‹ Histoire du Concile de TrenteChapitre 122 sur 138 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

messes dites précipitamment ou machinalement? — L'adoration étant considérée comme une des conséquences de la présence réelle, ce fut encore un des points admis sans difficulté par le concile. Il n*y avait cependant pas entre les deux dogmes une liaison aussi intime qu'on paraissait le croire. L* hostie fût-elle incontestablement le corps même de Jésus-Christ, on pourrait encore douter qu'il soit conforme à l'esprit du christianisme d'adorer un corps, quel qu'il soit, quelque divine que soit l'âme à laquelle il sert ou a servi d'enveloppe. Dira-t-on que, puisque nous honorons les restes mortels des grands hommes, à plus forte raison faut-il honorer ceux du fils de Dieu ? Les honorer ! Qui le nie? Qu'on voie, chez les protestants, si ce pain qui n'est pour eux que du pain n'est pas l'objet du plus profond respect. Mais, des plus grands honneurs à l'adoration, la distance est grande, immense. Les honneurs ne préjugent rien sur la nature de l'être qui en est l'objet ; l'adoration en fait un Dieu. Un corps peut-il être un Dieu? Non. L'Église elle-même l'a senti. Pour arriver k diviniser l'hostie, il a fallu accorder au corps de Jésus-Christ une certaine divinité propre, subsistant même après le départ de l'âme divine dont ce corps avait été animé. « La divinité, dit le Catéchisme Romain, ne l'a jamais abandonné, même dans le sépulcre. » Cela veut-il dire, par hasard, qu'après avoir été soumis à tous les besoins et à toutes les souffrances de la chair, ce corps ne se serait pourtant pas corrompu dans le tombeau, s'il y était resté? Alors, il faudrait avouer que l'hostie n'y ressemble guère, puisqu'elle peut, comme toute espèce de pain, se dessécher, et se corrompre. Quoi qu'il en soit, le Catéchisme insiste beaucoup sur cette idée, complément nécessaire du dé-

^ei2 HISTOIRE DU CONCILE DE TRENTE

crel plus vague par lequel le concile a ordonné l'adoration de riioslie. « Non-seulement, dit-il, le vrai corps de Jésus-Christ, savoir, tout ce qui est propre au corps humain, les os, les nerfs, est renfermé dans ce sacre* ment, mais encore Jésus-Christ tout entier. » Ainsi, ce n*est pas seulement son corps qui est là, sous ce petit morceau de pâte; c'est tut\ c'est le Sauveur, vivant, pensant, agissant, tel, en un mot, qu'il était le jour de la Cène. — Il faut avouer que les païens étaient plus respectueux envers leurs dieux. Celui qui aurait osé dire que Jupiter était tout entiei- dans une de ses statues, aurait couru grand risque de passer pour un fou ott pour un impie.

L'Église reconnaît pourtant qu'on peut en tout lieu prier Jésus-Christ. A genoux devant une hostie, vous entendra-t-il plus qu'ailleurs? Nullement, puisqu'il est partout. On ne voit pas ce que la présence matérielle ajouterait à celle d'un être déjà présent sans cela. Quand nous parlons de la Divinité comme habitant dans un temple, nous savons bien que c'est une figure ; qu'est-ce que l'hostie, en ce sens, sinon un temple, et comment un être divin y serait-il mieux renfermé que dans nn temple quelconque ?

Ceci nous conduirait à une dernière objection. A quoi servent réellement et la transsubstantiation et ses conséquences? A inspirer aux prêtres plus de respect pour la Cène? Non : nous défions de trouver, dans aucune église protestante, rien de comparable au sans<*façon de beaucoup de messes. A en inspirer davantage aux sim« pies fidèles? Non : à piété égale, le communiant protestant n'est ni moins ému ni moins pénétré que le communiant romain. A rehausser aux yeux du peuple la

LIVH9 TROISlÈlUfi 363

digoUé du sacerdoce? Non. Nous avons déj& dit que la fréquence du niiracle et le grand nombre des prêtres en a fait une chose tout ordinaire. La présence réelle est^ elle donc nécessaire à l'effet intérieur du sacrement? L'Église, pour être conséquente, a été obligée de le soutenir. « L'hostie, dit le Catéchisme, ne se change pas en notre substance, comme le pain et le vin. » Que devient-elle donc? Il a bien fallu se le demander ; et de là des querelles dont nous ne pourrions donner une idée sans salir cette page des plus ignobles détails. Innocent III, dans son Traité sur la messe \ les passe com<plaisamment en revue. Il examine ce que deviendrait l'hostie mangée par un animal, une souris, par exem-* pie, etc., etc. Et après être descendu aussi bas, ce semble, que possible : « 11 y a bien d'autres questions, ajoute-t-il ; mais, dans ces choses, il vaut mieux ne pas trop chercher que de chercher trop. » Et il n'avait pas tort, en effet, de se croire encore très réservé en comparaison de beaucoup d'autres, car il n'y a pas d'extravagance qui n'ait été dite ou écrite sur ce sujet. Reve^ nant donc simplement à notre première question ; « La présence réelle est-elle nécessaire à l'effet intérieur du sacrement? » -- voici ce que nous répondrions à ceux qui l'affirmeraient. Plusieurs personnes également pieu^ ses, également bien préparées, communient ensemble. Parmi les hosties que le prêtre va leur donner, il y en a une qui, par mégarde, n'a pas été consacrée. Le Christ n'y est pas ; c'est du pain. Celui qui la recevra aura-t-il communié? Si vous dites que non, vous insultez au bon sens. Si vous répondez oui, — k quoi sert la transsubstantiation?

» Uv. IV.

36/it HISTOIRE DU CONCILE DE TRENTE

Quand elle contribuerait^ ce que nous avons nié, à augmenter le respect pour la Cène, le sacerdoce et la religion en général, il faudrait voir encore si cet avantage n'est pas plus que compensé par les superstitions qui en découlent. L'adoration même de Thostie, fût-elle dégagée de tout entourage idolâtre, est déjà un immense pas dans ce dévot matérialisme dont les catholiques éclairés sont les premiers à gémir. L'hostie adorée, nous l'avons dit, est par cela même un dieu ; im dieu moins grossier, si l'on veut, que ne le serait une statue en bois ou en pierre, mais pourtant un dieu matériel ti visible. Or, s'il peut y avoir quelque avantage apparent à fixer sur un dieu visible les yeux et l'esprit de populations grossières, ce n'en est pas moins une brèche à la spiritualité du christianisme. Au lieu de faire des efforts pour élever les hommes à la hauteur des idées chrétiennes, l'Église a trouvé plus commode, plus avantageux, surtout, d'abaisser le christianisme à leur niveau. L'adoration de l'hostie ne s'est bientôt plus bornée au temps de la messe. Le pain déifié reste exposé sur l'autel. Des cérémonies, des fêtes, des processions solennelles ont lieu en son honneur. C'est au bruit du canon qu'il sort des temples, au bruit du canon qu'il y rentre. Une religion éminemment spirituelle s'est fixée, incarnée, dans ce qu'avait de plus matériel un acte institué comme un simple mémorial.

Tandis qu'une partie des théologiens et des évéques

Page 1