LIVRE DEUXIÈME
ponses. — Salvâ semper. — Résultats. — ImmutabilUé romaine. XXXIX. Septième session. — Projets de translation, — La peste. Grande hâte. — Décret de translation. — Huitième session. — Minorité. — Résistance. — Obéir pour être obéi.
Le choix des premiers sujets à traiter fut un hommage, bien involontaire, sans doute, àTautorité suprême de la Bible, et aux idées de ce Luther dont la mort semblait être d'un si heureux augure.
Et cependant, réunis pour coordonner et fixer la foi de rÉglise, pourquoi ne pas commencer plutôt par dire à quel titre ils allaient parler? Cette question, comme celle des relations avec le pape, n'était pas encore tellement claire que beaucoup de fidèles, même des plus disposés à obéir, n'eussent été heureux de mieux savoir qu'en penser.
Mais, quelque sincère que pût être la foi des membres du concile en la divinité^e sa mission, ils ne pouvaient pas ne pas voir ce qu'aurait d'étrange une déclaration qui reviendrait forcément à celle-ci : « Nous sommes infaillibles puisque nous l'affirmons, et notre affirmation est sûre puisque nous sommes infaillibles. » Inévitable sophisme, sur lequel, comme sur tant d'autres, on peut bien s'étourdir, mais que, fût-on de mauvaise foi, on n'ose guère énoncer ouvertement.
On passa donc immédiatement à la question qui aurait
dû être la seconde : « Quelle est la source de la foi t » demanda-t-<Mi ; et il fallut bien répondre : « Cl'est TÉcriture. » — Luther n*eût paê dit mieux.
Aussi ne s'arrêla-t-on pas là. « Est-ce TÉcriture seule? » — Un concile romain qui répondrait oui, et voudrait être conséquent, n'aurait plus qu'à se séparer. Ce sera donc, comme on devait s'y attendre : « T Écriture et la Tradition. »
Qu'est-ce que la Tradition? — En restant dans le vague, rien de plus facile à définir. Le Nouveau Testament n'est pas un gros livre. Or, les Apôtres ont parlé, ont prêché pendant des années et dans une foule d*églises : nous n'avons donc pas par écrit toutes les paroles sorties de leurs bouches. Plusieurs même tfont rien écrit; rien, du moins, que nous possédions. La Tradition, par conséquent, c'est l'ensemble des enseignements et des faits apostoliques qui ont été ou ont pu être transmis autrement (Jue par écrit, autrement que par le Nouveau Testament, tel que nous l'avons.
Voilà qui paraît fort simple ; et cependant, même là, sans sortir encore du vague où l'on semblerait si près de s'entendre, — voici déjà, sinon des objections positives, dû moins des invraisemblances qui ne sont pas loin de valoir des arguments.
Que les Apôtres, dans leurs prédications, aient exprimé quelques idées que nous ne trouvons pas dans leurs écrits, c'est possible ; mais cette possibilité a des limites, et même des limites assez étroites, car il n'est pas sontenable qu'une vérité importante ait pu être omise dans quatre Évangiles, dans tant d'Épttres. 8i le culte de la Vierge, par exemple, a occupé dans l'Église primitive, noiis ne dirons pas autant de piacé qrfau-
jourd*hHi 4^ps VÈ^^m Foniaiq^, mi^is une pliice quelk conque, mm minime qu'on voudrai, est^l a4inUsii)l£ que les Apôtres aient pu ne pas e^ écrire un mot ? NpH^ n'aurions d*euK que quatre ou cinq Épitres, de quatre ou cinq pages chacune, que ce serait déjà profondément invraisemblable. Si la primauté de Rome et du pape est une idée apostolique, qui nous expliquer^ cominept saint Paul écrit, de Rome même, h plusieurs Églises importantes, sans faire mention d'un lien quelconque établi ou à établir entre elles et celles-là? Dira-t-on que Dieu Ta ainsi permis, et que ce n'est pas k nous à lui 4^"mander pourquoi ? Dieu Ta perpiis ! Mais pe ne ^eFfiit pas assez. Pour que les auteurs sacrés eussent omis 49^ xîboses de cette importance, il ne su^r^t p^ quf$ Qieu t'eût ainsi permis ; il faudrait supposer qu'il leur n §ftr joint de n'en rien dire.
La Tradition est-elle au moins favorablp à ellerméme? Et si nous pouvions oublier le «al qu'en dit l'^cHiuFf 1, nous apparaitrait-elle, chez les Pères et dans (es déoteis des premiers conciles, avec une partie au moins de cette autorité suprême qu'elle allait reyètir à Trente!
Non. jfamais Luther ni Calvin n'ont plus formellement fait appel à T Écriture, à l'Écriture 5«ii/^j que les auteurs des quatre premiers siècles. << Cet Évangile, dit l'un d'eux, les Apôtres l'ont d'pbord ppèeM i puis, p^r la volonté de Dieu» Us l'ont écrit , afin qn'il 4^(n4 1^ fonder ment et la colonne de notre foi. » Qui parle ainsi? C'est Irénée 2, disciple d'un des disciplei; de saint Jeau, Lui qui a reçu de si près les instructions d'un Apôtre, c'est
* Hatt. XT, 3, 6, 0.
