CHAPITRE SIXIEME
ÉUblissemeDts religieux. Fondation de la chartreuse de la Val-Sainte par Girard de Corbières. Détails sur la famille et la seigneurie de ce nom, en particulier sur Richard de Corbières. Fondation de la Part-Dieu par le comte de Gruyère et sa mère. Les chartreux de la Part-Dieu. La bonne fontaine. Bienfaisance de la comtesse Guillemette envers les couvents de Marsens et de Rougemont. Récit détaillé (dans le cours de ce chapitre) des donations faites aux couvents de la Yal-Sainte et de la Part- Dieu jusque vers le milieu du 14* siècle.
Tandis que, dans un temps où FEmpire était déchiré par les factions, les villes el les souverains locaux se faisaient incessamment la guerre, que le fer et le feu répandaient la désolation dans les campagnes, détruisaient les châteaux, saccageaient les églises, des hommes de Dieu, secondés par quelque pieux baron, par quelque noble dame, s'appliquaient ^ adoucir les mœurs farouches de leur siècle, la dompter un sol inculte et désert, en fondant des établissements h la fois agricoles et religieux, dans des contrées abandonnées jusqu'alors aux bétes fauves. Ainsi firent, dans la Gruyère, quelques cénobites appartenante Tune de ces communautés dont les membres se livraient non-seulement à la prière et à des pratiques austères, mais encore aux occupations de la vie pastorale et aux rudes travaux de Tagriculture et du défrichement. Des moines de Tordre de saint Bruno ayant demandé à Tévéque de Lausanne la permission de construire une église dans son diocèse, à savoir dans le terri*
156 HISTOIBB DE LA GftCTftEE.
loiredeCharmey, ao lieo dit Javro, le digne prélat, Gailbuine de Champvent, accueillant ayec une bienTeillance paternelle rbnmble requête de ces religieux, et Toulant donner h une œuvre de piété et de pur déTOuement Fappui de son autorité , leur accorda , par charte du mois de mai de Tan 1294\ de Taveu du chapitre de la cathédrale, Pautorisation d*édifier une ^ise de leur ordre dans le lien dit la Vallée de Tous-les-Saints. Ainsi s'éleva, en 1295 , au pied de la Berra, k la hauteur de 1024 mètres, dans one vallée sauvage que traverse te torrent de Javro, une maison de prières, qui reçut le nom de Chartreuse de la VAL-SAiirrB. Le doteur, ou, pour nous servir d'une expression plus usitée, le fondateur de cet utile établissement fut Girard I^, donzel, seigneur de Charmey. Cet homme pieux, de Tavis de ses amis et d'autres gens de bon conseil , ainsi que da consentement de son frère Richard et de son neveo Guillaume, coseigneur de Corbières (fils de feu Guillaume, frère aloé de Girard), et en vue d'obtenir la guérison de son âme, ainsi que le salut de son père Conon, jadis seigneur de Corbières, et celui de sa mère Agnès, ses parents défunts, donna en propre îk l'ordre des Chartreux, pour la construction d'une église, d'une maison et d'autres bâtiments, soit en bois, soit en pierre, la Vallée dite de Tous-les-Saints, et toute la noire joux ou l'épaisse forêt, avec divers fonds, dont retendue et les limites sont indiquées dans la charte de fondation. Il leur donna cette contrée pour la défricher, pour l'approprier il l'agriculture et k Fenlretien du bétail. Â ce don con-
' « Dalain anno Domini Mo.CC<>. noDagesimo quarto, mense maii. > La charte origiDale, de onze lignes, sur parchemin, avec le sceau de Tévéque de Lausanne, est aux Archives de l'Etat de Fribourg. Ce document a été pablié dans le Soloihumer WtKhenblatt de l'an 1829, p. 389, n* 13.
