‹ Histoire du Concile de TrenteChapitre 120 sur 138 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

même. Par qui savons-nous, sinon par eux, et, en particulier, par un des plus dévoués champions de Rome, par Bellarmin , que c'est Paschase Ratbert , abbé de Corbie, au neuvième siècle, qui a le premier enseigné positivement la présence réelle? Par qui savons-nous, sinon par eux, que si sonopinion se trouva être déjà, ce qui est possible, celle de la majorité des docteurs, elle rencontra cependant des oppositions plus que sut fisantes pour prouver que ce n'était point un dogme admis? Ratbert lui-même, dans une lettre à Frudegard, avoue que beaucoup l'accusent d'avoir exagéré le sens des paroles de Jésus-Christ. Dit-il, pour cela, que ce soient des hérétiques ? Les attaque-t-ii au nom de l'Église? Nullement. L'eût-il fait, nous n'aurions qu'à citer les noms de ceux qui, de son vivant ou après lui, attaquèrent sa doctrine S et nous demanderions si tant de personnages éminents, abbés, évêques, archevêques, eurent jamais songé à attaquer ce qu'on eût regardé comme sanctionné par l'Église. Ainsi, quelque date que l'on assigne aux preïniers commencements de la transsubstantiation, il reste démontré qu'au neuvième et au dixième siècle on écrivait librement pour et contre. C'était une opinion, non un dogme. En 1059, sous Nicolas II, elle est adoptée à Rome, mais dans un concile particulier, et peu nettement. C'est en 1215, sous Innocent III, qu'elle est définitivement votée au concile de Latran, et prend le nom qu'on lui a donné depuis.

Toute opposition va cesser, sans doute? Non. Entre le concile de Latran et le concile de Trente, voici des

* Amalaire, archevêque de Trêves; Héribald, éTéque d*Âuxerre; Raban, archevêque de Mayence ; Walafrid, abbé de Saint-Gall ; Loup, abbé de Ferrières; Bertram, moine de Corbie, etc.

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docteurs qui, tout eu déclarant y croire, avotteot qu'ils ne la voient pas dans rÉcriture. C'esl d'abord Duos Scott : il ne sait, dit-li S aucune déclaralion scripturaire qui, par elle-même et sans la détermiiiation de rÉglise, puisse obliger à l'admettre. C'est le cardioal d'Ailly s. « Cette opinion, dit-il, que la substance du pain demeure toujours, ne répugne ni k la raison ni à l'autorité de l'Écriture. Elle est même plus facile à comprendre et plus rationnelle, si elle pouvait s'accorder avec la détermination de l'Église. » Voici Gabrkl Biel, dans ses leçons sur la Messe : « On ne trouve point dans le canon de la Bible ^ de quelle manière le corps du Christ est là... Cela a été prouvé par l'autorité de l'Église et des saints, car cela ne peut se prouver par des raisons... Mais pourquoi l'Église et les saints ' ont-ils choisi de déterminer un sens si difficile, pmaqoe les Écritures peuvent être exposées, sur cet article, d'une manière beaucoup plus facile à entendre ?... L'^ glise Ta ainsi déterminé. » Voici encore, peu avant le concile de Trente, deux grands dcfftteurs du même. avis. L'un, c'est le cardinal Gajelan * : « Ce que l'Évangile n'a point expliqué d'une manière expresse, savoir le changement du pain au corps de Christ, nous l'avoos reçu de l'Église. » L'autre, c'est l'évoque Fischer * * (( Il n'y a pas ici (dans le récit de l'institution de la Cène) un seul mot par lequel on puisse prouver la vraie présence du corps et du sang de Christ... On ne peut

A Comaientaire sur le 1. IV des SeDtences.

2 Commentaire sur le 1. IV des Sentences.

9 Non inveuitur in canono Bibliae.

4 Question LXXV.

5 Contre /a Captiv. de Bahyl. ch. x.

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donc prouver cela par aucune Écriture. » Et quoique le concile ait affecté, au contraire, de s'appuyer sur TÉcriture seule, quoiqu'il ait déclaré clair, évident, incontestable, le sens donné par lui aux mots ceci est mon corps, — voici le cardinal Bellannin qui, quarante ans après, en revient à peu près à la même thèse : Pour lui, dit-il S il croit, comme le concile, que la tran»* substantiation peut être prouvée par FÉcriture ; mais on peut cependant dattier eft^il en s&ii ainsi, puisque dés hommes très savants et très ingénieux ont été d'un avis contraire.

Que demander de plus que ces aveux ? Que trouver de plus positif à l'appui de ce que nous avons dit, au point de vue scripturaire, contre la transsubstantiation? Dites, si vous voulez, que ces auteurs ont eu tort de ne pas la voir clairement dans l'Écriture : mais s'ils ont pu, quoique bons catholiques, avouer qu'ils ne l'y voyaient pas, cela seul prouvera toujours qu'elle est bien loin d'y être clairement ; et nous demanderons alors s'il est admissible qu'un dogme qui allait être au culte ce que l'existence de Dieu est à la foi, c'est-à-dire le centre et le fondement de tout, n'eût pas été nettement énoncé, nettement rappelé, en un seul endroit des Saints* Livres.

Maintenant donc, tout ce que nous venons d'en dire, nous le répéterions, si nous voulions, de tous les

• De VBuch, 1. m, cb. 35.

dogmes et de toutes les pratiques dont elle est devaue la source.

Nous demanderions d*abord, — non pas si la Messe est dans TÉcriture, car ce serait, après toutes nos objections, presque une plaisanterie, — mais si la Gène y joue un rôle qu'on puisse, en aucune façon, comparer au rôle actuel de la Messe.

La Messe est devenue, dans TÉglise catholique, le résumé, le centre, et, pour Timmense majorité des fidèles, le tout du culte, le tout de la religion, ^oa peu s*en faut. De même que le Christ est réputé incarné dans rhostie, le christianisme est, en quelque sorte, incarné dans la Messe ; si TÉglise ne Ta pas dit nettement, il n'en est pas moins vrai que tout, che^ elle, concourt à établir cette manière de voir, La Messe, toujours et partout la Messe ; la Messe à tout propos^ la Messe dans tous les buts. De Rome au dernier hameau, pas un temple où l'ensemble et où les détaiJs de l'édifice, où tout, enfin, n'annonce la Messe, ne soit fait pour la Messe.

Aussi la Messe est-elle la première chose qu'un catholique, s'il commence à ouvrir les yeux, s'étonne èe ne pas trouver dans les récits apostoliques du Nouveau- Testament. Il l'y verrait à chaque page qu'il n'en serait pas surpris, après le rôle qu'il lui voit jouer dans l'Église ; mais ne l'y voir nulle part, c'est un vide qui le confond. En vain essaiera-t-on, après cela, de la lui montrer en germe dans le récit de la Cène, dans quelques passages isolés ; s'il est encore trop peu instruit pour répliquer par l'histoire et par la théologie, il le sera toujours assez pour se dire que ce qui occupe tant de place dans le catholicisme ne devrait pas en occuper

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