CHAPITRE TROISliME. CI
terre d'Âlbeuve le principe qui , depuis près d*uo demisiècle, était appliqué ^ celle de Bulle. Rencontrant de la part do comte de Gruyère une résistance obstinée « le chapitre mit sa terre en interdit. Alors, docile \k la voix d'amis communs, le comte Rodolphe s^accorda comme il suit avec le prévôt et le chapitre. Des quarante livres que le comte s'était bit donner par les taillables d*Âlbeuve, il en rendrait treize aux chanoines, parce qu'il avait prélevé cette somme sur des hommes établis dans la seigneurie du chapitre , et il garderait le reste. Puis les deux parties contractantes firent un concordat qui abolit le droit de formariage et de poursuite dans leurs terres respectives. Cet accord mémorable, du 23 février 1238, fut déclaré obligatoire pour les chevaliers ou vassaux des deux seigneurs contractants, en d'autres termes, pour les feudataires ou les possesseurs de fiefs relevant soit du comte de Gruyère , soit du chapitre de Téglise de Lausanne S
Cet acte, fait k Lausanne, dans le vestibule de la cathédrale, en présence de dix -sept dignitaires ou chanoines et de neuf seigneurs ou chevaliers, fut approuvé par les fils du comte, par sa fille Agnès (la seule qui vécût k cette époque), et par sa belle-fille Ambrosia. Le comte promit qu'il prierait révéque d'apposer le sceau épiscopal au présent accord pour lui donner plus de vigueur.
Dans le même temps, le chef d'une autre maison illustre, Ulric seigneur de Vuippens, fit avec le chapitre de Lausanne, ou confirma un (railé semblable k celui que nous venons (le rapporter en substance'.
' Chane du Vil des cal. de mars 1237 , soit du 23 février 1238, n st., (défectueuse dans le Cartut. du cbap. de N.-D. de Lausanne.) • Mém. et Doc, l. Vî, p. 217-218.
Noos avons exposé ailleurs^ Torigine, la oatare et les funestes effets du droit de formariage et de poursuite; nous avons en même temps signalé l'abolition de ce droit dans une partie considérable de la Suisse romane et dans les dépendances de sept grands monastères de la Suisse alemannique. H faut reconnaître le doigt de Dieu dans des actes aussi considérables, qui portaient dans leur sein le germe d'une vaste révolution sociale. Il est évident que Taccord fait entre le comte de Gruyère et le chapitre de Lausanne eut principa* lement pour objet, comme d'autres traités de ce genre, l'intérêt des parties contractantes ; que celles-ci ne se proposaient pas avant tout d'améliorer la condition de la classe servile. A part l'avantage matériel, un besoin plus ui^ent se faisait sentir chaque jour, celui de la paix publique. La cessation des guerres privées, dont le droit de suite était une des sources les plus fécondes, tel était l'objet des vœux d'un grand nombre de seigneurs laïques et du clei^é propriétaire. Disons-le pourtant, avec le sentin)eot d'une sincère reconnaissance : ce fut l'Eglise qui s^employa d'abord à substituer la paix, l'ordre et la tranquillité aux luttes incessantes des seigneurs et aux insurrections des serfs. C'est à un évêque de Lausanne qu'appartient l'insigne honneur d'avoir le premier proclamé la Trêve de Dieu dans la Bourgogne transjurane (i036), et bien loogtemps avant qu'un autre prélat, supérieur du même diocèse, ordonnât l'abolition du droit de suite, laquelle peut être considérée comme une des conséquences naturelles de la suspension d'armes et d'hostilités que l'Eglise était parvenue k établir en certains temps et en
* Dans notre Introduction, p. 172 et suiv.
CHAPITRB mOISlÈllE. 05
cerlaÎDes coutrées, darant les guerres privées du moyen âge\ Cest ainsi que dans le plan de la divine Providence tout se tient; que les faits les plus éloignés sont liés entre eux par une chaîne merveilleusement travaillée, dont les anneaux souvent imperceptibleé échappent à la pénétration toujours limitée des faibles mortels; que les faits qui paraissent petits dans lelointain, grandissent et revêtent un caractère imposant, vus de près. Les concordats que nous avons rappelés, et dont les antenrs ne pressentaient pas toute la portée, ces concordats, avec le concours d^autres événements, ont préparé la société moderne. C'est k la fin du XII® siècle, ou , si Ton aime mieux, dans la première moitié du XIII®, que brille dans les vallées des Alpes Taurore de la liberté civile. Cette époque ^ jamais mémorable mérite d'être gravée en caractères indélébiles dans tous les cœurs.
La sollicitude du comte de Gruyère pour le repos de son âme et le salut de sa femme Tavait porté à fonder une messe commémorative pour les deux époux. Ainsi diminuait-il son patrimoine pour enrichir TEglise et gagner le ciel. Au don que Tabbaye d*Hauterive tenait de la libéralité de Guillaume de Montsalvens', le comte Rodolphe le Jeune ajouta celui d'une vigne située près de la maison des Faverges. Il fit ce don pour le remède de son âme et le salut de la compagne qu'il regrettait. Pierre, son fils aîné, donzel de Gruyère, et
Ml est à remarquer qae la première Trêve de Dieu, réglée dans un synode tenu à Elne, dans le Roussiilon, en 1027, précéda d*un demi-siècle la première dérogation au droit de formariage et de poursuite sur le sol de la France, laquelle date de 1085 (Introd., p. 178. note). Dans la Suisse romane, la première Trêve de Dieu (1036) est antérieure d'un siècle et demi à la transition de l'ancien droit servile au droit nouveau (1196).
• Voyez ci-dessus, p. 57.
6i HISTOIRE DE LA GRUYÈRE.
répouse de Pierre, Dommée Ambrosia, approuvèreot cette nouvelle donation, celte tnanône, comme on disait alors. L^acte en fut dressé à Bulle. Bientôt Guillaume, fils cadet du comte et chanoine de Lausanne , y donna son adhésion particulier^, dans une charte qui fut écrite dans le chœur de la cathédrale et munie du sceau du prévôt Conon d*Estavayer*.
Le prieuré de Bougemont, fondé par les ancêtres du comte Bodolphe, n^étaitpas oublié dans les dons que ce noble sire faisait aux maisons religieuses pour recommander à leurs prières son âme et celle de son épouse. Par un acte passé le 17 janvier 1259, sous Tépiscopat de Boniface, le comte Bodolphe, du consentement de ses enfants, offrit ii Dieu et ^ S^-Nicolas de Bougemont 21 sous, dont 1 1 pour Fentretien d'une lampe allumée nuit et jour devant Pautel, et 10 destinés k la mense des religieux de ce couvent. Bodolphe donna de plus 20 sous au prieuré de Payerne. La somme totale de ces donations, soit 41 sous, somme assez considérable à cette époque, provenait des rentes de plusieurs manses ou tenures du territoire de Chàteau-d*QEx'.
La guerre née du droit de suite, entre le comte de Gruyère et le chapitre de Lausanne, avait k peine fait place ^ la paix établie par le mémorable contrat du 23 février 1238, qu*un ancien débat fut renouvelé entre eux. Le sujet de ce grave différend était l'alleu qui avait formé la dot de Colombe de Belmont. — On se rappelle que Bodolphe III,
' Cbarte de la veille des calendes de janvier (31 décembre) 1938. ' * Voir la charte da lendemain de S^-Marcel pape, 1238, soit da 17 janvier 1239, et la note qui l'accompagne.