LIVRE DEUXIÈME
ce décret est en partie son ouvrage; le livre, dit-il, n'en sera qu'un humble commentaire. Et, en effet, pas une page où il n'ait l'air de s'appuyer des idées et des expressions du concile. Jamais l'Écriture elle-même ne fut plus respectueusement citée.
On lit ; on réfléchit ; on se regarde avec une certaine anxiété. Les uns, fort embarrassés de reconnaître dans le commentaire ce qu'ils ont mis ou cru mettre dans le texte, sont près de s'écrier, comme Socrate à l'occasion de Platon : « Que de choses il nous fait dire 1 » Les autres, quoique penchant pour les idées de Soto, hésitent à accepter de sa main une victoire que 1 j concile a laissée indécise. De part et d'autre, on se tait ; on sent qu'il ne faudrait qu'un mot pour rouvrir un abîme.
Ce mot, Catharin va le lâcher. Laissant de côté tous les points sur lesquels on pouiTait biaiser, il va droit à celui qui peut le mieux être tranché par un oui ou un non. Le juste peut-il être sûr d'avoir la grâce ? Non^ avait répondu Soto, et c'était, selon lui, l'avis du concile. Ouîy répondait Catharin , et le concile , selon lui, . l'avait ainsi décrété. Lequel avait tort ? Ni l'un ni l'autre, puisque le concile n'avait dit ni oui ni non ; mais ils avaient tort tous les deux de vouloir tirer du décret ce qu'ils savaient bien ne pas y être. Soto reprend sa thèse; Catharin revient à la charge. Et c'est toujours au concile qu'ils s'adressent, toujours au concile qu'ils se plaignent, avec une égale aigreur, qu'on détourne ses décisions ; toujours au concile, enfin, que chacun d'eux se présente comme le véritable et seul défenseur de son infaillible autorité. Et le concile? Il se tait ; il se taira jusqu'au bout. Ni les instances des deux champions^ ni les sollicitations de quelques membres,
ni le malaise visible de tous les bons calhbliqueSi ni les plaisanteries qui courent T Europe *, rien ne peut le déterminer à mettre fin au débat en disant une bonne fois dans quel sens il a voulu prononcer.
N'insistons pas. C'est le cas , ou jamais , de dire qiie les faits parlent assez haut. Une assemblée ordinaire qui verrait de graves débats s'élever sur une de ses décisions, et refuserait d'en préciser la portée, — ce serait déjà une singularité peut-être unique dans l'histoire ; mais que cette assemblée, en même temps qu'elle se tait, persiste à se présenter au monde chrétien comme la régulatrice de la foi, — comment exprimerions-nous à quel point c'est le renversement du sens commun !
Revêtions maintenant. Il y aurait à compléter ce tableau par celui des débats d'un autre genre qui n'avaient cessé d'entraver la longue élaboration du décret. Nous avons vu l'empereur, jusqu'à la guerre, retarder de son mieux la condamnation des luthériens, avec lesquels i! ne désespérait pas de s'accorder. Au moment de marcher contre eux, il avait paru désirer qùé les foudres de Trente se tinssent prêtes; vainqueur, il avait trouvé que c'était assez des siennes, et il avait recommencé h fa-
* Le concile a prophétisé, dîsaît-on, comme Caïphe, qtif pfo* phétisa sans comprendre ce qu'il dirait. — Et le plus piquant de l'affaire, c'est qu'on ne faisait là que reproduire une des images de l'évoque de Bitoute, dans ce fameux sermon où il prouvait que, bon gré, mal gré, le concile serait l'organe dé Dieu.