LIVRE PREMIER
était alors, nous ne dirons pas inconnu, mais certainement très-loin de la rigueur qu'on lui a donnée depuis. S'il eût été positivement reçu que Rome ne pouvait rien changer, absolument rien, à ce qu'elle a une fois décidé en fait de doctrines, il est évident que l'idée d'en appeler, pour des dogmes, à un concile futur, n'aurait pu venir à personne, pas plus à Luther qu'à qui que ce fût. A qui viendrait-elle aujourd'hui? Quel prolestant demanderait k Rome de changer, de modifier sa foi sur un seul point? Si donc il y a eu au seizième siècle des demandes de ce genre, si on a pu les faire sans avoir le sentiment qu'on demandait l'impossible, — que conclure de là, nous le répétons, sinon que l'infaillibilité de l'Église n'était pas encore un dogme établi, et celle du4)ape encore moins? — Nous en aurons plus tard bien d'autres preuves.
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Quand les luthériens, en protestant contre tout ce qui allait se faire à Trente, demandèrent que l'on prolongeât indéfiniment la trêve accordée jusqu'à l'ouyerture du concile, l'empereur répondit qu'il ne lui appartenait pas de les soustraire au jugement de ce tribunal suprême. Il lui convenait d'avoir à les attaquer comme hérétiques solennellement condamnés, plutôt que comme ses propres ennemis ; il désirait seulement que la condamnation se fît attendre jusqu'à ce que l'état de ses affaires lui permît de l'exécuter.
De ce côté donc, il était bien aise qu'on tardât à se
mettre à roqjtvre; mais, d'un autre côté, bien des embarras s'entassaient. 9*11 n'était pas pressé, pour le moment, de voir prononcer la sentence des réformés en général, il y avait un homme qui l'inquiétait beaucoup et avec qui il brûlait d'en finir. C'était Hermann de Meurs, l'archevêque de Cologne. Partisan secret de Luther, il avait introduit dans son diocèse un certain nombre de réformes, disciplinaires d'abord, puis, peu à peu, plus ou moins doctrinales. La défection de Cologne eût été un coup terrible ; à tout prix, il fallait arrêter l'ébranlement. Dans son ardeur, Charles-Quint oublie qu'on va avoir un concile ; il paraît même oublier qu'on a un pape. C'est devant lui, l'empereur, qu'il fait citer l'arAevêque, et il ne parle pas même de le livrer ensuite au Jugement de l'Église. De ce que le concile n'a encore rien fait, il semble conclure que toutes les questions sont intactes, que c'est à lui de fixer sur quoi on condamnera Hermann. Il ordonne donc encore une fois une conférence publique entre quelques docteurs des deux partis, et il va jusqu'à prescrire que le résumé des débats soit mis. Tannée suivante, sous les yeux de la diète. C'était dire assez clairement que, le cas échéant, Ja diète lui tiendrait lieu de concile. Quant au pape, on le laissait en dehors.
Paul dévora l'affront, se contentant de citer aussi l'archevêque; mais le concile faillit en être dissous. Les quinze ou vingt évêques qui s'y trouvaient alors se demandaient ce qu'on venait donc y faire si l'empereur 8e mêlait de citer des prélats, de rédiger des articles de foi, d'agir en concile et en pape. A Rome, où ces plaintes étaient portées, on ne savait trop s'il fallait les encourager ou les faire taire. La dissolution ne pouvait,
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en soi, que pMre au pape ; mais cette autorité suprême, dont il s'était partiellement dessaisi par la convocatioq d'un concile général, la lui rendrait-on intacte? La diète future pouvait, à la voix de l'empereur, agir en héritière des droit» du concile mort-né. L'affaire d'Her. mann pouvait aussi appeler une explication sur le» li* mites respectives des deux pouvoirs, et l'empereur pa» raissait peu disposé à n'avoir pour tout droit que celui d'envoyer l'archevêque au pape. Il valait donc mieux pour le pape que l'explication n'eût pas lieu, et, pour cela, il fallait laisser subsister la perspective du concile, dût-il rester indéfiniment en perspective.
Au fond, qui avait tort ? — Nous ne pouvons nier que ce ne fût l'empereur. Quelle que fût son opinion dans l'éternelle querelle de la supériorité des conciles sur les papes ou des papes sur les conciles, il ne pouvait sérieusement se croire en droit de prononcer sur l'orthodoxie d'un archevêque. Le pape, en protestant, n'aurait fait que son devoir. Ses conseillers l'y poussaient ; son silence était appelé trahison. Ce n'est pas à nous de le blâmer pour y avoir persisté ; mais comme nous tenons h recueillir en passant tout ce qui peut jeter du jour sur ce qu'on a eu intérêt à laisser dans l'ombre, nous ferons observer encore ici combien l'autorité de l'Église et de son chef était peu définie, peu claire, peu comprise. C'était plutôt un fait qu'un droit. Comme fait, les fprts s'en jouaient ; comme droit, depuis que ce n'était plus un droit absolu sur tout et sur tous, personne ne savait au juste où on en était. Au lieu de principes, des hommes. Un pape fort i^piétait sur le temporel; un prince fort, sur le spirituel. A Rome, un pape ôtait les royaumes; à Cologne, un prince parlait d'ôter un archevêché. Et au
us HISTOIRE DU CONCILE DE TRENTE
milieu de tout cela, ce concile que Rome nous reprérsente aujourd'hui comme une citadelle bâtie sur le roc, — toutes les histoires du temps, même les plus catholiques, nous le montrent cent fois tenant à un fil, à un cheveu, à un rien, aux plus incroyables misères de la politique et des passions. Si ce n'est là, pour quelquesuns qu'une preuve de plus de l'intervention divine, seule capable, disent-ils, d'avoir levé tant d'obstacles, — ne sommes-nous pas plus respectueux envers Dieu quand nous disons, cette histoire à la main, qu'il serait indigne de lui d'avoir caché sous un pareil tissu l'auguste action du Saint-Esprit ?
Bientôt surgit une difficulté nouvelle.
Le royaume de Naples comptait environ cent évéques, la plupart dévoués au pape et prêts à se rendre au concile dès qu'il leur témoignerait le désir de les y voir. Le vice-roi * leur ayant proposé de n'en envoyer que quatre, chargés des procurations de tous, ils refusèrent. On en référa au pape, et il leur donna raison.
Au point de vue romain et en regard d'un concile, l'idée du vice-roi était absurde. Voter par procureur là où il s'agit de soi, de ses intérêts, de ses droits, rien de plus légitime et de plus simple ; mais concourir de la même manière à des décisions dogmatiques, à des décrets réputés d'avance infaillibles, qui pouvait raisonna-
« Pierre de Tolède. ;