> Contre tts hérésies, m, i.
i2/i HISTOIRE DU CONGIL£ DE TRENTE
lui encore qui écrit dans une homélie * : « Il nous faut nécessairement en apoeler au témoignage des Écritures, sans lequel nos discours ne méritent aucune foi. »
«Que les disciples d'Hermogène, dit Tertuliien«, montrent que ce qu'ils enseignent est écrit ; et si ce n*est pas écrit, qu ils redoutent Tanathëme destiné à qui 6te ou ajoute à l'Écriture. »
« Il est nécessaire, dît saint Basile ^, que chacun s'instruise, par le moyen des divines Écritures, des vérités nécessaires, soit pour avancer dans la piété, soit pour ne pas s'accoutumer aux traditions humaines.... Ce qui est écrit, crois-le ; ce qui n'est pas écrit, ne le recherche point. ))
(( Si vous ôtez ou ajoutez quelque chose, dit saint Ambroise*, cela semble être une prévarication.... Quand les Écritures ne parlent pas, qui parlera ? »
Voici maintenant Augustin : « Ne nous arrêtons pas à ce que je dis ni à ce que vous dites, mais à ce que dit le Seigneur. Nous avons les livres du Seigneur... cherchons là l'Église ^. »
Voici Chrysostôme : « Quand l'hérésie impie occupera les Églises, sachez qu'alors il n'y aura preuve de vraie foi que par l'Écriture sainte. N'ayez donc recours qu'à elle, car ceux qui regardent ailleurs, périront e. »
Enfin, à cette assertion tant répétée qu'il doit y avoir eu un moyen de conserver ce que les Apôtres n'ont pas
* Homél. I. Sur Jérémie.
> Contra Hermog, ch. xxii.
* Règles morales, Quest. 95. — Homélie sur la Trinité.
4 Du Paradis, ch. xii. — De ta vocation des gentils. II, 3, » De l'unité de t' Église,
* Homél. XLIX. Sur S. Mattb.
écrit, c'est encore Augustin qui nous prêtera sa réponse. « Sous prétexte que le Seigneur a dit : J'ai encore beaucoup de choses à vous dire, les hérétiques essayent de donner une couleur favorable à leurs inventions. Mais si le Seigneur ne l'a pas dit, qui de nous osera dire : C'est ceci, c'est cela ! Et s'il est assez téméraire pour le dire, comment le prouvera-t-il ? Et qui serait assez présomptueux pour affirmer, sans aucun témoignage divin, que ce qu'il dit, lors même que ce serait vrai, est précisément ce que le Seigneur a voulu dire * ?» — L'auteur va sans doute ajouter que si les fidèles n*en ont pas le droit, l'Église l'a? Non ; pas un mot de restriction. C'est aussi net, aussi absolu que possible. Et s'il accorde ailleurs, comme c'était tout naturel à cette époque, une certaine autorité aux traditions entourées de certaines garanties, — ces lignes, et bien d'autres, prouvent assez qu'il ne croyait ni à des traditions infaillibles ni à la possibilité de les discerner infailliblement. Athanase, avant lui, avait été encore plus précis : « Les Écritures suffisent, à elles seules, pour faire connaître la vérité... Nous sommes résolus à ne rien écouter, à ne rien dire au-delà de ce qui est écrit... C'est se moquer que de faire des questions ou des discussions sur ce qui n'est pas écrit 2. »
Ainsi s'exprimait le héros du concile de Nicée. Avonsnous quelque trace que ce concile et les suivants aient été d'un autre avis? Aucune, Ce ne fut que dans le sixième ' qu'on décida de recourir, en cas de besoin, aux
< Traité 97. Sur S. Jean.
s Contre les Gentils. — Traité sur rincarnation. — Épitre à Sérapion.
^ CoQstaotinople, en 080.
|f# HISTOIRE PU Ç0NCI|<« DE TRENTE
sources 009 écrites. Ce n'est p^ ^ dirOi il est vrai, qu'on ne se fût eucgre jamiMi permis d'y recourir ; mais il p'y avmi OOD plus rieu eu qui approchât d'une recoitiuiis«>sance officielle» et le« çitAtÎQos ci-dessus meulre&t P«àk combien on en était loin. Les décreti» fltl Niisée» d'$jpbëse, de Ghalcédoine, ^ont rédigé^ copme ne s'ap^ puyant et ne pouvant s'appuyer que sur l'Écriture; s'i} y a çà et là des appels k la TriMlition, ce n*est jamais qu'en forme d'accessoire ; le unncile n'aurait évidemment pas l'idée de démontrer ptr elle çi qui ne serait pas d^à suffisamment démontré par l'i^çriture. Or» quand l'Église aurait tout le pouvoir qu'elle s'arroge, il serait encore douteux qu'elle pikt re&ercer en fayeur de lit Tradition. Ne lui aecorder, dauB les pr^ers ^èçles, k peu de distance des sources, qu'une autorité restreinte et conditionnelle, — n'était-ce pas s'interdire elle-même de lui en accorder davantage mille ana aprto ? Pas de milieu : ou la Tradition a toujours été une des sources légitimes de la foi, et nous demanderons alors pourquoi tes Pères en font si peu de cas ; ou elle ne l'a pas été dans l'origine, et alors, humaine, altérable, elle n'a pu It devenir.