CHAPITHli SUlÈaS.
gîdérable Girard ajouta celui de la dlme des Arses el d*au- Ires reveous. Il en tnveslit frère Giiiltaiime, prieur de la
île Vallée de Tous-les-Sainls. Tout mercenaire de cette maison religieuse serait indt^pcDdant de Fauiorilé du fondaleur, iant qu'elle Tau rail à son service. Tout objet apporté ou déposé daus ce monastère y serait en pleine sécuriié pour celui i\m en auraii fait le dépôu Touie chose perdue sur le terri toire du couvent serait restituée au véritable proprié^ taire, ou deviendrait la propriété du couvent, si personne ne ta réclamait. Quiconque commettrait un vol ou quelque autre délit entraînant une peine affliclive, serait rigoureusement puni par le seigneur. — Il suit de la que le fondateur de la Val-Sainte se réservait la liante justice, comme fit le fondateur de la Parl-Dieu< — Suivant la volonté eipresse du donateur, ce lieu solitaire devait appartenir aux Chartreui, pour qu'ils pusseni y vivre en paix et y servir Dieu sans être troublés dans racconiplissemenl de leurs devoirs, L'en-
ée en était interdite h tout oiseleur^ pécheur ou chaleur quelconque, et fermée h tout port d'armes. Aucune femme n'y pouvait pénétrer. Consacrée ^ la prière et au travail, la Val-Sainte, ainsi le voulait son fondateur, devait étfe un asile assuré h tout homme, quelle que fût sa faute, qui chercberait un refuge dans cette sainte retraite,
I A la requête de Girard, seigneur de Charmey, de son frère Richard et de sou neveu Guillaume, cet acte de donation fut confirmé par Tévéque de Lausanne, au mois d'octobre de Tan 1295'.
^ La charte de Ton diction du couvent de la Va! - Sainte , ou plutôt de «a tonfitmation, esl conservée aux Archives de TElat de Fribourg. T/auieur ou Le clerc a méuagé , h La Un de Tacte , une place pour le nom du mah. La date Ltisfiée en blanc devait eue marquée le jour de lapposKlon du
Entrons ici dans quelques détails sur la famille du généreux fondateur de la chartreuse dé la Val-Sainte.
Cette famille était une branche de la maison de Ck>rbières, dont Torigine est distincte de celle des sires de Gruyère.
Dans la seconde moitié du treizième siècle, l'antique famille de Corbières divisa ses domaines en trois seigneuries. Dans ce partage, que Grent les fils de Conon et d*Agnès, Guillaume, Talné, qui était chevalier, eut la seigneurie de Corbières avec une part du château^ ; k Girard (I®') échut le pays et val de Charmey, avec le manoir de ce nom et ses dépendances; k Richard, la vallée et le fort de Bellegarde; Rodolphe reçut pour apanage, ou h titre d'établissement, des fonds et cens k Villars-beney, k Botterens, k Châtel-sur- Montsalvens, etc. Guillaume de Corbières, chevalier, eut deux fils et une fille. Ses deux fils étaient Guillaume, qui en 1295 parait en qualité de coseigneur de Corbières, et Henri, qui en 1250 fut investi par Pierre de Savoie de Talleu et de la part du château de Corbières appartenant \k son père \ Sa fille, nommée Marguerite, épousa Pierre de Gruyère , seigneur du Vanel , qui fut coseigneur de Cor-
sceatt. Il paraît qu'elle fut oubliée. Suivant le Vidimus de 1316, le mois omis, daus la charte originale, était le mois d'octobre.
Une note tirée de la collection de M. le conseiller J. Remy çnseigne qu'Amédée II (ou III) , comte de Genevois fcomes Gebennensh) confirma, le lendemain de la S^-Jean- Baptiste 1296. la donation faite à la Val-Sainte, par Girard {!•«•) de Corbières et Rodolphe son frère, d'une dîme sise dans la seigneurie de Gruyère, et mouvante du tief ou de l'arrière-ûef du comte, *sitam in dominio de Orueria quod est de feudo nostro seu rétro feodo. » Nous regrettons de ne pouvoir donner que cette analyse insuffisante d'une charte qui sans doute offrirait beaucoup d'intérêt.
' Voir plus haut, p. 83.
' Voir plus haut, p. 83 et 85.