‹ Histoire du comté de GruyèreChapitre 38 sur 170 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

ConliDuatiOD du régne de Rodolphe 111. Coap d'œil rétrospectif. InfloeDce naissante de la maison de Savoie sur le Pays de Vaud. Thomas, comte de Savoie, est investi de la ville de Mondon. Le comte de Genevois reconnu seigneur du comte de Gruyère. Celui-ci doit aussi l'hommage au sire de Faucigny. Pierre de Savoie , seigneur des villes de Moudon et de Romont, et avoué de la ville et du couvent de Payeme. 11 exige, à son profit, l'affranchissement d'un vassal noble de la maison de Gruyère. Il se fait céder le château de Gruyère et ses dépendances^ et en investit le fils cadet du comte. Accord à ce sujet. Rodolphe III conserve le titre et les prérogatives de comte. Traité d'E vlan. Influence croissante de Pierre de Savoie ; ses nouvelles acquisitions dans le comté de Vaud. Sentence arbitrale de 1250 contre le comte de Genevois. Ordre au comte de Gruyère et à d'autres feudataires de rendre les devoirs féodaux à Pierre de Savoie. Divers châteaux , entre autres celui de Corbière , cédés à Pierre de Savoie. Les Fribourgeois s'arment contre Pierre ; celui-ci leur oppose ses vassaux , notamment les sires de Gruyère et de Corbière. Pierre de Savoie , investi du Protectorat de la Bourgogne , s'assure des passages de ia haute Gruyère. Fondation de l'église de S^.-Théodule à Gruyère. Accord du comte Rodolphe III avec le chapitre de Lausanne, touchant le Moléson. Vente de Tavouerie de Vevey. Détails sur cet ofQce. Débat du seigneur de Weissenbourg avec le couvent d'Hauterive , terminé par le comte de Gruyère et son frère, l'abbé d'Hauterive. Traité de 1360. Cession en faveur d'Humilimont. Accord du comte avec Fribourg, touchant des colliberts de Morlon. Nouvelles cessions faites aux couvents d'Hauterive et d'Humilimont. Mort de Rodolphe III. Remarques sur son règne. Pierre de Gruyère, abbé d'Hauterive. Famille de Rodolphe III. Guillaume de Gruyère, premier dignitaire de l'évêque de Lausanne.

Le comte Rodolphe, dit le Jeune, u^avail pas vidé jusqu'au fond la coupe de ramertume. D'autres revers, d*autres épreuves ratteudaient. Vassal du comte de Genevois et de Vaud, il ne fut pas le dernier k sentir le contre-coup de la

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lutte dans la^quelle étaient eogagées deux maisons voisines, unies, il est vrai, par un lien d'étroite parenté, mais brouillées par Tambition : nous voulons dire les maisons de Savoie et de Genevois. La première tendait à déposséder la seconde et à fonder dans la Bourgogne transjurane un pouvoir analogue à celui qu'y avait exercé la dynastie des Zaeringen, et principalement à établir sa domination dans le Pays de Vaud, au préjudice de la maison de Genevois. Thomas, comte de Haurienne ou de Savoie, ayant embrassé la cause de Philippe de Souabe contre Berlhold V, que le parti guelfe voulait élever au trône impérial, en avait reçu , par lettres patentes datées de Bâie, le 7 juin 1207 , les villes de Chiers et de Testone, en Piémont, et de plus Moudon, centre de la juridiction des comtes de Genevois dans le comté de Vaud. Engagé depuis dans une guerre contre le duc Berthold , il avait conclu avec ce prince, le 18 octobre 1211 , au couvent d'Hautcrét, une paix, dont les conditions ne nous ont pas été révélées, mais qui selon toute apparence lui fut avantageuse.

Cependant le comte de Genevois exerçait encore en 1224 la haute justice et l'administration du comté de Vaud '. En 1225, le comte Guillaume II parait en télé des seigneurs laïques témoins d'un accord fait entre Pierre de Duin et le chapitre de l^usanne, représenté par le prévôt Conon d'Estavayer*. La même année le comte Guillaume prit (apparemment en qualité de lieutenant du vicaire de l'Empire , recteur

> c Ueber die Grafschaft Wadt, « ComUaiui Waldensig > , war die Verwal lung im Uause der Grafen von Genf. Urk. des Klatten HoMtmve, 1224 » MoUer. Hist. de laConféd. Svitse (édil. allem. de 1825) , t. I, p. 473-474, et ia note 200. Voir les chartes n»» III et IV ^ la suite de notre Mémoire sur les Comtes de Genevois.

