CHAPITRE DIXIÈME
dans soD château, et aussi pour composer la dot que sa fille Marie devait apporter à son mari. Ce fut un événement réjouissant pour la cour du comte que l'union de Marie de Gruyère avec François d'Oron, fils unique du chevalier Rodolphe, seigneur d*Oron et d'Attalens. Le contrat de mariage, du 9 septembre 1372 ^ ou 1374', stipula que, d'après la coutume de Moudon, la dot de Marie, qui était de 10,000 florins dV, serait assurée, pour le cas de restitution, sur le château, le bourg et les villages, sur les cens, échules et autres revenus de la seigneurie d*Oron. Le cas prévu ne se réalisa pas, croyons-nous, parce que la seigneurie d*Oron tout entière échut à la maison de Gruyère, k la mort de François d'Oron, qui fut le dernier de sa race\
Ici vient se placer un épisode intéressant, qui rompra la monotonie des détails que nous sommes appelé à consigner. On vient de voir le comte Rodolphe agissant en son propre nom et au nom de son frère dans des affaires d'administration qui les concernaient également tous les deux. Jean de Gruyère était alors loin de son pays. C'était le temps où deux
* Suivant le GeschicfUforteherj t. Xlll, p. 350, qui cite les Manuscr. de l'abbé Girard, curé d'Avry.
' Suivant Tabbé Girard lui-même, dans ses Tableaux de la Suisse, p. 37.
* Si la scène racontée dans le Conservateur suisse , 1. 1*', p. 326-343, n'est pas une de ces inventions charmantes dont l'histoire des peuples est remplie, l'épouse affligée . qui, dans le costume le plus humble, allait offrir à la bienheureuse Marie ses supplications et ses vœux pour devenir mère, fut à coup sûr Marie de Gruyère, femme de François d'Oron. Il ne nous parait pas possible de placer cette scène touchante à une autre époque, ni d'y faire intervenir une autre dame comme acteur principal. Les essais qu'on;a faits jusqu'ici pour concilier entre eux les détails de ce petit drame, surtout ceux qui concernent les personnages, les circonstances de lieu, de temps, etc., ne sont que de vaines tentatives qui laissent la question entière.
rois rivaux, ceux d^Aogleterre el de France, Edouard III el Charles V, se faisaient la guerre. Le premier avail eorôlé des guerriers étrangers, parmi lesquels on remarquait messire Jean de Gruyère, que son ardeur chevaleresque et Tamour de la gloire avaient attiré sous les drapeaux du roi chevalier Edouard III et de son valeureux fils le Prince Noir ^ Cependant les Anglais, battus ii Pont-Valain (Sarthe), par le connétable du Guesclin, ne furent pas plus heureux sur mer* Le 22 et 25 juin 1372% la veille de St-Jean Baptiste, la flotte castillane , accourue au secours de la France sous b conduite de Boccanegra, défit au havre de la Rochelle la flotte anglaise sous lesordresdu comte de Pembroke, qui, dit Froissart, < avec messire Guichard d'Angle avoit vingtnleux cbe» » valiersdegrandWolontéeldebon hardement (courage), qui » vaillamment se combattoient de lances et d'épéà et d^ar- » mures quMIs portoient. » Parmi ces. braves chevaliers était messire Jean de Gruyère, frère du comte Rodolphe IV. Le combat fut très acharné : < on fit mainte grand' apertise > d^armes '. » Le comte de Pembroke tomba au pouvoir de Pennemi, et tous ceux qui étaient sur son vaisseau furent pris ou tués. Jean de Gruyère fut du nombre des premiers. Sur un autre vaisseau se battait bravement messire Oton de Grandson. Cédant au nombre, il dut pareillement se rendre.
^ C'est ainsi qu'on nommait Edouard, prince de Galles , de la cooleor de son armure.
* Le combat naval de la Rochelle , dont il s* agit, fut livré en 1372 , non en 1371, comme le ditr^irt de vérifier les dates. Nous avons la preuve que, le 24 novembre 1371, Jean de Gruyère n'avait pas encore quitté son pays.
