‹ Histoire du Concile de Trente: 2 tomChapitre 132 sur 151 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

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il la mange tous les jours ; tous les jours il est obligé de convenir, à part lui, que telle elle était avant la consécration, telle eHe a tout Tair d'être après. Ce vin, dont il a seul le droit de boire, il lui trouve à Tautel le même goût et les mêmes propriétés qu'à ses repas ordinaires. Ces paroles qui sont censées opérer le miracle, où est le prêtre, quelque pieux qu'on le suppose, qui ne puisse se rappeler mainte occasion où il les aura prononcées sans y penser sérieusement, peut-être sans y penser du tout, peut-être l'esprit tout rempli d'idées mauvaises? Et il pourrait n'avoir jamais aucun doute sur la vertu d'une opération sembl6d)le ! Il pourrait n'éprouver aucun embarras à la pensée d'un résultat si énormément hors de proportion avec les moyens ! La charité nous ordonne de le croire; mais, plus on y pense, plus la raison Vy refuse.

A Trente aussi, avant de décréter la transsubstantiation, on avait été conduit à examiner si la pratique était à la hauteur de la théorie, et il avait fallu avouer d'étranges désordres. Outre le peu de gravité qu'un grand nombre de prêtres mettaient à accomplir cet acte auguste, il y avait peu d'églises où l'usage n'autorisât des superstitions ou des abus plus ou moins contraires à la majesté du sacrement. Ces abus, condamnés plus tard par le concile, ont en général cessé ; mais il s'en faut bien que, même aujourd'hui, les formes soient toujours dignes du fond. Bien de plus pompeux, sans doute, qu'une grand'messe à Rome, à Milan, à Vienne, à Paris ; Dieu descendrait visiblement sur la terre, qu'il serait impossible de le recevoir avec plus d'éclat. Mais, pour une de ces messes à grand spectacle, que de milliers ne s'en dit-il pas où la grandeur du mystère s'a-

néantit sous la mesquinerie des formes ! Dira-t-on que la coupe du Sauveur n'était très probablement ni d'argent ni d'or? Nous serions, en effet, assez mal venus k ' railler les vases d'étain du pauvre curé de village ; aussi n'est-ce point de cette mesquinerie-là <[ue nous avons voulu parler. Cette même cathédrale où tant de merveilles auront été étalées un jour de Noël ou de Pâques, ce même Saint-Pic-rre de Rome où vous aurez cru assister aux pompes du ciel, — retournez-y le lendemain. Les cierges sont éteints, les tentures sont enlevées. Personne au maître-autel. En passant devant une petite chapelle, vous entendez murmurer quelques mots. Il y a là, 4&ns un coin, un autel, un prêtre, un jeune garçon qui, à certains moments, répète de toute la vitesse de ses lèvres quelques mots latins qu'il estropie. Le prêtre n'y prend pas garde. Lui aussi, c'est une leçon qu'il récite, et il la trouve un peu longue, cette leçon ; voilà vingt ans, trente ans, un demi-siècle peut-être qu'il l'a récitée tous les jours. Enfin, il a dit son dernier amen. Il s'en va à ses affaires ; le jeune garçon va à l'école... Et ce que vous avez vu là, c'était la Messe! C'était, s'il faut en croire l'Église, l'acte le plus auguste, le plus profondément sacré qui puisse avoir lieu dans ce monde ! Ah 1 les protestants ont beau ne pas croire à la présence réelle et ne pas célébrer des communions à grand spectacle; le pain et le vin de la Cène, tout en restant pain et vin à leurs yeux, sont tout autrement respectés, dans leurs églises, que l'hostie, corps du Sauveur, ne l'est journellement dans les églises catholiques.

A-t-on espéré compenser, par l'adoration de l'hostie, l'irrévérence avec laquelle on la traite dans tant de

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messes dites précipitamment ou machinalement? — L'adoration étant considérée comme une des conséquences de la présence réelle, ce fut encore un des points admis sans diflQculté par le concile. Il n'y avait cependant pas entre les deux dogmes une liaison aussi intime qu'on paraissait le croire. L'hostie fût-elle incontestablement le corps même de Jésus-Christ, on pourrait encore douter qu'il soit conforme à l'esprit du christianisme d'adorer un corps, quel qu'il soit, quelque divine que soit l'âme à laquelle il sert ou a servi d'enveloppe. Dira-t-on que, puisque nous honorons les restes mortels des grands hommes, à plus forte raison faut-il honorer ceux du fils de Dieu? Les honorer! Qui le nie? Qu'on voie, chez les protestants, si ce pain qui n'est pour eux que du pain n'est pas l'objet du plus profond respect. Mais, des plus grands honneurs à l'adoration, la distance est grande, immense. Les honneurs ne préjugent rien sur la nature de l'être qui en est l'objet ; l'adoration en fait un Dieu. Un corps peut-il être un Dieu? Non. L'Église elle-même l'a senti. Pour arriver à diviniser l'hostie, il a. fallu accorder au corps de Jésus-Christ une certaine divinité propre, subsistant même après le départ de l'âme divine dont ce corps avait été animé. « La divinité, dit le Catéchisme Romain, ne l'a jamais abandonné, même dans le sépulcre. » Cela veut-il dire, par hasard, qu'après avoir été soumis à tous les besoins et à toutes les souffrances de la chair, ce corps ne se serait pourtant pas corrompu dans le tombeau, s'il y était resté? Alors, il faudrait avouer que l'hostie n'y ressemble guère, puisqu'elle peut, comme toute espèce de pain, se dessécher et se corrompre. Quoi qu'il en soit, le Catéchisme insiste beaucoup sur cette idée, complément nécessaire du dé-

