‹ Histoire du Concile de Trente: 2 tomChapitre 41 sur 151 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Oui, sans doute, il fallait une autorité, il la fallait absolument pour conserver tant de choses dont la raison, la conscience, l'Évangile surtout, auraient si facilement fait justice ; mais ce même Évangile, abandonné à luimême, livré aux hommes tel que le laissèrent les Apôtres, sans autre défenseur que sa divine beauté, sans autres moyens de contrainte que la majesté de ses dogmes et l'irrésistible attrait de sa morale, — risquait-il donc de se perdre? N'eût-il pas toujours été là, guide inspiré, régulateur immuable, pour maintenir ou ramener dans le chemin du vrai? Ces innombrables sectes qu'on reproche à la Réforme, mettez en bloc leurs variations, leurs divergences, toutes les modifications que l'Évangile a pu subir chez elles, — et qu'on nous montre. Bible en main, si elles l'ont plus altéré, toutes ensemble, que le catholicisme ne l'avait fait à lui seul. Avec l'autorité, la Bible était éclipsée; avec la liberté, jamais, quoi qu'on ait pu dire et faire, jamais les yeux n'ont cessé d'être fixés sur elle. Au plus fort des disputes, des troubles, des représailles avec la plume ou l'épée, elle resta sur l'autel, toujours entourée d'hommages, toujours étudiée, toujours méditée, toujours prête à produire ses fruits de paix et de salut. Ces éloquents conseils d'un Chrysostôme, d'un Basile, d'un Augustin, de tous les Pères, enfin, sur l'obligation de chercher dans le livre de vie le pain quotidien des âmes, — qu'on nous cite une époque où ils aient été mieux suivis qu'aux premiers temps de la Réformation. On nous répond par le tableau des écarts auxquels donna lieu, en quelques endroits, cette surabondance de vie théologique et religieuse ; mais si quelques intelligences, émancipées par la Réforme, ont pu enfanter çà et là des choses qui n'en embellissent pas

riiistoîre, serait-il donc si difficile de trouver, dans celle du catholicisme, des divagations qu*il voudrait bien en ôter? Abattre l'autorité, dites-vous, c'est livrer la foi à tous les caprices de Tintelligence humaine ; mais vous remuerez longtemps les annales de la Réforme avant d'y rien trouver d'égal aux élucubrations de vos mystiques, aux extases de l'un, aux macérations de l'autre, aux stigmates de çeluî-ci, aux prétendus miracles de cfelui-là. Quand l'incrédulité du dernier siècle ramassait avec tant de soin tout ce qui pouvait ridiculiser le christianisme, dans quel champ trouvait-elle le plus k moissonner? En outre, ne l'oublions pas, ce qu'on a pu glaner alors dans le champ de la Réforme n'avait jamais reçu d'elle aucune sanction qui l'en rendît responsable ; les écarts étaient restés propres à chaque secte, à chaque individu. Mais vos illuminés, vos innombrables rêveurs de tout siècle, de tout pays, de tout sexe, vous les avez canonisés par centaines ; et si ce ne fut pas une approbation positive donnée à toutes leurs folies, c'est toujours une attache que Rome ne rompra jamais. Tout en interdisant de discuter le fond des dogmes, on laissait à l'esprit une effrayante latitude pour les analyser, les creuser, les broder de mille manières. Ce qu'on avait perdu de liberté dans un sens, on le regagnait, tant bien que mal, dans un autre, et l'ÉgUse fenuait les yeux, comme un souverain qui laisse chanter pourvu qu'on obéisse et qu'on paye. Quel livre ne serait-ce pas que celui où l'on recueillerait les produits de cette demiliberté passive et entravée ! L'esprit humain ne peut rester oisif. Si l'autorité prévenait quelques écarts à droite, elle était forcée, par là même, d'en tolérer beaucoup h gauche.

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(( Si les protestants, dit Bossuet, savaient k fond avec combien de variations leurs confessions de foi ont été dressées, cette Réforme dont ils se vantent ne leur inspirerait que du mépris*. » Nous voudrions bien qu'on nous expliquât, une fois pour toutes, ce que prouve, en bonne logique, Targument tiré des variations du protestantisme. Quand on aura montré, par exemple, que les protestants n'ont pas tous et toujours été d'accord sui* l'Euchariatie, qu'aura-t>on ôté à un seul de leurs arguments directs contre la Messe? Quand on aura prouvé qu'avec un pape ils auraient été plus unis, en quoi aura-t-on affaibli leurs attaques historiques et dogmatiques contre la papauté ? « Avant de nous accuser de variations, dit encore Bossuet^, qu'ils commencent par s'en purger euxmêmes. » Âquoi bon? La position est tout autre. Après avoir écrit quatre volumes sur les variations du protestantisme, système de liberté, vous êtes moins avancé que celui qui en aura trouvé une seule dans le catholicisme, système d'autorité et d*infaillible unité.

Avec la liberté, quiconque, soit individu, soit congrégation, soit peuple, perd momentanément les vraies doctrines de la Bible, ne perd jamais, du moins, le fil qui pourra l'y ramener. Le catholique, — pour rejeter une seule des erreurs de son Église, il lui faut rompre avec un passé de douze siècles, répudier tout un monde de traditions, briser des liens de tout geiire; l'enfant de la Réforme, — si ses aïeux ont erré, rien ne l'enchaîne à leurs idées : ils n'avaient pas à leurs côtés, comme ceux du catholique, un pouvoir immuable prêt à couler en bronze toutes leurs imaginations. Dans toutes les Églises,

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il peut constamment se faire que le christianisme soit mêlé de plus ou moins d'alliage, selon les temps et les lieux. Avec l'autorité, l'alliage et le métal ne font qu'un ; vouloir les sépaier, c'est rébellion, sacrilège. Avec la liberté, l'alliage, s'il en reste, est toujours dans le creuset de la Bible, toujours sous l'action de ce feu divin qui seul peut le séparer et le chasser.

Ce travail que Rome ne veut pas laisser faire avec le secours de la Bible, il faut bien, partout où elle n'est pas maîtresse des corps comme elle veut l'être des âmes, il faut bien qu'elle le laisse faire, et cela, trop souvent, sous l'empire des plus fâcheuses passions. Si Voltaire, dès son enfance, avait eu la Bible entre les mains, croiton que, même devenu incrédule, il l'eût si impitoyablement poursuivie? Voyez Rousseau, qui n'y croyait, au fond, pas plus que lui. Un protestant peut devenir incrédule, mais il ne devient pas impie. Il abandonnera, il attaquera le christianisme, mais il ne le haïra pas ; il ne l'appellera pas L'infâme; il ne demandera pas de V écraser. Sans la solidarité déplorable que l'autorité avait établie entre celui de la Bible et celui de Rome, jamais l'ignorance, jamais la mauvaise foi ne serait allée jusqu'à mettre sur le compte de la religion elle-même ce qu'il pouvait y avoir de ridicule ou d'odieux dans son histoire. Établie pour conserver, l'autorité a dû tout conserver ; c'est le plus grand mal qu'elle ait fait à la religion et à elle-même. Aujourd'hui, parmi tant de nouveaux obstacles, croit-on qu'elle ne fût pas tout heureuse de déposer une portion du fardeau qu'elle s'est engagée à porter jusqu'à la fin des siècles? Elle l'allège assez, en fait, par le soin qu'elle met à laisser dormir tant d'idées, dont le seul énoncé la ruinerait pour ja-

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