* «Habileté individuelle, dextérité avec laquelle un chevalier savait « combattre . Cétait en cela que consistait alors tout Tart militaire. > {Compl. du Dict. de l'Acad.)
tHAPITRB OIXiÈUG.
vainqueur transporta ses prisonniers eu Castille-. Des geDlilshommes français^ qui avaient en Espagne des terres que le rot leur avait données eu récompense de boas ser^ TÎcês, s'tutéressèrent avec une générosité chevaleresque au sort des prisonniers. Le connétable de France donna sa terre de Soria en Castille pour le comte de Pembroko, et messire Olivier de Mauny sa terre d*Agredâ pour Guicbard d'Angle, Olon de Grandson , Jean de Gruyère et d'autres* Les deux chevaliers vaudois tse mirent h tioaiiee et passèrent devers » messire Olivier de Mauny par courtoise rançon. » Ce fut en 1374 qu'ils recouvrèrent la liberté*.
Il paraît qu'Olon de Grandson passa en Angleterre avec Guicbard d'Angle, Froissart rapporte qu'en 1379 im che* valier aaglais, appelé messire Jean Harleston, qui était envoyé capitaine de Cherbourg avec trois cents homnies d'armes et autant d'archers, s'embarqua h Uantone (Southampton)^ et que dans sa troupe était c un vaillant chevalier de Savoie » appelé messire Othe de Grantçon.S Quant à Jean de Gruyère, il avait regagné sa terre natale. Un document du 25 juillet 137 i, que nous allons citer, montre qu'à cette époiiue il était dans son pays.
Bientôt le comte Rodolphe et son frère Jean de Gruyère, lousdeux chevaliers, et Rodolphe» (ils du comte, vendirent k Tabbaye d'Huuiilimont, au prix de cent soixante et dix livres de Lausanne, les droits et les (iefs qu*ils possédaient dans le pays de Cbarmey et dans la paroisse de Broc. Les
* Chroniqunde Froiisari, puhï, p»r Bueboo, L V, p 380-563.
* /W., L Vï, p. 75-t1.
■ Ibid., t. VI, i>. lîl.
fiefs doDi il s'agit consistaient en divers tènements oo abergements et autres fonds, qui rapportaient annuellement 8 L. 1 4 sous et 5 deniers. Cette vente, qui comprenait naturellement aussi le droit de justice^, inséparable des fonds mêmes, se fil en présence d'Âimon, seigneur de Pont en (^o', et de Girard de Corbières, donzels, de Jean de Saneveis,deCorbières, de Conon d'\venches, curédeChanney, de Mermet et Jobannot dits Cbappaleirs, de Charmey '•
Depuis, le comte de Gruyère vendit ii Nicolas de Blonay, cbevalier, au prix de cent quarante quatre livres^ de Lausanne, un cens annuel de trois muids et sept setiers*» grande mesure de St-Sapborin, de bon vin du domaine de Glérole, qu'Alice, veuve de Perrin Visy, de St-Sapborin , et son fils Thomas devaient chaque année, au moment de la vendange, au comte de Gruyère, ii raison de la dime que celui-ci tenait de son père, dans la chàtellenie de Glérole, laquelle dime était due par une vigne sise k l'endroit dit Eys Fosses, dans la paroisse de St-Saphorin *.
Vers le même temps, le comte de Gruyère acheta de la commune de Chillon, et paya quarante florins d'or, bon poids, les droits qu'elle avait sur les monts voisins. La commune se réserva l'usage dans ces montagnes, le droit d*y faire paitre son bétail et d'y prendre du bois. Henri Escha-
' « una cam pleno mero mixto imperio. >
' Sans doate le même qai, dans la charte du 7 avrU 1873 , est appelé Aimonet, coseigneur de Pont. Voir p. 319.
* Donné, quant aa comte de Grayère, le 35 JaiUet 1374, quant aox antres intéressés, le 6 janvier 1375.
^ « septies viginti et quatuor. »
* Le muid de vin contenait 36 setiers.
* Ch. datée de Gruyère, 4 août 1376.