subir la honte de la "Conqnête romaine.
. La facilité avec laquelle s'écroulèrent les institutions communistes de Lycurgue au contact de la civilisation du reste de la Grèce^ fondée sur le principe de la propriété, l'inutilité des efforts tentés pour relever ces institutions, nous offrent un utile enseignement. Elles nous prouvent que le sj^slème de la communauté, quelque forte qu'en soit l'organisation, quelque redoutable que soit le pouvoir établi pour le défendre, est impuissant à se maintenir contre le désir de la propriété individuelle, profondément enraciné au cœur de
UCÉDÉMONE. — CllÈTE. 13
rhomme. Ni l'éducûtion commune des Spartiates, ni le fanatisme d'abnégation qui leur était inspiré dès leur plus tendire enfance, ni le terrible pouvoir des éphores, ne purent retenir le peuple de Lycurgue dans les liens de l'éga* lité absolue et du communisme, qu'il avait subis, alors que, misérable et barbare, il voyait autour de lui-même pauvreté, même barbarie. A peine les.Lacédémouiens furent-ils en contact avec les richesses, fruit d'une civilisation plus avan* cée, que le sentiment de la propriété, violemment étouffé en eux, se réveilla et renversa tous les obstacles. Hais, comme leurs détestables institutions leur avaient, plus qu'à tout autre peuple de l'anjtiquité, inspiré le mépris du travail agricole, industriel et commercial, l'aversion pour les plus nobles occupations de l'intelligence, chez eux le sentiment de la propriété et le désir d'acquérir devinrent rapacité et soif de déprédation : une vénalité effrénée déshonora les éphores et les magistrats.
Ces Ëiits établissent avec une autorité irrécusable cette vérité : que, de tous les mobiles de l'activité de l'homme, le plus énergique, le plus puissant, le plus naturel, c'est le sentiment de la propriété individuelle. Toute organisation sociale qui viole ce sentiment y est fatalement ramenée; le progrès consiste à l'éclairer, à le moraliser, et non à s'épui^ ser en inutiles tentatives pour l'éteindre.
La censtitutîon de Sparte a été un objet d'admiration pour la plupart des écrivains de l'antiquité, qui furent surtout ifrappés âe sa durée. Etrangers à la doctrine du progrès, les anciens attachaient une importance exagérée au maintien des mêmes institutions pendant une longue suite de siècles, et voyaient dans cette permanence un signe de perfection . De là leur enthousiasme pour Sparte, pour l'Egypte soumise au régime des castes et au despotisme sacerdotal. Eclairés par une religion et une philosophie supérieures, par le speo*
14 IIISTOinE DU COMMUMSUE.
tacle de périodes historiques plus étendues que celles qui se déroulaient aux yeux dd leurs devanciers, les modernes ont appris à estimer à sa juste valeur une stabilité qui ne s'obtient, le plus souvent, qu'au prix du sacrifice des plus nobles facultés de l'homme et du développemeut de ses plus mauvais instincts. Pour nous^ l'immobilité de la Chine et de l'Inde, qui eût excité au plus haut degré l'enthousiasme des anciens, n'est que l'indice d'institutions radicalement vicieuses et d'une profonde dégradation des peuples qni les subissent. C'est de ce point de vue que nous apprécions et que nous expliquons la durée des lois de Lacédémone.
L'établissement de Lycurgue subsista parce qu'il s'appuyait sur des sentiments énergiques, mais qui n*en sont pas moins détestables : je veux dire l'orgueil, la paresse et la fureur guerrière. L'amour d'une domination altière sur des esclaves et des sujets, l'horreur du travail intellectuel et physique, le goût des combats et de la rapine, sont malheureusement innés au cœur de l'homme et se retrouvent chez tous les peuples sauvages ou barbares, et chez ceux qui n'ont encore atteint qu'un degré peu élevé de civilisation. Ce furent ces passions grossières que Lycurgue s'efforça de développer au profit d'une seule vertu, le dévouement à la cité; et cette vertu, il la dénatura en l'exagérant.
Une autre raison de l'admiration que les lois de Lycurgue inspirèrent aux anciens, c'est que l'antiquité tout entière fut dominée par les sentiments qu'elles tendaient à développer. Dans ce monde fondé sur l'esclavage et la guerre^ dans ces cités où la défaite faisait tout perdre au vaincu, biens, famille, liberté, le courage militaire («cstïj, virtns) fut la vertu par excellence, le suprême mérite.
( Je crois indigne d'éloges et je ne compte pour rien celui « qui ne se signale point à la guerre, possédftt-il tous les « autres avantages. »^