‹ Histoire du Concile de TrenteChapitre 121 sur 138 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

si peu dans le tableau des premiers temps de FÉglise.

Certes, un prêtre qui croit à la présence réelle peut se vanter de posséder le plus grand et le plus miraculeux des pouvoirs dont une créature, homme ou ange, ait jamais été revêtue. <( Nous confessons que le prêtre est plus grand que Marie même, la mère de Dieu. Celleci n'a donné naissance au Christ qu'une seule fois ; mais le prêtre le crée quand il veut, et aussi souvent qu'il le veut. » Voilà ce qu'on lit dans une formule d'abjuration imposée, au commencement du siècle passé, à des paysans hongrois. Quoiqu'on ait contesté l'authenticité de cette pièce, les lignes ci-dessus, tout extraordinaires qu'elles sont pour des catholiques raisonnables, n'en sont pas moins, avec la présence réelle, rigoureusement vraies. Ce que Marie, bénie entre toutes Les femmes; a regardé comme la plus glorieuse et la plus sainte des faveurs, il y a par le monde trois ou quatre cent mille privilégiés pour qui c'est une affaire journalière et toute simple. Et quand on songe que le plus impur et le plus criminel des hommes peut, en quelques secondes, avec quelques mots dits à la hâte, opérer quand il veut ce prodige des prodiges, — la tête vous tourne, en vérité, en face d'un pareil abîme d'inconséquence et d'orgueil. Tout ce que l'Egypte ou l'Inde ont imaginé de plus fabuleux pour élever leurs prêtres audessus de l'humanité, Rome l'a dépassé en enseignant la transsubstantiation. Si le nombre des prêtres et la fréquence des messes n'atténuait la valeur du miracle, et si, par exemple, un seul prêtre au monde était réputé l'opérer, ce prêtre serait presque un Dieu.

N'oublions pas, d'ailleurs, que ce pouvoir miracu-

lettx, s'il existe, est nécessairement illimité. Tout le vin que contiendra une cave, tout le pain qui se trouvera chez un boulanger, le prêtre peut, d'un mot, eo faire le corps et le sang de Jésus-Ghrist. « Il peut, dit le cardinal ToletS consacrer plusieurs corbeilles de pain et un tonneau de vin. » Llorente rapporte qu'un prêtre s'amusa un jour à consacrer, en passant, tout le pain exposé en venle dans un marché. Le prêtre fut puni, mais le pain n'en fut pas moins regardé comme transsubslanlié. Personne n'osait y toucher. Des prêtres vinrent le prendre, et, pour s'en débarrasser, on le brûla. — Quand une doctrine mène droit k d'aussi énormes folies, c'est lui faire bien de l'honneur que de la combattre encore par des raisons.

Un prêtre qui croit à la présence réelle y disions-nous. Avons-nous voulu donner à entendre que tous n'y croient pas? — Quand Luther, fervent catholique alors, fit son voyage en Italie, rien ne le nawa plus profondément que de voir des prêtres rire en secret de ce qu'ils faisaient en public. (( Pain tu es, pain tu resteras *, » disaient>ils, dans la messe, au lieu des paroles sacramentelles. Y a-t-il encore de ces prêtres? Nous Tignorons, et nous n'avons pas à le chercher. Nous ne saurions même approuver qu'on dise, comme on l'a fait quelquefois, qu'un prêtre ne peut pas croire à la Messe ; disons seulement, et nous resterons dans le vrai, que cela doit lui être plus difficile qu'à personne. Cette hostie que le peuple aperçoit de loin et toujours à travers un certain prestige, il la voit de près, lui, il la touche, il la rompt,

* Consecrare, potest multos cophinos panis et viui dolium. — De instructione sacerdotuw.

3 Panis 68, et panis remenabis.

il la mange tous les jours ; tous les jours il est obligé de convenir, à part lui, que telle elle était avant la consécration, telle elle a tout Tair d'être après. Ce vin, dont il a seul le droit de boire, il lui trouve à Tautel le même goût et les mêmes propriétés qu'à ses repas ordinaires. Ces paroles qui sont censées opérer le miracle, où est le prêtre, quelque pieux qu'on le suppose, qui ne puisse se rappeler mainte occasion où il les aura prononcées sans y penser sérieusement, peut-être sans y penser du tout, peut-être Tesprit tout rempli d'idées mauvaises? Et il pourrait n'avoir jamais aucun doute sur la vertu d'une opération semblable ! Il pourrait n'éprouver aucun embarras à la pensée d'un résultat si énormément hors de proportion avec les moyens 1 La charité nous ordonne de le croire ; mais, plus on y pense, plus la raison s'y refuse.

A Trente aussi, avant de décréter la transsubstantiation, on avait été conduit k examiner si la pratique était à la hauteur de la théorie, et il avait fallu avouer d'étranges désordres. Outre le peu de gravité qu'un grand nombre de prêtres mettaient à accomplir cet acte auguste, il y avait peu d'églises où l'usage n'autorisât des superstitions ou des abus plus ou moins contraires k la majesté du sacrement. Ces abus, condamnés plus tard par le concile, ont en général cessé ; mais il s'en faut bien que, même aujourd'hui, les formes soient toujours dignes du fond. Rien de plus pompeux, sans doute, qu'une grand'messe k Rome, k Milan, k Vienne, k Paris; Dieu descendrait visiblement sur la terre, qu'il serait impossible de le recevoir avec plus d'éclat. Mais, pour une de ces messes k grand spectacle, que de milliers ne s'en dit-il pas où la grandeur du mystère s'a-

néantit sons la mesquinerie des formes ! Dira-t-on que la coupe du Sauveur n'était très probablement ni d'argent ni d'or? Nous serions, en effet, assez mal venus à railler les vases d'étain du pauvre curé de village ; aussi n'est-ce point de cette mesquinerie-là que nous avoi?^ voulu parler. Cette même cathédrale où tant de merveilles auront été étalées un jour de Noël ou de Pâques, ce même Saint-Pierre de Rome où vous aurez cru assister aux pompes du ciel, — retournez-y le lendemaiD. Les cierges sont éteints, les tentures sont enlevées. Personne au maître-autel. En passant devant une petite chapelle, vous entendez murmurer quelques mots. Il y a là, dans un coin, un autel, un prêtre, un jeune garçon qui, à certains moments, répète de toute la vitesse de ses lèvres quelques mots latins qu'il estropie. Le prêtre n'y prend pas garde. Lui aussi, c'est une leçon qu'il récite, et il la trouve un peu longue, cette leçon ; voilà vingt ans, trente ans, un demi-siècle peut-être qu'il l'a récitée tous les jours. Enfin, il a dit son dernier amen. Il s'en va à ses affaires ; le jeune garçon va à l'école... Et ce que vous avez vu là, c'était la Messe! C'était, s'il faut en croire TÉglise, l'acte le plus auguste, le plus profondément sacré qui puisse avoir lieu dans ce monde ! Ah ! les protestants ont beau ne pas croire à la présence réelle et ne pas célébrer des communions à grand spectacle; le pain et le vin de la Cène, tout en restant pain et vin à leurs yeux, sont tout autrement respectés, dans leurs églises, que l'hostie, corps du Sauveur, ne l'est journellement dans les églises catholiques.

A-t-on espéré compenser, par l'adoration de l'hostie, l'irrévérence avec laquelle on la traite dans tant de

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