LIVRE DEUXIÈME
Ces lois sévères, pourra-t-on dire au moins que la régulaiilé actuelle en soit l'effet?— Non. Cet abus, comme tant d'autres, n'a disparu que par l'utile secours des ennemis de l'Église. Sans la révolution, on ne voit aucune raison pour que les évoques de France fussent aujourd'hui autres qu'ils n'étaient sous Louis XIV, sous Louis XV, alors que renvoyer un prélat dans son diocèse, c'était, selon l'expression reçue, Vexiler. Sans la diminution des revenus du clergé, sans l'active surveillance de l'autorité civile et de la presse, qui prétendra que le catholicisme eût tout à coup trouvé en lui-môme cette puissance de réforme qu'il n'eut pas lorsqu'il pouvait tout?
Quant aux effets de la non-résidence, nous ne pourrions non plus en parler plus sévèrement que ne l'ont feit les historiens catholiques, ou que ne le fit, en plein concile , le cardinal Del Monte, lorsqu'il ouvrit la discussion. Il alla cependant un peu trop loin. La Réformation elle-môme , selon lui , n'était qu'un des résultats du même abus. Si tous les évéques, disait-il, eussent été h leurs postes, l'hérésie n'eût pas pénétré dans les troupeaux. Le fait pouvait avoir été vrai en quelques endroits ; mais nous voyons que les évêques avaient généralement été bien loin de manquer d'activité dès qu'il s'était agi de lutter contre la Réforme. C'est qu'il ne suffit pas qu'un général soit à son poste ; il faut encore qu'il ait des troupes. Que faire avec la scolastique, avec les formules de l'autorité, contre ces jsoldats de la Bible qui arrivaient droit au cœur de la place? Le cardinal faisait comme font beaucoup de gens encore. Forcé d'avouer que l'Église avait donné lieu aux attaques sous lesquelles elle avait failli périr, il exagérait à dessein les errements et
les vices disciplinaires, afin que Ton pût croire que tout le mal venait de là. Puis, c'était un sujet où Rome pouvait être sévère sans se condamner trop elle-même ; et il y en avait si peu, de ces sujets-là, qu'il n'est pas étonnant qu'elle voulût en profiter.
Le président avait donc fait de la popularité aux dépens des évoques ; il oubliait que les évêques avaient amplement de quoi en faire aux dépens de la cour de Rome. « La résidence, dit l'évêque de Fiesole , Jacques Cortesi, j'avoue qu'elle était jadis absolument nécessaire; mais aujourd'hui, à quoi peut-elle servir? A conserver la pureté de la doctrine ? Le premier moine venu peut prêcher ce que bon lui semble , sans que l'évêque ait le droit de le faire taire. A empêcher la corruption du clergé? La portion la plus corrompue, les moines, lui échappent, et il n'y a pas de petit prêtre qui ne puisse acheter ou faire acheter à Rome des exemptions dont il s'appuyera contre l'autorité épiscopale. A surveiller de près les admissions au sacerdoce? Il y a des évêques ambulants, envoyés de Rome, qui , moyennant finance, font prêtres ceux dont les évêques n'ont pas voulu. Si les évêques ne résident pas, c'est qu'ils n'ont rien à faire. Donnez-leur une autorité véritable, ou, plutôt , rendezleur celle qu'ils n'auraient jamais dû perdre, et ils résideront. »
L'aigreur de ces remarques n'empêchait pas qu'elles ne fussent généralement vraies. La plupart des évêques n'auraient pas osé s'exprimer ainsi ; on osa seulement, et c'était beaucoup, décider qu'en traitant de la résidence on aviserait aussi au rétablissement de l'autorité des (^vi^ques. — Nous aurons souvent à revenir sur les difficullés dont se hérissait la question ainsi posée , et qui
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allaient la tenir seize ans h Tordre, du jour, pour n'arriver à aucune solution.
Vingt-cinq propositions sur la Grâce, extraites des livres de Luther et d'autres théologiens, devaient servir à fixer le champ des débats. Nous ne les reproduirons pas. Sans explication, elles seraient peu à la portée du commun des lecteurs ; et nous ne pourrions les expliquer sans avoir h soutenir les unes, à attaquer les autres, ce qui nous mènerait beaucoup trop loin.
En face d'une religion où les œuvres tendaient de plus en plus à être tout , Luther n'avait peut-être pas suffisamment expliqué, dans l'origine, en quel sens il les considérait comme n'étant rien. « Si au commencement, disait-il plus tard S j'ai parlé et écrit si durement contre les œuvres, c'est que Christ, dans l'Église, était obscurci, enterré sous les superstitions. Je voulais affranchir de cette tyrannie les âmes pieuses et craignant Dieu. Mais jamais, jamais je n'ai rejeté les œuvres. » Ainsi, épouvanté des conséquences d'un système où l'on semblait n'avoir plus besoin d'un Sauveur pour mériter, pour faire son salut, il ne s'était pas assez dit qu'un extrême ne saurait en justifier un autre. Mais, s'il avait exagéré, c'était plus dans les mots que dans les idées, — et les vingt-cinq propositions soumises au concile reproduisaient moins ses idées que ses mots.
A Jïschreden,
Bossuet a voulu prouver que les exagérations du réformateur n'avaient pas même eu de prétexte. L'Église romaine, selon lui * , admet pleinement le salut par grâce; jamais elle n'a enseigné qu'il pût être acheté, payé, par les efforts et les œuvres de l'homme. Il le démontre par quelques expressions du décret même qui allait être promulgué dans la sixième session.
Mais quand Luther avait parlé, où était ce décret? Il y en avait d'autres, dira-t-on. En effet, nous savons aue plusieurs conciles, plusieurs papes même, notamment Innocent III, avaient écrit de très-belles clfbses sur la justification par la foL En théorie et la plume à la main, qu'auraient-ils pu dire d'autre? A moins de soutenir que l'homme peut se sauver lui-même, que l'œuvre d'un Sauveur est superflue, il avait bien toujours fallu rester plus ou moins dans les idées qu'allait prêcher Luther. Mais ces idées passaient-elles dans la pratique? Les retrouvait-on, nous ne dirons pas chez le peuple, toujours porté, quelque doctrine qu'on lui prêche, à croire à la justification par les œuvres, mais dans les enseignements ordinaires, dans les usages, dans les lois, dans les mœurs, dans les cérémonies de l'Église? Que nous citerait-on qui, en dépit de ces quelques mots enfouis dans des livres, ne conduisît alors directement, inévitablement, à cette tyrannie des œuvres dont Luther voulait affranchir la chrétienté? Même après le concile, qu'y a-t-il eu de changé ? Et quand on viendrait h décréter franchement que ce sont les œuvres qui sauvent, qu'y aurait-il à changer, en fait, k ce qu'est la religion dans les pays fortement catholiques , et tout particu-
* Variations^ 1. IIL