Quoiqu'elle le fut en fait depuis longtempa> sa pnetr
tion, en droit, n'était pas régularisée. Papes, docteurs, conciles, y avaient puisé à l'envi ; mais il n'existait encore, sur ce point, ni décret spécial, ni règles précises. Des règles, il ne fallait pas songer k en faire : eom-
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ment détennioer au ji^ste à quel degré 4^ erédilHiiM un point de tradition 4evieadra article de foi? Qua^t k un décret spécial, qu en fit m, mm <^ 9^ fiit pas i$aa§ peine. Quelque halntiié que Toq fut Jt ayoir pour la Tr%» ditipn autapt et plus de respect qi^e pour t'Écfiture, {beaucoup répuguaieii^ ^ le déclarer. Le coiiciie de Flor rence avait ouvert 1^ voie, v^m en 1441 1 ^ upe ép^ttçi où il était désorganisé) et où Tpn pouvait douter qiie ses décrets fussent ya)ablçs^ d'mlleui's, qe a^él^t p^n un cppcUe général, et sop jug^e^t pe popvait passer pour définitif, plusieurs éyéques esiprimèFeat 4fNlç our vertement leurs spnipules. Peu allaient jusqu'i deman* der qu*on décrétât Tinfériarité 4e (d Tradition ; on pro* posait plutôt de n'en rien dirç. Geu^ oiémes qui voulaient un 4écret aiiasi explicite et aussi favorabto que possible, étaient loin 4e s'entendre sur ce qu'il convenait d'y {|ire enti^er. Le mot même de Trmitiimu dans le sens vague et absolu qu'il a pris depuis, était inconnu. On ne disait pas la îraditiant mais Us iradir tio^, et ce pluriel semblait exiger qu'on les énuméiât, qu'on les rangMt, 4u i^oins, sous divers cbefo, car le concile ae pouvait raisonnablement avoir Tair de consa^ crer, les yeux fermés, toute espèce 4e tradition. La discussion fut donc très-longue. Sarpi et Pallavicini soiU peu d'accord dans les détails qu'ils en donnent ; mais ce dernier avoue qu'il y ept « presque autant d'avis que de tètes S » Laissotis donc les détails, bien qu'il y en eût 4e curieux. Bornops-poiis à noter combiien ces târ tonnements annonçaient peu l'assurance avec laquelle on nous dit aujourd'hui «la Tradition,» comme un
* Uv. VI, ch. XI.
protestant dirait « rÉcriture , » ou un avocat « la loi. » Il est vrai que, la décision une fois prise, Rome ne tarda pas à préciser à son profit ce que le concile y avait laissé de vague et d'obscur. On s'en était tenu à déclarer que, la vérité étant dans les traditions aussi bien que dans l'Écriture, « on les recevait avec une égale piété *. » L'égalité, c'était un grand pas ; mais ce n'était pas assez. Déjà, en 1520, un des premiers théologiens de Léon X, Prierio, avait dit : « Est hérétique quiconque ne s'appuie pas sur la doctrine de l'Église romaine et du pontife romain, comme sur la règle infaillible de la foi, de laquelle rÉcriture sainte elle-même tire sa force et son autorité \ » Un an après la clôture du concile, une bulle de Pie IV fixe le serment qu'auront à prêter tous les ecclésiastiques, o J'admets, devront-ils dire, j'embrasse fermement les traditions apostoliques et ecclésiastiques , et toutes les constitutions de la mère Église ; de pbis^ j'admets la sainte Écriture, selon le sens que tient et a tenu ladite Église, à qui il appartient de juger... etc. » De plust Voilà le principal formellement devenu l'accessoire. La porte est ouverte ; les théologiens vont s'y ruer, et vous les verrez bientôt aussi éloignés du décret même de Trente, que ce décret l'était déjà du sentiment des Pères. (( Nous essayerons de démontrer, dit Bellarmin », que les Écritures sans les traditions ne sont ni suffisantes, ni simplement nécessaires, » — « La Tradition est le fondement des Écritures, dit Baronius *, et les surpasse en ceci, savoir,
* ...Necnon traditiones ipsas... pari pietatis affecta ac reverentià suscipit et veneratur.
2 A qua etiam Scriptura sacra robiir trahit et auctoritatem.
* De (a parole de Dieu, 1. IV, ch. iv.
^ Annales, an 58, n" 11.