cret plus vague par lequel le concile a ordonné l'adoration de l'hostie. « Non-seulement, dit-il, le vrai corps de Jésus-Christ, savoir, tout ce qui est propre au corps humain, les os, les nerfs, est renfermé dans ce sacrement, mais encore Jésus-Christ tout entier, » Ainsi, ce n'est pas seulement son corps qui est là, sous ce petit morceau de pâte; c'est lui, c'est le Sauveur, vivant, pensant, agissant, tel, en un mot, qu'il était le jour de la Cène. — Il faut avouer que les païens étaient plus respectueux envers leurs dieux. Celui qui aurait osé dire que Jupiter était tout entier dans une de ses statues, aurait couru grand risque de passer pour un fou ou pour un impie.

L'Église reconnaît pourtant qu'on peut en tout lieo prier Jésus-Christ. A genoux devant une hostie, vous entendra-t-il plus qu'ailleurs? Nullement, puisqu'il est partout. On ne voit pas ce que la présence matérielle ajouterait à celle d'un être déjà présent sans cela. Quand nous parlons de la Divinité comme habitant dans un temple, nous savons bien que c'est une figure ; qu'est-ce que l'hostie, en ce sens, sinon un temple, et comment un être divin y serait-il mieux renfermé que dans un temple quelconque?

Ceci nous conduirait à une dernière objection. A quoi servent réellement et la transsubstantiation et ses conséquences? A inspirer aux prêtres plus de reiq>e€t pour la Cène? Non : nous défions de trouver, dans auciine église protestante, rien de comparable au sans^façon de beaucoup de messes. A en inspirer davantage aux sim* pies fidèles? Non : à piété égale, le communiant protestant n'est ni moins ému ni moins pénétré que le ccanmuniant romain. A rehausser aux yeux du peuple ta

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dignité du sacerdoce? Non. Nous avoos déjà dit que la fréquence du miracle et le grand nombre des prêtres en a fait une chose tout ordinaire. La présence réelle estelle donc nécessaire à l'effet intérieur du sacrement? L'Église, pour être conséquente, a été obligée de le soutenir. « L'hostie, dit le Catéchisme, ne se change pas en notre substance, comme le pain et le vin. » Que devient-elle donc ? Il a bien fallu se le demander ; et de là des querelles dont nous ne pourrions donner une idée sans ssdir cette page des plus ignobles détails. Innocent III, dans son Traiié sur la messe *, les passe cornplaisamment en revue. Il examine ce que deviendrait l'hostie mangée par un animal, une souris, par exemple, etc., etc. Et après être descendu aussi bas, ce semble, que possible : « Il y a bien d'autres questions, ajoute-t-il ; mais, dans ces choses, il vaut mieux ne pas trop chercher que de chercher trop. » Et il n'avait pas tort, en effet, de se croire encore très réservé en comparaison de beaucoup d'autres, car il n'y a pas d'extravagance qui n'ait été dite ou écrite sur ce sujet. Revenant donc simplement à notre première question : « La présence réelle est-elle nécessaire à l'effet intérieur du sacrement? » — voici ce que nous répondrions à ceux qui l'affirmeraient. Plusieurs personnes également pieuses, également bien préparées, communient ensemble. Parmi les hosties que ie prêtre va leur donner, il y en a une qui, par mégarde, n'a pas été consacrée. Le Christ n'y est pas ; c'est du pain. Celui qui la recevra aura-t-il communié? Si vous dites que non, vous insultez au bon sens. Si vous répondez oui, — à quoi sert la transsubstantiation?

1 Uf. rv.

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Quand elle contribuerait, ce que nous avons nié, à augmenter le respect pour la Cène, le sacerdoce et la religion en général, il faudrait voir encore si cet avantage n'^t pas plus que compensé par les superstitions qui en découlent. L'adoration même de Thostie, fût-elle dégagée de tout entourage idolâtre, est déjà un immense pas dans ce dévot matérialisme dont les catholiques éclairés sont les premiers à gémir. L'hostie adorée, nous l'avons dit, est par cela même un dieu ; un dieu moins grossier, si Ton veut, que ne le serait une statue en bois ou en pierre, mais pourtant un dieu matériel et visible. Or, s'il peut y avoir quelque avantage apparent à fixer sur un dieu visible les yeux et l'esprit de populations grossières, ce n'en est pas moins une brèche à la spiritualité du christianisme. Au lieu de faire des eiforts pour élever les hommes à la hauteur des idées chrétiennes, l'Église a trouvé plus commode, plus avantageux, surtout, d'abaisser le christianisme à leur niveau. L'adoration de Thostie ne s'est bientôt plus bornée au temps de la messe. Le pain déifié reste exposé sur l'autel. Des cérémonies, des fêtes, des processions solennelles ont lieu en son honneur. C'est au bruit du canon qu'il sort des temples, au bruit du canon qu'il y rentre. Une religion éminemment spirituelle s'est fixée, incarnée, dans ce qu'avait de plus matériel un acte institué comme un simple mémorial.

Tandis qu'une partie des théologiens et des évoques

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