‹ Histoire du Concile de TrenteChapitre 45 sur 138 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

Voilà donc où on en était ; mais l'unanimité n'allait pas jusqu'à s'entendre sur le rang à leur assigner dans la Bible. Les uns voulaient qu'on se bornât à constater l'infériorité sans en préciser le degré ; les autres, qu'on les divisât en deux classes, dont l'une servirait d'intermédiaire entre les canoniques universellement admis et les apocryphes généralement réputés douteux. Un troisième parti demandait que l'on dressât simplement, sans explication, la liste de tous les livres; un quatrième, enfin, une faible minorité parmi les théologiens, sans nier que les apocryphes eussent été jusque-là dans un rang plus ou moins inférieur, proposait d'en finir en les déclarant canoniques.

Le croirait-on? — Ce dernier avis l'emporta. C'était fouler aux pieds le témoignage de vingt Pères ; c'était •nier le fait, surabondamment démontré, que les anciens. Juifs n'ont pas cru à la canonicité de ces livres ; c'était braver l'opinion générale des catholiques, aussi bien que les récriminations des protestants; c'était passer pardessus les scrupules des théologiens mêmes du concile. . . N'imporle ! N'était-on pas tout-puissants ? Et s'il avait plu aux évêques de mettre dans la Bible le Phédon de Platon ou la Logique d'Aristote, qu'est-ce qu'un catholique aurait à dire? — Ah ! quand nous voyons ce qu'il en a coûté de sueurs et de sophismes, depuis trois siècles, pour soutenir cet insoutenable décret *, il est bien

< Ce fut le sujet des dernières lettres échangées entre Leibnitz et Bossuet. Leur longue discussion s'était peu à peu concentrée sur le concile de Trente, et Leibnitz avait choisi ce décret, sinon comme le plus faux, du moins comme le plus clairement faux. Cent vingt-quatre arguments, ni plus ni moins, lui paraissaient en prouver la fausseté; et quand le concile, disait-il, n'aurait pas innové en décrétant la canonicité de ces livres, où trouver jus-

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permis de penser que les champions de Rome ont plus d'une fois maudit, dans leur cœur, le jour où Ton donna un si imprudent démenti à un des fdts les plus constants de toute Thistoire de l'Église. Mais ce qu'il y a de plus triste encore que TaVeuglement de ces gens qui s'imagihaieni pouvoir cbangei* ie passé comme ils enchaînaient Tavenir, c'est Timpudeut acharnement avec lequel On dse encore aujourd'hui répéter et publier que les protestants tronquent la Bible, et cela, pourquoi? Parce qu'ils se permettent de l'imprimer sans ces livres que Borne elle-même, jusqu'au concile de Trente, n'avait ja^ mais déclai^és canoniqties.

Il en a donc été de ce décret comme du décret sur la Tradition. A peine fait, on s'y est appuyé comme s'il avait eu mille ans, comme si ses racines descendaient 'jusqu'aux premiers jours de l'Église. « De même, avait dit saint Jérôme*, que l'Église lit les livres de Judith, de Tobie et des Macéhabées, sans toutefois les recevoir au nombre des Écritures cnnonitfuesy ceux de la Sapience et de l'Ecclésiastique peuvent aussi être lus pour l'édifieation du peuple, fhnis non pour prouver ni autoriser au- ^ cun article de foi. » Eh bien, il y a des Bibles latines où le décret de 1546 est imprimé en tête du livre, et la dissertation de Saint Jérôme un peu plus loin. A quelques pages de distance, vous apprenez de saint Jérôme qu'il y a des apocryphes, et, de par le concile, qu'il n'y en a poiot. (( J<î croyais que le cœur était k gauche, » dit un

que-îà aucune tracé de Tanathèrtie par lequel il avait osé sanctionne? cette insoutenable décision? — Sur ce dernier article, Bossuet ne répondit pas ; sur les autres, qu'on voie ce qu'il a répondu, et qu'on essaie d*en tirer une seule raison valable. * Préface sur les livres de Salomon.

Personnage de çomédiei étonné do refendre «eltro du côté droit. <( Oui, jadUt répond )e médecin ; mais nous avons changé tout cela. )) Nous avons honte, en vérité, qu'une réminiscence de Molière nous vienne il propoa de la Bible; mais à qui la faute? Il serait tout aussi facile de changer la place du coeur que d'empêcher saint Jérôme, ses devanciers, ses successeurs, toute TÉglise, enfin, pendant des siècles, d'avoir laissé dans un rang inférieur ces livres que le concile de Trente a mis le premier au rang des autres.

Restait il décider en quelle langue les livres de la Bible, désormais tous égaux en autorité, seraient repu** tés inspirés et infaillibles. Encore un point où la décision du concile allait être en opposition avec les don^ nées les plus claires de la science, de l'histoire et du bon sens.

Au fond, ce n'était pas même une ehose qu'on p^t raisonnablement mettre en question. <-*« Inspiré ou non, un homme écrit. £st*ce en hébreu? C'est donc dans l'hébreu , dans l'hébreu seul , que vous êtes sûr d'avoir sa pensée, toute sa pensée^ rien que sa pensée. Est-ce en grec? C'est dans le grec. Après cela, que vous vous serviez d'une traduction , rien de plus naturel si vous n'entendez pas ces langues ; si vous les entendez, comment vous empèchera-t-on d'aller au texte original î Le seul moyen serait de vous prouver que la tjaduction est d'une exactitude parfaite, absolue. Mais, s'il s'agit d'un

livre inspiré, ce n'est qu*en égalant le traducteur à Tauteur, en le déclarant inspiré aussi, qu'on peut égaler la traduction à Toriginal.

Or, le principal auteur de la Vulgate*, saint Jérôme, n'a jamais dit un mot d'où l'on puisse conjecturer qu'il se crût aidé, dans sa traduction , par quelque secours supérieur. L'eût-il affirmé, nous en appellerions aux fautes nombreuses qui, comme nous le verrons bientôt, ont été corrigées dans ce travail , si imparfait encore. Ce travail est-il au moins tout de lui ? Non. Plusieurs parties sont d'une version plus ancienne *, faite on ne sait par qui, et qu'il était loin de trouver bonne, car ce fut pour la remplacer qu'il entreprit la sienne. Malgré la supériorité de celle-ci : «Ceux qui parlent la langue latine, dit Augustin, ont besoin, pour l'intelligence des Écritures, de connaître deux autres langues , l'hébreu et le grec, afin d'avoir recours aux exemplaires anciens, quand la variété des interprètes latins produit quelque doute 5. » Ainsi, malgré son estime pour saint Jérôme, il le confond parmi « les interprètes latins, » dont la variété , dit-il, produit des doutes qu'on ne pourra lever qu'en allant aux originaux. Un siècle et demi après lui, deux versions seulement sont en usage, celle de Jérôme, qui a pris le nom de Nouvelle, et V Italique ou Ancienne, Grégoire le Grand , dans son commentaire sur Job, dit qu'il préfère la nouvelle comme plus conforme h l'hébreu, mais qu'il cite indifféremment l'une ou l'autre ; c'est, ajoute-t-il, l'usage des papes et de leurs docteurs.

* Editio vutgata^ édition généralement répandue. De là le nom de Vutgate^ donné à la Bible latine en usage dans TÉglise romaine,

> Itatica ve^s.

* Doctrine chrétienne^ 1. II.

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