LIVRE PRËMlSn
Oui, sans doute, il fallait une autorité, il la fallait absolument pour conserver tant de choses dont la raison, la conscience, l'Évangile surtout, auraient si facilement fait justice ; mais ce même Évangile, abandonné à luimême, livré aux hommes tel que le laissèrent les Apôtres, sans autre défenseur que sa divine beauté, sans autres moyens de contrainte que la majesté de ses dogmes et Virrésistible attrait de sa morale, — risquait-il donc de se perdre? N'eût-il pas toujours été là, guide inspiré, régulateur immuable, pour maintenir ou ramener dans le chemin du vrai? Ces innombrables sectes qu'on reproche à la Réforme, mettez en bloc leurs variations, leurs divergences, toutes les modifications que l'Évangile a pu subir chez elles, — et qu'on nous montre, Bible en main, si elles l'ont plus altéré, toutes ensemble, que le catholicisme ne l'avait fait à lui seul. Avec l'autorité, la Bible était éclipsée; avec la liberté, jamais, quoi qu'on ait pu dire et faire, jamais les yeux n'ont cessé d'être fixés sur elle. Au plus fort des disputes, des troubles, des représailles avec la plume ou l'épée, elle resta sur l'autel, toujours entourée d'hommages, toujours étudiée, toujours méditée, toujours prête à produire ses fruits de paix et de salut. Ces éloquents conseils d'un Chrysostôme, d'un Basile, d'un Augustin, de tous les Pères, enfin, sur l'obligation de chercher dans le livre de vie le pain quotidien des âmes, — qu'on nous cite une époque où ils aient été mieux suivis qu'aux premiers temps de la Réformation. On nous répond par le tableau des écarts auxquels donna lieu, en quelques endroits, cette surabondance de vie tliéologique et religieuse ; mais si quelques intelligences, émancipées par la Réforme, ont pu enfanter çà et là des choses qui n'en embellissent pas
rhistoire, serait-il donc si difficile de trouver, dans celle du catholicisnle, des divagations qu'il voudrait bien en ôterî Abattre Tautorité, dites-vous, c'est livrer là foi à tous les caprices de Tintelligence humaiiie ; mais vous remuerez longtemps les annales de la Réforme avant d'y rien trouver d'égal aux élucubrations de vos mystiques, aux extases de l'un, aux macérations de l'autre, aux stigmates de celui-ci, aux prétendus miracles de cfelui-là. Quand l'incrédulité du dernier siècle ramassait avec tant de soin tout ce qui pouvait ridiculiser le christianisme, dans quel champ trouvait-elle le plus h moissonner? En outre, ne l'oublions pas, ce qu'on a pu glaner alors dans le champ de la Réforme n'avait jamais reçu d'elle aucune sanction qui l'en rendit responsable ; les écarts étaient restés propres à chaque secte, à chaque' individu. Mais vos illuminés, vos innombrables rêveurs de tout siècle, de tout pays, de tout sexe, vous les avez canonisés par centaines ; et si ce ne fut pas une approbation positive donnée à toutes leurs folies, c'est toujours une attache que Rome ne rompra jamais. Tout en interdisant de discuter le fond des dogmes, on laissait à l'esprit une effrayante latitude pour les analyser, les creuser, les broder de mille manières. Ce qu'on avait perdu de liberté dans un sens, on le regagnait, tant bien que mal, dans un autre, et l'Église fermait les yeux, comme un souverain qui laisse chanter pourvu qu'on obéisse et qu'on paye. Quel livre ne serait-ce pas que celui où l'on recueillerait les produits de cette demiliberté passive et entravée ! L'esprit liumain ne peut rester oisif. Si l'autorité prévenait quelqiies écarts à droite, elle était forcée, par là même, d'en tolérer beaucmip h gauche.