‹ Histoire du Concile de TrenteChapitre 112 sur 138 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

et sans possibilité d'en avoir, dût être privé de la Cène. Mais ôter la coupe à tous, toujours, partout, — si ce n'est pas la plus fâcheuse des altérations subies par le christianisme apostolique , c'est certainement la plus palpable, celle qu'on doit s'étonner le moins de voir vivement sentie par tous ceux qui ouvraient les yeux sur les erreurs de l'Église. Puis, si les protestants exagéraient l'importance de la coupe, il y avait des siècles que deux papes les en avaient justifiés. Léon le Grand, dans un de ses discours, accuse les Manichéens de sacrilège, parce qu'ils veulent communier sans vin. Gélase I", dans un de ses décrets, s'exprime encore plus fortement. « La division d'un seul et même mystère, dit-il en parlant de la Cène , ne peut avoir lieu sans grand sacrilège ^ » Bellarmin prétend , il est vrai, que Gélase ne s'adressait là qu'aux prêtres ; mais il n*y a pas dans ce morceau, et Baronius en convient, un seul mot qui permette cette supposition.

Quant à démontrer historiquement que la communion sous les deux espèces a été longtemps en usage, ce serait inutile ; on ne l'a jamais nié. Seulement, on se trompe quand on veut borner ce longtemps à trois ou quatre siècles. « Jusqu'au commencement du douzième, dit Mabillon, dans son traité In ordinem romanum, la communion sous les deux espèces était immuablement maintenue par l'Église ^. » A cette déclaration si positive d'un catholique aussi franc que savant, il est curieux d'opposer la manière dont deux conciles ont avoué

* Divisio unius ejusdemque mysterii sine grandi sacrilegio non potest provenire.

3 Antë annum 1120, communio sub utràque specie ab Ecclesià Immutabiliter retincbatur.

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le f«lt A GoQsUuicei en votaat la comaiiiiiion uom une espèce : « U eat vm , ajoute^tron , que , 4anê PÈgim prifmtipe, c'était sous deux eq^ëces que ce sacrement élait reçu ^ » Vient un autre concile, et cet aveu, tout incomplet qWU est, lui parait encore U-op sincère : « Au catnmencemeni de la religion chrétietên$, vont dire les Pères de Trente, Fusage de la communion sous les deux espèces n'était pas rare s. » -^ Voilèi comme la vérité, même purement historique, est en progrès dans les décisions successives de Tâglise. Pourquoi un troisième concile ne décréterait-il pas que cette communion éiaii très^rare? Un quatrième, qu'elle était inconnue? 11 y aurait moins de distance entre ces dernières assertions et celle de Trente, qu'il n'y en a entre celle de Trente et le fait, plus clair que le jour, que l'Église a duré des siècles sans qu'on songeât à communier sans vin, et surtout sans qu'on eût l'idée que l'Église pût en faire une loi \

Ce dernier point, en effet , est ce qu'il y a de plus grave dans la question. L'homme le plus disposé à reconnaître à l'Église tous les droits qu'elle s'arroge, pourrait encore, s'il y réfléchit bien, douter qu'elle ait pu avoir celui-là. Quand Jésus-Christ a dit : « Buvez-en tous, » quand vingt ou trente générations de chrétiens,

* Licet in priroiti?^ Eeclesiè hujusmodi sacramentum recipe* rutur à fidelibus sub utr&que specie. — Sess. xiii*

* Llcet ab initio christianie religionis non infroquens atriasque gpeeiei usus fuisset. ^ Sess. xxi.

3 Ange Manrique, dans ses Annales de Citeaux, parle de plusiours anciens calices publics, conservés encore de son temps dans diverses églises. Sur celui de la cathédrale ds Reims, donné, &elon la tradition, par saint Romi, était gravé ce vers :

Ilaurial ïkinc poptilu» viUm d« saDgttine Mcro.

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quand les Pères , quand les conciles ont été unanimes, pendant des siècles, à traduire oe tous par tom le mond^, -^ était-ce une chose que l'Église pût encore légitimement changer ? L'Église aurait donc pu ôter, si elle Teût voulu, non pas le vin, mais le pain? Elle l'aurait pu encore mieux , puisque Jésus-Christ a dit simplement a Prenez , mangez ; » on aurait eu au moins à alléguer que le mot tous ne se trouve pas dans la phrase. Ne dirait-on pas que le Sauveur voulait précisément prévenir ce qui est arrivé? Avec le pain « Mangez, » dit-il ; avec le vin « Buvez-en tous ! » Aussi ce mot a-t-il toujours singulièrement inquiété les défenseurs de la Gène romaine. Veut-on voir comment Bossuet s'en tire? Voici son raisonnement. Rien de plus clair que ce passage , dit'il ; mais rien de plus clair non plus' que Tordre donné aux Juifs de manger la Pâque debout. L'observaientils? Non; Jésus-Christ lui-même Ta violé. Si donc l'Église juive a pu changer quelque chose à sa Pâque, pourquoi n'aurions-nous pas aussi modifié quelque chose dans la nôtre^ ? — Sophisme, pur sophisme ; et il faut que la cause soit bien mauvaise, pour qu'un Bossuet en soit réduit là. Les Juifs ne se tenaient plus debout, d'accord ; mais quand ils lisaient dans leur loi l'ordre positif de l'être, où a-t-on vu qu'ils se fussent permis d'ériger eux-mêmes en loi l'usage de rester assis? Autre chose est de négliger un précepte, parce qu'on le croit peu important, ou de décréter le contraire. Quand les chrétiens se seraient mis d'eux-^mêmes, par négligence, à ne communier qu'avec le pain, l'Église n'en serait pas miew( fondée è refuser le vin h ceux qui le lui deman-

* Variations, l. VIII.

dd*i HISTOIRE DU CONCILE OE TRENTE

deraient. Enfin, quelle proportion y aurait-il entre un fait aussi accessoire que celui de manger debout plutôt qu'assis, et un acte positivement indiqué , dans Tinstitution, comme la moitié du sacrement?

Pourquoi donc l'Église romaine a-t-elle mis tant de persévérance k étendre et tant d'opiniâtreté à maintenir un usage aussi indifférent, en apparence , que celui du retranchement de la coupe? Des controversistes n'y oui vu qu'entêtement, fausse honte de reculer, ostentation d'omnipotence. Ce dernier motif n'a sans doute pas été sans influence. Dire non précisément là où Jésus-Christ a dit oui^ ce pouvait être, à certaines époques, un grand moyen de frapper les esprits, en leur montrant l'autorité de l'Église égale et même supérieure à celle de son foudateur. Mais il y avait une autre raison. Indifférent au point de vue dogmatique, le retranchement de la coupe est d'une importance immense au point de vue sacerdotal C'est la plus continue et la plus sacrée des barrières élevées par l'Église entre le troupeau et les pasteurs ; c'est l'occasion d'un privilège qui a le double avantage de n'être pas onéreux pour le peuple , et de s'exercer pourtant tous les jours, sous ses yeux, au milieu de l'acte le plus auguste. Ajoutez à cela qu'on n'avait rien négligé pour en rehausser la valeur. Après q«e le vin eût été retranché au peuple, on l'accorda encore pendant deux siècles , mais comme une grande faveur, à ceux qui communiaient de la main du pape. Vers la fin du quatorzième siècle*, ce dernier reste disparaît; nous ne voyons plus que le roi de France qui , en sa qualité de roi très-chrétien et de fils aîné de TÉglise,

^ Voir Mabillon, même traité.

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