• Mém. et Doc, t. VI, p. 168.

lUSTOinË D£ LA CaiYERE.

de la Bourgogne, qui était un des fils de Pempereur couveDi d*Haalcréi sows sa proleciion spéciale ^ comme avait fait, en 1137, le dac de ZaeriDgea, alors avoué i pénal-

Le comte de Gruyère D*avaît pas cessé d'être le vassal du comte de Genevois* En elTet, rannée même oh Guillaume Il donnait k Tabl^ye d'tlautcri^t une lettre de garde et de protection, ftil rendue une senteiicfe sur les difréreods qui existaient entre ce prince et Aimon, sire de Faucigny, $00 vassal et son ennemi. On ; remarque le passage suivant, relatif au comte de Gruyère :

4 Si le comte de Genevois peut prouver par témoios que le comte de Gruyère lui a fait hommage lige, et que le comte de Gruyère ne puisse pas dûment établir par témoins qu*il a été légalement alTrancùi de rhommage et de la vassalité envers le comte de Genevois, le sire de Faocigny ne pourra pas le retenir', >

Quatre ans plus tard, à roccasion d'un traité entre Guil^ laume 11, comte de Genevois, et àimon de Faucigny, ces deux seigneurs jurèrent d'observer et de respecter leurs droits réciproques, et ils firent jurer cela par leurs hommes ou vassaux* Des deux côtés se irouve Rodolphe, comte di Gruyère '.

me

» Voir au CartuL de Hautcrél, dani les Jf^m. et Duc. L Til\ 3* partie» p, 60.

*« ... De comité de Grueria iudicaluin eM quod si cornes Gebeiin(eiisis) poteat moDstrare per lesttHs quod comes de Gruerl fecit ei bomiuium lil^lum, etoomes de Grucrl non potes t monstrare tegilîme per le&\e& quott ipse sU djvistu legiUme at> eo etab eîtis dominlo, D. Fudlgoraci] non pcilest eum reiiuere. ■ Ctiarle do 10 mal 12S5, dans les Mém. et Dot. th h Sq€. d'hUL et d'areh. de Genèv^e . t VII, p. 2M.

' 1^ , t . Jiljsunt qui iuraTerunt ei parUï comilis (Gebeunetiils) R(odolphosî ûlius eios , Atmadeusl de Gaz fGv^J , R de Craysru , RMûlphusJ

CH4PITHE QUATniÈME.

corn le de Genevois, en sa quaEilé de comle de Vaud, élait eaturel suzerain du comle de Gruyère. Faute de ren- ^igaemenls pluscomplels^ nous ne saurions dire k raison de quel fier ce dernier élait, eu 1229, Tbomme du seigneur de Faucigo;* On voie senlemenu par la charte du 10 mai 1S2d -, que celui-ci prùiendail à Thommage du comte de Gruyère, Il se pourrait que celte prétention eàl eu sa source dans quelque événement de la guerre que s'étaient faite Guillaume II et sire Aimon *, guerre sur laquelle on n^a pas de détails, et que le comte de Gruyère eut été obligée quelque devoir féodal envers le baron de Faucigny, sauf la fidélité à laquelle il était tenu envers le comte de Genevois. Il serait encore possible que le sire de Faucigny eût revendiqué rhommage du comte de Gruyère k raison de la ville ou de Favouerie de Vevey*.

A Thomas, comte de Savoie \ venait de succéder son fils aîné, Amédée IV, lorsque Pierre, septième fils de Thomas, qui, desliné a Tétat ecclésiastique et promu k la dignité de prévôt d'Aosle et de Genève, avait aussi administré [vendant deus ans ^ Tévêché de Lausanne , résolut de quitter la robe et de ceindre répée. Ambitieux, brave ei hardi, Pierre de Savoie voulut poursuivre l'œuvre que son père avait corn-

e&mêt de Gruerm . . , duo Eodulphi de Ro* (RueJ . . . Eï parle DL de FucigD(iacol inrafamnt iitï Rfodolphusj çomu de Grwmw ... R, paier deGra3r»êu . . .* Charte du 34 mars 12^9. Ibid., p. 39L ' VoyeE ci -dessus, p, 7ï* noie 2.

* CêUe guerre e&i meDlionDÉe en passant , comme bien connue , dans V Enquête contre un évéque dt* Genève ISpon , Hist. de Genève ; Preuves , p. 439 K * ijuetra dominé de f ucignidca et comiiis Gebennvnsk. »

* Voyez et 'dessous,

* Le comte Tbomas mourul à âoskî H S3 janvier 1333. ' DelS99bl33L

mencée, en travaillant avec constance à Tagrandissement de sa maison. Dès son début il tendit à assurer la suprématie de la Savoie sur le Genevois et sur le pays de Vaud. A l'époque de la guerre allumée par la double élection de Jean de Cossonay et de Philippe de Savoie à l'évéché de Lausanne, Pierre était en possession de Moudon et de Romont, et prenait le titre de Seigneur de ces deux villes* du comté de Vaud, qui naguère appartenaient au comte de Genevois. A ce titre il ajouta celui d'avoué du couvent et de la ville de Payeme. Evidemment, Pierre avançait dans la voie qui devait aboutir à la domination savoisienne dans le pays de Vaud.

