CHAPITRE PREMIER
mont, qu'à la ûo du XI® ou au commeocement du XII® siècle la maison de Gruyère étaii déjk riche et nombreuse ; car parmi les bienfaiteurs du couvent paraissent onze membres de cette noble famille.
Le nombre considérable de seigneurs, ou de feudataires et de tenanciers, qui figurent dans cette charte, les revenus et les possessions diverses dont elle parle, prouvent que, d'un côté les seigneurs de Gruyère, de Tautre les religieux, avaient avancé les défrichements, la culture des terres et du bétail, favorisé par là même Taccroissement de la population, et poursuivi avec succès Fœuvre de civilisation si bien commencée par les premiers colons.
Plusieurs cessions mentionnées dans le document que nous avons cité furent faites dans un moment d'enthousiasme pour la défense et la conquête des Lieux saints. Cet acte nomme trois preux qui se croisèrent. U y a lieu de croire que le nombre des courageux Gruériens qui quittèrent leur pays pour entreprendre le long et périlleux voyage d*outre-mer, fut plus considérable. En effet, suivant Gollut, le comte Guillaume aurait aussi pris part à la première croisade. Combien était grande la force que puisait dans le désintéressement et la vivacité de sa foi, cette société féodale si méconnue, si souvent déprisée! À la fin du XI® siècle, un moine s'avise qu'il faut affranchir les chrétiens de la Terre-sainte, et arracher aux infidèles le tombeau du Sauveur des hommes; il prêche cela , et tout à coup la société féodale éprouve un tressaillement héroïque. Le cri de DiexdvoU^ parti de l'assemblée de Clermont, retentit jus-
dans le Conservateur Suisse, t. 111, p. 397 et saifantes, et dans les Mém. es Doc,, t I«r, p. US et soif.
qu*au fond des Alpes gruérieooes, et k ce cri le peuple 8*émeut, les Seigneurs et les serfs se lèvent d*un subit élan, pour aller au pays lointain, comme, au commencement du même siècle , les compagnons des fils de Tancrède étaient partis sans hésiter pour les terres înconnues^ Les pèlerins de la Gruyère prennent la croix , et avant de dire, pour toujours peut-être, adieu au manoir, adieu à leurs montagnes, ils accomplissent un acte solennel en faveur de Finstitution religieuse qui vient de s'élever dans leur patrie. Il est à remarquer que la fondation du prieuré de Bénédictins de Rougemont coïncide avec la première croisade. Le comte Guillaume de Gruyère , son fils Ulric, chanoine de TEglise de Lausanne, Hugues, cousin d'Ulric, Radbod et d'autres pieux et intrépides Gruériens, donnèrent ou vendirent leur bien au monastère de S -Nicolas, et, persuadés que le Dieu des armées combattrait avec eux, ils se mirent en marche, avec plusieurs chevaliers et ecclésiastiques de THelvétie romane, pour rejoindre Bourguignons, Francs, Flamands et Lombards, qui s'étaient armés pour la cause du genre humain, et pour s'unir à ces braves champions, comtes, barons et seigneurs, qui s'étaient rangés sous la bannière de leur illustre chef Godefroi de Bouillon ^
C'est k cette époque de ferveur religieuse et d'enthousiasme chevaleresque qu'il convient de rapporter la charmante tradition que voici, c Hugues et Turin armèrent parmi les pâtres, leurs vassaux , cent beaux Gruériens pour les mener k la conquête du saint Sépulcre. Les jeunes bergères voulurent fermer les portes du château pour empêcher leur dé-
^ « Ad iooognitas terras. »
* Voir les Mémoires de Loyt GoUvt, édition de 1846.