LIVRE PREMIER
(( Mon corps est entre tes mains, disait un philosophe à un tyran. Tu peux me coudre la bouche, m'enïérmer, me charger de chaînes, me réduire à une éternelle immobilité; mais mon âme est libre et restera libre. »
Voilà vingt siècles et pluà qu'on admire ces paroles, non pas seulement comme courageuses, mais aussi et surtout comme profondément vraies. Eh bien ! si ce philosophe avait raison devant un tyran païen, aurait-il donc eu tort devant un inquisiteur?
Le seul être à qui nous ne puissions tenir ce langage, c'est Dieu. Pour l'homme, dans tout ce qui est de la pensée, le seul moyen qu'il ait d'agir sur l'homme, c'est la persuasion. Ajoutez-y deux moyens indirects : l'un, d'habituer l'intelligence à se taire; l'autre, de la contraindre par des violences extérieures.
Montrons d'abord,— et ce ne sera pas long, — qu'aucun de ces trois moyens, les seuls possibles, n'est réellement Vautorité.
Logiquement, avons-nous dit, il n'y a de possible que la persuasion. Aussi ne voyons-nous pas que nos adversaires répugnent à la mettre en première ligne, pour peu que la chose soit faisable ou qu'il n'y ait pas moyen de faire autrement. Ils ne diront pas à un athée de croire en Dieu parce que l'Église l'ordonne ; et même, quelle que soit la personne à convaincre, — avant d'en venir au grand argument (( l'Église l'a dit, )> ils mettront toujours en avant, au moins pour la forme, quelques arguments rationnels.
Alors, de deux choses l'une : ou ces arguments suffisent pour vous convaincre, ou ils ne suffisent pas.
S'ils suffisent, vous vous rendez; mais comment?
HISTOIRE MW CONGILK DS TR£MT£
AksohweaÉ fumme toostous ts&nn renihi à un sonple henve fui^ loul sedk, armé de sa seote raison, travail^ l^rrà à YO«s iftctilquer ses idées/ ^or ce tefiat», Faiitwitè du prêtre s'est pa& aulire que eeifte 4e ImI homme qui argmnente. Celle de TÉglise reste en debots.
Si ks argfUMttts. smt insufisaats, vous résistez. Alor» : « Croyez 1 -^ vo«» dil-«i; l'Eglise Fordonae. » Mais, ejieore ici, é» deux ebose» Fuae : ou vous to«s décîtoez à croire, eu vous persisterez à ne pas croire.
Si vous persistez à ne pas croire, f boeame qui vous a parié a» nom de l'Église se trewve exacteneal dans la nette positiou qs'u» bornsM f» vous eût parlé eir son prepfe nom*, et qm filmait par rester court, hxLte d'argunieBis nouveaaK.
Si vous vous décidez h croire, sera-ce, au fond, peu^ee qu'on vous Ta ordoimé^ — ^ No»; il ne diépend pas de votts d'obékr ^ msk ordr^ de cette n^^tÊfe, Que s^est-il donc passé?'
Il est possible, d'abord, que le témoignage de l'Égliseait refttoreé^ h vos yeux, tes raisons que vous aviez préeédeniBeat trouvées trop feîMes. Mais sdors, c'est toujours aux raisons que vous vous rendez ; te rôle de FÉglise s'est rédittt k ceW de toute personne grave, ea portion d^augmenter par son exemple et ses paroles fe pfobabili^ d'une ophwoïi. C'est une auterùé, dans Te sens vulgaire du mot; ce n^est pas l^amterite, dans le sens f emain.
11 peut se (aire, en second lieu, que, sans cesser de trouver les raisons faibles, vous arriviez à vous défier de vou^-mème, à trouver plus prudent, plus conforme à l'humilité chrétienne, phis cemntode aussi, de cowber la tète el de vous taire.
LIYBX PREMIER 9f
C'est là, — • RiMnc v» s'en cacbe pas, — c'«st là surtout k disfMKitioo d'esprit qu'elle desMuide, qu'elle a consCmuneiit chei cfaé à entretenir, soit chez les ioéividiis, soit chez les peuples. JVous arrivons donc «u second des trob moyens indiqués dndessus : hfltHteer l'intelligence à se taire et à se tenir à l'écwt.
€'est le plus sur 4es trois; l'Église en a lurgement et habilement usé. Elle y trouvc-ût deux avdalsges: régner, d'abord; puis, régner sans obstacle, sans avoir l'air d'opprimer, sans s'appoyer, en apparence, sur antre diose que sur l'assentiment unanime de ses membres. Est-ce à dire qu'il y ait réellement eu, che« ses docteurs et ses chefs, un pian régulier, positif, invariable, pour l'asservissement du genre fanmain ? — Non, Les docteurs, les chefs eux-mêmes, nous l'avons déjà r^ffîirqué, ne faisaient qu'obéir à ce mystérieux esprit sous l'inflnence duquel leur rôle était à k fois actif et passif, orgodlleux et humble. S'il y avait caicnl, e^était un calcul tout d'instinct. Ils sentaient asse« que, pour pouvoir exiger la soumission, il fallait commencer par se soumettre. De là Tétonnante docilité dont tant de génies supérieurs ont fait preuve envers l'Église; de là leur respectueux silence sur tant de difficultés «[ue nous ne pourrions concevoir quHls n'aient pas vues comme nous, et mieux que nous.
Mais, ce silence, Rome ne l'a pas souvent obtenu teltenant complet que nous ne puissions l'analyser et en découvrir le vrai sens.- « Iheu a '^parmis un mauvms succès, » écrivait Fénelon *, en apprenant sa condamnation par le pape. Certes, cehii qui dit : « Dieu a permis
* Lettre à VMié 4e Ghimtwfte, «on «geM à'H
que je fusse condamné, » celui-Ik n'est pas près d'avoir abjuré, au fond du cœur, les idées pour lesquelles il a été condamné. « Je me tais... Mais je n'en reste pas moins convaincu que j'avais raison, » voilà, d'après cette lettre et plusieurs autres S à quoi se réduisait la soumission de Fénelon.
Écoutez Luther, en 1518 : a Je m'offre et me jette à vos pieds, très-saint père, moi et tout ce qui est en moi. Donnez la vie ou la mort; appelez, rappelez, approuvez, désapprouvez... Je reconnais votre voix pour la voix du Christ qui parlé et règne en vous. » La voix parla... Et Luther n'en devint pas moins Luther.
Écoutez Lamennais, en 1831 : « père! daignez abaisser vos regards sur quelques-uns de vos enfants qu'on accuse d'être rebelles à votre infaillible autorité. Si une de leurs pensées, une seule, s'éloigne des vôtres, ils la désavouent, ils l'abjurent. » La voix parla... et Lamennais n'en est pas moins devenu... ce qu'il est, — un incrédule.
Donc, nous le répétons, l'autorité n'existe que pour qui veut, que pour qui peut s'y soumettre. D'influence directe, elle n'en a pas. Avec le plus ardent désir d'y être docile, vous pouvez encore ne pas l'être. Alors, ou vous vous soumettez, mais d'une soumission tout extérieure, tout apparente, comme celle de Fénelon, des jansénistes et de bien d'autres « ; ou, comme Luther, comme tous ceux dont la raison, droite ou non, les a empêchés d'obéir, vous résistez.
1 On les trouvera dans sa Vie, par le cardinal de Bausset.
' « Le pape nous menace de constitutions foudroyantes. Une bonne intention avec peu de lumières, c'est un grand mal dans de si hautes places. » Bossu^t, heurt à l'^bé de Rancé,