LIVRE PREMIER
mais; mais tout ce qu'elle abandonne ainsi sans qu'on s'en aperçoive, nous avons le droit de le ramasser, de le lui remettre sur les épaules, et de lui répéter qu'à moins de se renier elle-même, il faut qu'elle aille jusqu'au bout.
Mais, nous dit-on, sans l'autorité, point d'unité.
Cet argument, dont nous entendons tirer tous les jours un si grand parti, est, en soi, le plus inexact des trois. Il suppose admis et incontestable ce qu'il faudrait démontrer avant tout. Entre-t-il dans les vues de Dieu qu'il y ait dans l'Église une entière unité de foi? Voilà la question. L'autorité est nécessaire pour maintenir l'unité. Soit. Mais l'unité elle-même, est-elle nécessaire ?
Entendons-nous. — Qu'elle soit désirable, infiniment désirable ; que nous devions être disposés à y concourir par tous nos efforts, tous nos vœux, toutes les concessions que permettra la conscience, — qui le nierait? Qui en doute ou en a jamais douté ? Une Église à la fois zélée et paisible, c'est un des plus ravissants spectacles de la terre; et le jour où tous les chrétiens se réuniraient pour n'en former qu'une, serait le plus beau qui ait brillé dans ce séjour de discordes et de luttes.
Mais quoi ! Le plus beau des jours a déjà brillé. C'est le jour où la terre a vu an^iver Celui qui était annoncé comme le Sauveur des hommes ; des hommes, qu'on se le dise bien, c'est-à-dire de chaque homme, de chaque âme;- Qu'est-ce que l'Église, après tout? A-t-elle un
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ciel à attendre» une àme à sauver? L'Église, aux yeux de iîieu, ce sont les individus qui la composent ; il n'y a pour elle, en tant qu'Église, de même que pour uo peUplei en tant que peuple, ni responsabilité, ni juge*ment, ni avenir, ni paradis, ni enfer. Promesses, menaces, tout ce que vous lisez dans l'Écriture, tout ce que vous entendez de la bouche des prédicateurs, tout cela a beau être présenté parfois sôus une forme collective : il n'existe, il ne peut exister d*autre responsabilité que celle de l'individu. La religion , quoi qu'on fasse, reste une affaire entre chaque hemme et J>m* Si ma foi est conforme à celle de mes concitoyens, tant mieux, et je dois désirer qu'elle le soit ; si elle est différente, c'est un malj un mal è combattre, autant que possible, par la tolérance et la charité ; mais de rapport réel, direct, logique, entre le salut de mon âme et le plus ou moins de conformité qu'il y aura eu entre leurs idées et les miennes, — je n'en vois aucun* Unis ou non unis dans ce monde , chacun de nous n'en sera pas moins jugé seul, condamné seul ou sauvé seul Si l'unité a de grands . avantages, si elle concourt efficacement h plusieurs des buts de la religion ici-bas, union, paix, ordre public, — il n'en est pas moins clair qu'elle n'est point indispen^ sable au premier, au plus grand de tous, au seul essentiel, la sanctification et le salut de chaque homme.
Si elle n'est pas indispensable, rien ne nous autorise à affirmer que Dieu ait dû la vouloir. Maintenant, avona^ nous des faits pour affirmer qu'il l'ait voulue?
n Dieu est saint. Dieu a fait l'homme. Donc , Dieu a dû vouloir que Thomme fut et restât saint » Voilà le ralsonneioent dont nous avons déjà dit que la fausseté ne peut être logiquement dénaontrée. Pour le réfuter,
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que ferions-nous? Nous dirions : (( Le mal existe. Il y a des vices, des crimes. Donc, Dieu n'a pas voulu qu'il n'y eût ni vices ni crimes. » Pourquoi ne l'a-l-il pas voulu ? Encore une fois, nous l'ignorons. Mais le fait est là ; l'argument contraire s'évanouit. Facto cedit argumentum.
Eh bien , quand le monde chrétien nous apparaît si profondément divisé ; quand nous voyons ce qu'il y a de factice dans l'unité romaine et d'atroce dans les moyens dont il a cependant iallu user pour la maintenir tant bien que mal ; quand nous nous disons que tant de soins, tant de vigilance, tant de sang, n'ont pas empêché Rome de perdre le tiers, presque la moitié de l'Europe , et qu'il fallut un redoublement d'horreurs pour fermer à la Réforme les portes de l'Espagne et de l'Italie, dont la conquête eût été la mort du catholicisme, — il nous est démontré que l'unité, c'est-à-dire le système auquel on donne ce nom, est une invention humaine, un rêve très-beau en théorie, souvent très-hideux en pratique, et dont la réalisation, si elle doit avoir lieu une fois, n'appartient qu'au maître des cœurs.
La question reste donc entière. Rien ne nous prouve, en théorie, l'autorité ni l'infaillibilité du concile de Trente ou de tout autre. Voyons s'il nous la prouvera lui-même par ses décrets et l'histoire de ses décrets.