Dans le même temps, peut-être même avant que Pierre de Savoie fit son premier voyage d^Angleterre, la maison de Gruyère fut appelée à sacrifier un de ses droits. Il s'agissait, pour certains membres de cette famille, de se reconnaître vassaux de Pierre de Savoie, qui, comme Philibert Pingon le fait remarquer dans sa chronique , était déjà maître (dux) du Chablais. Cette observation du chroniqueur savoisien seniblerail indiquer que les membres de la maison de Gruyère dont Pierre exigeait l'hommage, étaient établis dans un quartier du vieux Chablais, soit dans les environs de Vevey, soit du côté d'Aigle ou des Ormonts, qui faisaient partie de cette province. Après une résistance assez opiniâtre, le comte Rodolphe, craignant quelque aventure fâcheuse, se résolut à céder au plus fort. Du consentement de Pierre, son fils aine, il affranchit de tout hommage lige' son vassal Rodolphe, fils de Jean de Gruyère, afin que lui et ses descendants pussent le faire librement et sans réserve au comte

> Dominas (non pas eomes) Rotundimonlis et Meldooi. Ch. de 1340. * Licpus , Unius, Ugeste, soomissioD, acte de dépendance. Voir noire Introduction t p. 298 et soi?.

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de Savoie ^ Ce vassal, dont PÎDgOQ a failà tort ou à raison un neveu du comte Rodolphe , qui aurait eu un frère du nom de Jean *, était probablement le même que Rodolphe dit le laïque de Gruyère\ qui, dans une charte de Tan 1242 9 parait avec Pierre de Gruyère, moine d'Hautcrét, coomie témoin d'une donation faite à cette abbaye par Guy d'Aigle, chevalier.

L'opppsition du comte de Gruyère à la sommation de Pierre de Savoie montre qu'il était naturellement disposé à défendre ses droits et à rester fidèle au comte de Genevois, son Intime suzerain.

Le fait que nous venons de rapporter a quelque importance, en ce qu'il nous présente le comte de Gruyère aux prises avec le redoutable Pierre de Savoie , et qu'il sert h, expliquer un fait beaucoup plus considérable, qui s'est passé en 1244.

A son retour d'Angleterre, Pierre de Savoie, poursuivant ses premières conquêtes, acquit la suzeraineté de la Gruyère proprement dite. Le comte Rodolphe, trop faible pour lui résister, lui céda, par acte du 49 avril 1244, en franc alleu, le château de Gruyère avec ses dépendances, et l'en investit par un autre acte du 9 mai suivant, ne se réservant aucun droit sur le principal manoir, auquel étaient attachés le titre et les prérogatives de cointe. Il ne le reprit pas en fief du comte Amédée ou de son représentant, Pierre de Savoie,

* ClMurte de 1340, dans le SehwHxêr. Gesehiefuforteher, t. XIII, p. 570, ou dans notre Ctrlnlaire de Gniyère.

* Voir tu Ctrtol. de Gruyère an extrait de la chronique manuscrite de Philibert Pingon.

' <R. laycus de Grueria» . au Cartulaire de Hautcrêt, dans les Mém. et Doc, t. Xll, 2« partie, p. 70.

parce qu'il ne pouvait pas lui rendre un hommage libre et franc, ayant engagé sa foi à un autre prince S savoir à Guillaume |1, comte de Genevois ^ qui ne Pen avait pas affranchi l^lement". Pierre, son fils aine, héritier présomptif du comté, qui partageait avec le comte Rodolphe les soins de Fadministration, n*est pas nommé dans la charte de la cession faite en 1244 par son père. Absent ou non, il n'avait pris aucune part à cet acte imposé par la force. Il avait sans doute, comme son père, refusé Fhommage à Pierre de Savoie. De même que d'autres seigneurs du comté de Vaud, Pierre de Gruyère s'opposait aux envahissements de l'ambitieux prince savoyard. Pour expliquer l'événement de 1244 , dont nous parlons, il n'est pas besoin d'admettre avec une tradition suspecte que, emporté par son bouillant courage, dans une action dont nous ignorons jusqu'à la réalité\ Pierre de Gruyère aurait perdu avec la liberté les

' A qtàelque autre prince, a dit Pingon dtns son Zibcddone. Celle observation, qnoiqae incomplète, mérite notre attention .

* Ce que nous pondons aujourd'hui affirmer avec certitude , M. Cibrario a le mérite de l'avoir dès longtemps soupçonné , quand il a dit : probabilmerue al conte (Guglielmo) di Ginevra. » Storia délia monarchia di Savoia, vol. II, p. 71.

* Le comte de Genevois avait peut-être fait, du moins il eût pu faire, ce qui est prévu dans i'aae d'hommage envers Pierre de Savoie par Amédée de Gex, de 1234 : « . . .Si forte comes Gebennensis diçeret quod istud dictus Amedeus de iure facere non posset (le comte de Gruyère ne le pouvait pas davantage), dicens castrum de Jaiz esse de feudo suo, predictus Amedeus débet sure iuri super hoc si causam comes sibi stare iuri voluerit .... » Le cas est applicable au comte de Gruyère. Il suffit de changer les noms propres.

* Nous n'avons aucun motif de croire à la réalité d'une bauille de Chilien, que Pierre de Savoie aurait livrée à ses adversaires et gagnée, on ne sait dans quel temps. S'U y a eu, en effet, un combat k ChiUon, ou à Villeneuve, près de Chilien , c'est apparemment pendant la guerre du comte Thomas avec le duc de Zaîringen. Voyez notre Mém. sur les Comtes de Genevois, p. 43.

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